D’UN TRAVAIL DE M. CARO SUR L’ÉCOLE MATÉRIALISTE
Les discussions philosophiques affectent, suivant les temps, un caractère particulier qui est propre à chacune des époques où elles sont soulevées. Dans la dernière partie du dix-huitième siècle, c’était surtout le scepticisme religieux qui était aux prises avec la théologie moderne, et, quoiqu’au milieu des sarcasmes et des invectives des deux partis, il ait été fait une grande dépense d’esprit et de bon sens, on ne saurait dire que la philosophie ait tiré beaucoup de lumière de la lutte imprudente qu’elle avait entreprise, et surtout, qu’il en soit résulté de grands avantages pour la société. Aujourd’hui, une discussion plus essentiellement philosophique est engagée, et j’en augure un meilleur résultat pour la morale, parce que les armes sont plus sérieuses et qu’on n’invoque de chaque côté que la science et la raison. C’est le matérialisme qui, sous le nom de positivisme, est en opposition avec l’école spiritualiste.
Spiritualiste par raison et par conviction, je me rends compte avec quelque soin des arguments que je vois émettre pour combattre l’opinion opposée. J’ai moi-même écrit,
dans mes Études philosophiques, un plaidoyer en faveur du spiritualisme. Mais comme, à l’époque où j’ai conçu mon ouvrage, la lutte était moins hautement engagée, que du moins, dans mon isolement, le bruit n’en était pas encore parvenu jusqu’à moi, je n’y ai traité la question que d’une manière générale et sans m’attaquer à aucun système matérialiste en particulier. Aujourd’hui que les plus éminents esprits sont entrés dans la lice, ce n’est que timidement que j’ose me placer à leur côté, et jusqu’à présent je n’ai rien publié de spécial pour réfuter un système qui répugne à ma conscience et à ma raison; mais j’ai étudié avec grand intérêt les principaux articles qui ont été lus sur ce sujet à l’Académie des sciences morales et politiques, ou qui ont été insérés dans les revues périodiques les plus connues. J’ai applaudi aux efforts et aux succès de leurs auteurs, et, en même temps, je me suis donné la tâche ingrate de relever les côtés faibles et quelquefois les erreurs qui se rencontrent dans leurs écrits; car ces faiblesses ou ces erreurs pourraient etre saisies par des adversaires qui, en s’y attachant, essayeraient d’affaiblir ce que les raisonnements des spiritualistes renferment de nerveux et de vrai. C’est cet esprit de critique bienveillante qui m’inspire aujourd’hui, après la lecture de l’excellent article de M. Caro inséré dans la septième livraison de \ 868 des Comptes rendus des séances de l’Académie des sciences morales et politiques, sous le titre : Examen de cette question : Peut-il y avoir un matérialisme scientifique?
J’ai lu déjà de fort bons Mémoires contre le matérialisme ou en faveur du spiritualisme, mais je dois déclarer d abprd que je n’en ai rencontré aucun qui m’ait plus satisfait que celui de M. Caro. Une tache seulement le dépare, selon moi, et c’est pour la lui signaler que je me
décide à prendre la plume en ce moment; non qu’elle enlève rien à la rigueur de ses raisonnements généraux, mais parce que je vois avec impatience qu’il puisse manquer quelque chose à un travail d’ailleurs si parfait.
Avant d’en arriver à la critique, rendons-nous compte en peu de mots de l’objet que se propose l’auteur et des moyens si simples et si efficaces qu’il met en œuvre pour atteindre son but.
Dans la première partie de son écrit, M. Caro se propose, non pas de démontrer la fausseté absolue du système moderne du matérialisme, mais de lui enlever le prestige scientifique qu’il cherche à se donner en se prétendant fondé uniquement sur la méthode expérimentale ; et il se pose cette question : « Sur quels faits positifs démontrés a-t-on la prétention d’établir, en même temps que la négation de Dieu, la thèse de l’éternité de la matière et de la puissance absolue qu’on lui accorde pour produire et transformer toutes choses? »
Pour répondre à cette question, qui est le fond de sa propre thèse, il cherche d’abord en quoi consiste la méthode scientifique expérimentale, et, d’accord avec les savants les plus recommandables, il établit qu’elle consiste en trois points ; 1 “ l’observation aussi attentive et aussi exacte que possible des faits; 2” la recherche, par l’induction et par le raisonnement, des causes immédiates qui ont pu produire ces faits ou ces phénomènes, causes qui ne peuvent être ainsi proposées que comme hypothèses; 3° enfin l’expérience appliquée au contrôle de chaque hypothèse, pour s’assurer qu’elle satisfait à toutes les circonstances du phénomène dont elle a la prétention de donner l’explication. La science positive n’a droit d’admettre, comme cause véritable, que celle qui a subi avec rigueur cette troisième épreuve, après les deux pre-
mières, et alors elle peut dire qu’elle établit sa théorie à posteriori. Autrement, si elle se borne à l’observation et à l’hypothèse, c’est-à-dire si elle ne soumet pas les faits et leurs conséquences au contrôle de l’expérience, elle porte des jugements à priori, ce que les prétendus positivistes reprochent aux métaphysiciens de faire dans leurs systèmes spiritualistes.
