‹ Mélanges de paléographie et de bibliographieChapitre 45 sur 76 · LIVRE d’heures · texte numérisé non relu

LIVRE d’heures

temps a infligé de cruelles mutilations, ont été reconnues depuis quelques années à la Bibliothèque nationale, où elles sont classées sous le n® 919 du fonds latin; mais on ignorait le sort des belles heures très. bien et richement historiées. L’inventaire de l’année 1416 les désignait en termes trop précis pour que l’identité n’en fût pas facile k constater si elles étaient parvenues jusqu’à nous. Je copie textuellement l’article de l’inventaire :

Unes belles heures très bien et richement historiées, et au commencement est le kalendrier bien richement escript et historié ; et après est l’histoire de la vie et passion de sainte Katherine, et ensuite sont escriptes les quatre Euvangilles et deux oroisons de Nostre Dame ; et après commencent les heures de Nostre Dame, et s’ensuivent plusieurs autres heures et oroisons. Et au commencement du second fueillet des dites heures de Nostre Dame a escript Audieritis. Couvertes de veluyau vermeil, à deux fermoers d’or, esquels sont les armes de Monseigneur de haulte taille. Et par dessus les dites heures a une chemise de veluyau vermeil doublé de satin rouge . Lesquelles heures Monseigneur a fait faire par ses ouvriers. Et ont esté prisées, avec une pippe garnie d’un fin balai au milieu pesant vingt karats, et quatre perles fines rondes entour, pesant chacune quatre karats, VIIL LXXV livres.

Suivant une note additionnelle (1), la reine de Sicile Yolande d’Aragon envoya chercher ce livre d’heures, que les exécuteurs testamentaires lui proposèrent d’acheter au prix

(I) « Lesquelles heures la royne de Secille a envoyé quérir et demander... à messeigneurs les exécuteurs, et lesquelles mes dis seigneurs lui ont envoiées pour icelles veoir et retenir s’il lui plaisoit, en payant la dicte somme de vii^ 1. p. (= 875 1. t.), ou telle autre somme d’argent, à la dicte execucion, comme bon lui sembleroit, aftin qu'elle eust envers son mari, principal exécuteur du testament, et autrement, le fait de la dicte execucion pour recommandé, laciuelle dicte royne, après ce qu’elle ot longuement veues et advisées icelles heures, a retenu ycelles par devers elle et paié à la dicte execucion seulement la somme de ccc l. t. »

DU DUC DE BERRY

de Fesiimation, oumêmeà un prix inférieur, pourvu qu’elle employât son crédit auprès de son mari, dans Fintérêt de la liquidation de la succession. Yolande, après avoir longuement vu et examiné les heures, finit par les garder et crut les payer en versant 300 1. t. entre les mains des exécuteurs.

Ces détails me revinrent à Fesprit quand je vis tout récemment un livres d’heures, orné d’une belle reliure du temps de Henri IV, conservé par une famille dont le nom est glorieusement inscrit dans les annales de la Bibliothèque nationale depuis que le feu baron d’Ailly a donné au Département des médailles son incomparable collection de monnaies de la république romaine. Un examen de quelques minutes suffît pour me convaincre que c’était les belles heures très bien et richement historiées. J’espère pouvoir faire partager ma conviction à tous les bibliographes qui sont familiers avec ce genre de problèmes.

L’inventaire déposé à la bibliothèque Sainte-Geneviève annonce des heures que monseigneur le duc de Berry a fait faire par ses ouvriers. Le premier feuillet du volume de la famille d’Ailly est couvert par une grande inscription ainsi conçue :

Ces heures fist faire très excellent et puissant prince Jehan filz de roy de France, duc de Berry et d’Auvergne, conte de Poitou, d’Estaropes, de Bouloingne et d’Auvergne. J. FLA- MEL.

L’inventaire nous indique six particularités sur la composition des Belles heures, très bien et richement historiées, du duc de Berry. On y trouvait dans Fordre suivant :

1° Un calendrier bien richement écrit et historié ; 2® Fhistoire de la vie et passion de sainte Catherine ; 3® les quatre Évangiles, c’est-à-dire un morceau de chacun des quatre Évangiles ; 4® deux oraisons de Notre-Dame ;

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6” les heures de Notre Dame ; 6° plusieurs autres heures et oraisons.

