‹ Melanges de philologieChapitre 1 sur 143 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Je ne cherche pas à dissimuler que j'ai conçu la publication (le ce recueil, comme tous ceux qui cèdent à la même tentation, dans Tespoir qu'il aurait quelque intérêt pour le lecteur. Mais je peux dire que quelques littérateurs, en raison de leurs études ou de leurs goûts, m'ont témoigné le désir que ces articles ne fussent pas entièrement perdus : les journaux dans lesquels ils ont paru n'avaient qu'une publicité très-restreinte, certains n'existent plus aujourd'hui; des numéros séparés sont introuvables : on me citait avec éloge les deux premiers articles, consacrés à des questions de prosodie, et d'autres qui éclaircissaient quelques points obscurs de la métrique (art. V et VIj, ce que je faisais toujours avec le secours des poètes et des grammairiens : ceux qui traitent du vers parémiaque et de la strophe ionique mineure ont été honorés du suffrage deBoissonade. L'expression de ces jugements tient un peu au hasard; qu'on me permette de recommander également la dissertation sur juventus (IV), dans laquelle j'ai déchargé Salluste d'un véritable barbarisme, et mis en garde les latinistes modernes. Dans Tinscription du recueil de Mommsen (IX), je me flatte d'avoir trouvé une rectification importante qui

382av34

avait (^»chappé i\ mes prédécesseurs, et qui conserve fidèlement les lettres du texte en donnant un bon sens {e jaclaiibus). J'appelle aussi l'attention sur ma démonstration de l'origine de notre vers décasyllabe (art. X), une de mes grandes préoccupations. En donnant une nouvelle étymologio du mot délicat (XV), j'ai échappé aux séductions d'un rapprochement trompeur, et ma solution a eu l'honneur d'être acceptée par M. Littré. Dans l'article XVI j'ai démontré l'existence des verbes Lectare et Scnptare, contestée par beaucoup d'éditeurs d'Horace. En rapprochant quatre passages d'Ennius (XXI), j'ai eu soin de grouper des phrases qui pouvaient entrer dans une même prédiction, en même temps que je choisissais un mètre qui convînt à ce genre de monologue. Le faux Turnus n'a plus guère de partisans, mais j'espère avoir contribué à ce qu'il ne s'en trouve plus (XXII). J'ai maintenu dans Virgile le sens archaïque du mot Eques (XXIV). J'ai retrouvé dans plusieurs exemples l'excellent mot Obsequentia (XXV). J'ai patronné la belle conjecture de Bentley dans Horace, hionmmtis (XXVIII). J'espère avoir fort ébranlé (XXIX) l'hiatus imputé à Horace : Dœdaleo ocior. L'intérêt de l'article XXX est surtout dans la distinction de perduco et producOj confondus à tort.

Presque toutes ces dissertations se rattachent à mes constantes études : la grammaire et la métrique.

DE L ACCENT TONIQUE A LA FIN DU VERS HEXAMETRE ET DANS NOTRE VERS ALEXANDRIN.

II est incontestable que les poètes latins évitent de reporter une finale longue dans le cinquième et dans le sixième pied du vers hexamètre. Nous pourrions nous contenter d'établir ce fait, et le précepte qui en résulterait aurait toute Tautorité suffisante. Tâchons cependant de pénétrer plus avant, et de découvrir dans l'essence même du vers hexamètre la raison du principe.

Tous les vers ont une désinence que l'oreille juge surtout avec sévérité. En français, nous exigeons le retour de la rime ; les autres langues modernes en font de même souvent usage, ou bien elles demandent à une certaine place une syllabe accentuée. Dans la poésie latine quelque chose répond à ce besoin : tous les vers d'une égale mesure, même ceux qui prennent le plus de licences, ont du moins une chute uniforme. Quand on parle du vers hexamètre^ on croit avoir tout dit quand on a cishM qu'il finit par un dactyle et un spondée. Il est vrai que les Français, qui accentuent si mal la langue latine, n'y voient guère autre chose. Mais ce qu'il faudrait ajouter, c'est que, au commencement du cinquième et du sixième pied, il demande une syllabe accentuée :

Conticuere omnes, intentique or a tcrzebant, Inde toro palcr .l^iieas sic orsus ab a/lo.

Nous qui prononçons alto comme marfeati, nous ne faisons ^9& ^\^ft,\!^À^\!L

au respect des poëtes pour ces syllabes fortes qui doivent commencer les deux derniers pieds. Comme ces syllabes sont longues et qu'elles sont en même temps accentuées^ la fin des vei^ est marquée pour Toreille d'une manière bien sensible.