Les métaphysiciens peuvent, jusqu’à un certain point, accepter ce reproche. La métaphysique, en effet, s’occupe de l’origine des choses et des causes premières. Or, elle ne peut observer que les faits actuels, et, par induction, concevoir à l’aide de la raison quelle peut être leur origine et leur cause ; mais il lui est impossible d’atteindre, pour les soumettre à l’expérience, les faits qui existaient à l’origine et les causes qui les ont produits. L’expérience ne peut agir que sur les faits présents, et encore que sur un bien petit nombre d’entre eux, mais non pas sur ceux qui les ont précédés, s’il y en a eu, et qui n’existent plus aujourd’hui, non plus que sur leurs causes, aussi inconnues que ces faits mêmes. La métaphysique ne saurait donc être rangée, dans son entier au moins, au nombre des sciences positives et expérimentales ; c’est surtout une science d’observation, d’intuition et d’induction, en tant que science naturelle. Mais l’induction peut être telle qu’elle porte la conviction dans les esprits droits et non prévenus. Quant aux sciences dites positives, il leur est interdit, sous peine de manquer à leur mission, d’empiéter sur le domaine de la métaphysique ; car alors leur doctrine cesserait d’être expérimentale et serait établie à priori sur des hypothèses qui ne seraient point soumises au contrôle de l’expérience. Que font cependant les matérialistes se disant positivistes? Ils posent en principe l’existence éternelle de la matière. Qu’il en soit ainsi ou
non, ce fait a-t-il été observé ou peut-il l’être ? Cette hypothèse a-t-elle été soumise à l’expérience? Ils nient l’existence de Dieu. N’est-ce pas encore là une assertion métaphysique, et n’est-on pas en droit de leur demander, de cette affirmation négative, les preuves expérimentales qu’ils reprochent aux métaphysiciens de ne pas produire à l’appui de l’affirmation contraire? Enfin, ils attribuent à la matière la puissance de transformer tout par ellemême. N’est-ce pas là une affirmation à'priori? Car, quelles preuves expérimentales peuvent-ils avancer en sa faveur, qui ne s’appliquent exactement de la même manière à l’hypothèse d’une puissance extérieure admise par les spiritualistes ; puisque, soit que cette puissance réside dans la matière ou qu’elle agisse extérieurement sur elle, les résultats restent identiquement les mêmes? Des savants positivistes, physiciens, naturalistes, physiologistes, peuvent donc se dire matérialistes, les spiritualistes les combattront avec les armes de la métaphysique, mais ils n’ont en aucune façon le droit de placer leur opinion sous la garantie de la science positive, car celleci n’a rien à voir dans leurs doctrines que grand nombre de savants répudient à juste titre.
Mais j’affaiblis, en le commentant, le lucide et simple raisonnement de M. Caro, et je ne puis que renvoyer à la lecture de la première partie de son remarquable travail , auquel je ne vois rien à redire ni à ajouter.
Dans la deuxième partie de son article, M. Caro examine de plus près et par voie d’analyse la thèse négative du matérialisme contre Dieu, aussi bien que ses thèses positives sur l’éternité de la matière et sur sa puissance absolue de production. C’est ici que, sans avoir rien à contester des raisonnements de l’auteur, il est nécessaire de le suivre plus exactement, pour rectifier quelques-
unes de ses assertions et pour en corroborer quelques autres.
« Toutes les raisons invoquées à l’appui de la thèse négative de l’existence de Dieu se réduisent », dit-il, « à deux arguments : l’immutabilité des lois de la nature et l’absence de plan dans la constitution de l’univers. Or, s’il est vrai que ces lois gouvernent et qu’elles excluent toute autre intervention, tout acte personnel, quel qu’il soit, de quel droit supposer qu’il existe quelque part un pouvoir transcendant, une raison séparée de la nature? A quoi bon faire les frais d’une hypothèse mystique et supposer l’existence d’un Dieu fainéant si son inutile volonté s’identifie étroitement avec les lois de la physique et qu’elle se confonde avec la nécessité ? »
Il semble que, pour réfuter cet argument, M. Caro pourrait se contenter de renvoyer à ce qu’il a dit dans la première partie; car, comment vérifier expérimentalement, sur un nombre limité de faits présents, l’immutabilité des lois qui ont gouverné le monde depuis son origine? Mais il veut bien concéder ce fait d’immutabilité établi à priori, contrairement aux prétentions des positivistes de ne s’appuyer que sur l’expérience, et il se borne à demander encore si Ton peut établir scientifiquement que l’immutabilité des lois, c’est-à-dire, l’ordre dans le monde, a pour conclusion nécessaire la négation d’une cause intelligente. « Vous constatez que les lois sont immuables, nous le constatons comme vous », veut bien dire M. Caro, « mais nous interprétons ce fait d’une autre façon que vous. Au lieu d’en inférer que ces lois immuables suffisent à rendre compte d’elles-mêmes, nous en inférons que l’ordre qu’elles révèlent suppose un ordonnateur suprême. Sur un même fait, deux interprétations contraires se produisent. Qui les jugera? La raison.
seul arbitre en ce genre de questions. La vérification expérimentale n’aboutirait qu’à constater inutilement une seconde fois l’exactitude des faits observés, elle ne nous apporterait aucune lumière sur l’explication même des
faits.Le premier dogme du spiritualisme est le dogme
d’une intelligence suprême, laquelle est, par essence,
exclusive du désordre, étant principe de l’ordre.Dieu
ne peut-il exister que si l’on prouve qu’il passe son temps à déconcerter l’ordre dont il est l’auteur? »
Je ne vois pas ce que les matérialistes pourraient opposer à ces raisons, qui n’ont pas pour but de prouver l’existence de Dieu, mais uniquement de faire voir l’inanité des prétentions du matérialisme moderne. Cependant M. Caro ne s’en tient pas là ; il fait observer avec raison que les matérialistes affirment bien au delà de ce que leur donne l’expérience, lorsqu’ils prétendent qu’il ne se produit, dans l’espace et dans le temps, aucun phénomène en dehors des lois physiques et du mécanisme universel. « C’est supposer résolue, dans le sens de la négative pure, une question bien grave : celle de la
liberté morale.Mais si, conformément à l’expérience
intime, l’homme est vraiment libre,.,., alors se déroule devant nous une série de conséquences, une série de faits complètement inexplicables par le mécanisme et qu’il faut bien pourtant concilier avec l’immutabilité des lois, puisque ces faits coexistent avec ces lois. Il n’est donc pas vrai que l’histoire du monde se résume dans la physique. Il faut faire une large part à l’initiative de l’homme, qui insère son acte libre dans la chaîne des causes matérielles. Sans doute nous ne coupons pas brusquement la trame de la nécessité physique; nous en modifions d’une certaine façon le tissu. »
Sans adopter d’une manière aussi absolue, peut-être.