Telle est exactement la composition du livre de la famille d’Ailly, dans lequel ont été copiés : 1“ un calendrier bien richement écrit et historié ; 2" Thistoire de la vie et passion de sainte Catherine ; 3® un morceau de chacun des Évangiles ; 4° deux oraisons de Notre-Dame ; 5° les heures de Notre-Dame; 6“ plusieurs autres heures et oraisons. Un pareil accord suffirait pour m’autoriser a affirmer que le volume de la famille d’Ailly est bien celui qui figure, comme on l’a vu plus haut, sur l’inventaire de 1416. Mais j’ai encore à invoquer un argument plus décisif. Dans les Belles heures très bien et richement historiées, le second feuillet de l’office de Notre-Dame commençait parle mot audieritis. Ouvrons le livre de la famille d’Ailly au feuillet 31, .qui est le second de l’office de Notre-Dame ; nous y lisons à la première ligne : audieritis....

L’identité ne saurait s’établir sur des preuves plus rigoureuses. Les heures que possède la famille d’Ailly sont donc assurément celles qui, au dire de l’inventaire de 1416, avaient été faites par les ouvriers du duc de Berry, celles qui furent alors prisées 875 1. t. (= 8,000 francs d’aujourd’hui), celles enfin que la reine de Sicile, Yolande d’Aragon, la mère du bon roi René, se fit livrer au prix réduit de 300 1. t. (= 2,700 francs d’aujourd’hui), en laissant espérer qu’elle emploierait son influence au profit de l’exécution du testament de Jean, duc de Berry, Tonde de son mari.

Ce point établi, il reste à décrire un livre qui serait infiniment précieux, lors même que l’origine et Tkistoire n’en seraient pas attestées par des documents authentiques. On ne peut, en effet, hésiter à le ranger au nombre des chefs-d’œuvre de la calligraphie et de la peinture française de la fin du xiv® ou du commencement du xv® siècle. Le nombre et la perfection des peintures dont il est orné

DU DUC DE BERRY

lui donnent le droit de figurer parmi les plus beaux manuscrits d'une époque qui a produit tant de merveilles.

Le volume se compose de 225 feuillets de fin parchemin, hauts de 238 millimètres et larges de 170. Les marges de toutes les pages sont couvertes de vignettes, sans mélange d’emblèmes, d’oiseaux, de papillons et de figures grotesques, comme on en voit sur d’autres heures du duc de Berry, notamment sur les très riches heures (n® 919 du fonds latin), et sur les petites heures, qui nous sont arrivées après avoir appartenu à Gaignières et au duc de La Vallière (n° 18014 du fonds latin). Les emblèmes qui caractérisent les œuvres spécialement faites pour le duc de Berry ne pouvaient pas cependant être complètement absentes d’un livre exécuté par ses artistes attitrés : sur les fol. 2, 13, 30 et 181 nous trouvons les armes du prince supportées par des ciguës (fol. 2, 13 et 215) et par des ours (fol. 13). La divise le temps van[dra] se lit aussi sur une banderole dans la marge du fol. 13.

Suit l’indication des morceaux contenus dans le livre.

Fol. 1. Inscription de Jean Flamel, rapportée plus haut.

Fol. 2. Calendrier en français, avec 24 petites miniatures, représentant au haut des pages les occupations de chaque mois, et au bas les signes du zodiaque.

Fol. 15. Légende abrégée de sainte Catherine, en latin, avec 11 grandes peintures.

Fol. 22. Extrait des quatre Évangiles, tel qu’il se trouve dans la plupart des livres d’heures du xv® siècle. Le commencement était sur un feuillet qui a disparu et qu’on a remplacé par un feuillet blanc coté 21. — 3 petites miniatures.

Fol. 24 v» et 26 v“. Oraisons à Notre-Dame : Obsecro te y et O intemerata. — 2 petites miniatures.

Fol. 30. Heures de Notre-Dame. — 8 grandes miniatures et une petite.

Fol. 66. Les sept psaumes de la pénitence. — 7 petites miniatures .

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