‹ Melanges de philologieChapitre 41 sur 143 · Set jam valete, donec vivere expedit · texte numérisé non relu

Set jam valete, donec vivere expedit

Ys. 2. J'ai cité plusieurs exemples de scitus avec son sens archaïque. J'en ajouterai deux autres, qui sont d'Apulée, auteur à peu près contemporcdn de notre Bassulus. On lit dans ses Métamorphoses (il, p. 58, Bip.) : « Quum scitulœ formulée juvenem quempiam libenter adspexit. » Et Uetam. (Y, p. 113) : « Puella scitula. »

4. Je renonce entièrement à ma conjecture duis^ bien que l'adverbe duU, pour bis^ soit donné par Festus^ bien que le neutre dua^ pour duo^ soit un archaïsmo sufOsamment autorisé. Depuis, j'avais conjecturé dedi^ mot dont la première lettre ne diffère pas beaucoup de celle qui commence BY. Cette dernière lettre est incertaine, et le reste du mot a disparu. Mais aujourd'hui il me paraît bien plus sûr de me rallier à la lecture de mes devanciers, diu, mot qui a quelquefois le sens de jamdiu.

4 bis. Tout le monde sera aussi étonné que moi de voir Ritschl ajouter ici un vers de sa façon. Si le sens lui paraissait incomplet, il fallait, suivant l'usage, mettre une ligne de points. Pourquoi oser ajouter un vers, dont la perfection même ne serait pas une excuse? Ce passage n'a cmbarrasbé personne : à la fin du quatrième vers, il y a tout simplement

— lOi —

ellipse de est, ellipse non-seulement permise, mais judicieuse, puisque ce mot se trouve déjà au milieu du vers.

?• Ce vers m'a paru très-bien restitué par Haupt, et je n'ai pas cherché autre chose. La leçon de Eitschl, ultra modunij serait bonne aussi; mais elle a Finconvénient d'ajouter un mot, avec une mauvaise élision, mi ultra. Quant à la récension de Lachmann, on regrette d'y trouver un mot horrible, tœdioium {ultra modum). Un exemple unique, de Firmicus, ne saurait le rendre latin.

Il faut faire ici une remarque de quelque importance, c'est que ce vers présente un solécisme : la langue demanderait, ut erat. Telle est la construction de ut lorsqu'il signifie « comme, vu que, attendu que. » Le sens est évidemment : a Comme cette double souffrance (de l'esprit et du corps) était intolérable. » Dans le cas présent, le subjonctif, qui marque direction vers, conduit à un contre-sens. Cet emploi de la conjonction ut n'étant pas indiqué dans les grammaires (les grammairiens se copient), je crois qu'il sera intéressant d'en réunir quelques exemples.

Cicéron {Rose. Am. 12) : « Aiunt hominem, ut erat furiosus, respondisse, etc. » — Le même {Cluent. 8) : a Intérim Oppianicus, ut erat ... singularis scelere et audacia. »

Tite-Live (II, 45) : a Postremo, ut nihil movebant ^ qua consules ipsos, qna exercitom increpando. »

Cet emploi est assez fréquent dans Ovide. Ainsi {Met. Xllf, 3) : (c Utque erat impatiens îrœ. » — (/Md., IV, 473) a Tisiphone, canos ut erat turbata capiUos. » — Et encore (IX, 113) : « Mox, ut erat pharetraque gravis spolioque leonis. »

Ajoutez Phèdre (1, 7) : « Personam tragicam forte ut vulpes viderat. »

A partir du deuxième siècle de notre ère, les auteurs secondaires ont fait un usage abusif du subjonctif, particulièrement avec les conjonctions, et plus particulièrement avec quod.