que M. Caro la doctrine de la liberté humaine, question métaphysique qu’il n’y a pas lieu de traiter ici, je süis parfaitement d’accord avec lui sur les conséquences qu’il tire de l’action volontaire de l’homme. Oui, cette action, quelle qu’en soit l’origine, tend incessamment à modifier, dans les directions les plus variées, les résultats des lois générales de la physique, et l’on peut dire sans exagération que, depuis le petit nombre de siècles que l’homme existe, il a changé l’aspect de la terre habitable. Est-il permis,, dès lors, de confondre entièrement son action avec celle des forces qui n’obéissent qu’à ces lois, forces dont l’exercice eût donné des résultats tout autres si elles eussent agi seules? Je sais bien que les matérialistes répondront que cette action volontaire fait elle-même partie de ces lois générales, et qu’elle résulte uniquement d’une organisation spéciale de la matière. Mais sur quelle base expérimentale fondent-ils cette opinion ? Où voient-ils une loi générale dans un fait exceptionnel ? La pensée, la volonté existent-elles partout dans la nature? et si l’on prétend que ces facultés se manifestent comme résultats particuliers de faits plus généraux purement matériels, qu’on nous fasse connaître ces faits. Mais le positivisme ne saurait atteindre jusque-là.
Je reviens aux arguments de l’auteur, et je suis forcé, sans y attacher grande importance, de relever une exagération qui n’est peut-être qu’un lapsus calami *, lorsqu’il dit : U Le monde moral de la liberté et le monde de la nécessité physique se sont ainsi développés parallèlement, depuis plusieurs milliers de siècles, intimement fondus l’un dans l’autre, pénétrés l’un par l’autre, perpétuellement mêlés dans un résultat commun. » Lesmï-
1 Cette légère erreur a en effet disparu dans l’impression du livre de M. Caro : Le matérialisme et la science.
liers de siècles sont sans doute de trop, lorsqu’on parle de l’action de l’homme, mais la pensée est d’ailleurs parfaitement exacte et l’induction qui suit ne l’est pas moins. « J’estime que l’immutabilité des lois de la nature n’est pas plus incompatible avec l’existence de Dieu que le mécanisme universel n’est incompatible avec la liberté de l’homme. Ce sont des problèmes du même ordre métaphysique. » On voit que jusqu’ici M. Caro se renferme exactement dans l’objet de sa thèse, qui est d’établir que les matérialistes n’ont aucun avantage scientifique sur leurs adversaires. Plus loin, cependant, il sort un peu de cette réserve, non sans quelque succès, en recherchant des preuves directes de l’existence de Dieu. Citons encore un passage de l’écrivain :
« Il n’y a aucune incompatibilité entre ces deux faits : d’une part l’existence d’un Dieu ayant créé et gouvernant le monde; d’autre part, l’immutabilité des lois de la nature. Si Dieu existe, son existence et son action se concilient parfaitement avec l’existence et l’action des lois qui ne sont que l’ordre dans la nature. La question doit se transformer; elle revient à examiner directement, non par une induction plus ou moins détournée, si Dieu existe et s’il a mis quelque part, dans l’organisation du monde, la marque de sa pensée, ou au contraire, si tout s’explique sans lui. Il y a quelque chose de puéril à exiger que nous produisions une trace d’intervention personnelle dans le monde réglé des phénomènes et que nous révélions l’action d’un maître par ses caprices. Dieu est l’ordre même, puisqu’il est raison; mais il est très-scientifique de se demander s’il y a quelque marque de dessein imprimée dans la création, s’il y a quelque preuve manifeste d’intentions réalisées, d’un plan concerté, suivi, d’où l’on puisse conclure à une cause intelligente. »
M. Caro est encore parfaitement ici dans le vrai. Oui, c’est bien là la question. S’il existe des traces d’intelligence dans le monde, c'est que l’intelligence existe. Or, ce qu’on appelle Dieu, c’est l’intelligence même unie à la force, dont personne ne peut avec raison contester la réalité. Les matérialistes oseraient-ils nier que cette intelligence existe au moins dans l’homme, et leur faudraitil faire un grand effort pour la reconnaître dans l’instinct des animaux? J’avoue même que je ne comprends pas qu’ils ne l’admettent point à la vue des lois générales qui gouvernent le monde physique. Aussi, pour moi, la preuve la plus frappante de l’existence de Dieu est cette harmonie même des lois et des créations de la nature qui semble être le prétexte de la négation des matérialistes.
