LA MÉTAPHYSIQUE DÉDUITE DE L’OBSERVATION
Cet opuscule a déjà été l’objet d’une première publication au commencement de \ 872 et forme une brochure in-i2 de 130 pages; mais, bien que cette petite édition soit loin d’être épuisée, je crois convenable de le joindre à mes autres opuscules dans les Mélanges philosophiques que je publie aujourd’hui, parce que, renfermant l’abrégé de toutes mes idées métaphysiques, il servira comme de lien entre les opinions éparses dans les Mémoires précédents, tous classés par ordre de date. Le manuscrit terminé en 1870, je crus devoir, à cette époque, en donner communication à M. le professeur Caro, avec qui j’avais eu précédemment quelques rapports, et qui, en me le remettant, eut l’obligeance de me dire que c’était un résumé bien fait de mon grand ouvrage de philosophie, qui toutefois ne modifiait pas les réserves qu’il maintenait sur mes opinions métaphysiques.
Je laissais depuis deux ans dormir ce manuscrit dans mes cartons, lorsqu’à la suite d’un règlement de comptes, M. Plon, mon ancien éditeur, m’offrit de se charger de l’impression de ce petit travail. J’acceptai, quoique avec quelque hésitation, et, me rappelant l’accueil bienveillant qu’avait fait M. Caro à mon manuscrit, je lui adressai, à la date du 5 mars 1872, la lettre suivante :
Monsieur,
J’ai eu la faiblesse de laisser imprimer l’opuscule philosophique dont j’ai eu l’honneur de vous donner com-
munication il y a environ deux ans. Je vous en adresse deux exemplaires, en vous priant d’en agréer un, et, si vous ne le trouvez pas indigne de lecture, de faire de ma part hommage du second à la section de l’Institut dont vous êtes membre.
Vous m’aviez fait espérer, il y a longtemps déjà, la communication de vos observations sur mon système de métaphysique, lorsque, dans votre cours de philosophie, vous en seriez arrivé à l’exposition de vos idées sur la création. Je conçois parfaitement que l’entraînement de vos occupations ne vous ait pas laissé le loisir de satisfaire mon désir à cet égard; mais permettez-moi de vous prier, dans le cas où vous consentiriez à présenter ma nouvelle œuvre à vos collègues, de me faire connaître les quelques mots que vous croirez devoir prononcer à cette occasion.
Recevez à l’avance mes remercîments, avec l’assurance de mes sentiments de haute considération.
Le Général Noizet.
M. Caro a-t-il jugé mon écrit digne de quelque attention? Je dois le supposer, puisqu’il l’a offert à l’Académie des sciences morales et politiques; mais il n’a pas cru devoir me communiquer les observations auxquelles ce travail a donné lieu de sa part. Je trouve dans le Compte rendu des séances du mois de mai 1872 cette simple note : « M. Caro entretient l’Académie d’un ouvrage de M. le général Noizet sur le Dualisme ou la métaphysique déduite de Vobservation. Il indique des points de vue particuliers de M. le général Noizet dans cet ouvrage. »
Contraint de chercher ailleurs l’opinion du savant philosophe , je trouve dans la Revue politique et littéraire de M. Yung, du juin 1872, le compte rendu suivant, rédigé par un rapporteur qui assistait à la séance du \ \ mai, mais qui n’avait point lu ma brochure.