8. En admettant, ce qui est probable, qu'il s'agisse ici d'une mort volontaire, car l'instant marqué par la nature pouvait tarder, le verbe qui régit mortem se dérobe à nous. Haupt a mis un mot qui est bien dans le sens. A la vérité, j'ai vainement cherché les deux mots réunis sequi mortem^ mais une expression de Virgile, parlant de Didon (VI, 457), s'en rapproche beaucoup : ferroque extrema secutam. Toutefois cette conjecture a le grand tort de supprimer la lettre A, qui, d'après Toriginal, doit commencer le mot. Aptus^ de Ritschl, oiïre un archaïsme qui peut tenter; mais apisci mortetnlsâsse du doute; et ce verbe, étant bien court, force d'emprunter un mot au vers suivant. Mais d'ailleurs quœ {dédit) mihi vaut mieux que ea mihU de Lachmann, qui donne un mauvais pied au cinquième lieu {assecutus ea\ un tribraque. Quant à assequi

i. Canmie ils n'aTançaient à rieo, comme ils ne réussissaient pas.

mortem, la latinité n'en est pas certaine. J'ai mis autrefois adprecatus : je conserve ce mot, sans répondre qu'il soit le véritable. L'idée du suicide n'est pas exclue, mais elle serait voilée à dessein. De même Didon {JSn. lY, 451) Uortem orat. Elle se chargeait elle-même de faire en sorte que sa prière ne fût pas vaine.

9. Pour le vers suivant, les deux philologues que je n'avais pas connus d'abord ont introduit deux mots aussi peu latins l'un que l'autre : Lachmann, dat relevamina; Ritschl, consolamina. Je m'étonne que des savants de ce mérite n'aient pas reculé devant de pareils monstres. Datj que nous lisons dans le seul Lachmann, au lieu de dedit^ est à un temps impropre : alors ftto de more devient inutile. Ritschl a eu besoin d'un grand mot^ que certainement il n'admirait pas, parce qu'il avait dépensé dédit en l'introduisant dans le vers précédent.

Haupt m'a fourni bona pour la fin du vers; mais je pense qu'on préférera ma leçon : contulit bona^ à la sienne : ut donaret bona. L'examen attentif du texte de M. Mommsen m'a prouvé que j'avais exactement rempli le vide indiqué.

10. La conjecture de Lachmann : hoc dicier concedite^ est bien peu probable; d'ailleurs le vers doit finir par idite, Ritschl fait rapporter gauchement hoc à sepulchro^ et recommande d'une singulière façon le respect des tombeaux : « Vos in sépulcre hoc ne quid oro lœdite. d C'est ici Haupt qui est dans le vrai : a Hoc elogium, oro, incidite. » Mais je n'aime pas ici elogium : quoique ce mot puisse bien signifier épitaphe^ il me semble qu'il emporte toujours, et bien naturellement, l'éloge du défunt; or le poète veut donner une leçon de philosophie, qui n'était peut-être pas très-édifiante. Le nom qui se présente tout d'abord est Carmen, puis titulus. Il faut ajouter epigramma^ qui a le sens très-large dHnscription^ mais qui prend aussi le sens restreint d'inscription tumulaire. Nous lisons dans Pétrone {Sat. 115) :. « Eumolpus autem, dum epigramma mortuo facit » Et dans Prudence {Perist. 41,7):

Plurima litterulis signata sepulchra loquuntur Martyris aut nomen, aut epigramma aliquod.

J'ai dit qu'après sepulchro il manque une lettre, et que le mot suivant, dans lequel on a vu hoc^ serait tout aussi bien, et mieux, sodi, car il y a dans le texte les quatre lettres odi. C'est ce substantif que j'avais donné. Renonçant maintenant à carmen indite, et adoptant, comme il est nécessaire, incidite de Haupt, mais avec la substitution epigramma, j'obtiens ce vers : o Vos in sepulchro, socii, epigramma incidite. » Hoc est inutile au sens. Incidite est le vrai mot. Il n'ajoute qu'une préposition à la donnée du texte, et le verbe incidere est d'une grande propriété quand il s'agit d'une inscription. Virgile {Bue. 10, 53) : a Tenerisque meos incidere amores Arboribus. » Ausone {Epitaph. Her. 20, 3) : a Nec satis est