Je ne puis m’empêcher de croire qu’il existe là quelque malentendu, car cette harmonie et cette intelligence, au moins partielles, les matérialistes les reconnaissent bien certainement comme nous; seulement, au lieu de les rapporter à un être extérieur. Dieu, ils les attribuent à la matière. La matière, dans leur système, est donc intelligente; et selon eux, selon même beaucoup de spiritualistes, elle possède aussi la force ou la puissance. Elle est donc Dieu même, car on ne peut admettre en elle aucune limite à ces deux attributs. Or, d’un autre côté, l’intelligence infinie, qui comprend la raison parfaite et par conséquent la justice et la bonté, unie à la puissance infinie, sont les éléments de la seule idée qu’on ait jamais pu se former de Dieu, l’appelât-on nature. C’est donc en vain que les matérialistes se disent athées. Malgré eux ils sont déistes. La question se simplifie alors, quoiqu’elle reste importante encore, et il n’y a plus qu’à discerner s’il n’existe réellement qu’une substance; matière ou esprit, peu importe le nom qu’on lui donne, ou si Dieu, esprit
infini, est distinct de la matière; question évidemment du ressort de la métaphysique et de la morale. Mais continuons de suivre M. Caro, dont je viens de perdre la voie.
Pour nier Dieu, « les matérialistes prétendent que l’harmonie apparente qui existe dans le monde est un pur résultat des lois physiques, lesquelles, tantôt paraissent agir conformément à des fins déterminées, tantôt révèlent leur mode d’action purement mécanique en se mettant en contradiction avec toutes les lois de la morale et de la
raison. S’il y avait un Dieu, verrait-on de pareilles
choses? Tout ne serait-il pas logique, harmonie, beauté, sagesse, conformité au but ? »
C’est bien là l’objection tirée de l’existence du mal; aussi M. Caro ajoute-t-il : « Depuis Épicure jusqu’à M. Büchner l’argument n’a pas varié; s’il s’est enrichi à travers les siècles d’une multitude d’exemples nouveaux, au fond il est resté le même, dogmatique, o priori, invérifiable. »
Si j’examinais en détail toutes les raisons que donne notre auteur pour combattre les prétentions de ses adversaires, peut-être rencontrerais-je quelques points sur lesquels j’aurais de légères observations à faire; mais je ne m’y arrêterai pas, parce que je suis parfaitement d’accord avec lui sur la conclusion qu’il résume ainsi, après avoir rappelé les deux propositions sur lesquelles s’appuient les matérialistes pour nier l’existence de Dieu.
De ces deux propositions, « l’une est incontestable; mais, en bonne logique, elle ne conclut pas plus contre Dieu qu’elle ne conclut pour lui. A supposer que Dieu existe, il est auteur de l’ordre, et, dès lors, on ne peut exiger qu’il se révèle Dieu en portant atteinte capricieusement aux lois qu’il a posées. L’autre proposition est des plus contestables, c’est celle qui exclut la finalité de
l’étude scientifique du monde. Qu’on le remarque bien, cette proposition n’a toute sa valeur qu’à la condition d’être absolue. Or, elle ne l’est pas, elle ne peut pas l’être; elle est relative à certaines parties du monde, elle cesse d’être exacte pour d’autres. Et, s’il y a quelque part, en un seul point du monde, des traces de finalité, tout nous porte à croire qu’il y a des fins ailleurs, même là où elles ne se révèlent pas à nos moyens bornés d’investigation. Donc, en excluant la cause première, la cause intelligente, sur des données aussi contestables, l’école matérialiste fait du dogmatisme à priori, du dogmatisme à sa manière, sous sa responsabilité propre, en dehors de toute expérience et vérification positive, ce qui, étant contraire à ses principes, lui ôte toute raison d’être. » Ici, comme on le voit, M. Caro rentre dans les limites de sa thèse dont il semblait d’abord s’être un peu écarté.
M. Caro réfute, avec la même logique, la prétention du matérialisme d’établir sur la base de la science positive la thèse de l’éternité de la matière. Je ne le suivrai pas dans cette discussion, d’abord parce que je n’aurais qu’à répéter mon approbation sur la valeur de son argumentation; ensuite, parce que je ne partage pas son opinion sur la création, et que mon intention n’est pas, dans cet écrit, d’engager avec lui une controverse sur cet objet. Que la matière soit créée ou incréée, il est bien évident que la science ne saurait vérifier expérimentalement le fait de son origine. Je passe à deux derniers points qui doivent faire l'objet de mes observations principales.
Je serais complètement encore d’accord avec M. Caro, si, après avoir rappelé en quelques mots les derniers progrès de la physique générale, et avoir admis, provisoirement au moins, comme exacte, cette proposition de la science positive que toutes les forces de la nature se
réduisent à une seule, il se bornait à dire : « En quoi l’unité des forces physiques, à supposer qu’elle soit hors de toute contestation, est-elle plus conforme à l’hypothèse matérialiste qu’à l’hypothèse d’un principe créateur? En vérité je ne puis le comprendre. » Je suis en cela d’autant plus de son avis, que cette unité de force qui atteint l’infini, rapprochée de l’intelligence parfaite, est précisément ce qui constitue Dieu, comme l’intelligence bornée par la matière, unie à la force de la volonté humaine, est tout ce qu’on peut attribuer à l’âme. Mais il va plus loin dans ses considérations, et c’est là-dessus que, selon moi, il s’écarte des vrais sentiers de la science à laquelle cependant il ne paraît nullement étranger. Citons d’abord les passages que je me propose de réfuter.
« Ne soyons pas dupe du mot force, qui fait si facilement illusion dans les esprits. Sans doute il arrive que quelques matérialistes reconnaissent de bonne grâce que ce mot ne représente qu’une abstraction. Mais trop souvent ils semblent oublier cet important aveu, et quand
ils parlent de l’unité de la force,.de l’impossibilité
de concevoir que la force puisse être détruite, et qu’elle ait pu être créée, on dirait qu’il s’agit pour eux de quelque principe d’action d’une nature toute particulière, ou tout au moins d’une propriété essentielle et constitutive inhérente et coéternelle à la matière. Or, si on s’en tient rigoureusement aux données expérimentales, la force n’est rien de semblable. Elle ne représente d’une manière claire qu’une série de mouvements produits par des mouvements précédents, se transformant et se continuant dans une série de mouvements ultérieurs..... Scientifiquement, la force n’existe pas, si ce n’est comme l’expression elliptique d’une classe déterminée d’effets.