On voit tout de suite pourquoi les césures au cinquième et au sixième pied sont défendues. Le vers suivant :

Augescunt aliœ gentes, alise ininuuntur. Lucr.

manque d'harmonie, parce qu'il a une césure au cinquième pied, c'est-àdire que ce pied ne commence pas par une syllabe accentuée^ puisqu'on latin Vaccent ne se met pas sur la dernière. Cependant le commencement de ce pied est un temps fort sous le rapport de la quantité : il faut donc, ou renoncer à ce temps fort que la cadence exige, ou faire ressortir une syllabe non accentuée, une véritable muette.

Le même défaut se trouve dans ce vers :

Et nova fictaque nuper habebuut verba /idem, si Grœco fonte cadant. H.

11 faut prononcer /!dem, et cependant le temps fort tombe sur dem.

Nec scmcl hoc focit, née, si rétractas erit, jam Fict homo. H.

La syllabe nï, sous le rapport de l'accent, convient mal pour le temps frappé du sixième pied.

Pour rendre ces défauts plus sensibles, cherchons dans notre langue des exemples analogues. Notre vers alexandrin^ ainsi que le vers héroïque des Italiens, a, outre la rime, un certain nombre A'accents, Je m'étonne de n'en point voir le nombre déterminé, quand la chose me pariât de la dernière évidence. Chacun scande ce vers à sa manière : tantôt on le divise par pieds de deux syllabes :

Le jour | n*est pas [ plus pur | que le | fond de | mon cœur.

Tantôt en pieds de trois syllabes :

Le jour n'est | pas plus pur [ que le fond | de mon cœur.

Enfin on partage le premier hémistiche en pieds de deux syllabes, et le second en pieds de trois :

Le jour | n'est pas | plus pur | que le fond | do mon cœur.

Nous voyons dans toutes ces divisions arbitraires quelque chose de commun, c'est le repos après le sixième pied. Cette syllabe est donc incontestablement accentuée; la dernière syllabe du vers Test aussi à plus forte raison : voilà donc deux accents exigés. Sont-ils les seuls ? non ; mais ils sont les plus frappants et les seuls dont la place soit fixée. Le vers

alexandrin a encore deux autres acùèiits, et c'est après chacuu d'eux que Ton doit voir un pied :

Le jour \ n'est pas plus pur | que le fond | do luuii cœur. Ouvrons Racine, et nous allons à chaque vers reconnaître cette vérité :

Ottf*, je viens dans son temple ndorer VÈiernel:

Je viena, selon Tusaf/e; antique et solennd,

Célébrer avec vous la fameuse îonrnév

Où sur lo mont Sbia la loi nous fut donnée.

Que les temps sont changés ! ^itot que de ce jour

La irompetiii sacrée annonçait le retour.

Du temple, orné j^artout de (estons niagni/S^i/cs,

Le peuple saint en foule inondait les i^ortiques.

Nous ne nous occuperons ici que de Yaccent de Vhémistiche; c'est là que nous devons trouver le point de rapprochement que nous avons annoncé. Au lieu de faire tomber l'hémistiche sur une syllabe forlSj conmie nous le voyons dans tous les exemples précédents, faisons-le tomber sur une syllabe que nous prononçons h peine, sur notre e muet :

La bonne fortune rend les cœurs orgueilleux.

Nous blâmons ce vers parce qu'il contrarie la langue : elle veut qu'on prononce fortune, et le vers demande fortune.

On sentira encore par l'exemple suivant combien nous choque la nécessité d'accentuer une syllabe qui doit être aphone, ou plutôt la suppression d'un accent exigé :

Nous verrons bientôt si chez moi je suis le maitro.

Aucun de ces vers ne saurait être admis dans notre poésie ; mais le défaut, quand il est moins saillant, se tolère quelquefois. Néanmoins un vers où Taccent de Vhémistiche n'est pas bien décidé ne fait jamais bon effet :

Sa seule inimitié peut me faire trembler.

NKRON,

Souhaitez- la ; c'est tout ce ([\ic. je puis vous dire. Rac Uespect<îZ-los; ils sont le prix de ma victoii'o. Volt.

{Traité de Vensification latine à V usage des classes supérieures. — A Paris, chez lirédif, rue du Battoir, \. — 1896.)

i . Ou si l'un atuic mieux :

Uui, j«.' viena dans son temple, etc.

On pourra u*ôtre pas d'accord sur la place rlo ces accent i; on le sera toujours sur le nombre. Un vers qui a cinq accents trompe l'oreille d'une manière désijçréuble :

Un fat quelquc/btf ouvre un avis important. BoiL.

