‹ Mélanges de numismatiqueChapitre 51 sur 80 · VI. Abihbbglcs · texte numérisé non relu

VI. Abihbbglcs

Tète diadémée du roi à droite^

Î9 [B]AElAE[fiE] ABlNHPrAO[Y E]ûTHP[Ot]. Hercule assis. Danâ le champ, un monogramme; à l'exergue, la date AKT. — Tétradrachme de potin du Musée Britannique. (PI. VII, n» 10.)

Cette médaille inédite nous présente pour la première fois le portrait du roi de la Characëne, que Josèpfae appelle Abennérigus ou Abinnérigus. Établissons d'abord l'orthographe du nom royal que la forme négligée d'une des lettres et l'usure de la médaille rendent un peu incertaine. On ne voit sur ja médaille que le jambage de droite de l'A ; du B, on n'aperçoit que la boucle inférieure, mais elle est certaine, et cette lettre ne peut en aucun cas èlre un A, comme on aurait pu le suppos^er; les trois lettres suivantes sont

parfaitement nettes et bien formées; quant au P, la boucle en est peu développée et on pourrait la prendre pour un I, si le P du mot inTHP02 n'était formé absolument de la même manière ; les trois dernières lettres sont trèsclaires. Ainsi la légende est bien ABINHPrAO, et il ne faut pas confondre ce nom avec celui du prince suivant, malgré i

la grande ressemblance qui existe entre eux ; d'ûlleurs les deux portraits diffèrent sensiblement, surtout par la forme du nez, qui est droit chez Abinerglus, arqué chez son successeur.

La date inscrite sur la médaille d* Abinerglus, S21 de Tère des Séleucides ou ap. J.-C, est importante parce qu'elle permet de contrôler la chronologie de Josëphe et de déterminer plus exactement l'époque du règne d'Izatès, ce roi d'Adiabène qui avec sa mère Hélène se convertit au judaïsme. Voici le récit de Josèphe (Ant. Jud., XX, 2, 1) : « Monobaze, roi d'Adiabène, envoya le jeune Izatës avec de riches présents auprès d'Abinnérigus, le roi de Spasinou-Charax, remettant entre les mains de ce prince le salut de son enfant. Abinnérigus reçut le jeune homme avec faveur, le ptit en amitié, lui donna en mariage sa Glle Symacho, et lui concéda un district dont il pouvait tirer des revenus considérables. » A la mort de Monobaze, Izatès monta sur le trône d'Adiabène, et d'après le récit de Josèphe, il envoya, peu de temps après son avènement, quelques-uns de ses frères en otage à l'empereur Claude, et les autres à son voisin Artaban, roi des Parthes (î6id., XX, 2, 3-A) . Après un règne de vingt-quatie ans, sur lequel Josèphe a conservé de nombreux détails, il mourut à rage de cinquante-cinq ans (i6td., XX, A, 3). Ainsi l'historien juif place le commencement du règne d'Izatès après l'avènement de Claude, qui eut lieu en Al ; il ne le dit pas

formellement, mais la lecture de sou récit laisse certaineineDi cette impression dans Tesprit du lecteur; quant à l'époque de sa mort, il n'en donne pas la date, et les synchronbmes qu'on pourrait établir entre le règne d'Izatès et ceux des rois Arsacides ses contemporains ne donnent aucun résultat certain, à cause de l'obscurité qui enveloppe la chronologie des rois parthes à cette époque. Toutefois il parait être mort, toujours selon Josëphe, pendant le r^ne de Vologëse I*', qui dura de Tan 60 à l'an 55 environ, d'après les savantes recherches de M. de Longpérier. Tacite mentionne Izatès une seule fois à l'année A9 {Ann. , XII, 1&), ce qui est d'accord avec Josèphe; mais selon l'historien romain, en 62 le trône d'Âdiabène était occupé par Monobaze II, frère et successeur d'Izatès, et rien dans le récit ne prouve qu'il ne fût pas déjà sur le trône depuis quelque temps (ilnn.,XV, 1). Il y a donc contradiction entre Josèphe et Tacite; en eifet, si Izatès commença à régner après l'avènement de Claude en Al, son règne dut se prolonger jusqu'en l'an 65 au moins. La numismatique nous permet, sinon de résoudre la question, du moins de l'éclaircir.

