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LA SOCIÉTÉ, LA LIBERTÉ ET LE GOUVERNEMENT

La liberté est l’aspiration de tous les hommes, parce qu’elle est la jouissance, sans entraves, de toutes les facultés volontaires dont nous a doués la nature.

Il est un certain nombre d’actes qui s’exécutent dans le corps humain sans la participation nécessaire de la volonté, et même, pour les plus importants, en dehors de la conscience. C’est que le régulier développement de ces actes est indispensable au maintien de l’existence, et que tout obstacle qui y est apporté est une cause de souffrance immédiate qui serait bientôt suivie de la mort, si cet obstacle n’était point écarté. On donne quelquefois le nom de liberté à la facile exécution de ces actes, à l’absence d’obstacles qui y mettent empêchement. Ainsi, l’on parle d’une respiration libre, d’une libre circulation du sang, etc. Mais ce ne sont là que des expressions figurées, et le nom de liberté ne doit réellement s’appliquer qu’à l’exécution de nos actes volontaires.

Tous les genres d’obstacles, non plus, ne sont pas réputés porter atteinte à notre liberté. Tels sont ceux que nous opposent la nature, ou l’impuissance de nos organes

et de nos facultés. Nous ne cessons pas d’être libres parce que nous ne pouvons nous élever jusqu’aux astres, ou parce que la paralysie nous empêche de marcher. Un rocher abrupt, un fleuve qui nous barrent le passage ne portent pas atteinte à notre liberté. Il faut, pour que ce tort lui soit fait, que l’obstacle ait quelque chose de moral, c’est-à-dire qu’il soit le résultat de l’action volontaire des autres hommes. Cet obstacle n’est plus ordinairement alors une cause immédiate de souffrance, mais il produit le plus souvent une irritation profonde moins patiemment supportée que la souffrance même. L’amour de la liberté est de la nature des passions, et ce ne sont que les hommes doués d’un grand fonds de raison qui savent régler sa part au milieu de tous nos autres sentiments. Puissant auxiliaire de l’égoïsme, il aveugle le plus grand nombre.

L’homme est né libre, dit-on souvent. 11 n’est guère de plus fausse assertion. Il est né misérable, sans volonté, et, par conséquent, sans liberté possible. Dans sa première enfance, il n’est qu’une chose, la propriété de sa mère, et longtemps il doit rester l’esclave de ses parents, qui sont chargés par la nature de diriger ses actions et de réprimer un grand nombre de ses velléités, qui doivent, en un mot, lui enseigner à prendre la raison pour guide de sa volonté. Aussi longtemps donc que cette raison, toujours tardive, n’a pas pris un suffisant développement, une volonté étrangère est, dans bien des cas, substituée à celle de l’homme trop jeune encore pour jouir de sa liberté, et le moment précis où doit cesser son esclavage est variable d’un individu à un autre et bien difficile à saisir. Aussi n’est-il qu’arbitrairement fixé chez chaque peuple par la loi.

Ce moment arrivé, l’homme est-il vraiment libre, c’està-dire unique arbitre de toutes ses volontés? 11 n’en pour-

rait être ainsi que s’il était seul au monde, et, dans ce ♦ cas, les obstacles naturels seraient immenses pour lui; mais, s’il est en contact avec d’autres hommes, c’est-àdire avec d’autres volontés, il doit nécessairement compter avec elles, fût-il le despote le plus puissant et le plus absolu.

Le Créateur, que l’on confond quelquefois avec la naT ture, a formé l’homme sociable, et, lorsque cet être vit au milieu de ses semblables, il forme nécessairement société avec eux tous, ou au moins avec quelques-uns d’entre eux. Dès lors, il cesse d’être entièrement libre; car il ne peut donner cours à ses volontés qu’autant qu’elles ne blessent pas les intérêts de la société dont il fait partie. Cette société, ne se composât-elle que de deux individus, si la volonté d’un seul devait toujours faire loi, il n’y aurait pas société proprement dite, mais oppression d’un côté et asservissement de l’autre, lorsque l’inégalité des forces aurait mis fin à la guerre, c’est-à-dire à l’état qui est la négation la plus absolue de la société. La même chose aurait lieu dans une grande nation où une partie de la population en tiendrait une autre sous sa dépendance, à l’état d’oppression seulement ou à celui d’esclavage. Ces deux parties ne sauraient ensemble constituer une société véritable. La première seule en pourrait librement former une, et la seconde ne contracterait des associations limitées et particulières que sous le bon plaisir de celle-ci. Quant aux individus de la société la mieux organisée, aucun d’eux, comme il est dit plus haut, ne peut être absolument libre, puisqu’il est lié par le respect des droits de tous ses concitoyens, ou, en d’autres termes, par le devoir.