Mais en dehors de ces données positives, tout ce que
VOUS avancerez sur l’existence de la force, sur son origine, sur son éternité, sur son inhérence essentielle à la matière, c’est de l’à priori pur. La science expérimentale ne saisit que des transformations d’effets, elle n’arrive pas
jusqu’à la force elle-même.J’entre dans une usine, je
constate une première force, celle qui réside dans le charbon, s’en dégage par la combustion et produit certains changements dans l’état physique de l’eau contenue dans une chaudière. Voici une seconde force, c’est la vapeur, avec une puissance déterminée d’expansion. Voilà
une troisième force, c’est le mouvement du piston.
Puis ce dernier résultat de toutes les forces appelées à y collaborer, un morceau de fer laminé. Vous pouvez suivre dans cet exemple familier les transformations diverses
de mouvements. Mais où est la force? Nous sommes '
partout dans les effets de la force, à aucun instant nous ne sommes dans la force elle-même. Nous ne saisissons que des mouvements et des transformations de mouvements. Mais en tout cela, où prenons-nous le droit de rien affirmer sur le principe même du mouvement, sur son inhérence essentielle à la matière, sur son immortalité?. Scientifiquement, toute cause de mouvement
n’est que le mouvement précédent.Voilà la définition
positive de la force, il n’y en a pas d’autre pour le physicien. »
Arrêtons-nous d’abord ici, non pour contester la conclusion, toujours la même, que l’auteur tire de son argumentation contre les prétentions scientifiques du matérialisme, mais pour examiner la doctrine qu’il professe sur la nature de la force '.
‘ J’ai beaucoup abrégé la citation précédente afin de n’avoir pas à relever quelques points de détail trop peu importants ici pour qu’il y ait lieu de s’en occuper.
C’est du savant et profond Ampère, c’est du vulgarisateur Arago, c’est de mon camarade et ami le général Poncelet, plus encore que de mes propres méditations, que j’ai tiré les notions que je possède sur la force, et je ne partage en aucune façon, sur cet attribut de la Divinité, l’opinion exposée par M. Caro. La force, dit-il, est une pure abstraction, ne serait même, semble-t-il, pour lui qu’un vain mot. Mais comment l’entend-il? Bien des choses, sans doute, sont des abstractions : l’intelligence, par exemple, et même la vertu, en ce sens que ce ne sont pas des entités matérielles ou spirituelles. Cependant, oserait-on dire que ce ne sont pas des réalités, des choses dont nous saisissons la valeur, quoique nous ne puissions pas en saisir l’essence, comme les qualités sont des réalités, quoique nous ne les connaissions que comme subjectives, c’est-à-dire dans leurs rapports avec notre propre être, et non pas en elles-mêmes? Se plaçant, comme le physicien, en observateur extérieur devant les phénomènes de la nature, il ne voit dans la force que des transformations de mouvements, ce qui en est, le plus souvent en effet, le résultat apparent, et il s’écrie :
« Scientifiquement parlant, toute cause de mouvement
n’est que le mouvement précédent.Voilà la définition
positive de la force, il n’en est pas d’autre pour le physicien. » Je crains bien qu’une telle définition ne soit moins favorable au spiritualisme qu’à la doctrine qu’il combat.
Nul doute que si nous n’étions que simples spectateurs et non acteurs dans les phénomènes de l’univers, nous ne pourrions nous faire aucune idée de la force. Nous verrions partout des mouvements; nous pourrions découvrir certaines lois suivant lesquelles s’opèrent leurs transformations et découvrir, par conséquent, les causes immédiates de ces transformations; mais nous ne sail¬
rions aller plus loin. Cependant, lorsque détournant la vue des phénomènes extérieurs, nous la reportons sur nous-mêmes, nous concevons immédiatement ce qu’est pour nous la force ; nous la sentons sous la forme d’effort et nous ne la confondons plus avec le mouvement. On me dira peut-être que cette force que nous sentons en nous et que nous développons n’est elle-même que le résultat de mouvements antérieurs et de transformations subies par la matière. Je le veux bien; mais le sentiment de la volonté et de l’effort ne se confond nullement en moi avec celui du mouvement, et M. Caro se trompe lorsqu’il nous dit : « Nous sommes partout dans les effets de la force; à aucun instant nous ne sommes dans la force elle-même. » Cela est vrai pour le physicien qui étudie les effets de la vapeur, mais nullement pour le psychologue qui étudie l’action de l’âme humaine. Il est dans la force même, comme il est dans la pensée, sans pour cela pouvoir saisir l’essence de l’esprit qui résume le principe de toutes nos facultés. Il connaît la force aussi intimement qu’il lui est permis de connaître quoi que ce soit, c est-àdire par le témoignage immédiat de sa conscience.
Lorsque le mécanicien parle de la force du charbon, de celle de la vapeur, de celle du piston ou des cylindres compresseurs, c’est lui qui ne se sert de ce mot que comme d’une abréviation commode. Le vrai physicien sait parfaitement que la force ne réside pas dans le charbon, dans la vapeur, dans le piston ou dans les cylindres, et pour qui croit, comme moi, à l’unité de force, si l’on ne veut adopter le système de M. de Boucheporn, il faut remonter en physique jusqu’à l’attraction universelle, d’où dérivent tous les phénomènes de la nature inorganique, et l’attraction universelle n’est pas l’elfet dun mouvement antérieur.
