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AVANT-PROPOS

De tout temps la question de l’origine du mal a vivement occupé et impressionné l’esprit humain. Les peuplades, dans l’enfance de l’humanité, ont dû la trancher en remplissant le monde de bons et de mauvais génies qui présidaient à tous les événements extérieurs et qui guidaient ou inspiraient toutes les actions des hommes. Ces croyances simples et naïves étaient tellement conformes à notre nature, qu’elles ont traversé les siècles sans, pour ainsi dire, s’altérer. On les retrouve encore chez tous les peuples ignorants et sauvages, et dans les nations même les plus civilisées, la masse la plus nombreuse, guidée presque exclusivement par les instincts que lui a donnés la nature, et ne différant guère des hommes primitifs que par quelques signes extérieurs et par un développement industriel presque machinal, a continué à se laisser entraîner aux mêmes idées. Toujours elle a peuplé la terre d’esprits protecteurs ou malfaisants auxquels elle a donné mille noms et mille attributions diverses, selon les temps et selon l’esprit particulier de la religion du pays. Cette religion elle-même, tout en s’épurant avec les siècles, n’a jamais pu résister à l’influence des opi-

nions régnantes, et l’on a vu chez les Égyptiens, chez les Perses, et en général chez la plupart des Orientaux, les religions officielles fondées sur la croyance à deux esprits rivaux ; l’un auteur du bien et l’autre instigateur du mal, éternellement en guerre entre eux, bien que le génie du mal dût céder à la puissance supérieure de son ennemi. Si les institutions de Moïse, malgré l’existence de Satan, ne reconnaissent qu’un Dieu unique, on ne saurait dire que le peuple juif, imbu des croyances des Égyptiens et des peuplades asiatiques qui l’entouraient, fut fidèle à ce dogme, puisque sans cesse il fallait que ses prophètes le rappelassent à l’observation de la loi religieuse, dont il ne suivait guère que les pratiques matérielles et superstitieuses.

Les anciens peuples de la Grèce, que leur heureux, génie conviait plus à la joie qu’à la terreur, avaient résolu la question du mal d’une tout autre manière. 11 leur répugnait sans doute d’entretenir dans leurs foyers des génies malfaisants; mais ils s’étaient créé des dieux à leurs propres images. Ils les avaient doués de toutes les passions qui embellissent la vie ou qui affligent l’humanité. Le bien et le mal existaient donc en même temps chez ces dieux, quoique la justice dût à la fin reprendre son empire, et la vie humaine, bonne ou mauvaise, n’était dans tous les cas qu’une imitation de celle de leurs divinités.

Cependant, si telle était la religion légale et populaire, l’esprit subtil des philosophes ne pouvait se contenter des puérilités de la mythologie, et, sans oser la combattre en face, l’école cherchait à établir en dehors de la religion admise quelque système général plus com-

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patible avec la raison. C’est ainsi que du temps d’Anaxagore, ou même antérieurement, on vit se produire l’opinion qui attribuait l’origine du mal à l’existence de la matière ; et cette opinion, plus ou moins altérée ou masquée, perce encore dans tous les systèmes qui se sont succédé dans les écoles grecques jusqu’au triomphe du christianisme. Quant à ce dernier, tel qu’il nous a été transmis, on peut dire qu’il porte des traces bien évidentes des systèmes qui l’ont précédé, quoiqu’il s’en éloigne sur les points les plus importants.

Je ne parlerai pas de ses rapports éloignés avec la mythologie grecque, mais je ferai remarquer que la conception de Satan, instigateur du mal, ne diffère de la croyance orientale des deux génies qu’en ce que celui-ci, au lieu d’être indépendant de Dieu, est sa propre créature; en sorte qu’en dépit de tous les sophismes qu’on peut accumuler. Dieu même se trouverait l’auteur du mal, contrairement toutefois à sa propre volonté. En second lieu, il n’est pas un prédicateur chrétien qui n’attribue à l’influence de la matière le débordement des passions humaines, et qui ne présente le détachement des choses terrestres, l’aspiration au pur esprit, comme la voie la plus assurée du salut. Qui cependant, dans la même doctrine, a créé cette matière si funeste à l’humanité? N’est-ce pas encore Dieu? Et ne semblerait-il pas résulter de ce nouveau point de vue que c’est toujours Dieu qui est l’auteur du mal? Une semblable conclusion ne saurait être admise par aucune religion. Aussi le christianisme tient-il prête une autre solution qui lui a été transmise par le judaïsme, d’où il tire sa naissance.

Dieu a créé l’homme bon, mais libre. Cet être a abusé

de sa liberté, a enfreint les lois de son Créateur et est ainsi devenu l’auteur du mal, c’est-à-dire de tout ce qui est opposé à la volonté de Dieu, et qu’on nomme le péché. Bien plus, pour justifier, semble-t-il, les misères qui accablent l’humanité et qui tombent aussi souvent sur l’innocent que sur le coupable, sur l’enfant qui vient de naître que sur le vieillard qui a supporté les épreuves de la vie, un dogme tiré de la Bible des Juifs nous dit que tout homme est né avec un péché originel, péché d’orgueil et de désobéissance commis par notre premier père, et dont les douleurs de cette vie ne sont que l’expiation.

