‹ Mélanges de paléographie et de bibliographieChapitre 62 sur 76 · BIBLE DE CHARLES LE CHAUVE · texte numérisé non relu

BIBLE DE CHARLES LE CHAUVE

plusieurs des dilapidations d’Aymon. L’une des plus lamentables portait sur des fragments de la Bible de Charles le Chauve et de trois autres manuscrits bibliques. L’administration du Musée britannique a bien voulu nous donner le moyen de combler une aussi regrettable lacune. Le mémoire suivant, que j’eus l’honneur d’adresser, le 15 novembre 1877, au Conseil des Trustées, indique de quelle façon nous avons pu payer la rançon des feuillets dont l’absence désolait les gardes de la Bibliothèque depuis 172 ans.

« Messeigneurs et Messieurs,

«L’esprit libéral qui préside à l’administration du Musée britannique m’encourage à soumettre à votre examen une proposition qui me paraît concilier à la fois les intérêts généraux de la science et les intérêts particuliers des deux grandes bibliothèques de la Grande-Bretagne et de la France. Il s’agirait d’un échange équitable, qui aurait pour effet de réparer un malheur dont la Bibliothèque nationale a été victime, et de rétablir dans leur état primitif des livres précieux dontla mutilation afflige tous les amis des lettres. Le résultat que j’ai en vue pourrait être obtenu en assurant un juste dédommagement à l’établissement dont la tutelle vous est confiée.

« Je commence par un exposé succinct des faits.

« En 1706 et 1707, la confiance des gardes delà Bibliothèque du Boi fut indignement trompée par un aventurier, Jean Aymon, qui, entre autres méfaits, lacéra plusieurs de nos manuscrits et s’enfuit k l’étranger avec le fruit de ses rapines.

« Mes prédécesseurs ont pu recouvrer quelques-uns des feuillets enlevés par Aymon, mais il reste dans plus d’un volume des plaies qui sont encore saignantes et qui déshonorent des monuments paléographiques de premier ordre. Ces plaies seraient fermées si les fragments dont se corn-

pose le second tome du manuscrit harléien 755i rentraient à la Bibliothèque nationale.

« En effet, les morceaux qui sont reliés dans ce tome sont des feuillets brutalement arrachés à quatre manuscrits de la Bibliothèque nationale. Je puis le démontrer par des* arguments péremptoires, et j’ai assez de confiance dans la loyauté et l’expérience de MM. les Conservateurs de votre département des manuscrits pour être certain qu’ils ne contrediront pas mes assertions.

« Le premier fragment consiste en deux feuillets que le rédacteur du catalogue des manuscrits harléiens décrit dans les termes suivants :

Folia duo membranacea, ex codice perantiqiio, in quibus depiclæ sunt imagines Pauli et Johannis apostolorum, cum inscriptionibus variis græcis. Areæ picturarum totæ auro linuntur. In fronte folii prions legitur hæc inscriptio literis aureis uncialibus *0 [X7]Tpopai'c7TY)ç, etc.

Supra caput Pauli, in priore pictura, scriptum est IlaüXoç 6 {AucTY]? Twv otTTopprjTwv Xoycûv. Pictura secunda très habet figuras ; unam stantis, duas sedentium. Supra caput stantis SCribitur "’lojawviç, Sô^a T^ç IxxXiqaiaç, Xoyouç Ipeuvwv toüç aTTop^vjxouç üauXou. Supra sedentem, in dextra Oixoup,£vi0i;, supra alium ©soSwptxoç. Circa oras picturarum etiam inscriptiones pinguntur, de Nerone, Paulo, etc. Scilicet, circa priorern Wu/v) Nepwvo;, etc. Circa alteram ’ISoïï XaXouo-iv, etc.

« A cette description je n’ai qu’un mot à ajouter, c’est que ces deux feuillets portent en tête les n°® 6 et 7. Il en faut conclure qu’ils formaient les feuillets 6 et 7 du volume auquel on les a arrachés. Le sujet des peintures qui couvrent deux pages de ce fragment permet de supposer que nous avons sous les yeux le frontispice d’un volume consacré aux Épîtres de saint Paul et à l’Apocalypse de saint Jean avec desCommentaires deThéodoret et d’GEcuménius.

