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PHILOSOPHIE ET RELIGION

La philosophie et la religion tendent au meme but: l’amélioration des mœurs et le bonheur de l’humanité. L’une et l’autre prennent pour objets spéciaux de leurs études, Dieu, l’univers, et l’homme, lapins élevée des créatures qui résident sur la terre. Il semblerait donc que ces deux sœurs dussent vivre dans un parfait accord de sentiments} et, cependant, l’hostilité la plus vive les a toujours divisées. Rivales et non alliées, jamais l’une n’a régné sans chercher à opprimer celle qu’elle considère comme sa plus cruelle ennemie. C’est que, si les memes objets occupent leurs pensées,- les points de vue sous lesquels elles les considèrent ne diffèrent pas seulement, mais sont en complète opposition, et que, plus ces objets ont de grandeur, plus les dissidences d’opinion qui les concernent prennent de gravité dans l’esprit des hommes dont ils exercent les méditations.

La philosophie n’invoque que la raison dans ses recherches. Elle se demande ce que c’est que Dieu; comment il a pu créer le monde; quelles facultés il a accordées à l’homme, et par quelle voie ce roi de la nature peut aspirer au bonheur. Elle ne saurait se flatter de résoudre avec certitude ces sublimes et difficiles questions; mais elle

s’efforce d’approcher de plus en plus de la vérité, et si elle ne l’atteint pas tout entière, elle espère du moins en découvrir quelques éléments qui l’amèneront, avec l’aide du temps et de la science, à étendre le champ de ses conquêtes. La religion ne recherche rien; elle affirme ses solutions, qu’elle dit tenir de Dieu même. C’est la foi seule quelle invoque et non la raison. Loin de là, cette raison, elle l’accuse; elle la flétrit et la traite de vaine, d’orgueilleuse et de perverse. Elle demande aux hommes de la renier d abord, dans tout ce qui touche aux croyances religieuses. Une si grande divergence dans les procédés d’étude des mêmes objets est la cause bien concevable et bien suffisante d’une hostilité que la suite des siècles n’a guère cessé de nous présenter.

Une inimitié si fâcheuse, nourrissant la haine entre des hommes qui devraient s’estimer et s’aimer, n’est-elle point susceptible de s’adoucir et de s’effacer? Beaucoup en doutent, et il est certain que de longtemps encore une paix si désirable ne saurait s’établir. Cependant, il serait trop cruel d’en désespérer entièrement; car, d’un côté, tous les hommes ont besoin d’idées religieuses, et, d’un autre, jamais les profonds penseurs ne répudieront la raison et la philosophie. Sans parler des essais infructueux qui ont été tentés dans l’antiquité à l’époque du déclin du paganisme, et dont l’insuccès a moins tenu à la difficulté de donner un sens philosophique aux fables des premiers âges de la civilisation qu’à l’ascendant que prenait déjà la religion toute morale du Christ, n’a-t-on pas vu dans les temps modernes, et même de nos jours, des hommes profondément religieux et profondément chrétiens discuter et s’efforcer d’éclairer des lumières de la raison des croyances que d’autres imposent au nom d’une foi aveugle? Rome, il est vrai, ne voit pas sans appréhen-

sion et sans regrets un zèle que souvent elle condamne comme impie; mais elle ne saurait éternellement lutter contre la raison humaine; déjà elle a été amenée à des concessions considérables, et l’on ne saurait désespérer de lui en voir faire de plus grandes encore, qui contribueraient à maintenir son salutaire empire.

Cependant, ce n’est pas à la religion seule à faire des sacrifices pour entrer enfin en accord avec la philosophie. Cette dernière n’a pas moins qu’elle des torts à réparer. De l’un pas plus que de l’autre côté, tout n’est vérité ni erreur, et ce n’est qu’en abandonnant dans chaque camp plus d’un préjugé et en acceptant franchement toutes les révélations de la science, qu’on pourra parvenir à un rapprochement et à une paix durables. L’objet de cet écrit est de tenter de faire un pas dans une voie aussi désirable pour le bien de l’humanité.