Est-il étonnant que la philosophie moderne, celle même qui admet la mission divine de Jésus, rejette une telle croyance, qui laisse toujours l’existence du mal à la charge de Dieu? Car, en créant le premier homme, l’intelligence infinie ne pouvait ignorer l’usage qu’il ferait de sa liberté, et son but, qui ne pouvait être que bon, se trouvait manqué dès l’origine. Pourquoi persister alors dans une création mauvaise et qui devait être anéantie, sauf une imparfaite exception, quelques siècles après, par un déluge universel? Cette objection, et mille autres qu’il est si facile d’y ajouter, se sont opposées à ce que la philosophie proprement dite pût accepter sur ce point la solution du christianisme, surtout avec son enfer éternel pour des erreurs ou, si l’on veut, des crimes dont l’homme, après tout, ne saurait être seul responsable.

La philosophie officielle, celle qui fait l’objet de l’enseignement public, se refuse le plus souvent à aborder la question du mal, qu’il lui paraît impossible de résoudre. Les plus hardis penseurs nient l’existence même de ce

mal ; comme s’il ne suffisait pas de la moindre souffrance physique ou morale pour la constater, La plupart des autres se taisent, ou se bornent à dire qu’il est des mystères dont la pénétration est interdite à l’esprit humain. De nos jours cependant, quelques esprits sérieux, en remuant d’anciennes croyances ou plutôt d’anciens systèmes qui de temps à autre ont reparu dans les siècles passés, ont essayé de reprendre cette question, qu’ils croient avoir résolue en la déplaçant. La partie la plus facile de leur œuvre était de critiquer les systèmes de leurs prédécesseurs, et particulièrement de démontrer combien était inadmissible le dogme chrétien du péché originel et de l’éternité des châtiments, après une épreuve aussi transitoire et aussi incomplète que celle du passage des âmes dans les corps périssables des hommes sur cette terre. Partant de l’immortalité des âmes, ils en ont conclu, sinon leur éternité, du moins une préexistence plus ou moins longue; et, comme l’immortalité ne saurait leur avoir été donnée pour la courte épreuve qu’elles font sur cette terre, grain de sable imperceptible au milieu des myriades de mondes qui remplissent l’univers, ils admettent qu’elles subissent plusieurs vies, soit sur notre globe terrestre, soit dans d’autres mondes pires ou meilleurs, où elles sont envoyées pour expier des fautes antérieures ou pour être récompensées de leurs vies précédentes, jusqu’à ce que, complètement purifiées de toutes souillures, elles puissent jouir auprès de Dieu de la béatitude éternelle.

Ce système, mêlé de considérations astronomiques parfaitement exactes sur la pluralité des mondes, n’est après tout qu’une rêverie, produit de la seule imagination de ses auteurs et embellie par un style coloré; mais.

en définitive, il ne fait que reculer la difficulté sans la résoudre. Car, en supposant qu’il rende elfectivenoent compte de l’inégalité du sort des hommes et qu’il justifie leur misère ici-bas par la juste expiation de péchés commis dans une précédente vie, il resterait toujours à faire voir, en remontant à la première de ces vies, comment une âme créée par un Dieu parfaitement intelligent et infiniment puissant, a pu faire usage de sa liberté pour se révolter contre son Créateur. Les savants promoteurs de ce système de métempsycose rejettent, comme indigne de la bonté et de la justice de Dieu, la légende de notre Adam terrestre; comment dès lors peuvent-ils en admettre une analogue pour la première créature raisonnable, soit de cette terre, soit d’un monde plus heureux? L’existence du mal, qu’elle ait eu son origine ici-bas ou dans un autre monde, est également incompatible avec l’idée qu’on peut se faire d’un Dieu juste et bon, infiniment puissant, et créateur absolu de l’univers avec tout ce qu’il renferme. La solution de l’existence du mal est donc encore à rechercher.

Je ne m’arrêterai pas à celle qu’en désespoir de cause quelques philosophes ont cherché à faire adopter et qui consiste, comme je l’ai dit, à nier cette existence en l’absorbant dans l’harmonie parfaite de la création. Il n’y a là, à la rigueur, qu’un malentendu. J’appelle mal toute souffrance ou toute peine que j’éprouve, tout trouble ou toute tendance au trouble dans l’ordre de la création, et c’est ce mal, bien réel en lui-même, produit sous l’empire d’un Dieu infiniment bon et puissant, dont je cherche à trouver l’explication que la philosophie d’aucune des écoles modernes n’est capable de me donner.

Cependant les systèmes de philosophie dont la connaissance est parvenue jusqu’à nous sont si nombreux, qu’il serait étonnant qu’aucun ne s’approchât assez de la vérité pour renfermer, implicitement au moins, la clef du problème. On en trouve en effet deux chez les anciens qui attaquent directement la question et semblent propres à la résoudre. Le premier est celui des deux puissances spirituelles, qui fournirait une explication complète s’il était possible d’admettre cette simultanéité de puissances intelligentes se faisant équilibre, et si un esprit intelligent et puissant pouvait être mauvais, c’està-dire avoir une action en opposition avec l’intelligence parfaite. Il ne résout donc une contradiction apparente que par une absurdité que la philosophie moderne a mille fois raison de répudier. Mais il est un autre système qui ne saurait encourir le même reproche : c’est celui qui attribue le mal à l’existence et à l’influence de la matière, et qui, comme je l’ai dit, apparaît plus ou moins déguisé dans tous les systèmes qui ont suivi celui d’Anaxagore. Si jamais il n’a pu prendre la prépondérance qui devait lui appartenir, c’est que les anciens, bien moins encore que les philosophes modernes, n’ont su se créer des notions un peu nettes sur la matière et sur l’esprit; spiritualisant plus ou moins la première et matérialisant plus ou moins le second. Mais, en rendant à chacune de ces deux substances son caractère ou ses attributs essentiels, tout nuage peut enfin disparaître et la vérité se montrer dans toute sa' simplicité et dans tout son éclat. Telle est du moins la thèse que je me propose de soutenir dans mes écrits en me posant franchement comme dualiste.

