PROLOGUE DU QUEROLUS
Lemaire a inséré, à la fin de soq Plaute, uae comédie en prose intitulée QueroltM sive Aulularia. IL Ta reproduite à titre d'imitation du grand Comique latin. Il n'en a d'ailleurs recherché ni l'auteur ni l'époque, et ne l'a accompagnée d'aucun commentaire. Il renvoie, à cet égard, à la dissertation du jeune Rlinkhamer, élève du célèbre Lennep.
C'est à cette place que je vis pour la première fois le texte du Qaerolus. Il me parut un curieux débris de la littérature latine, et l'opinion que j^e vais développer ici se fixa dès lors dans mon esprit. Je ne connaissais pas le travail de M. Rlinkhamer^ Ce n'est que récemment que j'en ai fait l'acquisition à la vente de la bibliothèque de Boissonade. J'engage, par parenthèse, les amateurs de livres à s'occuper de philologie ancienne, s'ils veulent avoir des livres à bon marché : c'est là un terrain sur lequel ils n'auront pas à redouter les enchères insensées qui assurent à la richesse, surtout à la finance, les ouvrages soit de littérature française, soit d'his^* toire, qui sont de mode aujourd'hui.
La lecture de cette dissertation m'a fait reprendre le texte de Lemaire, que j'avais jadis couvert de notes. C'est en fondant mes anciennes conjectures avec celles du jeune savant, et aussi en travaillant de nouveau sur le texte, que je suis arrivé au résultat que je vais présenter dans cet article.
11 y apparence que Plaute avait composé une comédie portant le titre de Querolus ou Querulus. Ce fait est attesté par un seul auteur, il est vrai, par Servius K L'auteur anonyme de la pièce qui nous est parvenue sous ce nom a-t-il voulu faire passer son œuvre pour celle du célèbre Comique?
' 1. « Queroius sive Aulularia, incerti aucloris comœdia togata. Pro gradu doctoratus publico et solenui examlui ?ubmiUit Sibout Cornélius Klinrhamek, Amàtelodàmensis. — Atnstelodami, 1829. »
2. Scrv. ad Mneid. Ilî, 226. Ce passage, indiqué par Klinclc., p. XXXIII, ne se trouve pas dans l'édition (de Servius) d'Albert Lion. Il est juste aussi de noter qu'Aulu-Gelle, passant en revue un cerUiin nombre de pièces attribuées à Plaute (Soct. Ait. III, 4), no mentionne pas lo Querulus.
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Non, car il dit dans son prologue, comme nous le verrons, qu'il n'est qu'imitateur. Le double titre qu'il donne à sa pièce indique qu'il avait réuni en une seule deux comédies latines, ainsi que les Comiques latins en avaient usé quelquefois à l'égard des Grecs. Or, VAulularia étant de Plante, on ne peut guère douter que le Querulus fût du même poète.
Sans discuter ici la question de date, car je veux m'occuper de métrique et non d'histoire, je me contente de dire que je me range à l'avis de ceux qui placent notre auteur anonyme dans le v' siècle.
Le problème à résoudre est de savoir si le Querulus est ou était écrit en vers. Ce problème a partagé les savants» A priori^ il serait singulier qu'une pièce de théâtre, et une pièce imitée de Plante^ fût en prose. En revanche, il est impossible de trouver ici les mètres ordinaires des Comiques^ Voilà ce qui a conduit de célèbres philologues, entre autres Yossius, à soutenir que cette comédie n'est pas en vers.
On sait que les pièces des Comiques latins sont écrites dans les manuscrits d'une manière suivie et sans distinction de vers. Cette confusion, dont il ne faut pas s'étonner, a été bien funeste aux textes, et je crois qu'on ne parviendra jamais à les épurer entièrement. Le copiste qui croit transcrire de la prose est porté à supprimer les archaïsmes, qu'il ne comprend pas ; à conformer aux constructions du langage habituel certaines constructions moins simples, mais exigées par le mètre ; enfin à mettre sur le compte de l'auteur certaines gloses introduites dans le texte pour l'éclaircir. Citons quelques exemples bien simples de ces diverses altérations.
Térence {Andr.^ I, i, il) :
Propterea quod serviebas liberaliter.
Ce vers faux est corrigé par les meilleurs éditeurs, qui rétablissent l'arelMiIsme servibaSy employé encore par Plante et même par Virgile. Plante (iittiul., II, ti, 88) :
Credo ego iilum jam maudisse, | mi esse thesaurum domi.