Si l’homme ne peut être libre d'une manière absolue, il existe du moins pour lui une liberté relative, une liberté

plus pu moins grande, et chacun aspire à l’obtenir aussi étendue que possible, mais rarement prend-il la meilleure voie pour y parvenir. Un assez grand nombre la cherchent dans la puissance et la richesse qui sont, en effet, les agents les plus sûrs pour faire plier les volontés étrangères aux volontés et aux caprices de ceux qui les possèdent. Mais ne voient-ils pas qu’ils s’imposent ainsi de ' nouvelles chaînes? Et, les désirs croissant en même temps que la facilité de les satisfaire, l’abus suit de près la jouissance. Parvenus d’ailleurs à la limite de leur puissance, les obstacles que rencontrent les grands produisent chez eux une plus pénible et plus insupportable irritation que chez les faibles et chez les humbles. Beaucoup encore, impatients de tout joug, croient se rendre libres en cherchant à s’affranchir, soit ouvertement, soit d’une manière détournée, des lois et des obligations de la société; mais ils ne parviennent qu’à se créer des ennemis, des déceptions, et le plus souvent des remords. Ils perdent les avantages de la société sans atteindre aux jouissances de la liberté. La philosophie seule donne la solution qui approche le plus de l’absolue réalité, en enseignant que, pour être libre, il faut rester maître de ses désirs et les borner, non-seulement au possible, mais à ce qui est conforme à la sagesse et à la raison. Combien peu d’hommes cependant se soumettront à de tels enseignements et sauront résister aux entraînements de leurs désirs? Aussi la liberté restera-t-elle toujours, comme le bonheur, l’aspiration générale, mais inabordable, de l’humanité.

Si l’état de société rend la liberté individuelle impossible, la société elle-même ne peut-elle pas être libre, et quelles sont les conditions de sa liberté?

La première condition est évidemment de ne dépendre que d’elle-même et de n’être soumise à aucune autre so-

ciété. Aussi l’indépendance nationale est-elle la plus légitime et la plus sainte aspiration d’un peuple. Cependant, lors même que rien ne la menace, la liberté d une nation ne peut jamais être complète. Elle ne pourrait l’être, comme celle d’un homme, que dans le cas où elle existerait tout à fait isolée, sans le moindre rapport avec des sociétés voisines. Car, dans le cas contraire, qui est celui de la réalité du monde terrestre, elle doit respecter les droits et les libertés des autres sociétés, soit qu elle y soit engagée par des traités particuliers, soit qu’elle ne consulte que la raison et son intérêt bien entendu. Il est vrai qu’une société puissante peut porter la guerre chez de moins forts voisins, pour étendre son libre arbitre et sa propre indépendance; l’histoire et ce qui se passe chaque jour sous nos yeux ne nous l’apprennent que trop; mais l’état de guerre n’est jamais un état de liberté, puisqu’il présente toujours l’opposition de l’ennemi, et 1 état d asservissement du peuple vaincu ne le constitue pas davantage en faveur du vainqueur, puisqu’il exige, pour son maintien et pour s’opposer aux soulèvements, des précautions et des dispositions qui sont toujours une gêne et un lien pour le peuple qui se les impose.

Mais c’est surtout des libertés individuelles qu’il doit être ici question, et, si dans aucune société elles ne peuvent être jamais complètes, l’organisation sociale, du moins, pour réaliser le mieux possible son objet, qui est le bien-être des membres de l’association, doit laisser jouir chacun d’eux de toute la liberté qui est compatible avec l’existence de l’État.