Il ne peut y avoir qu’une philosophie et une religion parfaitement vraies, et si elles existaient réellement au monde, elles se confondraient nécessairement. Mais la perfection ne se trouve nulle part sur la terre, et il se rencontre, pour ainsi dire, autant de religions que de peuples divers ; de même qu’il y a aussi un grand nombre, quoique moindre, de philosophies différentes. Ce qui sera dit dans la suite de cet écrit pourrait s’appliquer à. chacune d’elles ; mais on aura principalement ici en vue la religion catholique et la philosophie, dont l’auteur a développé ailleurs les principes.

Le fond de la doctrine chrétienne est d’une admirable simplicité. Aimez Dieu par-dessus tout, et aimez-vous les uns les autres. Telle est la substance de la prédication de Jésus. L’amour de Dieu n’est que l’amour du bien, car on ne peut aimer Dieu que par l’amour des attributs sous lesquels il est possible de le concevoir, et l’on ne peut le

concevoir que comme la source du bien, qui renferme à la fois l’amour du devoir et l’amour du prochain, se confondant presque l’un avec l’autre. Le devoir, en effet, consiste à suivre les voies de Dieu dans la création de l’humanité, c’est-à-dire à prendre la part la plus grande possible au bien-être de la société, non dans des vues d’intérêt personnel, mais par une incitation instinctive de bonté que Dieu a placée dans notre être, et l’amour du prochain, qui s’exerce par la bonté, consiste à compatir aux maux de nos semblables, à jouir de leur bonheur, à secourir et à aider chacun d’eux dans la mesure de notre puissance, sans jamais, dans aucun cas, violer les droits de la justice. Certes, cette morale est la plus pure; elle est de tous les temps et de tous les pays. Il n’est pas une philosophie qui ne doive l’adopter, et toutes, sous ce rapport, doivent être d’accord, et le sont, en effet, avec la religion catholique. Mais où l’accord cesse, c’est dans les moyens de la mettre en pratique et dans le détail des devoirs que cette pratique impose.

La philosophie, comme il a été dit plus haut, n’invoque à cet effet que la raison ; et il n’est pas difficile d’établir à son aide que la sagesse et la vertu, conséquences de cette saine morale, sont les éléments les plus indispensables du bonheur de l’humanité. Mais il ne suffit pas, pour diriger les hommes, de leur indiquer le chemin de la vérité. Il faut compter encore avec les passions égoïstes qui les aveuglent, et ce n’est qu’avec la force du sentiment, ou même l’exaltation de passions opposées, qu’on peut espérer de vaincre les premières. Or, sous ce rapport, la religion a sur la philosophie un avantage dont on ne saurait nier l’évidence et qu’il serait funeste de vouloir détruire. Car le nombre est bien petit des hommes qui peuvent être guidés par la seule raison. Une telle disposition n’est

pas dans leur nature, et le sentiment chez eux a bien plus de puissance pour les entraîner.

L’empire et l’utilité de la religion ne sauraient raisonnablement être contestés. Aussi peut-on dire avec justesse que toutes les religions sont bonnes ; car il n’en est pas une seule qui ne commande aux hommes la vertu. Toutes même sont divines dans une certaine mesure ; car c’est Dieu qui a placé dans nos âmes les germes du sentiment religieux. Cependant, quelque respectables qu’elles soient toutes, il n’en est pas une seule, au dire des philosophes, qui ne présente des imperfections et des erreurs; et la philosophie critique, en ne faisant pas d’exception pour la religion chrétienne, telle que la pratiquent les catholiques fervents, a vu s’élever contre elle toutes les foudres de l’Église. Quel parti prendre dans des circonstances aussi délicates ?

Vouloir, comme les philosophes du dix-huitième siècle, anéantir la religion, c’est risquer de jeter les peuples dans l’anarchie et dans le crime, qui sont la source de tous les malheurs publics. On ne l’a que trop vu à la suite des essais qui ont été tentés. D’un autre côté, proscrire la philosophie est ouvrir la porte à tous les abus de la superstition et à l’oppression la plus insupportable, lors même qu’elle n’élèverait pas de nouveaux bûchers.

On dira peut-être que, dans l’état actuel des choses, les deux rivales sont l’une à l’autre un frein salutaire; que sans la religion, la philosophie entraînerait trop loin les penseurs les plus raisonnables même, et que le fanatisme se borne à rugir en présence de la saine philosophie, qui a déjà bien affaibli son empire; mais un état de guerre incessant serait-il donc utile au maintien de la société humaine? Il doit être au moins permis d’en douter.