Le dualisme, ce mot seul éveille chez la gent dévote ou philosophique l’indignation ou l’ironie. « 11 est superflu, s’écrie-t-on, d’examiner sérieusement un système philosophique qui prend une telle devise. C’est le manichéisme qui veut renaître, et depuis longtemps une pareille doctrine n’obtient que le mépris qu’elle a toujours mérité. »

Manès, philosophe hérésiarque, né au commencement du troisième siècle, avait cherché à rallier la religion ancienne de Zoroastre au christianisme, et admettait à coté de Dieu un génie malfaisant, d’où il faisait procéder la matière, cause secondaire du mal. Ce système, compliqué d’une foule de conceptions imaginaires, ne différait du vrai christianisme, dans son esprit général, qu’en ce que Satan, au lieu d’être une créature dégénérée de Dieu, était une puissance coéternelle, et que, tandis que Dieu avait créé les âmes et était l’auteur de la lumière et du bien, lui avait enfanté au contraire les ténèbres et la matière. Ainsi, tout en reconnaissant l’incarnation de Jésus, fils de Dieu, il était le continuateur de la religion des mages; double caractère qui lui a été funeste. Car, martyr de sa foi par l’intolérance du souverain de son pays, il est resté un objet d’aversion et d’horreur dans toute la chrétienté, bien que cependant, à l’origine, il y eût compté de nombreux partisans. Je n’essayerai pas, après saint Augustin et tant d’autres, de réfuter d’aussi fausses doctrines, qui n’ont plus en Europe un seul partisan. Ce serait vouloir combattre une ombre; mais je demanderai quel rapport, en dehors du nom de dualisme, il existe entre la doctrine insensée du manichéisme et la mienne.

Je ne reconnais qu’un Dieu unique, qui crée, qui dirige et qui gouverne le monde; mais, au lieu de lui faire créer la matière, qui n’est que le possible des corps, j’admets avec Anaxagore, avec Aristote et bien d’autres, qu’elle lui est coéternelle. C’est là ce que je me suis proposé de soutenir, et c’est là ce que mes contradicteurs ont à combattre. Quant au manichéisme, il n’a rien à voir dans une telle controverse, et les philosophes, moins que personne, en devraient ici prononcer le nom. Car on ne saurait admettre qu’ils ne connaissent pas bien à fond en quoi consiste ce système. Existât-il d’ailleurs quelque analogie entre lui et celui que je propose, cette analogie ne devrait pas suffire pour faire rejeter ce dernier, lorsqu’il présente en même temps d’importantes et de capitales différences.

Dès l’année 1863, j’ai développé complètement mon système dans un ouvrage en deux volumes, sous le titre & Études philosophiques J qui, sur le rapport du savant M. Franck, a été accueilli avec quelque indulgence par l’Académie des sciences morales et politiques. Mais cet ouvrage, bien qu’apprécié par un certain nombre de bons esprits, n’a trouvé que peu de lecteurs. Pouvant attribuer en partie cet insuccès à la répugnance du public pour un livre sérieux aussi considérable, j’ai concentré, en 1872, toute la partie métaphysique de mon système dans un mince opuscule de cent trente pages dont la lecture ne saurait être fatigante. Mais, jusqu’à présent, il ne paraît pas que cette seconde publication doive se répandre beaucoup plus que la première. L’indifférence, ou même l’éloignement du plus grand nombre des lecteurs pour les questions métaphysiques, et le parti pris de l’école philosophique

régnante de ne pas sortir du cercle d’idées dans lequel elle s’est enfermée, m’expliquent le peu d’empressement que le public met à me lire. Car je ne puis y voir la condam- . nation d’un système ignoré et qui, par conséquent, n’a pas été jugé. Ce système cependant, qui s’éloigne de ceux qui ont jeté quelque éclat jusqu’à ce jour, et qui les touche tous néanmoins par quelques points, sans être éclectique, me paraît approcher plus qu’aucun d’eux de la vérité et faire faire à la métaphysique un pas bien marqué. Ma conviction est si entière à cet égard, que, malgré les déceptions que j’ai pu éprouver, je ne désespère pas encore d’appeler l’attention des penseurs sur mes idées, afin qu’étudiées, comprises, épurées et complétées par quelque esprit supérieur, elles fassent enfin de la philosophie une science arrêtée et pratique. Je me décide donc à faire une nouvelle et sans doute dernière publication, où mes idées, éparses dans diverses notices, sont présentées sous une forme propre à exciter du moins l’attention de quelques philosophes éminents, puisque je m’attaque corps à corps à plusieurs d’entre eux. S’ils ne daignent pas me répondre, je me résignerai à attendre le jugement de leurs successeurs, qui sera pour moi celui de la postérité. Car je n’ai plus que quelques jours à vivre, et je mourrai avec la ferme persuasion qu’un temps viendra où mon système servira de base à une nouvelle philosophie.