Dans toute société régulièrement organisée, chaque homme jouit de la plus grande somme possible de libertés compatibles avec cette organisation, lorsqu’il n’est contraint d’obéir qu’à la loi, c’est-à-dire, lorsque la volonté

arbitraire d’aucun autre homme ne peut lui être imposée en dehors de la loi ou de son propre consentement. Car le serviteur lui-même est libre, lorsqu’il a tenu ses engagements, et que sa volonté, qui l’a lié temporairement à un maître, peut le dégager à l’expiration de son contrat. Mais cette condition, de n’être lié que de sa propre volonté ou par la loi, ne suffit pas pour constituer toute la liberté nécessaire aux hommes, chez un peuple surtout où les lumières ont pénétré ; il faut encore que les lois soient justes, qu’elles ne soient pas oppressives, quelles n’exigent enfin de chaque particulier que les sacrifices strictement nécessaires à la bonne constitution de la société elle-même.

Tel est le principe de la liberté politique. Tout le monde sera d’accord sur ce point. Mais, où cette unanimité cesse, c’est lorsqu’il faut établir avec précision la limite des sacrifices à faire à la chose publique, en vertu de la loi, et toujours, à cet égard, il y aura dissentiment; parce que la plupart des hommes manquent des lumières nécessaires pour asseoir, sur cet objet, un équitable jugement, et que l’égoïsme, dont aucun n’est exempt, les pousse à des aspirations libérales peu conformes à la raison. Y eût-il d’ailleurs momentanément un accord parfait, tacite ou exprimé, il cesserait bientôt d’exister, parce qu’avec les circonstances changent aussi les aspirations plus ou moins légitimes.

Quelque étendues que soient les libertés accordées par un gouvernement, il se trouvera toujours des hommes qui en rêveront de plus grandes encore, puisqu’elles ne sont pas absolues ; et leurs doctrines séduiront bien vite une masse d’esprits faibles et ignorants dont l’égoïsme se sent gêné par le joug des lois. Cependant, g^oMuerwer n’est autre chose que diriger, que plier la somme des volontés

particulières vers un but général, pour l’utilité de la nation. En sorte que la liberté complète serait l’absence de tout gouvernement ou l’anéantissement même de la société, état contre nature qui ferait le malheur de tous les individus qui y seraient engagés. La conclusion de ces observations, conforme à leurs prémisses, c’est que la liberté est un bien auquel il est interdit à l’homme de complètement atteindre, et que la raison oblige chacun de nous à faire le sacrifice d’une grande partie de celle à laquelle il semblerait que notre nature nous convie, puisqu’en même temps la nature nous a fait sociables et que nulle société ne saurait exister sans gouvernement.

Il serait impossible de citer une seule liberté dont un homme pût complètement user dans l’état de société, état qui lui a été imposé par la nature. Ce n’est ni la liberté de se mouvoir, ni celle de se vêtir ou de se loger, ni la liberté de circuler, ni celle de pérorer, ni même celle d’écrire, lorsque ces divers actes et un grand nombre d’autres doivent se faire en public ; puisque, pouvant léser des intérêts légitimes, soit particuliers, soit généraux, ils doivent être réprimés ou du moins réglés par la loi. Beaucoup de champions de la liberté vous diront cependant : La loi, sans doute, doit punir toute action qui porte préjudice à l’intérêt légitime d’autrui, mais elle ne doit apporter aucun obstacle à cette action et doit attendre pour la réprimer qu’elle soit commise. Un tel principe général conduit à l’absurde. Faut-il attendre pour réprimer l’assassin que son meurtre soit consommé, et le rôle d’une bonne police n’est-il pas plutôt encore de prévenir le crime et le désordre que de l’arrêter? Toutes les défenses de la police sont et doivent être préventives, et ce sont autant d’entraves à la liberté, dans l’intérêt de l’ordre, qui exigent l’action d’une autorité forte et supé-

rieure à toutes les volontés particulières. Peut-il être permis aujourd’hui à un homme puissant, dans un État bien constitué, de réunir autour de lui une troupe de gens armés disposés à obéir à son commandement? C’est cependant ce qui avait lieu sous le régime féodal, et les seigneurs, en défendant ce droit, défendaient une de leurs plus importantes libertés, dont ils ont dû cependant faire plus tard un entier abandon dans l’intérêt général de l’État. Il ne serait pas plus sage aujourd’hui de permettre l’armement général du peuple, et de là certaines conditions nécessaires à l’autorisation du port d’armes. Auprès de cet exemple on en pourrait citer cent autres analogues, et chacun établirait que dans tout gouvernement, quelle que soit sa forme, il doit être institué une autorité assez forte pour plier au joug des lois, nonseulement les volontés particulières, mais même les plus nombreux partis. Ce n’est que devant l’unanimité, ou au moins la grande majorité de la nation, que cette autorité peut être contrainte d’abdiquer sa puissance.