tîtulam saxo încidisse sepulchri. » Prudence (Perist. il, 3) : « Incîsos tumalis titulos et singula quœris Nomina. *

il. A la fin du vers, Haupt a suppléé postfuturii omnibus. Mais nibus s'écarte de roriginal, qui porte sibus. Ritschl n'est pas plus fidèle, et introduit dans une pièce toute personnelle une idée générale et [étrange, post fatales exitus. La conjecture de Lachmann : post futuris^ maxsimus {scopulus)ne trouvera guère de partisans : Tépithètc est oiseuse et la construction forcée; déplus, on n'obtient Ts que par une manière d'écrire des mauvaises époques. J'avais mis postibi nepotibuSy trompé par la mauvaise transcription de Hase, qui a supprimé Vs. J'aurais voulu conserver l'idée de « générations futures, » mais cette maudite s manquait toujours à mes essais : me fallait, des siècles, ou au moins, des années, et je trouvais mensibus. J'ai dû abandonner cette voie, et introduire l'idée de n manière, » au lieu de l'idée de « temps. » Grâce à versibtis, j'obtiens pour la fin du vers les cinq lettres voulues; et comme après pos^ il faut un jambage droit, ce qui exclut victuris, j'ai trouvé mansuris, qui remplit cette condition. L'enseignement viendra de ces « vers qui doivent durer. » Ce groupe de lettres s'accommode parfaitement aux distances.

12. La restitution de ce vers est fort difficile, à cause d'un seul mot, le dernier. Dans l'avant-demier, dont il reste scoi, tous les critiques ont vu un cas de scopulus, ce qui est justifié par le vers suivant. La leçon de Lachmann : maxsimus Immodice ne quis vitae scopulus terreat, offre un sens qui n'est pas bien net, et qui a peu de rapport avec le vers suivant. Ritschl a mis scopulos hoireat, qui ne conserve pas la finale donnée par Toriginai, neat. Cette condition est gênante : il n'y a guère que retineat et remaneat qui puisse y satisfaire. Haupt a mis scopulos retineat. J'ai préféré remaneat, qui indique mieux un séjour forcé. La préposition in {scopulis) serait désirable, mais elle n'est pas absolument nécessaire. Horace a dit à peu près de la même manière {Od, 1, 26, 8) : « Et cubito remanete presse. » Mais César a dit exactement de même (B. 6. lY, 2) : « Ëquos eodem vestigio remanere assuefaciunt. d

J'ai dû condamner les verbes de trois syllabes, terreat^ horreat, comme ne satisfaisant pas aux données du problème. 11 est cependant un mot qui serait bien séduisant; je laisse à un de mes doctes maîtres le soin de le recommander. On va voir comme Boissonade s'intéressait à tout, et éclairait tout ce dont il s'occupait. Je transcris un billet qu'il m'adressa le 27 mars 1855 : «Je vous remercie. Monsieur, de m'avoir donné le plaisir de lire votre excellent travail sur l'épitaphe de Bassulus. Vos restitutions me paraissent très-bonnes. Je me permettrai pourtant de n'être pas de votre avis sur le vers 12. Scopulis remaneat ne me semble pas une expression heureuse; scopulos retineat^ proposé par M. Haupt, ne me plaît pas non plus. Je vous propose : scopulis hœreat. C'est le mot propre. Ovide {Epist. 10, 136) : a hœrentem scopulo. » Virgile (i£/L IV, 445) :

c Ipsa hœret scopulis. n Gela est sans doute excellent, mais Boissonade n*a pas vu l'obstacle insurmontable. Les philologues ont bien moins de liberté quand ils sont en présence de lettres majuscules.

13. Hitschl et Haupt terminent ce vers par flagitantibuSj remplaçant eiac^ du marbre, par flag. Je me flatte d'avoir été plus heureux en conservant Toriginal, ejactatibm. L'approbation donnée à cette conjecture par de très-habiles paléographes m'autorise à croire que mon concours dans la restitution de cette épitaphe n'aura pas été inutile. Quant à Lachmann, il s'est étrangement fourvoyé : en voulant conserver les lettres du texte, il n'a trouvé que ejaculantibus I Je n'essayerai pas de pénétrer le sens de ce mot.