La force est souvent une cause de mouvement; elle est essentiellement ce qui change l’état matériel des corps, mais elle n’est pas nécessairement toujours accompagnée de mouvement. Deux forces égales et opposées appli- ' quées à un même point matériel ne peuvent produire que l’équilibre qui s’applique au mouvement comme au repos. Il y a pression alors, mais non détermination ou changement de mouvement. On ne saurait donc dire que la force n’est que le mouvement, ou même que le mouvement sert de mesure à la force. Ces deux choses ne marchent pas parallèlement l’une à l’autre, puisque pour imprimer une vitesse double à un corps, il faut théoriquement faire emploi d’une force quadruple. Ne confondons point la force avec le mouvement, quelles que soient les relations que ces deux choses aient entre elles. — Mais, continuons la citation et l’examen des doctrines de l’auteur.
« Au sommet le plus élevé des sciences de la nature apparaissent ces deux éléments, qui sont les derniers auxquels puisse remonter l’imagination scientifique, le mouvement et la matière. Mais M. Maleschott et ses disciples sont-ils en mesure de démontrer que la matière soit douée de produire d’elle-même le mouvement? En aucune manière. Ils l’ont toujours affirmé, d’après ce seul fait que la matière dans le monde actuel se présente toujours sous la condition du mouvement. Cela suffit-il pour résoudre la question d’origine et pour soutenir que la -matière éternelle se soit mise de toute éternité et d’elle-
même en mouvement?.Et cependant, si la matière
n est pas un vain mot et ne se disperse pas' à l’analyse en une abstraction insaisissable, j’ose soutenir qu’elle offre une idée inintelligible à l’esprit, tant que l’on n’y fait pas entrer une propriété toute contraire à celle du mouve-
ment, l’inertie. L’inertie, nous disent les physiciens,
est le résultat principal de l’expérience et le fondement de la mécanique. La matière n’entre en mouvement que quand elle est sollicitée du dehors; elle ne perd son mouvement qu’en le communiquant. La quantité de mouvement est immuable; il ne s’en crée ni ne s’en détruit.
Cette propriété de la matière, résultat principal de l’expérience ,.est-elle favorable aux hypothèses du maté¬
rialisme? N’est-elle pas, au contraire, en opposition presque manifeste avec l’idée que l’on soutient d’une prétendue propriété que posséderait la matière de se mouvoir? S’il est scientifiquement établi que la matière n’entre en mouvement que quand elle est sollicitée du dehors; qu’elle ne perd son mouvement qu’en le communiquant, ne semble-t-il pas plus analogue à l’esprit de la méthode expérimentale d’en conclure que le mouvement a été communiqué à la matière, qu’il lui a été imprimé du dehors?.
Quel qu’il soit, et de quelque source qu’il provienne, il reste constant que c’est le mouvement initial qui est la vraie force, l’unique force déployée sous des formes si multiples, dans l’infiniment grand et dans l’infiniment petit des mondes.Je ne sache rien de plus grand à
concevoir à l’origine des phénomènes cosmiques que cette unique cause, le mouvement développé dans une infinie variété d’effets. Reste à savoir quel est le principe du mouvement. Tout est là. Ce n’est pas l’expérience qui
peut résoudre un pareil problème.»
Comment dois-je m’y prendre et par où commenceraije pour rectifier les erreurs que renferme cette dernière citation, et qui déparent un travail aussi recommandable que celui de M. Caro, sans toutefois, dois-je ajouter, rien enlever à la force du raisonnement général par lequel il combat les prétentions scientifiques du matérialisme? Je
serai obligé d’en négliger quelques-unes pour n’être pas entraîné trop loin. M. Caro se trompe, mais il se trompe en bonne compagnie, avec Descartes et la plupart de ses illustres successeurs, avec les nombreux métaphysiciens modernes qui continuent à considérer le mouvement de la matière comme la preuve la plus irrécusable de l’existence de Dieu. Ce qui m’étonne, c’est qu’un écrivain philosophe, qui paraît parfaitement au courant des principes et des progrès de la physique moderne, ignore ce qu’Arago professait publiquement, il y a plus de quarante ans, sur le mouvement; ce que j’ai entendu alors, et ce qui n’a jamais été dénié par les savants les plus spiritualistes, notamment par Ampère, qui n’a pas moins contribué qu’Arago à fixer mes idées sur la force et le mouvement. Mais, abordons la discussion.
Il me semble d’abord que M. Caro ne se fait pas une idée bien exacte de l’inertie, qu’il paraît confondre avec une tendance au repos. L’inertie n’est pas plus inhérente au repos qu’au mouvement. Elle n’est que l’absence de force dans la matière. Si la matière est en repos, c’est en vertu de l’inertie qu’elle ne peut seule se mettre en mouvement, car les physiciens, en l’admettant, admettent que la matière ne possède aucune force en elle-même, et ils disent que, pour passer du repos au mouvement, il faut l’intervention d’une force extérieure. Par la même raison, si une molécule matérielle est en mouvement dans une certaine direction, elle continue, en vertu de l’inertie, à conserver ce mouvement, toujours dans la même direction et sans altération de vitesse, tant qu’une force particulière ou une résistance ne vient pas modifier cette direction , augmenter ou diminuer cette vitesse, c’est-à-dire que la molécule continuera indéfiniment à se mouvoir d’une manière uniforme et toujours en ligne droite.