Mais, ne manquera-t-on pas de répéter, ce qu’on a dit cent fois : Si cette autorité est si puissante, ne pourrat-elle pas abuser de son pouvoir ? Oui, sans doute. C’est là un des nombreux malheurs dont est sans cesse menacée l’humanité et qu’une sage constitution s’efforce de prévenir. Cependant, il est à observer qu’un gouvernement qui arriverait à blesser sérieusement les intérêts de la nation, ne tarderait pas à succomber et à être remplacé par un autre, puisqu’il ne peut tirer sa puissance que de la nation même. Quant aux abus inhérents à l’imperfection de toutes les institutions humaines, ils sont comparables aux infirmités du corps que l’art s’efforce de guérir ou de soulager au moins, mais que la sagesse enseigne à supporter avec patience..

En admettant le principe d’autorité qui ne peut être récusé par aucune société, le problème du meilleur gouvernement reste tout entier à résoudre pour chacune d’elles, et la solution ne saurait être générale. Elle doit nécessairement varier avec l’état et la situation de ces sociétés. On ne saurait donc poser ici qu’un petit nombre de principes, en cherchant, ce qui est le but principal de cet écrit, à écarter les préjugés qui aveuglent un grand nombre d’esprits des plus généreux.

Trois grands objets sont à considérer, dans l’établissement d’un gouvernement libre : la confection des lois et la source d’où elles émanent; la constitution de l’autorité; l’administration ou la mise en pratique des lois par cette autorité. Ces objets comportent des développements immenses, mais nous ne pouvons nous proposer ici que d’en dire quelques mots.

Les lois sont les règles de la société. Il n’en est pas une seule qui ne porte atteinte à quelque liberté individuelle; c’est pourquoi elles doivent avoir pour but essentiel et pour résultat de concourir au maintien de la société et à son bien-être, ou au moins à celui du plus grand nombre possible des individus qui la composent. Toute loi inutile, par conséquent, peut être considérée comme nuisible, puisqu’elle impose une chaîne qui n’a pas de raison d’être, mais la grande difficulté de la législation est de reconnaître cette utilité générale et d’appliquer le moyen le plus équitable d’y satisfaire. Et d’abord, qui sera chargé de reconnaître ou de constater l’utilité d’une loi, et à qui peut-il appartenir d’y pourvoir? Il semble logique de penser que c’est à la société tout entière, et cette idée séduit facilement les imaginations; mais il est facile de reconnaître que là, dans le plus grand nombre des cas, si ce n’est dans tous, se présente une impossi-

bilité absolue, et toujours, une grande difficulté et un grand danger. Ce ne serait que dans de très-petites associations particulières qu’il serait possible que tout le monde participât à la discussion des lois, et, dans les plus faibles États mêmes, un grand nombre de membres, par leur ignorance, par leur incapacité, par les exigences de leurs professions, seraient toujours obligés de s’en rapporter à la décision d’une minorité plus éclairée, plus agissante ou plus libre de ses moments. Encore, cette minorité elle-même, dans tous les cas, serait-elle conduite par quelque esprit dominant qui lui proposerait et lui ferait adopter ses propres idées. C’est ainsi que dans les petites républiques anciennes, dont l’histoire nous a conservé les annales, on voit des législateurs en qui le peuple a mis sa confiance, lui proposer des institutions qu’il n’a plus qu’à consentir, après, quelquefois, avoir pris l’avis des anciens ou des sages.

Les grands États ne se constituent pas tout d’une pièce. Ils résultent de l’association libre ou forcée, et le plus souvent successive, de divers autres États dont les moeurs et les usages ont entre eux certaines analogies. Dès lors, s’agît-il même d’une révolution qui détruit de fond en comble les constitutions antérieures, il subsiste toujours un reste d’organisation et quelque prépondérance de pouvoir qui met entre les mains d’un petit nombre, et bien souvent d’un seul, la faculté de proposer ou d’inspirer une législation nouvelle à soumettre plus tard, sous une forme particulière et variable suivant les circonstances, à l’approbation la plus générale possible. C’est donc toujours, en définitive, la partie éclairée de la nation qui peut seule établir des lois constitutives un peu stables. Cependant, puisque ces lois doivent être adoptées, tacitement, par acclamation ou par le vote de

la majorité du peuple, il faut qu’elles soient conformes aux intérêts généraux de la nation, bien plutôt qu’à ses opinions passionnées ou à ses préjugés. Car, si elles n’avaient que ces derniers appuis, elles s’affaisseraient bientôt d’elles-mêmes par leur mauvais succès. C’est pourquoi les gens éclairés et honnêtes sont seuls aptes à les édicter.