Le premier hémistiche du vers est trop court. Les syncopes se vulgarisent dans le grand siècle : primitivement on conservait les formes dans leur rigoureuse intégrité. Du temps de Gicéron, on n'écrivait plus abkit^ abivisse, souvent employés par Plante. Le parfait petivit est un archaïsme dans Virgile. Le vers de Plante devient régulier en mettant inatidivisse. C'est ainsi que ce vers est donné par Nonius Marcellus (p. 500).
Plante {Asin., IV, i, 44) :
Nolo habere illam causam, et votitam dicere.
Un trochée dans un iambique, cela est inadmissible. Nonius Marcellus (p. 45) nous a conservé encore ici la construction correcte :
Nolo illam habere causam, et votilnm dicere.
Le même poëte {Asin.^ I, m, 22) :
Nam noquc usquam fictum, iicque picluni, iioquc scriptum in poematis.
Le premier hémistiche a une syllabe de trop. Nonius Marcellus redresse encore cette interversion de deux mots (p. 309) : Nam nec fictum mquam^ etc., et Télision remet le vers sur ses pieds.
Le même {PcenuLj ProL, 48) :
Ejus nunc regioiies, limites, confinia Dctcrniinabo : ei rc ego flnilor faclu' sum.
Je corrige la leçon que je vois dans toutes mes éditions, lesquelles donnent : Ei rei fnctus sum finitor, terminant ainsi l'iambique par un molosse. La raison en est qu'on avait alors oublié la quantité de finitor.
Térence {And., ï, v, 52) :
Mi Pamphile, Iiujus formam atquc œlatcm vides, Nec clam te est quam illi nunc utrœque res inutiles Et ad pudicitiam et rem tutandam sicnt.
Mais Ton produit de bons manuscrits qui n'ont pas le mot res. La phrase transcrite par Donat porte également Utrœque inutiles. Cette glose supprimée, le vers est excellent. Utrœque se rapporte à forma et œtas : le mot res ne fait qu'affaiblir l'idée. D'ailleurs res dans deux vers de suite serait une grande négligence.
Plante (Amphit.j II, ii, 76) :
Alcumcna unum rogare | te volo. Quid vis rogare? Roga.
Ce vei*s est démesurément long, à cause de la glose rogare. En la retranchant, le mètre est correct, et le sens devient excellent : Quidvis roga. On remarquera que la dernière est longue dans volOj ce qui est encore un indice d'antiquité. C'est une chose dont il faut se souvenir quand on veut scander cet iambique de Térence, si souvent cité {Heaut.^ I, i, 25) :
Homo sum : humani uihil a me alienum puto.
Voici maintenant une petite omission qui n'a pas été réparée, quoique le moyen de le faire s'offrît à tous.
Plante {Amphit., II, ii, 107) :
Scd, mulier, postquam experrecta es, | prodigiali Jovi Âut mola salsa hodie aut turo | comprccatam oportuit.
Nonius (p. 44), qui avait sous les yeux un meilleur texte, donne un siyet à comprecatam^ ce qui était indispensable, et rétablit en même temps le vers : TE prodigiali Jovi.
Evidenmient, il est d'autant plus facile de juger la correction des textes des poètes qu'on est plus familier avec les mètres dont ils ont fait usage. Le vers hexamètre est celui que nous connaissons le mieux. Si quelques
hexamètres, transcrits par une plume ignorante, étaient altérés dans leur commencement, en conservant une fm régulière, tout homme instruit serait frappé de ces fautes. Je suppose que V Enéide nous soit parvenue avec ce début défectueux : Canto arma et virum qui Trojœprimus ab oris, fato profugusj Italiam Lavinaque littora venit : multum ille terris jactatus et altOy vi deorum sœvœ memorem Junonis ob iram. Il ne faudrait pas être bien habile pour corriger un pareil texte.
Si le fait que nous venons de supposer est impossible, à cause du sentiment qui se conserva toujours du vers héroïque, même au milieu des ténèbres de la barbarie, il n'en est pas de môme pour les mètres qui n'ont jamais été appréciés que par les érudits, surtout pour les vers d'un grand nombre de syllabes. Difficiles à scander quand la littérature latine était florissante, ils ont bien vite, quand est venue la décadence, été pris pour de la prose.