La dernière monnaie d'Attambélus I*' est de l'année 317 des Séleucides, celle d'Abinerglus est de l'an 321, et celle de son successeur de S33 ; par conséquent le règne d'Abinerglus est renfermé entre les années 317 et 333, c'est-àdire 5 et 21 ap. J.-C. Puisque Izatès avait cinquante-cinq ans à l'époque de sa mort, s'il mourut en 65, il devait être né en l'an 11 ; mais à l'époque où son père Monobaze le confia à la protection d'Abinnérigus, il n'était déjà plus un enfant; il entrait dans l'adolescence (vutv{3xo<, vcavCoc, Joseph., loc. ci(.), et peu de temps après il épousait la fille de son protecteur, auprès de qui il parait avoir séjourné

au moins quelques années. Il est impossible de condlier ces faits avec les données de la numismatique et de les resserrer dans le court espace de dix ans, compris entre l'année présumée de la naissance d'Izatës et Tannée 21, où Abinnérigus avait déjà cédé la place à son successeur. Izatès avait donc au moins dix ans lorsqu'il fut envoyé en Gbaracëne , il était né à peu près au commencement de l'ère chrétienne, il commença à régner entre les années SI et 36, et il dut mourir entre les années 55 et 60. Aussi la chronologie du récit de Tacite est la seule digne de foi, et la contradiction qui se montre dans celui de Josèphe, et qui est plutôt impliquée qu'explicite, doit être attribuée i une négligence dans l'ordonnance de la narration plutôt qu'à une erreur matérielle, qu'il eût difficilement pu commettre. Espérons que de nouvelles découvertes nous donneront un jour les moyens de déterminer plus exactement le commencement et la fin du règne d'Abinerglus. Nous parlerons au paragraphe suivant de l'étymologie de ce nom singulier.

Vil. ÀDINIIERGLUS.

Tête diadémée du roi à droite.

^ [B]A2IAEQIE] AAINNPrAD[r] CQTHPDC. Hercule assis. Dans le champ, un monogramme ; sous le bras d'Hercule, une lettre ou un petit monogramme -, à l'exergue, la date TAT. ^ Tëtradracfame de potin du Cabinet de France. (PI. Vil, n- H.)

Cette médaille a déjà été l'objet de nombreux commentaires^ après avoir été attribuée par Corsini à un certain Minnisarus, roi d'Arménie, Eckhel et d'autres numisma-

tîstes ont reconnu que cette attribution reposait sur une mauvaise lecture de la légende, et tout le monde est finalement tombé d'accord pour y lire AAINNirAO et y voir la monnaie d'un prince de la Cbaracène, nommé Âdinnigaûs, qui n'est mentionné par aucun auteur. L'attribution à la Gharacëne n'est pas douteuse, mais la lecture du nom royal ne me parait pas admissible, et j'y reconnais un nom formé de la même manière que celui d'Abinerglus. La mé-* daille est très-bien conservée, et les lettres sont parfaitement lisibles. Les cinq premières lettres sont certainement AAINN et non AAINH ; la sixième a la même forme que le P sur la monnaie d'Abinerglus, et se retrouve dans le mot CflTHPDC; il n'y a donc aucune raison pour ne pas lui donner la valeur du P, comme dans ce dernier mot, bien que la boucle soit peu développée; les deux dernières lettres sont certainement AO, et le A ne présente pas plus de trace de barre que le A de la date à l'exei^ue. Il faut donc lire AAINNPrAO et supposer que selon l'usage oriental la voyelle entre les lettres N et P a été omise, et le nom royal serait Adin-nerglus, formé comme Abi-nerglus. J'avais cru autrefois, avec Visconti, que le roi Adinnigaûs des numismatistes était l'Abinnérigus de Josèpbe; mais depuis que j'ai retrouvé la monnaie d'Abinerglus, il a bien fallu renoncer à cette opinion, assez plausible en soi. On remarquera d'ailleurs que les portraits des deux princes sont complètement différents ; chez l'un le nez est droit, tandis que chez l'autre il est très-arqué.

Frappé de l'analogie qui existe entre les noms de ces deux rois de la Cbaracène, celui du roi assyrien Nériglissar, et celui de Nergalja divinité des Cuthéens, je me suis adressé à mon savant ami et confrère M. Renan, pour appeler son attention sur ce point intéressant et lui demander son avis.