Il reste toujours, dans tous les cas, un problème délicat à résoudre d’abord : c’est de recruter et d’organiser le petit nombre d’hommes d’élite entre les mains de qui peut être remise la faculté de préparer et de discuter les lois. Car ils ne peuvent tenir leur pouvoir que d’un pouvoir supérieur, et ce pouvoir vraiment supérieur est celui de la nation même.

On a dit plus haut que dans une société, quel que fût son état de désorganisation, il existait toujours, soit un homme, soit un parti, qui conservait une influence plus ou moins prépondérante. Si cette influence est le résultat de la force et de l’oppression, il n’y a plus rien à dire pour la liberté, le despotisme existe jusqu’à ce qu’une révolution le renverse. Mais cette hypothèse n’entre pas dans le cadre des considérations qu’on se propose de traiter ici ; si elle est fondée sur la supériorité du génie et sur la raison, c’est à celui ou à ceux qui l’exercent à proposer à la nation les lois générales qui doivent la constituer en société régulière. Il ne se peut agir ici d’un code de lois ni même d’une constitution complète, le plus grand nombre serait incapable, non - seulement d’en discuter, mais même d’en comprendre les détails. La seule chose qu’on puisse et qu’on doive faire est de poser un très-petit nombre de principes généraux clairs, saisissables par les esprits les plus simples et conformes à la plus parfaite équité, d’où la législation puisse se dé-

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duire ensuite tout entière. Ces principes doivent surtout comprendre les règles générales d’après lesquelles sera formée la réunion des hommes chargés de compléter toute la législation, et il est indispensable qu’ils soient soumis au vote le plus étendu possiblede la nation, lorsque aucune autorité n’existe encore qui puisse déterminer la capacité des diverses classes de la population. Mais, une fois ce vote obtenu, rien n’oblige plus, d’une manière absolue, de consulter la nation entière sur les détails de l’organisation du gouvernement, et les meilleures constitutions seront celles où, réserve faite de la souveraineté nationale, ce sera une minorité éclairée, en même temps qu’honnête, qui conservera en main le pouvoir législatif.

Les lois doivent assujettir et protéger le puissant comme le faible, le riche comme le pauvre, le capable comme l’ignorant et l’insensé. Elles doivent assurer la propriété à ceux qui la possèdent, et la faculté de l’acquérir à ceux qui en sont privés. Car la tranquille jouissance de la propriété est la base la plus solide, la plus indispensable de toute société. Le travail, qui incombe à tous les hommes, est surtout le besoin et la propriété du pauvre, celle de l’immense majorité de la nation. Il doit donc être aussi libre que possible; mais ce n’est pas dire qu’il ne doit point être réglé par la loi; et trop souvent les masses aveugles, poussées par de faux esprits, proclament la liberté du travail, en voulant l’affranchir de toute contrainte et en llétrissant du nom d’exploitation de l’homme par l’homme toute direction qui lui est imposée par une volonté supérieure. Ce terme d’exploitation ne peut être employé que pour l’esclave courbé sous la volonté d’un maître qui ne lui attribue du fruit de son travail que la moindre part possible arbitrairement fixée par sa propre

décision, mais non à l’ouvrier qui cherche librement son travail dans un atelier dirigé par l’intelligence d’un maître. Aucune société ne serait possible, sans la direction du plus grand nombre des travailleurs, et c’est leur bonne direction qui fait la richesse des États, la fortune des maîtres et le bien-être des ouvriers eux-mêmes, ou du moins du plus grand nombre d’entre eux. Car la meilleure organisation des lois de la société ne saurait garantir les hommes des misères inhérentes à la fragilité morale et physique de l’humanité. t

