‹ Mélanges de numismatiqueChapitre 67 sur 80 · PROCONSULS D'ASIE ET D'AFRIQUE SUR LES MONNAIES · texte numérisé non relu

PROCONSULS D'ASIE ET D'AFRIQUE SUR LES MONNAIES

(PI. VUÏ.)

Il existe un certain nombre de monnaies, frappées sous le règne d'Auguste dans la province d'Afrique, et sur lesquelles on voit différentes têtes, se ressemblant fort peu entre elles et accompagnées du nom et du titre d'un proconsul. Ces têtes, qui sont évidemment des portraits, ont fort embarrassé les numismatlstes ; les uns ont cru y reconnaître Teffigie d'Auguste, les autres celle d' Agrippa; mais on était forcé de convenir que les artistes africains avaient singulièrement altéré les traits habituels de ces deux personnages, et Eckbel {D. N. IV, p. 134) en tirait cette conclusion, qu'on ne peut se fier à la ressemblance des têtes reproduites sur les monnaies provinciales. 11 n'était venu à l'idée de personne de supposer que ces portraits pussent être ceux des proconsuls eux-mêmes. L. MuUer, le premier, dans son excellent livre sur la numismatique de l'ancienne Afrique, a aperçu le véritable caractère de ces effigies si différentes les unes des autres, et après avoir comparé un grand nombre de monnaies entre elles, il a reconnu les

portraits de trois proconsuls, Quinctilius Varus, Volusius Satuminus et Africanus Fabius Haximus.

Il est singulier que des savants aussi éminents que Eckhel, Borghesi et Gavedoni n'aient point voulu admettre l'existence de ces portnitSt ou même n'y aietit pas songé; et l'on ne peut se l'expliquer qu'en se souvenant qu'aucun d'eux n'a eu l'occasion de voir beaucoup d'exemplaires bien conservés des monnaies des proconsuls, et qu'en outre ils appliquaient à la première moitié du règne d'Auguste, époque de transition et de ménagements, les règles qui ne furent définitivement fixées que pendant la seconde période de sa longue domination.

Ce n'est qu'à la fin de la république que les portrûts de personnages vivants commencent à paraître sur la monnûe romsdne ; jusque-là on s'était borné à y mettre les effigies des divinités ou celles d'ancêtres célèbres. César fui le premier qui y plaça sa propre effigie, et il n'osa le fwe que pendant la dernière année de sa vie, et lorsqu^il put croire que, sous le nom de dictature perpétuelle, n avait obtenu un pouvoir vraiment royal. L'exemple qu'il avait donné fat promptement suivi, non-seulement par les triumvirs Antoine, Octave et Lépide, mais par d'autres généraux, tels que Sextus Pompée, Brutus, Labienus et Domitius Ahenobarbus; enfin Marc- Antoine étendit l'usage jusqu'aux membres de sa famille, son frère L. Antonius, son jeune fils M. Antonius, et sa femme Octavie. A partir de la victoire d'Actium, et les guerres civiles terminées, on ne voit plus sur la monnaie romaine que la tête d'Auguste, et celles de quelques membres de sa famille, comme Agrippa et Drusus.

Dans les provinces l'usage et les traditions étaient différents. Déjà depuis longtemps en Asie on avait inscrit sur

le» oistopbores les noms des proconsuls, et si l'on n'y avait pas jaà» l60rs effigies, c'est sans doutt parce qu'ils »e s'en so^iiôent pao, à cause du mauYais eflet que cela amraît pu produire à Rome, où le seotiment républicaia aurait mal accoetili uiie semblable innovatiofl* En effet, si les proconsuls rayaient désiré, ils n'auraient eu qu'à le dire, et les provindauz se seraient empressés de battre monnaie à leur effigie; caries honneurs qu'ils leur rendaient et les flatteries dont ils les iuscablaient avaient une portée bien jdus oaofiiâérable; là oi l'cm n' hésitait pas à dédier des temples aux proconsuls, ^ instituer des jeux qui portaient leur nom, à leur décerner en un mot des honneurs divins, il est cer« tain qu'on aurait mis leurs portraits sur la monuaie, si l'on av^t été sûr de leur être agréable en le faisant Nous allons oUer quelques «nsmples de ce que Tadulatiion grecque savait ima^oer en ce genre ^

Igs hwfaîlitadfe Ghalcis avaient dédié un gymnase à Xittts Quinctius Ftaminifiufit qui leur avait rendu un grand service, conjointement avec Hercule; l'inscription sur le frofiton éteit ainsi conçue : 6 £ii|A»; tCtci» uvA HpgtxX&î t^ -p)|i.vâmv;^ ils nommaient un prêtre de Titus (Icpcuc t(tou\ et cet usage subsistait encore du temps de Plutarque» qui cite un fragflP^t de riiymne qu'on chantât le jiour de sa fête : l^u noiiv^dTtTçir&ccp (Plut., Plaminnwii 46). A Syracuse, il y avait des jeux annuels appelés M^rcHlia en souvenir de Marcellus, et le fameux Verres, qui voulut les abolir, fit instituer en sw propre honneur la fête des Verria ^ mais comme il savait bien qu'elle ne durerait pas plus que le .temps de son proconsulat, il se fit verser d'avance les fonds