La religion, comme on vient de le dire, est, malgré ses

imperfections, un frein non-seulement utile, mais indispensable même dans toute société. D’abord elle enseigne la vertu, et, à ce seul titre, elle a droit au respect de tous les hommes; ensuite, elle donne satisfaction à un sentiment naturel qui ne s’éteint que bien exceptionnellement dans le cœur humain ; puisque l’observation et l’histoire nous montrent qu’aucun peuple n’existe ou n’a existé sans idées religieuses, formulées -par un culte plus ou moins sage, plus ou moins régulier. Ce serait donc vouloir transformer la nature humaine que vouloir détruire tout sentiment religieux dans le cœur de l’homme. Le seul but raisonnable que l’on puisse se proposer est d’épurer assez la forme ou l’expression extérieure de ce sentiment pour que son développement contribue dans la plus grande mesure possible au bonheur de la société ; et c’est en cela qu’une sage philosophie peut rendre un vrai service à l’humanité.

Les hommes peuvent être divisés, relativement aux idées religieuses, en quatre classes principales. Il en est un certain nombre qui, pénétrés de la puissance de Dieu, mais sans chercher à se rendre aucnn compte ou de son être ou de son mode d’action, soit à cause de leur ignorance ou de la faiblesse de leur pensée, soit par l’impression profonde qu’une première éducation maternelle a faite dans leur cœur, adorent et craignent Dieu dans la simplicité de leur âme, écoutent avec ravissement toutes les merveilles que l’on en rapporte, et sont disposés à ouvrir leur cœur à toutes les vertus qui sont enseignées en son nom. Ce sont ceux-là que l’Évangile appelle pauvres d’esprit et qu’il qualifie avec justesse de bienheureux. Pour les hommes de cette classe, qu’on peut dire privilégiés, bien peu importe la forme de la religion, puisqu’on ne peut pas dire qu’ils la connaissent réellement. Ces hom-

mes simples sont bons par nature, et le culte de Dieu ne sert qu’à nourrir en eux cette bonté et à éloigner de leur cœur tout sentiment qui tendrait à l’altérer.

A côté de cette classe, et à un niveau d’intelligence qui, s’élevant quelquefois plus haut, descend souvent cependant bien plus bas, existe une foule nombreuse, la classe la plus étendue de toutes, qui ne possède, pour ainsi dire, aucune idée de Dieu, ou du moins qui n’élève guère sa pensée de ce côté, mais qui fait consister toute la religion dans l’observation minutieuse de pratiques dont quelques-unes peuvent être fondées sur la raison, dont d’autres sont purement superstitieuses, mais sans se rendre le moindre compte des unes plus que des autres, et surtout sans nullement s’appliquer à la pratique de la morale religieuse. Rouler en psalmodiant les boules d’un chapelet dans ses doigts, faire certains signes de la main ou de la tête, des saluts et des génuflexions, se mouiller le front d’eau lustrale, en placer à la tête de son lit avec un rameau bénit, assister aux offices par habitude, faire actes de dévotion de toute espèce, voilà pour le plus grand nombre la seule religion et celle qu’attaque surtout la philosophie ; car elle est incapable de produire aucun effet salutaire. Ce serait un crime de troubler dans leur sincérité de ferveur les âmes simples dont il a été parlé d’abord; d’autant plus que, quelles que soient les modifications que le temps amène dans les formes de la religion , elles les admettront toujours, pourvu qu’elles leur soient enseignées par les ministres mêmes du culte ; mais on ne saurait trop s’appliquer à agir sur la seconde classe pour la ramener à de plus saines idées, et c’est par la prédication que des prêtres prudents, sans craindre de se rapprocher des philosophes, pourraient espérer d’atteindre ce but.