Dira-t-on que dans l’armée l’homme est exploité par l’homme, parce qu’une escouade doit obéir ponctuellement à un bas officier, parce que le capitaine commande sa compagnie, le colonel son régiment, et que l’armée entière est soumise à son général en chef? Mais, sans cette hiérarchie rigoureuse, point d’armée, et, sans armée, point de société stable. De même dans l’industrie, à quel résultat pourrait-on parvenir, si une volonté unique ne dirigeait pas l’ensemble des travaux, et si des volontés subalternes n’en dirigeaient pas les détails? Et, il y a ici une grande différence avec l’armée en ce que, dans celleci , la presque totalité de ses membres ont été contraints par la loi d’y entrer, tandis que dans une usine, dans une industrie particulière, personne n’est employé que de son propre consentement. Cependant, rien ne serait possible, l’anarchie la plus funeste régnerait dans l’État, et il n’existerait pas à proprement parler de société, si les engagements pris, soit par les ouvriers, soit par les patrons, n’étaient pas rigoureusement tenus, s’il était loisible à chacun de les rompre, et si des lois précises n’en assuraient pas, autant que possible, l’exécution. Dans toute position donc, limite à la liberté ; et ce ne peut être qu’une aveugle ignorance, et un aveugle égoïsme qui font

réclamer par tant d’imprudents des libertés trop absolues. Accordées au petit nombre seulement des élus de la fortune, elles conduiraient à un despotisme insupportable, et, conquises par les masses populaires, elles anéantiraient toute industrie, tout grand résultat utile à la nation, et détruiraient même la société en l’émiettant, si un tel état de choses pouvait durer. Mais il ne saurait en être ainsi, parce qu’une pareille révolution ne s’opérerait jamais qu’au profit de quelques ambitieux qui se dévoreraient entre eux, jusqu’à ce qu’un homme d’un esprit supérieur parvînt à rétablir l’ordre, c’est-à-dire l’empire des lois, en restreignant toutes les funestes libertés dont il n’est pas une seule qui puisse, sans grand inconvénient, demeurer tout entière.

Mais que sont les lois sans l’autorité? De vains mots qui n’ont par eux-mêmes aucune puissance. Et comme elles blessent toujours quelques intérêts, comment contraindre à s’y soumettre ceux qui cherchent à se soustraire à leur empire? Ce ne peut être évidemment que par la force. Où résidera cette force et qui pourra en faire usage? En d’autres termes, comment s’exercera l’autorité?

La force réside évidemment dans la nation, mais la nation n’est point un être, c’est une collection d’individus dont la force de chacun peut avoir une direction particulière indépendante ; en sorte que la somme de ces forces peut être nulle par ses divergences ou, du moins, de peu de valeur. Il est vrai qu’en réalité ces forces se groupent toujours de manière à former quelques partis; mais ces partis eux-mêmes peuvent se faire équilibre ou bien amoindrir leurs puissances en s’opposant l’un à l’autre ; en sorte que les forces de la nation ne peuvent être réunies qu’autant qu’une autorité centrale les dirige en do-

minant tous les partis. Cette autorité centrale est, à proprement parler, le gouvernement, qui peut affecter bien des formes; mais, quel qu’il soit, monarchie du république, il ne peut fonctionner que s’il possède réellement la force, et toujours il doit avoir à sa tête un chef unique, monarque, président, consul ou tel autre qu’on voudra. Car, sans unité d’action, un État ne tarde pas à tomber dans l’anarchie et dans l’impuissance. Quant à la force, elle ne peut efficacement résider que dans une armée dont l’organisation est aussi variable que celle de la société elle-même. Elle peut être peu nombreuse si son seul rôle est de maintenir l’ordre intérieur et le règne des lois; mais si elle doit repousser des agressions extérieures, sa force doit être en rapport avec celle des ennemis qu’elle peut avoir à combattre.

Si la force est ainsi remise entre les mains d’un seul, ce chef ne peut-il pas abuser de son immense puissance, soit pour faire triompher un parti dans son propre intérêt, soit pour opprimer la nation et l’asservir, après l’avoir trompée sur ses véritables intentions?Oui, sans doute, a-t-on déjà dit, et c’est là un danger que courent tous les gouvernements, les républiques tout autant que les monarchies , car aucune institution au monde n’est exempte de graves inconvénients. Cependant, lorsque la force dont dispose un chef est tirée de la nation même, c’est-à-dire lorsque cette nation est libre de tout joug étranger, l’armée n’est point indifférente au bonheur général, et, fûtelle un moment aveuglée, comme elle se renouvelle en se recrutant au milieu du peuple, elle ne tarde pas à partager ses douleurs, et il devient bientôt impossible au despote de maintenir son autorité. Le plus grand intérêt du chef suprême est donc de gouverner pour le bien général, et, tant qu’il persévère dans celte voie, il a peu à

craindre pour son autorité, pourvu qu’elle soit assez forte pour dominer toute minorité factieuse.