Avec son obligeance habituelle, il m'a répondu par la lettre suivante, que je suis heureux de mettre sous les yeux de mes lecteurs :

« Plus je réfléchis à la communication que vous avez bien voulu me faire sur la série des médailles de la Cbaracëne, plus je la trouve intéressante et féconde en conséquences. Une chose évidente au premier coup-d'œil est que les deux mots ABINHPrAOZ, AAINNPrAOI, ont le même composant principal, et que ce composant est le nom du dieu Nergal, connu par le deuxième livre des Rois (XYII, 30) * comme l'idole des Cutbéens, et qui se retrouve, ainsi que vous l'avez très-bien vu, dans iSNwSai:, Nergal-Sarézer, Nériglissar.

a Remarquez, en passant, quelles deux lectures que vous avez établies apportent un argument considérable dans la question obscure de l'origine de ces Cuthéens, que Salmanasar transporta en Samarie pour la repeupler après la |

destruction du royaume d'Israël. L'opinion la plus pro- I

bable place le pays primitif de ces Cuthéens dans l'Irak ; bien d'autres hypothèses cependant ont été formées. Or, le passage précité du second livre des Rois donnant tergal comme le dieu propre des Cuthéens, et vos médailles nous montrant le nom de ce même Nergal comme celui d'une I

divinité nationale en Characène, il en résulte une forte induction qui fait passer l'opinion susdite de la vraisemblance à la prohabilité, et même à une forte probabi- { lité.

« Si nous prenons maintenant ces deux noms de rois l'un après l'autre, le premier ne nous oflrira aucune difficulté.

* Dans le texte hëbra!que, il y a 7Ù13f Nergai; mais dans le texte des S^^ptante, p.-ir une erreur singulière, Toriginal est rendu comme suit : K«t oi ôv3f c; Xoî/0 inoirj^av t^.v Éff tX. W,

C'est sûrement Sai^^k , Abhiergal. Ce mot rentre dans la catégorie nombreuse des noms propres sémitiques composés de UN et d'un nom de dieu. Exemples : Abi-yahy « celui dont ïab est le père, » ou, ce qui revient au même : <c Yah est mon père; » Àbi-ely «celui dont Dieu est le père, » ou, « Dieu est mon père ; » Abi-hou, u celui dont 11 est le père, » etc. Un nom dont le rapprochement dans la circonstance présente est encore plus frappant, est celui d^Àbibalf puisqu'il appartient à une religion plus rapprochée que celle des Hébreux des cultes de la Babylonie.

« Abînergal signifie donc : u celui dont Nergal est le père, I» ou « Nergal est mon père. » Dans les noms de ce genre, il ne faut pas traduire : a le père de Nergal, » « le père de Yah, » etc., comme l'état construit du premier mot semble inviter à le faire. Le tour est ici le même que dans les mots £/i-ya/i, « celui dont Yah est le dieu, » ou « Yah est mon dieu ; o Azrieln « celui dont Dieu est le secours, » ou «( Dieu est mon secours. »

c( Remarquez que pour tirer de Abinergal la forme ÀSivvif t^o; de Josèpbe, vous n'êtes pas obligé de supposer une faute qui aurait fait tomber le A. Chez les Sabiens, en effet, ou Mendaites ou chrétiens de Saint-Jean, qui habitent près de Bassora, nous trouvons encore Nergal vénéré sous le nom de ^att, Néri(; ( Norberg, Onomasiicon du Livre d'Adam, p. 105 et suiv,^ Winer, BibL RealtoorterfrticA, au mot Nergal). Ce mot parait venir de U^iJ, H hache 'i ou « lance. » Nergal étair, ce semble, un Mars brandissant un javelot.