Il est une troisième classe peu nombreuse, mais plus respectable, d’hommes religieux. C’est celle qui compte des esprits distingués et élevés, convaincus de la vérité des dogmes de la religion sur lesquels ils ont médité et dont ils se rendent compte dans la mesure de la portée de leur esprit. Une grande partie du clergé de France est dans cette classe honorable, qui, malheureusement cependant, renferme encore quelques fanatiques intolérants et de faux esprits, ignorants d’ailleurs de la plupart des sciences humaines. La philosophie a beaucoup à faire sur cette classe, et c’est là aussi où elle doit rencontrer les plus grands obstacles ; parce que la conviction profonde, de quelque manière qu’elle ait été enfantée, est plus forte en nous que la raison, ou, du moins, nous empêche d’écouter sa voix. Comment, en effet, agir par la raison sur un esprit qui en regarde l’usage comme une source d’erreur? Que de siècles n’a-t-il pas fallu pour abattre entièrement le paganisme? et encore en reste-t-il quelques traces dans les croyances et les pratiques modernes.

La quatrième classe enfin se compose de tous les incrédules, dont le nombre varie dans chaque nation avec les circonstances et devient par moments assez considérable, mais qui, cependant, ne forme jamais qu’une minorité. Cette classe se subdivise elle-même en groupes distincts. On peut mettre en première ligne le plus grand nombre des philosophes qui, appliquant leur raison à l’étude des vérités universelles, se trouvent sur bien des points en dissidence avec l’Église catholique et même avec toutes les religions connues. Il ne suffit pas pour les rapprocher des chrétiens que ceux-ci leur fassent quelques concessions, mais il faut qu’eux-mêmes abandonnent certains préjugés qui ne sont pas moins enracinés dans

leur esprit que les superstitions dans celui de leurs adversaires.

Vient ensuite la foule des ignorants et des demi-savants qui se disent ou se croient philosophes parce qu’ils adoptent une partie des principes des précédents et qu’ils se prévalent des objections de la philosophie contre les croyances religieuses de la majorité. Une instruction plus solide, et la fusion surtout du christianisme avec la vraie philosophie, seraient le plus sûr moyen de leur conversion.

A la suite de ceux-ci, l’on peut placer les esprits légers et indifférents, qui s’étourdissent sur les idées religieuses plutôt qu’ils ne les rejettent, mais qui, pour la plupart, lorsque la vieillesse approche, rentrent, par faiblesse ou par crainte, dans la deuxième classe dont il a été parlé ci-dessus. La philosophie n’aura jamais une grande prise sur des esprits de cette nature, mais une religion sagement épurée pourrait y exercer quelque favorable influence.

En dernier lieu viennent tous les hommes profondément pervers, qui ne connaissent d’autre guide que leurs passions. Tous les dévots hypocrites doivent être rangés parmi eux. Une partie des matérialistes et des athées peuvent leur être aussi réunis; mais un certain nombre de ceux-ci, cependant, appartiennent aux groupes précédents. La religion et la philosophie doivent travailler à l’envi et de concert à diminuer le nombre de ces malheureux déshérités du sens moral. Mais, quelques efforts qu’elles fassent, elles ne parviendront pas plus à extirper en entier ce mal social, que l’hygiène et la médecine à guérir l’humanité de toutes tes maladies qui l’affligent.

Pour toutes les classes, en résumé, ce serait la fusion complète de la philosophie et de la religion qui serait le

meilleur préservatif contre le mal moral, et, si l’on ne peut y parvenir, il serait heureux encore, comme il a déjà été dit, qu’il pût s’opérer d’abord un rapprochement qui, quelque faible qu’il soit dans le principe, serait susceptible, de siècle en siècle, de faire quelques progrès et contribuerait de plus en plus au bien de l’humanité.

Quels seraient donc les sacrifices à faire de chaque côté pour arriver à cette désirable fusion, et que deviendrait la religion du Christ, si jamais on pouvait parvenir à la réaliser? 11 serait impossible de le dire, d’autant plus qu’il paraît impossible que l’accord ait jamais parfaitement lieu. C’est l’antagonisme seulement qu’on peut raisonnablement espérer d’amoindrir, et voyons pour cela ce qu’il y aurait à faire de chaque côté, en se tenant le plus près possible de la vérité.