L’exercice de l’autorité doit d’ailleurs être soumis à un contrôle efficace. Et l’organisation de ce contrôle est l’un des objets les plus délicats de l’établissement d’une constitution. Trop faible, il devient inutile; mais, trop rigoureux, il entrave et arrête parfois la marche du gouvernement; ce qui pousse le pouvoir à la rupture de liens qui deviennent insupportables. Il faut que l’autorité ait ellemême assez de liberté pour pouvoir prendre l’initiative du bien à faire à la nation; et, dans une certaine mesure, les moyens et la puissance nécessaires pour le réaliser. Vouloir prévenir à l’avance tous les abus qui peuvent résulter de cette puissance, est vouloir l’impossible et tendre à anéantir le gouvernement même.

Ce n’est que dans les moyens termes que peut se rencontrer la meilleure solution du problème social. Deux gouvernements extrêmes s’éloignent également du but qu’on doit chercher à atteindre, savoir : le bonheur de la société fondé sur l’exercice le plus libre possible des facultés de tous ses membres. Tels sont, d’un côté, la monarchie absolue qui soumet tout un peuple à la volonté capricieuse d’un seul homme ou le despotisme d’une démocratie qui remet tout le pouvoir dans les mains de la populace, ou plutôt dans celles de quelques hommes pervers qui la font mouvoir à leur gré, et, d’un autre côté, la constitution d’un État monarchique ou républicain, dans lequel le dépositaire du pouvoir est lié par des lois si sévères et soumis à un contrôle si jaloux, qu’il ne peut se mouvoir sans se sentir arrêté de toutes parts.

L’indépendance trop absolue de la presse sera aussi, quoi qu’on en ait dit souvent, un des plus grands obsta-

des des meilleurs gouvernements eux-mêmes; et, s’il est une liberté qui doive être maintenue dans de justes bornes, c’est surtout celle d’élever une tribune du haut de laquelle le plus indigne peut s’arroger le droit de haranguer le peuple et de l’exciter à tous les désordres en avilissant l’autorité et en sapant les bases de toute morale et de toute société. Cette liberté, sans doute, ne doit pas plus que les autres être opprimée, mais elle ne doit être émancipée que jusqu’au point où elle commencerait à devenir dangereuse pour la société, et les lois qui la concernent doivent être sévères, sans cesser d’être justes. Elles doivent surtout être appliquées sans faiblesse. Les anciens États ne connaissaient pas le besoin d’une législation en semblable matière, parce que les moyens de publicité étaient fort restreints; mais, depuis les prodiges réalisés par l’industrie pour l’expansion de la pensée, la presse est devenue une arme trop dangereuse pour la laisser, sans de fortes garanties, entre les mains de tout le monde, et elle doit être réglementée comme toutes les libertés qui dépendent des facultés humaines.

En résumé, puisque les hommes seront toujours aveuglés par leurs passions, quelques efforts que l’on doive faire pour éclairer et pour moraliser le plus possible les peuples , les bases d’une bonne organisation sociale exigent trois conditions : 1“ La jouissance tempérée par de sages lois de toutes les libertés en rapport avec les facultés humaines; 2" l’institution d’une force nationale suffisante pour comprimer les factions intérieures et repousser les ^ attaques de l’étranger ; 3° l’établissement d’une autorité disposant de celte force pour le maintien et l’exécution des lois, ainsi que pour la sécurité de l’État, soumise à un contrôle efficace de la partie éclairée de la nation, mais sans être resserrée dans des étreintes qui lui enlè-

vent toute liberté d’action. Porter l’une de ces conditions à l’extrême, est conduire l’État à sa ruine; mais elles offrent assez d’élasticité pour que chaque société, selon son degré de lumière, de civilisation et de moralité, puisse y trouver un état d’équilibre d’une stabilité suffisante,

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