L’inertie existe donc tout aussi bien dans le mouvement que dans le repos. Elle n’est point une propriété, mais l’absence de toute propriété autre que celles qui constituent la matière, à savoir : l’étendue et l’impénétrabilité, ou plus exactement elle est l’absence de la force. L’inertie n’est donc pas elle-même une force; mais c’est elle seule qui exige l’intervention d’une force pour modifier un état acquis par la matière, soit l’état de repos, soit l’état de mouvement. L’inertie entre dans les calculs de la mécanique en qualité de résistance, et comme dans l’état d’action de la force, la résistance fait toujours exactement équilibre à la puissance, on a pu, dans ces calculs, attribuer à l’inertie la valeur numérique de la force, et souvent dans le discours on a parlé de la force de l’inertie ; expression erronée, espèce même de contre-sens, qui toutefois ne trompe nullement les vrais savants. Il y a donc erreur de langage et d’idée de la part de l’auteur, lorsqu’il nous dit que l’inertie est une propriété toute contraire au mouvement. Quant aux physiciens matérialistes, s’il en existe réellement, je ne comprends pas comment, dans leur système, ils allient l’inertie avec les forces naturelles, qu’ils prétendent appartenir essentiellement à la matière. Mais mon intention n’est pas de discuter ici ce point avec eux.
Passons maintenant à ce qui concerne le mouvement, ce qui touche au cœur de la question qu’a soulevée la polémique de l’article que j’examine. M. Caro a parfaitement raison lorsqu’il combat l’assertion que la matière entre d'elle-même en mouvement. Pour entrer en mouvement, il faudrait qu’elle eût été d’abord en repos, et l’inertie s’opposerait alors à ce qu’elle en sortît d’ellemême. Mais où il se trompe, c’est en supposant à priori que le repos, qu’il semble confondre avec l’inertie, est
l’état naturel de la matière, état dans lequel elle a dû demeurer jusqu’à ce qu’une force extérieure vînt l’en tirer, 11 faut d’abord bien comprendre que le repos, pas plus que le mouvement, ne sont des propriétés de la matière, mais simplement des états différents, et que la matière inerte est parfaitement indifférente à l’un ou à l'autre.
Supposez une molécule matérielle ou même un corps isolé existant seul dans l’univers, comment serait-il possible d’établir qu’il est en repos absolu ou bien en mouvement? Qu’il soit immobile ou qu’il ait une vitesse quelconque comprise entre zéro et l’infini, sa nature, son aspect, ses propriétés ne changeront en quoi que ce soit. Ce sera toujours identiquement la même matière ou le même corps. Le lieu seulement en sera changé, mais non pas l’essence. Continuons à raisonner sur une molécule isolée dans l’espace et ne changeant pas de nature. Elle est en repos, dites-vous; mais qu’est-ce que le repos par rapport au mouvement? N’est-ce pas un des termes d’une série infinie de mouvements possibles dans une direction, avec toutes les vitesses imaginables dans un sens ou dans l’autre, comprises entre zéro et l’infini; et le terme zéro de cette série a-t-il en lui quelque chose de plus nécessaire que celui de toute autre vitesse? Je m’explique.
Si l’on vous disait que cette molécule isolée se meut dans l’espace avec une vitesse de dix mètres à la seconde, ne seriez-vous pas parfaitement en droit de demander pourquoi elle ne se meut pas aussi bien avec la vitesse de neuf mètres, ou avec celle de onze, ou avec telle autre vitesse que vous pourriez indiquer? Et comme ces vitesses possibles sont en nombre infini, si la molécule doit être effectivement en mouvement, vous avez l’infini à parier contre un, que la vitesse de dix mètres qui a été
posée n’est pas la véritable. Mais le même raisonnement s appliquerait à telle autre vitesse que l’on proposerait, quelque petite qu’elle fût, plus petite que toute quantité assignable, et, par conséquent, à la limite même ou à la vitesse zéro, qui est comprise entre une vitesse excessivement petite dans une direction et la même vitesse dans la direction opposée. Donc il y a l’infini à parier contre un, ce qui équivaut à la certitude, qu’une molécule matérielle qui existerait seule dans l’univers, qu’elle ait été créée ou qu’elle soit incréée, ne s’y trouverait pas en repos. Dieu, sans doute, aurait pu l’établir en cet état, mais il aurait fallu qu’il eût un motif pour cela, et non-seulement ce motif nous est parfaitement inconnu, mais on verra tout à l’heure qu’il existe une raison décisive pour qu’il n’en soit pas ainsi.
Si l’on considère maintenant une seconde molécule, il y aura également l’infini à parier contre un qu’elle n’est pas non plus en repos et, en outre, l’infini encore à parier contre un qu’elle n’a pas la même vitesse que la première. Enfin, si l’on prend un nombre immensément, je dirai, infiniment grand de molécules isolées, il y aura de même l’infini à parier contre un que chacune est en mouvement et qu’elles embrassent entre elles toutes les vitesses imaginables comprises entre zéro et l’infini. Ce n’est pas tout, je n’ai parlé jusqu’ici que de la vitesse; mais la même chose est à dire de la direction, et il est évident, d’après ce qui précède, que deux molécules isolées ne se mouvraient pas dans la même direction, et que des molécules en nombre infini, tant qu’aucune force extérieure n’est intervenue, doivent se mouvoir en ligne droite dans toutes les directions imaginables et avec toutes les vitesses possibles.