Mes idées, ai-je dit, sont disséminées dans les diverses notices de ce volume, et, bien que ce qui concerne particulièrement la métaphysique soit condensé dans le mémoire intitulé le Dualisme, dont je donne une réimpression, il peut être utile, pour guider le lecteur et pour lui éviter la peine de relier entre eux les lambeaux

épars de mon système, de lui en présenter ici le tableau résumé dans le moins de mots possible. Ce sera donner lieu, sans le moindre doute, à des redites ; mais il sera plus facile de suivre les développements de mon système, lorsqu’on aura pris déjà une idée succincte de son ensemble.

L’univers se compose de deux substances éternelles, également infinies dans leur essence. La première, spirituelle, a reçu de tous les hommes le nom de Dieu. Elle possède deux attributs constitutifs essentiels : l’intelligence qui est parfaite, et la puissance d’action qui est infinie. La seconde est la matière, également constituée par deux attributs, savoir : l’étendue et l’impénétrabilité. Ne possédant ni puissance, ni intelligence, la matière est nécessairement inerte, c’est-à-dire incapable de produire par elle-même aucune action, aucun changement d’état, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit par sa nature forcément en repos. Bien loin de là, si elle pouvait exister seule, ses atomes, plus petits qu’aucune quantité assignable , seraient tous en mouvement suivant des lignes droites dans toutes les directions possibles en nombre infini avec toutes les vitesses uniformes imaginables comprises entre zéro et l’infini. Mais cet état de choses, qui serait le chaos, n’a jamais existé, parce que toujours la matière a été en présence de Dieu, et que l’esprit, agissant sur elle en vertu de sa puissance, a nécessairement modifié son état.

Le mode de l’action divine reconnu le plus général est l’attraction universelle. Son effet nécessaire est la formation immédiate de tourbillons matériels moléculaires qui, se groupant eux-mêmes en tourbillonnant autour de centres d’attraction divers, ont formé et travaillent journel-

lement encore à former tous les astres et les astéroïdes qui remplissent l’espace indéfini de l’univers. Dans cette immense et si simple cosmogonie, la force mise en œuvre par l’esprit a été nécessaire pour surmonter l’inertie de la matière, et il est nécessaire aussi que l’action en soit maintenue incessamment, sans quoi le monde s’évanouirait immédiatement au premier instant de relâche et retournerait dans le chaos. Dès ce premier acte, on reconnaît deux influences distinctes : l’action libre et contingente de Dieu, autrement dit la Providence, qui est la cause de l’existence du monde, et l’inertie ou la résistance aveugle de la matière, qui mérite le nom de fatalité. Dieu ne pouvant agir qu’avec une intelligence parfaite, son action ne peut être que bonne, et il ne peut être considéré lui-même que comme le principe du bien. Son intention, sa volonté, pour nous servir d’une expression empruntée au langage de l’humanité, est le bien même, et le mal est tout ce qui peut s’opposer à cette volonté. Or, dans le monde sidéral, le bien, c’est-à-dire le résultat de l’action de Dieu, est l’existence et le maintien de l’ordre céleste; le mal est la tendance à sa destruction, dont nous voyons journellement des effets partiels. Cette tendance est le fait de l’inertie de la matière. Donc, en ce qui concerne le monde uniquement physique, la matière est le principe aveugle du mal, comme Dieu est le principe intelligent du bien. Le bien est le fait de la Providence, le mal celui de la fatalité.

L’observation, qui nous a conduit par le raisonnement aux propositions précédentes, nous montre encore que te monde ne contient pas seulement des corps bruts. Nous y voyons en même temps des êtres organisés. La matière

inerte n’a pu seule les former. Leur existwice est évidemment le nouveau résultat d’une action spéciale de Dieu. L’esprit présent partout, et avec toute sa puissance, auprès de chacun des atomes matériels existants, nonseulement agit uniformément sur eux par l’attraction universelle pour les grouper en molécules et les resserrer en corps bruts, mais, lorsque cette première organisation est arrivée à un degré suffisant pour en rendre possible une plus avancée, l’action intelligente de Dieu réalise immédiatement cette nouvelle organisation. C’est ainsi qu’après le refroidissement et l’affermissement de la croûte terrestre, l’esprit, par une sorte d’attraction dont nous ne saurions, dans l’état actuel de la science, nous faire encore une idée bien précise, groupant certaines molécules qui se trouvent avoir entre elles les analogies et les rapprochements convenables, a créé les cellules végétales, les germes et successivement tous les végétaux que la terre et les milieux ambiants ont été capables de porter et de nourrir. Déjà ce qu’on appelle la vie apparaît dans cette création, et l’intelligence de Dieu y éclate par des traits plus saisissables encore pour notre faible portée que ceux qui brillent dans les deux mêmes. C’est l’esprit bien évidemment qui fait vivre ou qui anime chaque végétal, sans qu’on puisse dire cependant que chacun d’eux possède une âme; mais Dieu, présent partout, dirige leurs évolutions à l’aide de leurs organes qu’il a créés et des forces que son action a développées dans la nature. Cette nouvelle création, qui est bonne aussi, puisqu’elle est l’œuvre de Dieu, a pour base, comme le monde entier, la matière, dont l’inertie ne ralentit pas un instant sa tendance et son effet destructeur ;

en sorte que si, relativement au végétal, l’existence et le développement régulier, résultats des desseins de Dieu, sont le bien même, la décroissance et la destruction, effets fatals de l’inertie, sont aussi le mal. Ainsi donc, pour le monde végétal comme pour le monde minéral, Dieu est la source ou le principe du bien, la matière inerte avec sa fatalité est le principe du mal.