Voilà précisément ce qui est arrivé à l'égard du Qiierolus. Tout homme qui s'est occupé de métrique y trouve un grand nombre de vers entièrement corrects, et puis, à côté d'hémistiches plus ou moins longs et qui se refusent plus ou moins à la mesure, quantité de fins de vers parfaitement conservées. Cela suffisait, ce me semble, pour ouvrir les yeux à ceux qui ont étudié ce texte. Mais, il faut le dire, on y trouve une singularité qui n'a pas peu contribué à déconcerter les philologues. On cherche naturellement dans une pièce de théâtre le vers iambique trimètre ou senarius^ le vers du dialogue par excellence. Or ce vers ne se trouve pas dans le Querolus, dans une scène, ni dans une tirade. Le prologue même, malgré rhabîtude constante des Comiques, n'est pas écrit en ce mètre.
L'auteur n'a guère employé qu'une seule espèce de vers, le trochaïque septétiaire, ou trochaïque tétramètre catalectique^ lequel a sept pieds et demi (quinze syllabes quand il est pur). Ce vers mérite d'être étudié, parce qu'il est, après l'iambique trimètre, celui dont les Comiques ont fait le plus souvent usage, et parce que la littérature latine en fournit, à tous ses âges, un nombre considérable d'exemples.
Le trochaïque septénaire a un trochée aux lieux impairs *, et un repos après le quatrième pied. Sénèque nous fournit un bel exemple (Med., 740) qui commence ainsi :
Comprecor vulgus silcntum, | vosque ferales deos, Et chaos cœcum atque opacam Dilis umbrosi domum, Tartari ripis ligatos squalidœ mortis spccus.
Tout le monde connaît, sans y avoir peut-être remarqué le mètre qui nous occupe, l'hymne attribuée à Fortunat ou a Claudien Mamert :
Pange, lingua, gloriosi prœlium ccrtaminis.
i. Quelquefois un tribraquCy qui n'est que 1p dédoublement du trochée.
Mais le trochaïqtte septénaire n'avait pas cette pureté dans les Comiques. Il admet à tons les pieds le spondée^ le dactyie et Van&jffsle; le septième pied est le seul qui soit rigoureusement un trochée *.
Je m'étonne que le savant God. Hermann ne parle pas de la substitution de Vanapeste'^ laquelle est fréquente.
On va le voir au cinquième pied d'un vers sentencieux de PubKus Syro« :
Improbe Neptuiium accusai qui iterwn naufragiura facit.
Et dans Piaule {Merc.j V, iv, 31) :
Supplicii 5 sibi sumat quid volt i{»sc ob banc injnriam, Modopaccm faciatis, oro, ut ne mihi iratu» siet.
Les grammairiens latins signalent la substitution de l'anapeste au trochée *.
11 est naturel que l'auteur du Querolus^ empruntant un mètre de Plante, ait fait usage de toutes les facilités de versification qu'il voyait dans son modèle.
Cet exposé suffira, je pense, pour éclaircir la question de prosodie, et mettre le lecteur en état de juger de nos conjectures. Le travail de critique que nous essayons n'était pas inconnu des anciens, et nous ne faisons que suivre les conseils de Priscien ^, qui décrit les qiètres de l'ancien théâtre, afin qu'on puisse réformer les textes altérés par l'ignorance des copistes.
Nous avons pris pour spécimen le prologue de la pièce {Klinck.j p. 10)«
PROLOG us.
PacojH quiotonique vobis, Spectatores, nostros scrnio poeticus regat, qui Gra^coruni disciplinas on* narrât l)Jirbaro, et Lalinonim vetusta vestro recolit tenipore. Praîtcrea pirculur et sporal non inbuniana voce, ut qui vobis laborcni induisit, vcstrani referai prratiain. Aululariani bodie sumus acturi, non veterem ne rudem investipratani Plauli per vesligia. Fabella hnpc est. Felicem hic inducimus lato servatuin suo : atque contrario fraudiilentum fraude deceptum sua. Querohi», (|ui jam nunc veniet, totam tenebit fabulam. Iftse est ingratus ille, uoster : hic felix erit. E contrario Mandrogerus aderil frauduleutas et miser. Lar familiaris, (jui prinius veniet, ipse exponet oinnia. Maleria vosmet reficiet, si faligat leclio. In ludis autem alque dictis antiquaui nobis veniam exposcimus. Nenio sibirael arbilretur dici, quod nos populo dicimus. Neque propriam sibimct causani conslilual coramuni ex joco. Nemo ahquid recognoscat : nos menlimur