Telle est la seule idée raisonnable qu’on puisse se faire
du chaos, qu’il ait jamais existé dans le temps ou qu’on doive le reculer dans l’éternité. Comment peut-on dire, d’après cela, que ce mouvement est l’impulsion primitive, la force unique qui régit l’univers? Jusqu’à présent il n’y a pas de force, il n’y a que de l’inertie, et c’est cette inertie qui exige l’apparition de la force pour faire ressortir l’ordre du chaos. Que M. Caro réserve donc son admiration pour cette force unique, car rien n’est plus grand, rien n’est plus simple, rien n’est plus beau, rien ne témoigne plus du doigt de Dieu. Jamais une impulsion quelconque n’aurait produit, ni surtout n’aurait conservé le monde. Et, qu’on le remarque bien, rien de ce que je viens de dire, rien de ce que je vais dire n’est à priori, n’est hypothétique; ce n’est que le résultat de l’observation et de l’expérience du monde tel qu’il existe aujourd’hui. Je ne puis pas remonter à l’origine d’un autre état de choses que celui qui est. J’ignore s’il y en a eu un différent; je ne m’occupe que de l’univers actuel, et ce que je vais exposer existe infailliblement encore aujourd’hui avec un reste de chaos.
Reportons-nous, par la pensée, à ce que nous regardons comme l’origine et ce qui, peut-être, remonte à l’éternité, sans que le raisonnement en puisse être affecté. Nous avons vu, tout à l’heure, l’image du chaos, la matière naviguant dans l’espace en ligne droite, dans toutes les directions et avec toutes les vitesses imaginables. Une force extérieure et réglée apparaît : l’attraction universelle. A quoi peut-elle appartenir, si ce n’est à ce que nous appelons Dieu et que nous nommons aussi l’Être suprême, l’Être par excellence? Aussitôt, et comme par enchantement, le monde commence à se former et à se développer tel que nous le voyons encore se former et se développer. Les molécules isolées tendent à se rappro-
cher les unes des autres. Un petit nombre relatif se rencontrent et s’unissent d’une manière indissoluble. Celles qui sont voisines et dont les vitesses et les directions diffèrent peu les Unes des autres tourbillonnent dans des orbites elliptiques, comme nous voyons le faire aux étoiles doubles , aux satellites, et comme nous le faisons nous-mêmes autour du soleil. Celles dont les vitesses diffèrent beaucoup décrivent des portions d’hyperboles dont les branches s’éloignent indéfiniment de leurs centres, jusqu’à ce que ces molécules rencontrent un nouveau point d’attraction qui les fixe dans un système de tourbillons. Tous ces tourbillons se compliquent de plus en plus, se rapprochent, se resserrent, forment des nébulosités, des comètes, des corps plus ou moins solides, sans épuiser l’onde éthérée dont les divers mouvements ou fluctuations, tous résultats de l’attraction et du mouvement désordonné primitif, constituent sans doute la chaleur, la lumière, l’électricité et tout ce que nous appelons force physique dans le monde, ainsi que tous les systèmes planétaires dont la formation a été si savamment analysée par Laplace.
Je ne saurais trop insister pour faire remarquer que cet admirable résultat est dû précisément à cet état de choses que j’ai décrit plus haut. Car, si Dieu, et Dieu seul en avait la puissance, eût maintenu la matière primitive dans l’immobilité, l’attraction n’eût pu former le monde. La matière eût gardé son immobilité, dans le cas où elle eût été uniformément distribuée dans l’espace, car chaque molécule eût été sollicitée par des forces égales et opposées, ou bien elle se serait concentrée en un seul bloc, s’il eût existé quelque part un centre d’attraction supérieur aux autres; tandis que le mouvement désordonné de la matière primitive est la seule cause opposée à l’attraction qui détermine le mouvement circulaire des
corps. Dieu donc, eu voulant le monde, n’aurait pu créer la matière immobile.
Remarquons encore qu’il s’en faut bien qu’une impulsion primitive suffise pour l’organisation du monde physique, mais qu’il faut que l’attraction agisse incessamment et sans relâche pour continuer son œuvre, ce qui est le caractère propre de la force et ce qui montre que Dieu n’est pas un roi fainéant, comme le supposeraient les matérialistes. Bien plus, ce qui prouve la réalité, au moins théorique, de l’état primitif de la matière, c’est que si Dieu cessait un instant d’agir sur elle par l’attraction universelle , le monde se dissoudrait immédiatement et retournerait dans le chaos. Chaque planète, en effet, chaque corpuscule s’échapperait dans la direction de la tangente à son orhite, au moment même où l’action cesserait, ce qui donnerait déjà un nombre immense de directions et de vitesses différentes. Chaque corps lui-même, possédant un mouvement de rotation autour d’un axe, se décomposerait en fragments ayant chacun une vitesse absolue et une direction particulière. Enfin, chacun de ces fragments ou chacune de ces molécules, n’étant autre qu’un tourbillon de matière cosmique, abandonnerait encore, dans des directions et avec des vitesses différentes, tous les atomes dont il a été primitivement formé. Je ne vois rien qui prouve mieux la formation du monde que cette contreépreuve confirmée tous les jours par l’expérience dans les mouvements de rotation.
On pourrait écrire des volumes sur un sujet aussi intéressant, et j’y ai consacré des développements un peu plus étendus dans le second chapitre de métaphysique de mes Études philosophiques s mais je m’arrête, et j’en ai dit assez ici pour faire voir combien les considérations invoquées par M. Caro sont loin d’être complètes et satisfai-
santés, en ce qui concerne la force et le mouvement. Qu’il me pardonne cette critique dont il est plus apte que tout autre à profiter et que je ne crains pas de voir, réfutée par les vrais savants; qu’il remarque enfin qu’elle fait la part de la nécessité ou de la fatalité et celle de l’ordre, dont la première naît de l’inertie de la matière et la seconde de l’action directe de Dieu, et qu’elle résout l’objection du matérialisme, du désordre apparent du monde ou de l’existence du mal.