Après les végétaux, nous voyons apparaître une troisième création qui ne pouvait les précéder, mais que Dieu a réalisée aussitôt que ceux-ci se sont trouvés en état de la nourrir et de maintenir son existence. C’est la création des animaux herbivores, dont les organes plus compliqués, et résultant du développement d’utricules élémentaires, leur permettent de manifester des facultés spirituelles bien plus saillantes encore que celles qu’on découvre dans les végétaux. La vie et l’instinct ne sauraient appartenir en eux qu’à l’esprit; et, l’organisation animale se perfectionnant de plus en plus dans les créations successives que nous montre l’observation, cet instinct finit, dans les animaux supérieurs surtout, par se rapprocher beaucoup de ce que, dans l’homme, nous nommons la raison.

Personne ne nie que l’action de l’esprit se manifeste dans les animaux; mais les philosophes sont assez peu d’accord sur la nature de cet esprit, et bien peu même se sont demandé ce qu’il pouvait être. Quelques-uns, et des plus distingués, se contentant du mot instinct, l’ont tout à fait matérialisé, en attribuant la force à la matière même et rapportant le reste à l’organisation. Pour se montrer conséquents, ils ont été jusqu’à refuser la sensibilité aux animaux. La philosophie de nos jours est

revenue de cette appréciation grossière et insuffisamment réfléchie; mais ce qu’elle est forcée d’y substituer n’est guère plus net ni plus satisfaisant. Elle admet que Dieu a doué chaque animal d’une âme spirituelle créée par lui, mais purement transitoire et mortelle. Je reviendrai bientôt sur la création des esprits ; mais un esprit, quel qu’il soit, peut-il être mortel? Et, en admettant ce fait incompréhensible, si chaque animal possède une âme spirituelle, il faut en attribuer une à celui qui est le plus élémentaire et qui diffère si peu du végétal que la science est indécise sur la borne qui sépare les deux natures, et que la loi de continuité, qui se révèle partout dans le monde, demanderait qu’on en accordât une à chaque végétal comme à chaque animal ou qu’on la refusât également à l’un et à l’autre. Admettant donc, comme je l’ai dit, que Dieu, dont l’action est incessante, dirige directement le développement végétal, il doit en être de même des fonctions animales, dont l’extension, comparée à celle des végétaux, n’a pour cause secondaire que la différence des organisations. La sensibilité et l’instinct des animaux ne sont donc que des manifestations extérieures de l’intelligence universelle de Dieu, de même que la force qu’ils développent n’est qu’un effet de la puissance divine; et, comme pour les végétaux, le bien, qui est l’existence et la libre jouissance des fonctions résultant de l’organisation matérielle, est l’œuvre de Dieu, et le trouble de ces fonctions ainsi que la mort qui en est la conséquence, sont le mal, et résultent de l’existence fatale de la matière et de son inertie, qui tend sans cesse à la destruction.

La dernière et la plus parfaite création de notre terre

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est celle de l’homme. Quelque hypothèse qu’on admette sur son origine, un fait incontestable, c’est que l’homme est l’œuvre de l’esprit ou de Dieu, soit qu’il ait été directement créé, soit qu’il résulte du perfectionnement d’une autre espèce, puisque la matière est incapable par ellemême de rien produire, de rien modifier de son état primitif, si ce n’est par la destruction. L’homme réunit dans son être toutes les forces et toutes les traces d’intelligence qui se rencontrent dans le reste de la nature. Sa matière obéit aux lois de l’attraction et de toutes les forces physiques ou chimiques qui en peuvent dériver; les forces végétales et animales agissent en lui comme dans tous les autres corps organisés; la sensibilité et l’instinct paraissent de même nature chez lui que chez tous les animaux, et puisque ces diverses manifestations sont l’œuvre de Dieu dans le reste de la création, il est logique d’admettre que c’est Dieu qui les produit dans l’homme comme dans toute la nature. Cependant, on voit apparaître dans ce roi de la création une nouvelle et sublime faculté, une vive lumière spirituelle dont sont privés les autres êtres animés, et qui lui assure au milieu d’eux une incontestable supériorité. C’est la raison associée à la conscience de son être et à un perfectionnement d’organes qui en font ici-bas un être unique en son espèce. Aussi tous les philosophes, ceux mêmes qui refusent d’accorder une âme aux animaux, se réunissent-ils dans la croyance que Dieu a doué l’homme d’une âme spirituelle unie au corps par des liens mystérieux. Tous sont d’accord aussi pour donner à cette entité les deux attributs de Dieu, la puissance et l’intelligence, seulement dans une mesure limitée, tandis que, dans Dieu, ces attributs s’élèvent