* Sur les bonnenrs rçndu» aux proconsuls, voyez rexcellcnt mémoire de Tabb^ Mongault {Mém, de VAcad. des inscript, ^ t. I, p. 353 et sniv.), où mm» iivons puisé les exemples qn« nous citons.

nécossaires pour les sacrifices et les festins de la fête pendant plusieurs années (Cic, In Verretn^ act. Il, 21)'. De son côté, la province d'Asie célébrait les Jtfticîa, en mémoire d'un proconsul juste et bienfaisant, Q. Mucius Scsvola (Cic, loc. ctï.)« et à Tralles il y avait en honneur d'un autre proconsul, L. Yalerius Flaccus, des jeux, aux dépenses desquels les autres villes de la province contribuaient (Cic, Pro Flacco^ 23). Le célèbre général Lucullus eut aussi ses LucuUeia^ décernés par la reconnaissance des Asiatiques (Plut., Lucullus^ 23). Les habitants d'Appia en Phrygie voulaient élever un temple à Appius Claudius Pulcber, proconsul de Gilicie, et Cicéron. qui trouvait avec raison qu'ils pouvaient mieux dépenser leur argent, manqua de se brouiller à ce sujet avec Pulcber {Ad famil.^ Ili, 7 et 9) . Cicéron lui-même, lorsqu'il gouvernait la Cilicie, s'était vu offrir les mêmes honneurs, parce qu'il s'étût montré moins dur que ses prédécesseurs en matière de contributions : Ob hxc benfficia^ quibus illi obstupescunl^ nutlos honores mihi nisi verborum decemi sinoi statuas^ fana^ TéBptTnca prohibeo {Ad Atiicutn^ Y, 21). Et cependant la chose était si bien passée en usage, que la loi romaine, tout en défendant aux proconsnls de i-ecevoir trop de cadeaux de leurs administrés, fusait une exception lorsqu'il s agissait de construire un temple, parce qu'en effet l'bonneur en rejaillissait sur la république : Nominalim lex excipit^ ut ad templum monumenium capere Kcel {Ad Quintum fralrem^ I, 1, 9). L'abus subsistait encore sous Auguste, qui voulut y mettre un frein en donnant lui-même l'exemple, et il ne voulut jamais permettre qu'on lui élevât un temple dans les provinces, à moins qu'il ne fût dédié en môme temps à Rome divinisée; c'était la meilleure manière d'enipêcher qu'on ne décernât des temples aux pro-

consuls : Templa,quamvi$ scirei eliam procon8ulibu$ decertii solere, in nulla tamen provincia nisi communi suo Romxque nomine recepit (Sueton., Oclav.^ 52).

Ainsi» dans les provinces, ni le sentiment populaire, ni les usages n'empêchaient de mettre les portraits des pro*consuls sur la monnaie. A Rome, au contraire, sous la république, une pareille prétention de la part des proconsuls aurait été mal vue, et c'est sans doute à cause de cela qu'elle ne se manifesta pas. Mais pendant les guerres civiles, on s'était habitué à voir les triumvirs et les généraux battre monnaie à leur effigie, et c'est là probablement ce qui donna aux provinciaux ou aux proconsuls l'idée de faire de même. Quant à Auguste, il est évident que cet usage ne pouvait lui plaire, pas plus que la dédicace des temples; aussi ne dura-t-il pas longtemps, et nous verrons que les proconsuls, dont les portraits figurent sur les monnaies provinciales, étaient tous des personnages considérables, appartenant aux familles les plus illustres de Rome, et pour la plupart alliés ou parents de l'empereur. Cette circonstance ajoute encore de l'intérêt à nos recherches et la série des portraits que nous avons réunis enrichit l'iconographie romaine de quelques additions précieuses.

J'ai déjà dit que L. MuUer a reconnu le premier des portraits de proconsuls sur les monnaies de quelques villes d'Afrique; mais ce savant ne s'est appuyé que sur des considérations iconographiques, et ce genre de démonstration, quoique ayant une grande valeur, n'est pas toujours de nature à porter la conviction dans des esprits prévenus, et cela pour plusieurs raisons. D'abord, il est rare de rencontrer des monnaies de bronze assez bien conservées pour que tous les traits du visage soient nettement accusés , et pour peu qu'une médaille soit usée, il est facile de con-

fondre ano effigie avec une autre ; en second lieu, tes^ graveurs des coins étaient souveutinbabiles et tq^rodoisaieiit mal, dans le petit espace dont 'Hé disposaient^ les traits de leur modèle ; dç plus, il exister ttngoiars entri» ks pwtraits de personnages eonlenoporaîndi surUMit dan» rstB&piiMf une tortme rêssemlilancet qui ^suite de Fideirtitd de la anffuref de Tajustenlent des cbeyeux, de la iMffbe, ete. \ et enfin, il y a une cause de coirfusion particulière au règBf d' Auguste, c'est la grande variété de ses portraits, qm oot été exécutés dans toiles les partiea de Tempiie rom:^ et pendant une période de soixante ans; aussi tnmve-lHMi danis toutes les grandes collectîons des monnaies oft fOD m reconnaîtrait pas sa tête, si son nom n'étut pas écrit ft cété. Il faut donc pour établir notre thèse une preuve pii» pé» remptoireque celle tirée de l'icondgraipliie ; mais « s'est pas en Afrique que nous la trouverons, c'est en Asie, dans une province où personne n'a songé jusqu'à présent k ctaorcber sur la monuaie des portraits de proconsuls.

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