Elle ne condanme i>as moins les vers qui n'eu ont que trois. J'ai diWelc\\\\^v'. ç.v\a. \^\>* vwWi Traité de Versification française.

P. S. Je crois devoir insister sur ce qui, dans les pages précédentes, concerne la versification française, et même on en verra plus loin Tabsolue nécessité.

Le principe de Vaccmt^ que j'avais posé en 1826, je l'ai développé longuement dans mon Traité de Versification française^ en 1838, et surtout dans la deuxième édition, publiée en 1850. Quels secours avais-je à ma disposition?

L'abbé d'Olivet, qui a joui dans le siècle dernier d'une réputation méritée, a laissé un Traité de la Prosodie françoise. Cet ouvrage, qui reproduit les idées de son temps, est souvent cité. On y trouve un chapitre sur Vaecentj ou plutôt sur les accents (p. 26-47). « Nous distinguons l'accent ce prosodique f l'accent oratoire^ l'accent musical^ l'accent provincial^ l'ac- « cent imprimé, » Voilà bien des accents^ mais quel est celui ou quels sont ceux qui intéressent la versification? D'Olivet ne voit pas bien clair dans tout cela, et il arrive à dire (p. 37) : « Tout détail plus ample sur (( notre accent se montre à moi comme un labyrinthe, où je craindrois a de me perdre. » Quant au rôle de Vaccent tonique dans les vers, il n'en a absolument rien dit. Sa fâcheuse préoccupation de la quantité ancienne l'a constamment égaré. Voici un principe auquel il est conduit (p. 35) : « Pour l'ordinaire, si nous haussons la voix, c'est une syllabe « longue ; et si nous la baissons, c'est une brève. » L'auteur veut dire syllabe accentuée et syllabe muette, La quantité n'est pour rien dans notre versification, et toutes les tentatives faites pour calquer des vers français sur le modèle latin ont été aussi malheureuses que peu éclairées. Si je ne dois rien à d'Olivet, la lumière m'est venue d'ailleurs. A l'École normale, Mablin, notre savant et cher professeur, mêlait à ses leçons sur l'accentuation grecque des rapprochements avec celle de la langue française : celle-ci est bien peu connue et présente des délicatesses dont nous ne nous doutons guère. Quelquefois il prenait un exemple dans les poètes. J'ai lieu de croire que ces remarques lui avaient été suggérées par l'ouvrage d'Antonio Scoppa, son compatriote ^ C'est Scoppa qui, le premier, a établi que les vers français reposent sur l'accent, conmie ceux des autres nations de l'Europe. J'ai dû l'avoir pour conseiller quand je composais mon ouvrage. Toutefois, pour le vers alexandrin, qui était mon principal objet, il n'a pu m'être d'aucun secours. Les Italiens ont pour vers héroïque l'hendécasyllabe (notre décasyllabe), qui fut aussi dans l'origine notre vers privilégié, et qui règne dans toutes les poésies de l'Europe : ils en sentent parfaitement l'harmonie, et c'est sur ce mètre que portent particulièrement les exemples de Scoppa. Mais il n'a pas connu les accents de notre alexandrin. Tout ce qu'il dit à cet égard est

l . Traité de la Poésie italienne, rapportée à la Poésie française, par rilalien Antonio SCOPPA. — Paris, Renouard^ 1803. Cet ouvrage a eu des éditions postérieures, revues et augmentées.

un tissu d'erreurs. Il croit que ce vers procède par iambes^ dont trois sont contenus dans chaque hémistiche, ce qui fait six accents.

Cepen- | -dant sur | le dos | de la | plaine | liquide S'élève I à gros | bouillons | une | montagne | humido.

t( Y aurait-il entre les savants français quelqu'un qui pût penser par « hasard que ces sortes de vers, arrangés par pieds dHambes^ ne sont (( pas les plus harmonieux? Je ne saurais le croire ^ »

Chose singulière ! cette manière de scander notre grand vers n'appartient pas seulement aux Italiens. « La plupart des Allemands, disent « MM. Weil et Benlœw dans leur savant ouvrage : Théorie générale de a l'accentîMtion latine (p. 78), s'imaginent que l'alexandrin français doit (( se prononcer conmie un vers iambique. »