jusqu’à l’infini. Enfin, cette âme, ils la font immortelle quoique créée. Un point cependant sur lequel ils ne son t pas d’accord, et sur lequel la plupart d’entre eux se taisent, c’est l’instant de sa création et de son union avec le corps. Il est encore un autre point controversé, c’est la limite de son empire. Les uns bornent son action à la direction de la raison et à tous les actes qui tombent sous la conscience ; les autres veulent que l’âme préside à la sensibilité, à l’instinct, et même à une grande partie de nos fonctions organiques. Ni l’une ni l’autre de ces deux hypothèses n’est admissible, dans le système d’une entité spéciale créée par Dieu pour animer l’homme. Car, relativement à la première, il est incontestable qu’un grand nombre d’opérations de notre esprit, dont nous n’avons nullement la conscience, sont le produit de ce que les philosophes appellent l’âme raisonnable. N’est-ce pas la même âme qui transforme les actes réfléchis en habitude ou en instinct, et certains actes instinctifs en actes volontaires et réfléchis? Peut-on donc admettre, avec ces philosophes, deux causes distinctes à des faits qui se confondent ainsi? Quant à croire qu’une âme créée préside à la fois à nos actes de toute espèce, on ne peut l’accorder qu’à la condition de donner une âme de même nature, nomseulement à tous les animaux, mais même à tous les végétaux. Car il ne serait point admissible que Dieu présidât directement à la vie de tous ceux-ci, en abandonnant l’homme, sa création principale, à la direction d’un esprit secondaire infiniment inférieur à lui.

Quant à la création même de cet esprit, elle est tout à fait inconcevable. Dieu, esprit infiniment puissant et intelligent, créerait d’autres esprits intelligents et puis-

sants aussi, mais d’une intelligence et d une puissance finies, pour faire sur la matière des opérations qu’il pourrait lui-même exécuter. Ces esprits seraient susceptibles de perfectionnement et de décroissance, de maladie et de guérison, et en même temps ils seraient immortels. Créés par un Dieu qui ne peut faire que le bien, ils seraient eux-mêmes susceptibles de faire le mal. Bien plus, ce Dieu, parfaitement libre de les créer selon son désir et sa volonté, les punirait des défaillances ou les aurait entraînés leur infirmité. Saurait-on imaginer une plus inconséquente théorie? Non, Dieu n a pas créé des âmes perverses ou susceptibles de se pervertir, car il est lui-même notre âme. Il est en nous comme il est dans la moindre créature, dans le moindre atome de 1 univers ; mais son action ne peut tirer de chaque etre matériel que ce que l’organisation qu’il a lui-même développée dans cet être lui permet d’en obtenir. Il ne ressort dans les corps bruts que par les résultats plus ou moins directs de l’attraction. Le végétal qui vit et croît, parce qu’il a reçu un commencement d’organisation plus avancée, ne se meut pas volontairement, parce qu’il n’a ni cerveau ni membres locomoteurs. L’animal qui ne tire pas sa nourriture du milieu même ou il est plongé, a reçu l’instinct qui la lui fait chercher et la locomotion qui le dirige vers elle. Son cerveau plus ou moins développé, et dont les fibres sont un clavier pour l’esprit, laisse échapper déjà à l’extérieur des étincelles d’intelligence qui, dans l’homme enfin, forment un foyer de lumière digne de la main qui le produit.

L’esprit, simple et un par sa nature, qui anime toute la matière, ne forme pas dans chaque individu un être

spécial, une entité résidant en un point déterminé de son organisation, comme le prétendaient Descartes et quelques autres philosophes. 11 n’a point de siège, mais il est ' répandu dans chaque atome de l’être entier, et toujours prêt à une nouvelle action aussitôt que la partie sur laquelle il agit est disposée de manière à le permettre. C’est lui qui anime chaque globule histologique du sang et qui fait que la vie existe, pour ainsi dire indépendante, dans chacun de nos membres et de nos organes. C’est lui qui fait vivre les animalcules de la liqueur séminale du mâle et l’ovule de la femelle. C’est lui, lorsque ces deux éléments sont en contact, qui détermine les évolutions du germe, sa persistance et sa croissance, et qui est l’origine de l’âme, âme toute-puissante déjà et parfaite dans sa nature, mais dont l’action est limitée par l’insuffisance des organes élémentaires sur lesquels elle agit. A mesure que ces organes se développent, par son action même, ses facultés s’accroissent dans la même proportion, et c’est ainsi qu’on peut dire que l’âme croît et décroît avec le corps, si l’on veut appeler âme l’action de Dieu sur la matière corporelle. Considérée sous ce point de vue, son principe est immortel, mais elle-même meurt avec le corps, ou, pour mieux dire, opère une véritable métamorphose. Car, rien que la forme n’étant périssable dans la nature, les monades dont se composait le corps animé forment immédiatement de nouveaux produits, minéraux, végétaux ou même animaux, sur lesquels l’esprit continue à agir en raison des circonstances particulières où ils se trouvent.

Jusqu’ici, en parlant du bien et du mal dans ce qui précède, il n’a pu être question que de ce qu’on appelle

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le bien et le mal physiques, et tout ce qui en a été dit s’applique à l’homme comme au reste de la création;; c’est-à-dire que le bien, ou la vie et son heureux développement, est l’œuvre de Dieu, est conforme à son intention, et que le trouble qui y est apporté est le résultat de la fatalité matérielle qui s’oppose à la perfection et à la persistance de l’état des choses de ce monde. Mais lorsque l’homme se trouve doué de la conscience et de la raison, il acquiert la connaissance du bien et du mal qui peut résulter dans l’ordre général de la création^ et particulièrement pour ses semblables, des actions qu’il exécute librement, et ces actions, bonnes ou mauvaises, sont ce qu’on appelle le bien ou le mal moral. .Or, toutes ces actions étant dirigées par l’âme, et l’âme n’étant que l’impulsion de Dieu, c’est donc Dieu, dira-t-on, qui est l’auteur du mal. Il n’en est point ainsi, et le mal moral reste, comme le mal physique, une fatalité matérielle.