On avouera, je pense, que la restitution faite par Lachmann de l'épitaphe de Bassulus n'est pas digne de sa haute renoumiée. Ainsi nous voyons cinq vers de suite, du neuvième au treizième, terminés d'une manière que personne n'entreprendra de défendre : relevamina^ dicier conceditej tnaxsimus^ scopulus terreat, ejaculantibus. Cela montre que, pour rétablir un texte défiguré par tant de lacunes, on doit avoir non-seulement de la science et de la sagacité, mais beaucoup de patience, afin de se ménager les bonnes fortunes du hasard.

Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avoit fui.

14. La fin de ce vers ad quietem perpetem est si naturelle que les trois critiques l'ont rencontrée. Forcellini donne un certain nombre d'exemples de Perpes empruntés aux auteurs anciens et à ceux de la décadence. J'en citerai quelques autres. Ausone {Epigr. Fast. 1, 3) :

Digessi Fastos et nomina perpetb œvi.

Saînt^Prosper {Epigr. 47, 8) :

In Ghristo quorum gloria perpes erit.

Sidoine Apollindre {Cartn. 16, 53) :

Quum femina prima, Prœceptum solvens, culpa nos perpete vinxit.

Paulin de Noie (24, 327) :

Et sitientes Dives vena riget rivo mlhi perpete sensus.

Ennode {Carm. 10, 31) :

Vivat fides in pectore, Quœ luce vemat perpeti.

15. La grande lacune qu'on voit à la fin de ce vers prête à bien des conjectures. L'avant-demier mot peut être vivere ou vita. Les trois savants dont nous avons la récension se sont rencontrés pour mettre vivere expedit.

Je m'étonne qu'ils aient admis cette idée, contraire au stoïcisme de l'auteur, qui ne voit dans la vie que des épreuves. J'avais mis autrefois, danee vUa supererit. C'est là une expression fort correcte. Cependant la métrique m'a conseillé de rejeter un pied (tribraque au cinquième lieu) qui déparerait cette pièce très- châtiée. Il est un autre verbe plus élégant et bien usité, c'est suppeto. Cicéron(Ftn. I, 4) : « Si vita suppetet ; » Pline le Jeune (^Epist. Y, 5) : a Dum vita suppetit^ enitamur ; » Hirtius (6. Afr, 92) : a Sibi quoad vita suppeteret; » Tite-Live (XL, 56) : « Si vita longior suppetisset. » On dit encore, bien que plus rarement, suppeditare. Cette locution se trouve plus d'une fois dans Cicéron. Ainsi {Brut. 70) : <( Cui si yita suppeditavisset, consul factus esset. » (Ibid, 21 et 32). J'ai donc mis : dtifft vita suppetit.

16. L'épitaphe offre dans la ligne suivante le nom de Cantria Longina, épouse du poète, laquelle lui avait élevé ce monument. La conjecture très-probable de M. Mommsen au sujet de la parenté de cette femme, conjecture fondée sur deux inscriptions, fait regretter que l'éditeur ne soit pas intervenu plus souvent. Mais il faut reconnaître qu'une seule inscription est une bien faible partie de son grand ouvrage. C'est d'ailleurs par une réserve délicate qu'il n'a pas discuté les recensions des savants auxquels il s'en était remis.

En égard aux changements que j'ai opérés dans ma récension primitive, et par suite d'un examen attentif de l'édition elle-même de M. Mommsen, il est nécessaire que je reproduise intégralement l'inscription.

Nouvelle récension.

Ne more pecoris otio transfungere[r],

Menandri paucas vorti scitas fabulas,

Et ipsus etiam sedulo flnxi novas.

Id, quale qualest, chartis mandatum diu.

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