« Le manichéisme revient sur l’eau pour la troisième fois depuis le commencement de ce siècle ; mais cette philosophie à bascule, où le dualisme cherche vainement son équilibre, n’est pas faite pour surnager longtemps. M. Caro nous apprend toutefois que M. le général Noizet l’a repêchée, nettoyée à l’aide des procédés scientifiques modernes, et a tenté de la remettre à flot. Cette fois, Ormuzd ou le principe du bien, et Ahriman ou le principe du mal, sont transformés en mouvement et en inertie. La réaction du mouvement sur l’inertie a créé le monde. Ce principe étant donné, on en peut tirer toutes les équations démonstratives possibles. Faisant varier a le mouvement depuis zéro jusqu’à l’infini en quantités positives et négatives, irrationnelles ou imaginaires, et b l’inertie variant aussi dans les mêmes conditions, on trouve, paraît-il, des formules qui nous expliquent tous les mystères du relatif et de l’absolu. Mais quand le mal l’emporte sur le bien, l’auteur, sous peine de folie, est tenu de démontrer la nécessité de son triomphe et, par suite, l’inutilité de la résistance; c’est là qu’il faut attendre les parsis, les manichéens et tous les dualistes, quelle que soit au fond l’honnêteté de leurs intentions. M. Noizet a intitulé son étude Le dualisme déduit de Vobservation. Elle est, c’est M. Caro qui nous l’assure, fort originale. Cette appréciation de M. Caro, qui n’a pas même jugé
nécessaire de faire une restriction, a été accueillie de l’air le plus dégagé; tout le monde paraissait satisfait, toutes les bouches étaient souriantes; ce spectacle nous a laissé rêveur. »
Ce jugement, que je ne saurais entièrement attribuer à M. Caro, est certes peu flatteur pour l'auteur; mais son amour-propre peut se retrancher derrière une autre appréciation d’un membre de l’Institut qu’il trouve dans le Journal des savants de mai 1872.
On lit, en effet, page 338 :
« Le dualisme ou la métaphysique déduite de l’observation, par le général Noizet, Paris, Plon, 1872. — Ce livre est le fruit de profondes études auxquelles l’auteur nous avait déjà initiés il y a huit ans dans un ouvrage intitulé Études philosophiques, psychologie, métaphysique et application de la philosophie à la vie humaine. Construire sur la base de l’observation et de l’expérience la métaphysique, c’est-à-dire la connaissance des rapports de la création sensible et matérielle avec la cause à laquelle elle peut être rapportée, tel est le but que le général Noizet s’est proposé d’atteindre. Également versé dans les sciences mathématiques et physiques, cet éminent ingénieur militaire fait ressortir l’opposition existant entre les propriétés essentielles de la matière, telles qu’elles résultent de notre conception, et les propriétés qu’implique le principe qui les met en jeu et l’organise, principe que caractérise le double attribut de l’intelligence et de la puissance. De là ressort pour l’univers un véritable dualisme. D’un côté la matière, soumise fatalement à des lois qui sont les conditions mêmes de son existence, de
l’autre, l’esprit indépendant et libre, réagissant sur cette matière, mais ne l’ayant pourtant pas créée; et grâce à l’intelligence infinie et à la puissance sans bornes dont elle est douée, parvenant à faire servir ces lois nécessaires à la production des phénomènes qui donnent naissance à l’organisation et à la vie. Par cette idée clairement exposée et solidement établie, M. le général Noizet concilie les antinomies dont la philosophie a toujours été embarrassée; ne repoussant aucune des conséquences manifestes des découvertes de la science moderne sur les lois auxquelles obéit la nature, il maintient en même temps la nécessité d’un principe spirituel distinct de cette nature même, mais à laquelle il donne l’ordre, l’harmonie et tous les caractères où se révèle l’intervention de l’intelligence. Ce qu’on peut véritablement appeler le bien émane de lui, tandis que ce qui peut être qualifié de mal a sa source dans la matière même.
» Ce petit livre remplit toutes les conditions d’un bon résumé. Le raisonnement y est conduit avec fermeté et rigueur. Les propositions s’enchaînent de façon à saisir l’esprit du lecteur, qui perçoit ainsi sans fatigue les considérations qu’on trouvait plus développées dans les deux volumes antérieurement publiés par l’auteur. L’opuscule de M. le général Noizet fournit aux esprits sérieux et réfléchis un sujet digne au plus haut point de leurs méditations. »
Peut-être quelque grave lecteur jugera-t-il que cette seconde appréciation pèche par un excès de bienveillance en faveur de l’auteur; mais il trouvera, sans le moindre doute, que la première manque de dignité, de convenance et de justice; il aura lieu de s’étonner qu’un savant
is.
professeur de philosophie fasse intervenir Manès dans un système dont le principe remonte à Anaxagore et même au delà, et il pourra lui reprocher de n’avoir pas traité sérieusement, devant une académie, une question sérieuse qu’il pouvait se dispenser de lui soumettre s’il ne la trouvait pas digne d’examen.