« De courtes recherches ont suffi pour me faire reconnaître que ce volume était incontestablement le n® 224 du

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fonds grec de la Bibliothèque nationale. En effet, notre ms. grec 2:24 cantient les Épîtres de saint Paul et l’Apocalypse de saint Jean avec des Commentaires de Théodoret et d’CEcuménius, et dans ce manuscrit nous avons à déplorer l’absence des fol. 6 et 7. Or une description, écrite à la fin du xvii® siècle de la main de l’helléniste Boivin, nous atteste que, sur le fol. 6 r% on lisait des ïambes relatifs à la mort de Néron et au martyre de saint Paul, et que les fol. 6 v° et 7 r° étaient occupés par les images de saint Paul et de saint Jean. Je copie textuellement le passage de la notice de Boivin, qui se rapporte aux fol. G et 7 :

lambi de Nerone ac de martyrio Pauli, uncialibus literis (Fol. 6). — Editi a Donato Veronensi; vide Œcumenium editum Veronæ anno 1532.

Imago Pauli et circa eam iambi (Fol. 6 v^*).

Imago sancti Joannis in liemicyclo sedentis, infra quam figuræ duæ sedentes in humilioribus cathedris, dextra Œcumeriius, sinistra Theodoretus. Item circa eam tabellam iambi versus (Fol. 7).

« L’accord qui règne entre les expressions dont s’est servi Boivin et celles du catalogue des manuscrits harléiens est déjà à lui seul un indice très digne d’être pris en considération ; mais la présence des chiffres 6 et 7 sur les deux feuillets dont il s’agit emporte la certitude absolue, et je ne crains pas d’être contredit en affirmant que les deux feuillets ont incontestablement été enlevés de notre ms. 224.

« Pour le second fragment la démonstration est faite depuis longtemps (l). Il est de notoriété publique que les treize feuillets dont il se compose appartiennent h la Bible

0) C’est, je crois, sir Frédéric Madden qui a le premier reconnu qu’il y avait dans le ms. harléien 7351 un fragment de la Bible de Charles le Chauve. Voyez la notice qu’il a donnée en 1836 dans Th(f Gentleman’s maga%ine, et qu'il a fait paraître à part sous le [llTCÛc Alchuin's Bible in theBrilish Muséum, 22.

de Charles le Chauve qui vient du trésor de Saint-Denis et qui forme le n° 2 du fonds latin à la Bibliothèque nationale. Ces treize feuillets sont cotés 408-420, et ils comblent la lacune qui existe dans notre manuscrit, où nous passons du fol. 407 au fol. 421.

« Le troisième fragment consiste en deux feuillets d’une grande bible, cotés 221 et 222. Le relevé de ces deux cotes m’a suffi pour retrouver la place de ces feuillets dans notre ms. latin 93. Le feuillet 220 du ms. 93 se termine parle verset 15 du chap. ii de la seconde Épître de saint Pierre. Votre fragment commence parle verset 16, et continue jusqu’au verset 5 de la seconde Épître de saint Jean aux mots non tanquam mandatum^ dont la suite novum scribens lihi se trouve dans notre manuscrit au haut du fol. 223.

« Pour le quatrième fragment la preuve est tout aussi décisive. 11 comprend sept feuillets d’une bible du xv® siècle, cotés 357-363. Le seul aspect de l’écriture m’y fit reconnaître un morceau delà bible copiée pour Louis XI, n® 25 de notre fonds latin. En effet, dans la Bible de Louis XI manquent les feuillets 357-363, et la lacune se trouve exactement comblée par le contenu de votre fragment. Ainsi, notre feuillet 356 se termine par les mots auxilio autem adjutus Dei usque in^ et la première ligne de votre fragment commence par les mots hodiernum diem sto (Act. XXVI, 22). La fin de votre fragment in exultatione in adventu Domini nostri Jesu Christi (Ep. Judæ, 24) ne se soude pas moins exactement avec le commencement de notre feuillet 364 : Soli Deo salvaiori nostro per Jhesum Christum {Ib., 25).

« Les faits que je viens de vous exposer, Messeigneurs et Messieurs, n’ont pas besoin de commentaire, et je crois qu’aucun doute ne peut s’élever sur la place qu’occupaient primitivement les quatre fragments reliés dans le tome 11 du manuscrit harléien 7551.

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