Dieu, en créant l’homme, a donné à toutes les parties de son corps une organisation bien supérieure à celle des autres animaux et approchant bien plus de la perfection. C’est en vertu de ce perfectionnement que son cerveau se trouve disposé de manière à faire apparaître et ressortir la manifestation de la conscience et de la raison. Mais, dans la création de chaque homme en particulier, ce n’est pas Dieu qui choisit les premiers éléments qui en doivent former le germe et l’embryon. 11 s’en trouve de plus ou moins infirmes, comme dans les végétaux il se trouve des graines plus ou moins altérées; et, de même que celles-ci tombent dans un terrain plus ou moins bon et sont plus ou moins bien cultivées, de même aussi le

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germe humain s’accroîtra plus ou moins heureusement selon son milieu, et, devenu enfant, recevra une éducation plus ou moins bonne pour le développement de ses facultés physiques et morales, qui dépendent toutes les unes des autres et particulièrement de la bonne organisation du cerveau. Or celui-ci, par les circonstances qu’on vient d’énumérer et qui relèvent de la fatalité matérielle, ne sera pas le même chez deux individus différents. Le type de l’homme sera toujours parfait dans l’intention ou dans l’idée de Dieu, mais la réalisation en sera toujours imparfaite en quelque point, comme toutes les autres créations matérielles, parce que les éléments n’en sont pas choisis, mais acceptés par la puissance spirituelle tels qu’ils se présentent pour être mis en oeuvre.

L’observation nous montre que, dans l’univers. Dieu agit par des lois générales, et l’une de ces lois, en ce qui concerne l’homme, est que ses actions conscientes soient dirigées par le jugement qu’il porte sur les impressions internes ou externes qui sont transmises jusqu’à son cerveau. Or, deux éléments participent à ce jugement : la raison, et les inspirations instinctives auxquelles on donne ordinairement le nom de sentiments. La raison et le sentiment même sont, par notre nature, c’est-à-dire d’après le type humain de la pensée divine, portés au bien ; mais la raison, par le fait de notre ignorance et par l’imperfection de notre organisation cérébrale, ne sait pas toujours discerner le vrai bien, et, d’un autre côté, le sentiment, qui souvent aussi dégénère en passion, n’aperçoit que le bien présent et contribue puissamment, dans un grand nombre de circonstances, à aveugler une trop faible

raison. Nos jugenaents alors sont faux et nos actions sont mauvaises. L’esprit cependant a rempli son office en traduisant exactement les impressions reçues et en réagissant sur nos organes en raison de cette traduction et du jugement qui en est la conséquence. Le mal qui peut résulter de cette réaction, c’est-à-dire de nos propres actes, ne provient donc en définitive que de l’imperfection organique de notre cerveau et de l’excès d’irritabilité de nos organes sensitifs, ou, en d’autres termes, de la fatalité matérielle, qui présente en tout et toujours un obstacle à l’action directe ou indirecte de Dieu et à l’accomplissement de ses lois.

Ici se présente l’objection que j’ai vingt fois réfutée dans mes écrits et que je veux réfuter encore, sans craindre les redites en un pareil sujet. Que devient la morale dans un semblable sjstème? Le bien et le mal sont indiflérents pour celui qui les produit. L’homme n’en est plus responsable devant Dieu, et il n’a qu’à s’abandonner à la fatalité, en se livrant à la satisfaction de tous ses désirs et de ses passions les plus désordonnées, lorsqu’il ne craint pas le sévice des lois. Cette effrayante objection est plus spécieuse que réelle.

La morale, dans ce système, est en effet fondée sur les mêmes bases que dans le christianisme, savoir : sur l’amour de Dieu ou du bien et sur celui de nos semblables , que Dieu lui-même a imposé comme une nécessité à notre organisation; sur notre intérêt bien entendu, en nous faisant trouver le bonheur le plus réel dans la satisfaction du bien accompli et dans la bienveillance que nous témoignent les autres hommes; enfin sur l’espoir, pour les bons, d’une jouissance éternelle auprès de

Dieu, et sur la crainte, pour les mauvais, de peines également éternelles.

