‹ Mélanges de philosophie critiqueChapitre 16 sur 21 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

En commençant la publication de ces Mélangés^ je n’avais pas l’intention d’y joindre la pièce suivante, qui n’est autre que le dernier chapitre de mon ouvrage intitulé Études philosophiques^ où il formait un hors-d’œuvre que plusieurs lecteurs ont pu trouver déplacé. Ce n’est qu’après l’impression des premières notices que j’ai pensé que ce travail serait mieux à sa place dans un recueil de morceaux détachés. Ce qui explique comment il n’arrive pas suivant la date de sa rédaction, quoique mes précédents écrits soient rangés par ordre chronologique. On trouvera sans doute aussi que le moment est mal choisi pour chercher à le mettre au jour de nouveau; mais je répondrai que^ s’il a été composé à une époque différente de celle où nous vivons, je n’écris pas un livre de circonstance, mais un livre pour l’avenir. Si cet avenir lui manque, toutes mes idées périront à la fois, quelque confiance que je puisse avoir en elles.

Dans les derniers jours de \ 849, me trouvant à la table , du prince Louis-Napoléon et près de lui, je lui exposai succinctement mon système sur l’organisation de la noblesse, qui présente une grande analogie avec certaines

idées émises par l’Empereur son oncle et avec ce qui a lieu en Russie. Il trouva, après m’avoir écouté avec attention, qu’il pouvait y avoir quelque chose à prendre dans ce système. Plus tard, je formulai ma pensée dans un projet de sénatus-consulte tel à peu près que celui qui est joint à la notice ci-après, et je le lui fis remettre par le maréchal Vaillant. Au bout d’un certain temps le maréchal , qui, à la première lecture, avait été frappé de la précision de mes idées, me dit, pour toute réponse, qu’on avait trouvé ma conception ressemblant beaucoup à la république de Salente. Quel était cet on? Dans tous les cas, la parenté ne pouvait avoir rien que d’honorable. Mais elle n’existe que dans les signes distinctifs, qu’on pourrait d’ailleurs faire disparaître sans bien grand inconvénient.

En publiant mon projet en 1864, sous le titre d’Utopie, à la suite de mes Études philosophiques, je le faisais précéder de considérations générales où se trouvent ces mots :

« Tout ce qui appartient aux sentiments humains, à la » justice et à la morale, doit être commun à tous les bons «gouvernements, quelle qu’en soit la nature; mais il » n’en est pas de même de ce qui concerne les moeurs » particulières, les penchants, les habitudes, les croyan- » ces de chaque peuple. La législation doit être adaptée » au caractère de la nation pour laquelle elle est faite. » En France où le pouvoir a été délégué à un prince, il » faut que ce prince ait réellement en main l’autorité ; là » où la nation veut un parlement souverain, il faut que ce » soit le parlement qui gouverne, et le pouvoir du prince ))se trouve à peu près annihilé. En France, l’immense

» majorité s’est prononcée pour la première forme, parce » que les masses ne comprennent pas nettement cette » puissance collective d’un corps de députés et qu’elles » ont plus de confiance dans un chef, entouré d’un )) prestige et d’un éclat qui les frappent, que dans une «assemblée de bourgeois dont les membres, naguère, » vivaient au milieu d’elles.

» Mais, dira-t-on, le peuple ne se fatiguera-t-il pas de » ce gouvernement d’un seul, tempéré seulement par des » institutions représentatives? Personne ne saurait assurer » qu’il n’en sera pas ainsi. Rien n’est éternel dans le » monde que ses éléments, c’est-à-dire, l’esprit et la ma- »tière; mais, ce que l’on peut espérer, c’est que cela » n’arrivera pas, tant que le chef de l’État gouvernera «avec sagesse, en se conformant aux lois. Carie peuple «se fatigue difficilement d’être bien gouverné; et, si des » révolutions surviennent dans de telles conditions, elles » sont bien plus le fait de quelque audacieux parti que » celui de la nation. Ce qui est une raison pour accorder » au prince la puissance nécessaire pour réprimer et sur- » tout pour prévenir les séditions. »

Mon projet, sous l’apparence principale d’une réorganisation de la noblesse, est surtout un projet militaire. C’est le reproche que lui ont fait, lors de sa première publication, quelques-uns de ses rares lecteurs, en me disant que je voulais enrégimenter la nation. Eh! oui, sans doute, et ce qui se passe aujourd’hui montre à quel point j’avais raison; car on fait, ou du moins on tente défaire, pire que ce que je proposais.

Lors des essais d’organisation de la garde nationale mobile, je mis en avant mes principes auprès de quelques

hommes influents, mais je manquais de l’autorité nécessaire pour faire prévaloir mes idées. Lorsqu’enfin, dans ces derniers temps, le gouvernement s’est occupé de la loi du recrutement, j’ai adressé un exemplaire de mon projet au ministre de la guerre, qui, tout en me remerciant et en reconnaissant que j’avais'devancé l’opinion sur le service obligatoire imposé à tous les Français, déclina mes idées trop peu en harmonie avec le courant démocratique de notre époque. Quoi de plus démocratique, cependant, que d’anoblir toute la nation? On pouvait d’ailleurs, en supprimant tout ce que je dis sur la noblesse, bien que je trouve qu’elle soit une juste compensation des sacrifices que j’impose, tirer encore de mon projet le fond d’une loi militaire bien plus simple et plus efficace que celle qu’on a adoptée, bien plus en rapport surtout avec les mœurs d’un peuple policé.

Indépendamment de ses avantages militaires, mon projet en aurait encore eu un bien grand sous le rapport financier, puisqu’il aurait immédiatement produit, sans frais de perception, un revenu annuel à l’État, qu’on ne peut guère estimer à moins de quatre-vingts millions, quoique dans ma rédaction je ne parle que de quarante. Aussi ai-je fini par le communiquer au secrétaire général du ministère des finances, qui l’a mis sous les yeux du ministre. Mais, à cette époque, on était sous la préoccupation de la loi de l’impôt des matières premières, et la perspective d’un revenu de quatre-vingts millions pouvait enlever quelques votes à cette loi. 11 n’a donc pas été question de ma proposition. Pourquoi, m’a-t-on dit ailleurs, ne pas l’avoir adressée à la commission du budget? Parce que je suis habitué aux voies hiérarchiques.

que je ne connaissais personne dans cette conamission, et que d’ailleurs il était bien tard pour le faire, après mes deux essais infructueux. Quoi qu’il en soit, je publie aujourd’hui mon projet, tel que je l’ai rédigé il y a dix ans, sans m’inquiéter de la différence des temps, parce qu’il reste conforme à ma conviction et que je le crois applicable à tout gouvernement fort, sage et régulier, quelle que soit d’ailleurs sa forme. Des amendements peuvent y être apportés, mais j’ai foi dans son esprit général.

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