‹ Melanges de philologieChapitre 43 sur 143 · ORIGINE DU VERS DÉCASYLLABE · texte numérisé non relu

ORIGINE DU VERS DÉCASYLLABE

Premier article.

Les langues Déo-latines consenrent dans leur nomenclature des signes très-frappants de leur origine, et il est facile de les reconnaître pour les filles de la même mère :

Faciès non omnibus una, Nec diversa tamen : qualem decet esse sororum.

Cette commune extraction étant manifeste, j'ai été longtemps étonné qu'un système de versification tout différent ait remplacé l'ancien, et que, ne tenant plus compte de la qualité des syllabes, les modernes n'en aient plus considéré que le nombre. Ainsi tel vers latin de dix-sept syllabes pouvait être égal à un vers de treize syllabes : ce sont les deux cas extrêmes pour l'hexamètre. Les peuples dont les langues ont remplacé le latin, loin d'user d'une telle latitude, ont peine à comprendre qu'une poésie ait pu en jouir. C'est donc, à ce qu'il semble, une opposition radicale et essentielle qui sépare le présent du passé. Le procédé nouveau est-il né spontanément dans le cerveau de nos ancêtres : prolem sine maire creatnmf Ou préexistait-il chez quelque nation barbare de l'Europe, chez les Celtes, par exemple, ou chez les Germains, qui ont mieux gardé leur physionomie, en dépit de la conquête? Ou bien encore a-t-il été importé de l'Orient par les Arabes, qui ont ajouté plus d'un élément à la civilisation moderne ? Le champ est ouvert aux conjectures et aux théories. Reste à trouver une solution qui satisfasse aux exigences de la critique.

En approfondissant le fait singulier qui exerçait ma curiosité, j'ai fini par reconnaître qu'on s'égarait en s'éloignant de la source, et qu'en définitive l'antiquité nous a fourni le moule de notre poésie, non moins que la matière de nos idiomes. En effet, ce contraste entre les deux systèmes de versification est plus apparent que réel. Pour saisir le lien entre l'une et l'autre époque, il faut se préoccuper non pas d'un élément qui a péri, la

quantitéj mais de celui qui a survécu, Y accentuation. Tant qu'on se borne à la doctiine des grammairiens latins, qui n'ont jamais parlé de la fonction de l'accent dans leurs mètres, il est impossible d'arriver à comprendre la transformation de la poésie ancienne. Gonmiençons donc par secouer le joug des études classiques; échappons à la tyrannie de nos souvenirs; écartons pour un instant l'hexamètre et le pentamètre, vers qui, par le chiffre si variable de leurs syllabes, n'ont aucune analogie avec le procédé moderne. Débarrassés de cette fausse lumière, qui nous égarait, nous deviendrons capables de chercher et de discerner la vérité.

Voici, ce me semble, une manière aussi simple que rigoureuse de poser la question :

i° Les anciens avaient-ils des vers composés d'un nombre fixe de syllabes?

2^ Dans le cas de l'affirmative, avaient-ils des vers de dix syllabes ?

3** Dans le cas de l'affirmative, leurs décasyllabes avaient-ils des accents réguliers ?

Dès le collège, et longtemps avant d'avoir appris les règles des mètres lyriques, j'avais remarqué que, dans la plupart des odes d'Horace, les mêmes vers ont un nombre constant de syllabes. Beaucoup d'autres ont sans doute fait, comme moi, cette remarque. Quand même les Latins, préoccupés d'autres idées, n'auraient pas consigné cette observation dans leurs ouvrages théoriques, le fait n'en aurait pas moins toute sa valeur, et les modernes seraient libres d'en tirer les conclusions qu'ils jugeraient à propos. Mais nous allons voir quMl n'en est pas ainsi.

On lit peu les métriciens latins. Il est juste de ne pas en accuser uniquement la négligence des hommes instruits. Le recueil de Putsch devient de plus en plus rare : c'est un livre capital qui manque aux études ^ Ceux qui ont feuilleté les textes nombreux qu'il contient ont vu que bien souvent les mètres y sont dénommés, corrélativement du moins^ par le nombre de leurs syllabes. Ainsi le vers adonique {Terndt urbem) est appelé pentasyllabe^. Le phérécratien (Cras donaberis hœdo) est un heptasyllabe^. Plusieurs mètres ont été reconnus comme octosyllabes : d'abord et particulièrement le glyconique {Sic te diva potens Cypri*)^ puis Yiambique dimètre {Prospectât errantes grèges^). Le petit vers qui termine la strophe alcaXque

\. Ce regret doit être dimiuué par Timportante édition des Grammairiens latins ^ donnée par M. Henri Keil, qui n*est pas une simple reproduction de Putsch, mais il établit savamment le texte^ et ajoute quelques nouveaux auteurs. Mais ce travail considérable a imposé dç grands frais, et forcé de tenir l'ouvrage à un prix élevé, ce qui empêche la propagation d'un recueil indispensable aux études latines.

2. Mar. Vict., p. 2610 et 201 1. Cœsius Bassus se sert plusieurs fois de ce mot pour désigner d'autres mètres : p. 2667, 2668^ 261 1 et 2612.

3. Mar. Vict., p. 2613; Atil. Fort., p. 2701. Ce dernier auteur donne le même nom (p. 2704} au trochaïque d'Horace : Nm ebur nec €j\treum,

4. Mar. Vict., p. 2566 et 2598; CaBS^ Bas»., 2665 ; Atil. Fort., 2701.

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