Le bien et le mal ne sauraient être indifférents pour l’homme, qui toujours cherche le bien, mais qui, trop souvent, par ignorance ou par aveuglement, le cherche où il ne saurait être. C’est l’égoïsme qui le perd ordinairement, et l’égoïsme n’est que l’exagération de l’amour de son propre être, sentiment créé en nous par Dieu dans le but de notre conservation. Notre intérêt bien entendu est de faire le bien. La raison nous le dit, et ce n’est que la faiblesse de notre organisation qui parfois nous rend sourds à sa voix. L’homme, sans doute, n’est pas responsable devant Dieu, et cette idée d’un Dieu infiniment bon et puissant, libre de nous créer conformément à sa volonté, qui nous aurait faits assez faibles pour succomber dès les premières épreuves de çe monde et qui nous en punirait par des souffrances éternelles, est non-seulement insoutenable, mais même inconcevable. Ce serait faire Dieu injuste et méchant. Est-ce à dire pour cela qu’il n’y ait qu’à s’abandonner à la fatalité et à se livrer à ses passions? Non sans doute; ne portons-nous pas en nous une providence qui est Dieu même et que nous ne saurions implorer en vain? Qu’un précipice se présente sous nos pas, ne nous avertira-t-elle pas, par la raison, du péril qui nous menace, et ne nous engagera-t-elle pas à nous en détourner? Quelquefois, il est vrai, le vertige s’emparant de nos sens, nous nous y précipiterons de nous-mêmes, comme attirés par le vide, en obéissant à la loi générale de la pesanteur; mais ce sera l’effet d’un vice de notre organisation et le triomphe de la matière. Pareillement, lorsque le mal moral nous sollicitera par

ses attraits, la raison nous rappellera les dangers qu’il cache, et si nous y succombons après avoir réellement vu le péril, c est que 1 empire de nos sens sera supérieur à celui de notre raison. La cause de notre défaillance ne dérivera pas seulement de notre naissance, car l’éducation et l’étude de nous-mêmes, en modifiant nos habitudes , auraient pu aussi modifier notre organisation matérielle et renforcer les fonctions du cerveau aux dépens de celles des sens.

Qu’importe, dira-t-on encore, si les bonnes ou les mauvaises actions n’ont pas d’autre sanction que les biens ou les maux de ce monde? Car il arrive trop souvent que le vice triomphant jouit sans traverses de tous ces biens, et que la vertu ne sort qu’abreuvée de maux de cette courte vie. Sans chercher à réfuter cette proposition peut-être paradoxale. Je ferai observer que rien ne périt dans l’âme, c’est-à-dire dans le souvenir de notre vie en Dieu, que notre vie entière y sera éternellement présente, et que c’est ainsi, sans que nous puissions le comprendre, que notre personnalité vivra éternellement. Or, Dieu auteur du bien, le bien même, à qui rien ne peut être inconnu, rien ne peut échapper, sent ce qui est mal, en est offensé, en souffre, sent enfin tous les efforts qu’il fait pour surmonter l’inertie de la matière et combattre sans cesse les tendances destructives qu’elle exerce dans la création, et ces sentiments sont éternels comme tout ce qui existe en lui. La souffrance sera donc éternelle en nos personnes réunies à Dieu pour tout le mal que nous aurons commis sur la terre; mais aussi la jouissance sera éternelle pour le bien que nous y aurons fait. Ainsi seront récompensées et punies nos actions, avec une équité par-

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faite, sans qu’il y ait à en charger la justice de Dieu; et la morale, dans le système que j’expose, est identique avec celle de la doctrine chrétienne, et avec celle qui n’invoque à son appui que la raison.

Pour conclusion enfin, si la matière avec ses attributs est la seule cause de ce que nous nommons le mal sur la terre, Dieu ne peut avoir créé cette matière soit dans le temps, soit dans l’éternité, car alors il serait la cause du mal, ce qui est absurde, puisque le mal est contraire à sa nature. Donc la matière est incréée et coéternelle à Dieu. Tel est le point capital de mon système, que je crois fondé sur une base inébranlable, et que je ne vois combattu que par les idées préconçues et les préjugés dont ne sont pas exempts les philosophes.

Après avoir répondu de mon mieux aux objections de la philosophie, il me resterait à répondre à celles de la religion, ce qui est beaucoup plus difficile, car la religion affirme et ne raisonne pas.

Quel que soit le fond religieux de mes sentiments, il existe, sans le moindre doute, un grand désaccord entre les idées que je viens d’exposer et les doctrines absolues du catholicisme telles qu’elles nous sont imposées aujourd’hui, après dix-huit siècles de controverses sur les actes et l’enseignement de Jésus-Christ. Mais ce désaccord serait bien moins grand sil’on remontait à l’origine des croyances, et si l’on consentait à s’en tenir à ce qui est vraiment authentique dans les livres saints. Il serait facile de reconnaître alors que les erreurs qu’on peut rencontrer dans ces livres ne tiennent qu’à l’ignorance des temps où se sont passés les événements qu’ils rapportent, ignorance que Jésus, comme homme, partageait avec le

peuple au milieu duquel il vivait, et particulièrement avec ses disciples, ses apôtres et les évangélistes qui nous ont transmis les légendes de sa vie. La mission de Jésus- Christ était toute morale. En ne l’examinant que sous ce rapport, on en peut facilement reconnaître la divinité; mais lorsqu’on veut en tirer des conséquences d’une autre nature, on se heurte contre la science, et tout accord devient impossible.

La philosophie et la religion devraient marcher parallèlement et de concert vers le même but, qui est le bonheur de l’humanité. Mais si elles arrivent jamais à ce désirable résultat, ce ne sera qu’après un certain nombre de concessions réciproques. C’est ce que j’ai tâché de faire voir dans le dernier mémoire de ce recueil, auquel je ne puis que renvoyer le lecteur, sans espérer beaucoup le persuader, quelles que soient ses croyances. Puissé-je du moins le convaincre de mon désir de raviver plutôt que d’éteindre l’esprit religieux dans le cœur des hommes.

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