‹ Mélanges de philosophie critiqueChapitre 2 sur 21 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

La présente Notice, qui fait l’objet d’une tardive publication, a été rédigée vers le mois de juillet 1857 , à l’époque où le spiritiste Home excitait par ses prestiges la curiosité de la haute société de Paris. Plusieurs fois appelé dans les salons des Tuileries, on rapportait dans le monde les faits les plus extraordinaires d’évocations d’esprits qu’il y avait opérées. Je ne pouvais douter de la véracité d’une partie au moins de ces récits, car ils m’étaient affirmés par deux hommes d’honneur en position de les bien connaître, et a qui le devoir interdisait de propager de faux bruits pouvant nuire à la considération du souverain. C’étaient le maréchal Vaillant, grand maréchal du palais, et le général de division Niel, alors aide de camp de l’Empereur, l’un et l’autre peu crédules et plutôt étourdis que convaincus par ce qu’ils avaient vu ou appris. D’ailleurs, quelque extraordinaires que fussent les faits rapportés, je me rendais facilement compte de leur possibilité, mais je n’envisageais pas moins avec une certaine frayeur les conséquences que pouvaient avoir de semblables exhibitions.

Je savais, ou plutôt je soupçonnais l’Empereur enclih

aux idées mystiques. La vue de pareilles sorcelleries n’était-elle pas propre à renforcer cette disposition? Ne pouvait-elle même l’exalter jusqu’à la perte de la raison, et quels immenses dangers n’en résulteraient pas pour la direction des affaires publiques, jusque-là si heureusement conduites? Tourmenté par cette crainte, je voulais essayer de faire partager au chef de l’État mon opinion sur la vanité de toute cette fantasmagorie, et c’est dans ce but que j’écrivis ma Notice sur les eprits. Je dirai tout à l’heure ce qu’il advint de ma tentative; mais je dois déclarer avant tout que l’Empereur, avec la supériorité de son esprit, jugeant lui-même du danger, si ce n’est pour lui, du moins pour l’Impératrice, qui n’avait pas de moindres motifs d’être frappée des révélations qui lui étaient faites, coupa court à toutes ces expériences extravagantes en donnant congé à leur plus fameux interprète, sans que mon intervention pût y être pour quelque chose.

Qu’est-il advenu cependant de mon écrit? J’aUai trouver le général Niel, un de mes collègues, et lui exposai mes craintes, qu’il semblait partager. Je lui dis : « Je crois à tous les faits merveilleux rapportés, je les crois naturels et je les explique tous. Je voudrais que 1 Empereur pût connaître mes explications, afin que son esprit ne fût pas troublé par de vaines apparences.

,> — Vous croyez tout, me dit-il; croyez-vous que, sur une cheminée du salon, Home fait apparaître le cornet du poste des zouaves du guichet des Tuileries qui sonne une fanfare et disparaît pour retourner à son poste? — Oui, sans doute, je crois à ce fait; il est exactement du même ordre que les autres, répondis-je, et il s’explique de la même manière. Lisez ma Notice et vous en jugerez. »

Là-dessus le général me déclara qu’il n’avait rien vu de lui-même, parce que Home, guidé par une espèce d’instinct, se défiait de lui et l’écartait. « L’Empereur, me dit-il, lorsqu’il va faire quelque visite ou dîner en dehors de ses habitudes, se fait toujours accompagner par son aide de camp de service. Un jour cependant que j’élais près de lui, il me dit, avec quelque embarras, qu’il dînerait en famille chez la duchesse d’Albe et qu’il me laisserait ma liberté. J’appris le lendemain qu’il y avait eu chez la duchesse une séance d’évocation d’esprits que ma présence aurait pu sans doute troubler. » A la suite de cet entretien, je laissai mon mémoire au général, en l’engageant à le lire et à le communiquer, s’il était possible, à l’Empereur.

Quelque temps après j’allai le revoir, et il convint que mes explications étaient raisonnables. Mais, relativement à l’objet principal, qui était la communication à l’Empereur, il me dit qu’il lui en avait parlé dans une promenade, mais que Sa Majesté ne pouvait prendre le temps de lire un tel mémoire; qu’alors il avait cherché à lui expliquer mon système, que l’Empereur n’avait pas paru bien saisir. « Le général Noizet, aurait-il dit, est un rêveur. Je ne suis pas fou, et voici ce qui m’est dernièremen arrivé. Près de quitter Plombières, je suis allé le soir, en me promenant, voir une dame de ma connaissance pour lui faire mes adieux. Je la rencontrai devant sa porte, prenant le frais avec une de ses amies. Je lui demandai ce qu’elle comptait faire dans la soirée, et sur sa réponse qu’elle se proposait de prendre une tasse de thé avec son amie, je lui offris de lui tenir compagnie. Assis autour d’un guéridon, la conversation tomba sur

les phénomènes extraordinaires dont tout le monde s’entretenait alors, et cette dame s’étant récriée sur la folie des personnes qui se laissaient tromper par de telles extravagances, je lui dis qu’il ne fallait pas juger les choses avec tant de légèreté, que j’avais vu moi-même des faits bien extraordinaires dont je ne pouvais douter, et que, si ces dames le voulaient, nous pouvions essayer d’en produire d’analogues. Leur curiosité ainsi excitée, nous appliquâmes nos mains sur le guéridon, qui exécuta divers mouvements et, entre autres, se pencha très-sensiblement, sans que les vases qu’il supportait se renversassent ou fissent aucun mouvement. Voilà ce que j’ai vu et fait; cependant je ne suis pas un fou, un halluciné, quoi que puisse dire le général Noizet. » Le général Niel ne put obtenir autre chose. L’Empereur, partageant l’opinion de la plupart des médecins, confondait l’hallucination avec la folie, et il était difficile de lui faire concevoir la distinction qu’il serait convenable d’établir entre ces deux états qui coïncident souvent, mais qui cependant ne sont pas identiques.

Désappointé de ce côté, je tentai de lire ma Notice a l’Académie des sciences philosophiques et morales; mais l’honorable secrétaire perpétuel, après en avoir pris connaissance, trouva sans doute que quelques-unes des opinions qu’elle exprime pourraient être compromettantes pour l’Académie, et il ne crut pas pouvoir m’en accorder l’autorisation. Il m’engagea néanmoins à la livrer à l’impression. Je l'avais d’ailleurs communiquée a quelques physiologistes, dont l’un, aliéniste fort distingué, me répondit : « Si les faits existaient, il ne saurait y avoir de meilleure explication que la vôtre; mais je n’admets pas

les faits, » Enfin, je m’adressai pour l’impression à l’éditeur Dentu, qui publie beaucoup d’opuscules de même nature, et il me répondit : « Mes opinions sur le spiritisme sont tellement en opposition avec les vôtres, que je ne saurais me charger de la publication de votre mémoire. » Ainsi rebuté de toutes parts, bien que conser- ' vant mes convictions, j’ai laissé dormir mon manuscrit dans un carton jusqu’à ce jour, et je me borne à y ajouter aujourd’hui le présent avertissement.

Charleville, le août 1872.

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