Essayera-t-on pour cela de refaire l’histoire de la venue et de la vie de Jésus-Christ, avec le petit nombre d’éléments certains que l’on peut rassembler aujourd’hui? Ce serait une vaine tentative. L’essai, cependant, en a été fait; mais les auteurs qui s’y sont hasardés, quels que fussent leur talent et leur science, n’ont produit que des œuvres qualifiées à juste titre de romans. Que substituer, en effet, aux récits des premiers temps que nous possédons? Chacun, d’après sa raison ou ses idées préconçues, peut en retrancher ce qu’il juge erroné ; mais il ne lui est permis d’y rien ajouter, et il n’est parvenu jusqu’à nous que bien peu de documents authentiques. Les historiens les plus consciencieux, lorsqu’ils veulent remonter à des temps anciens, ne peuvent que répéter ce qui a été dit avant eux, ou présenter, comme rectification, quelques variantes tirées de la comparaison de récits antérieurs les plus rapprochés possible de l’époque où ont eu lieu les événements rapportés. Mais, dans tous les cas.

ils ne peuvent avoir la prétention que de fournir des à peu près véritables. Les faits généraux peuvent être d’une exactitude rigoureuse, mais il est impossible qu’il en soit de même de tous les détails. Qu’on voie ce qui se passe de nos jours et sous nos yeux pour les événements les plus faciles, semble-t-il, à constater. Deux organes de la publicité les rapportent, et les récits sont si différents qu’il semble parfois qu’ils ne puissent appartenir aux mêmes faits; et cependant, c’est sur la déclaration de témoins oculaires qu’ils ont été rapportés. Plus tard, s’ils en valent la peine, ils sont rectifiés, dira-t-on ; mais la rectification ne mérite pas le plus souvent plus de confiance que les premiers récits. Qu’on songe, d’une autre part, à la peine que la justice éprouve, dans un grand nombre de cas, pour établir la réalité d’un fait sur lequel déposent vingt témoins, et l’on jugera de l’incertitude que présente l’affirmation des historiens les plus consciencieux, lorsqu’ils veulent entrer dans le détail des faits, même contemporains. Qu’est-ce donc s’il faut remonter à des temps qui se comptent par milliers d’années, et à des époques où les moyens de publicité étaient presque nuis, où les événements qui se passaient à dix lieues de distance étaient plus étrangers dans une localité que ceux qui se passent aujourd’hui à des centaines de lieues? Cette grande publicité, dira-t-on, est elle-même de notre temps une cause d’erreur. Cela est vrai. Mais croit-on que lorsque les faits les plus graves n’étaient rapportés que par quelques lettres ou par quelques rares voyageurs, bien des détails, et ceux surtout qui ne paraissaient avoir d’importance que pour les intéressés directs, dussent facilement franchir un cercle intime sans s’altérer considérablement en route? Et, qu’on le remarque, lorsqu’il s’agit de l’établissement d’une religion, ces détails ac-

qilièrent une immense importance, qu’ils ne sauraient avoir dans les histoires ordinaires.

Ce qu’on doit donc faire dans l’examen des faits sur lesquels se fonde une croyance religieuse est de séparer ces faits en trois classes distinctes, en mettant dans la première tous ceux qui peuvent être admis sans difficulté comme historiques; dans la seconde, ceux qui, sans présenter de vraisemblance, peuvent rigoureusement, cependant, être vrais; et enfin, dans la troisième, ceux qu’une raison bien éclairée déclare impossibles. Sur la première série, les philosophes seront facilement d’accord avec les catholiques; sur la seconde, ils devront faire de sérieuses concessions à ceux-ci; mais sur la troisième, tous les sacrifices devront être faits par l’Église. Là est la grande difficulté. Déjà elle en a consenti quelques-uns, et l’on en peut espérer quelques autres; mais ce ne peut être qu’après un long accroissement des lumières et la diffusion des sciences que le temps amènera à sa suite, que disparaîtront tous les faits légendaires qui répugnent à la raison. Ce ne sera pas non plus sans vives contestations qu’on pourra fixer la limite entre les diverses classes de faits, particulièrement entre les deux dernières.

On n’entreprendra pas de discuter ici tous les faits admis par le catholicisme. Ce serait un travail immense et en grande partie superflu; mais on le simplifiera en ne s’occupant que de l’examen de ceux qui sont consignés dans les quatre Évangiles admis comme authentiques par l’autorité de l’Église, et qui en constituent à proprement parler la base. On ouvrira d’abord le plus ancien de ces écrits, auquel on comparera, lorsqu’il y aura lieu, chacun des trois autres, et pour chaque fait, on dira ce que peut admettre ou doit rejeter la philosophie la plus tolérante.