Cl Le premier composant d'AAINNPrAOI n'est pas aussi facile à déterminer. M. Quatremère {Journal des Savants^ oct. 1S57, p. 622) l'explique dans le sens de « don, » ce

qui parait vraisemblable, mais ce qui ne ressort pas d'une analyse rigoureuse. Car, certainement, AAlN ne vient pas de ^?P, comme M. Quatremère le laisserait croire volontiers, et n*a rien de commun avec ATTAM, dont nous avons déjà parlé. Une hypothèse qui serait soutenable, ce serait de tirer AAIN de la racine "jn, w juger.» La forme ^i, en efiet, paraît un hiphîl écourté de la racine ]M (]nn, en araméen pK). Cest Thypothèse de Gesenius {Thésaurus^ p. 335). Adin-nergal voudrait dire alors « celui que Nergal juge, » c'est-à-dire : a celui dont Nergal prend la cause entre ses mains,» analogue exact de n^QSvr, Sckephai-Taky n celui que Tah juge. »

« On a en phénicien le nom SaaiM (Lévy, PMn. Wirler- 6urA, p. 3), qui peut paraître analogue à Àdin^nergàl. Il n'en est rien* La lecture de Sn^iN est sûrement ildoniM, <i celui dont Bel est le seigneur, » parallèle à Adoni-yah^ u celui dont Yah est le seigneur. » Or, je répugne tout à fait à voir dans Adin le mot Adoni. U y aurdt un o à la deuxième syllabe. D'ailleurs le mot Adœi^ « seigneur, » n'est pas araméen.

a En tout cas, votre découverte a de l'intérêt à un autre point de vue. Une question controversée est la réalité du dieu A>go, qu'on ne connaît que par le nom propre Ebednego dans le livre de Daniel. Ce nom est suspect pour bien des raisons. La lecture AAiNNirAO foumisssdt un fort argument en faveur de la présence du dieu Nego dans le panthéon babylonien. En écartant cette lecture, vous enlevez à ce faux dieu son meilleur titre à la réalité. »

Telle est lintéressante communication de M. Renan. Après l'avoir lue, il me sembla qu'il restait encore un point un peu obscur, et que l'étymologie du mot AAIN n'était pas entièrement satisfaisante, et je me mis à chercher une autre

solution. Une particularité des noms characéniens me parut de nature à ouvrir une voie nouvelle aux recherches. Je remarquai que la réduplication de la lettre M paraissait facultative dans ces noms. En effet, la médûUe donne la forme ABINHPrAOI, tandis que Josèphe écrit Âfiiwépiyoç; les médaille de Tbéonésës donnent les deux formes e€ONNHCOY et G€ONHCOY; ne pouvait-il pas en être de même pour AAiNNPrAOS, et ne j)Ouvsdt-on pas supposer une forme AAINHPFAOI, qui permettrait de chercher une autre étymologie? Je m'adressai de nouveau à mon savant confrère, en lui faisant part de ces observations. Voici sa réponse :

« Votre observation très-juste sur l'orthographe possible AAINPFAOZ ou AAlNHPrA02, sans réduplication du N, ouvre la porte à de nouvelles conjectures, dont aucune encore, selon moi, n'atteint la certitude.

« On peut supposer que AAINPrAOI serait la transcription de Saijnv, Àdinergal. On connaît, en effet, les deux noms propres hébreux nny et Skhv (Gesenius, Thesauru^^ p. 993], qui seraient les parallèles exacts de "jaianv. On ponctue d'ordinaire ces deux mots nnj et ^^^7?» et l'on traduit le premier par «t(/e quem Jehova ornavU^ »Ie second par aOrnaiui Dei^n Peut-être vaudrait-il mieux ponctuer •"^n? et ^Mnv, et traduire h celui dont Jéhovah est le témoin, » ou« celui dont Dieu est le témoin, » c*est à-dire le garant, en rapport avec Job^ XVI, 19.

« Ce qui empêche de proposer résolument une de ces deux explications pour Adi-neryal^ c'est que *T;r « témoin » n'est pas un mot araméen. La remarque en est expressément faite Gen. XXXI, A7. La racine niv n'a pas non plus le sens d* o orner » en araméen. Il est vrai que ces noms

oxFono "^

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propres delaCharacène paraissent plus conformes aux analogies de rhébreu qu'à celles de Faraméen. »

Je n'ai rien à ajouter à ces savantes remarques, qui, pour le moment, épuisent la question.

Il y a une lacune de trente ans entre la date de la médaille d'Adinnerglus et la première date du règne suivant; comme le portrait d'Adinnerglus est celui d'un homme âgé, et qu'au contraire celui d'Attambélus II est celui d'un tout jeune homme, il y a tout lieu de croire qu'il manque entre les deux un prince de la dynastie cbaracénienne.

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