Ce n'est pas tout. L'ouvrage de Scoppa, auquel il avait ajouté deux volumes, fut examiné par deux classes de l'Institut, la classe de la Langue et de la Littérature françaises et celle des Beaux- Arts : il obtint de l'une et l'autre des éloges et des encouragements ^ Un rapport, au nom delà Section de musique, fut rédigé par Choron, musicien consommé, qui semblait être un juge fort compétent pour apprécier le mérite tout nouveau de l'ouvrage. Malheureusement Choron avait reçu l'éducation du dix-huitième siècle, et il n'admit qu'avec réserve ce qu'il y avait de capital dans la doctrine de Scoppa. Le préjugé qui imposait toujours la comparaison avec la quantité latine ne laissait pas sa place à raccent. L'erreur que j'ai signalée tout à l'heure, à propos de Viambe dans notre versification, est partagée par Choron. Il va même plus loin, quand il écrit cette phrase bien étrange : « La langue française est presque formée « de mots iambiques, et même, dans la prononciation familière, elle ne a possède guère que des mots de cette espèce ^. »

Cependant l'ouvrage de Scoppa resta à peu près inconnu. Outre que la matière n'intéresse qu'un nombre restreint de lecteurs, deux raisons expliquaient, et justifiaient jusqu'à un certain point, l'indifférence du public : la poésie italienne entrait dans ce cadre en une proportion excessive pour des Français ; et puis, il faut le dire, l'ouvrage, surchargé de longues citations, laissait à désirer sous le rapport de l'ordre et de la mesure.

L'auteur ne fut pas découragé. S'il ne vit pas le succès, il l'espéra. Il avait la conscience d'avoir proclamé une vérité, et sa confiance présumait ainsi de l'avenir : « Les littérateurs qui nous suivront auront peut-être « de la peine à croire qu'il ait pu exister l'étrange opinion que la langue

1. Les Vrais principes de la Versification, développés par un examen comparatif entre la langue italienne et la française, par Ant. Scoppa, Sicilien, p. 304. — Paris, 1811.

2. Un suffrage particulièrement flatteur fut une lettre de Gritry, dans laquelle ce grand artiste disait ayoir trouvé dans la théorie nouvelle le résultat de sa propre expérience.

3. Rapport présenté au nom de la Section de musique, etc., p. 19. — Didot, 1812.

u française est dépourvue de cet accent tonique que la nature même n'a « pu refuser aux jargons les plus barbares, et que Tbarmonie de ses « vers n'a d'autre principe que la rime et un nombre déterminé de K syllabes : ils seront étonnés d'entendre un jour qu'on a pu soupçonner " en France que les vrais principes de la versification dont je m'occupe (( dans cet ouvrage tendent à déprécier la beauté des vers de Boileau et u de Racine * ! »

Je devais ce souvenir à Scoppa. Je reviens h l'exposé de mon travail.

J'avais le point de départ, mais la route indiquée par mes prédécesseurs ne pouvait que m'égarer. C'est donc h mes propres réflexions que j'ai dû demander quelle est la cadence du vers alexandrin. Le principe une fois trouvé, il fallait en poursuivre l'application dans tous ses détails; il fallait déterminer d'une manière rigoureuse le nombre et la place des accents dans notre grand vers. Après avoir établi qu'il a quatre acnents, il restait à montrer qu'il pèche lorsqu'il n'atteint pas ce nombre, ou qu'il l'excède. C'est ce que j'ai fait, et. Ton m'a autorisé à le croire, avec assez de succès.

En soumettant le principe au contrôle de nombreuses citations, j'ai rendu raison de ce qu'on avait jusqu'alors admis comme articles de foi. Je prends quelques exemples.

1" Toute oreille délicate rejetait V enjambement. On l'interdisait sans donner aucune explication. Eh bien, la règle le proscrit parce qu'il efface et détruit Vaccent final, qui est le plus important.

2" Deux accents consécutifs, soit à la césure, soit h la rime, choquaient l'oreille de quiconque avait le sentiment de la cadence :

Toutefois il vaut mieux, pour n'irriter point Mars. Ronsard. Ainsi que la naissance, ils ont les esprits bas, Cohn. Ciel I quel vaste concours ! Agrandissez-voMS, temples ! Gilbert, Vous seule, vous, ma fille, on abusant trop il'elks. Volt.

(( Il n'est personne, dit La Harpe, qui ne sente combien ce mot d'ellesj a qui finit la phrase, produit un mauvais effet. » Une formule rigoureuse vaut mieux que cette critique vague.

n fera demain jour, et la nuit porte avis. Corn.

Qu'on mette : Demain il fera jour ^ ou II fera jour demain^ et lorcille est satisfaite.

Puis chaque canard prend un bâton par le bout. La Font. L^accent demande qu'on sépare dans la prononciation :

Puis chaque canard | prend un bâton par le bout. Il y a donc lutte entre la prononciation régulière et la mesure.

Page 1