Saint Matthieu commence son Évangile par une généalogie qui fait descendre Joseph du roi David à la vingtseptième génération. D’un autre côté, saint Luc donne aussi une généalogie qui ne place Joseph qu’à la quarantième, et dans laquelle il est à peine un seul des noms propres, entre les deux extrêmes, qui coïncide avec un de ceux de la première légende. Il est bien évident qu’elles ne peuvent être acceptées toutes deux comme vraies, et même qu’aucune des deux ne peut inspirer de confiance. La chose devrait paraître peu importante en elle-même, puisque Jésus n’était pas fils de Joseph; mais on a voulu à toute force le faire descendre de David, parce que le Messie annoncé aux Juifs devait être de la maison de ce grand roi. Quant à ce qui nous touche pour l’objet spécial de cet écrit, c’est cette première conclusion incontestable que tout, dans l’Évangile, ne doit pas être aveuglément admis, et qu’un des sacrifices à faire par l’Église est celui de l’obligation de croire à cette inutile généalogie, que quelques membres du clergé ne se font pas d’ailleurs scrupule d’abandonner.

Saint Matthieu continue son récit en faisant naître Jésus de la vierge Marie par l’opération du Saint-Esprit. C’est un auge qui révèle ce secret à Joseph pendant son sommeil. Ici les divers évangélistes ne sont pas en contradiction l’un avec l’autre, et le fait doit être examiné en luimême. Voilà donc la croyance principale de la religion chrétienne fondée sur un songe. Mais pourquoi ce songe mériterait-il plus de confiance que tous les autres, qui sont taxés de mensonges? Joseph même l’a-t-il jamais eu, ce songe? De quelle autorité saint Matthieu le tient-il? Il n’en dit pas un mot. Ce fait, fort obscur, s’était passé quarante et quelques années avant qu’il l’écrivît. Sans le moindre doute, il le tenait de tradition; mais quelle foi

mérite cette tradition, lorsqu’il s’agit d’un fait miraculeux qu’il est absolument impossible de vérifier?

La plupart des incrédules rejettent cette naissance, uniquement parce qu’elle est miraculeuse. Ce jugement absolu est des plus contestables. Tout fait, quelque merveilleux qu’il soit, s’il n’implique pas contradiction, n’est point impossible. Nous ne connaissons pas encore assez bien toutes les lois de la nature pour devoir rejeter sans examen un fait qui nous semble seulement en contradiction avec quelques-unes de celles qui nous sont familières. Tous les hommes qui croient en Dieu croient aussi en sa puissance infinie, et croient qu’il est l’auteur du monde tel que nous le connaissons. Or, l’homme a eu certainement un commencement sur la terre par l’action directe ou indirecte de Dieu, et, soit qu’il ait été formé du limon de la terre ou qu’il ait été déposé en germe dans le sein d’un animal moins parfait que lui, ou même qu’il soit résulté d’un perfectionnement successif d’espèces, il faut toujours remonter à un fait primitif émanant de la volonté divine, et qui a eu lieu dans le temps; c’est-à-dire à une époque qui, quelque éloignée qu’elle puisse être de nous, est cependant assignable. Or, ce que Dieu a fait à une époque déterminée peut avoir été fait depuis, et il peut avoir été déposé dans le sein d’une vierge un germe d’où devait naître une créature plus parfaite et plus divine que nous. Il n est donc pas absurde de croire à la naissance miraculeuse de Jésus-Christ, et comme les chrétiens groupent un nombre assez considérable de raisons qui peuvent appuyer cette croyance, on aurait tort de la leur contester avec trop d’assurance. Mais, d’un autre côté, que tous ceux qui demandent des preuves positives d’un , fait aussi peu vraisemblable, et qui, faute de ces preuves, demeurent dans un doute plus ou moins prononcé, ne

soient pas condamnés comme des criminels, et, puisque leurs adversaires déclarent que la foi seule, c’est-à-dire une croyance aveugle, est leur vraie lumière, qu’ils attendent avec patience que cette singulière lumière vienne éclairer les philosophes. Quant à ceux-ci, ils ne doivent pas chercher à détruire une foi dont le but est d’amener les hommes dans le chemin du vrai bien. Ainsi, d’une part, respect de la croyance, et de l’autre, tolérance pour le doute et l’incrédulité.

Dans le second chapitre, saint Matthieu raconte que des mages, conduits par une étoile, vinrent adorer Jésus, roi des Juifs, à Bethléem. Puis il rapporte la fuite de la sainte famille en Égypte et son retour à Nazareth sur l’ordre de Dieu transmis à Joseph par de nouveaux songes. Il y a dans tout ce récit adapté aux prophètes, comme il est dit aux versets 17 et 23, trois points à noter. Le premier est un miracle, l’apparition d’une étoile qui conduit des mages de l’Orient à Bethléem; le second, de nouveaux songes dans lesquels des anges instruisent Joseph de ce qu’il doit faire; enfin, des faits historiques naturels, qui doivent être soumis à la critique que subissent ordinairement les faits de même nature.

Relativement au miracle, on dira qu’il est impossible dans les termes où il est présenté, parce qu’une étoile ne peut conduire qui que ce soit dans un lieu déterminé en s’arrêtant au-dessus de ce lieu. La même impossibilité n’existerait pas, s’il n’était question que d’un point lumineux ayant l’apparence d’une étoile, et les croyants ne manquent pas de dire qu’il en est ainsi. Ce qui prouve au moins qu’il faut bien se garder de prendre l’Évangile au pied de la lettre; surtout lorsqu’on n’a devant les yeux qu’une traduction de deuxième ou de troisième main d’un texte inconnu. On ne pourrait d’ailleurs dire de ce

second miracle, ainsi rectifié, que ce qu’on a dit du premier : que saint Matthieu, qui n’en a pas été témoin oculaire, n’indique aucune autorité sur laquelle il puisse s’appuyer. On remarquera encore que cet évangéliste est le seul des quatre qui fasse un tel récit, ce qui ne l’infirme pas, il est vrai; mais saint Luc, qui déclare, lui, rapporter ce que lui ont dit des témoins qu’il ne nomme pas, raconte les choses d’une tout autre manière. Il ne parle ni de mages ni d’étoile, mais de bergers auxquels un ange est apparu, qui leur a appris la naissance de Jésus et les a engagés à l’aller adorer à Bethléem. Lequel croire des deux narrateurs ? L’Église s’en embarrasse peu, et adopte les deux traditions. Ici les chrétiens ne peuvent encore invoquer que la foi, mais l’incrédulité des philosophes peut d’autant moins être imputée à crime que les faits en eux-mêmes ne touchent en rien aux fondements de la religion. La foi et l'incrédulité sont également innocentes.

Sur le second point, les songes, qui sont si fréquemment invoqués, et qui sont bien plus nombreux encore dans le récit de saint Luc, on ne peut que répéter ce qui a été dit plus haut du premier songe de Joseph. Ont-ils eu lieu, et quelle créance méritent-ils?

Enfin, comme faits historiques, sauf la naissance à Bethléem, il n’y a pas la moindre ressemblance entre ce que rapportent saint Matthieu et saint Luc, et la critique la plus éclairée ne saurait rien constater de ces faits. L’incrédulité est donc permise à côté de la foi qui en acceptera une plus ou moins grande partie, car il paraît difficile qu’elle admette le tout en même temps.

Le chapitre 111 de saint Matthieu est un historique bien abrégé de la prédication de saint Jean, sur lequel il n’y aurait pas lieu d’insister, s’il ne contenait, dans les ver-

sets 16 et i7, une des principales bases de la foi chrétienne. On y lit, 16 : « Jésus ayant été baptisé sortit » aussitôt hors de l’eau, et, en même temps, les deux lui » furent ouverts. Il vit l’Esprit de Dieu qui descendit en » forme de colombe et qui vint se reposer sur lui. — » 17 : Et, au même moment, une voix se fit entendre du » ciel qui disait : Celui-ci est mon Filsbien-aimé en qui j’ai » mis toute ma confiance. »

Il y aurait, sur ce récit, bien des observations à faire. On ne répétera pas ce qui a été dit à propos des miracles de la naissance de Jésus-Christ et qui s’applique à tous les autres miracles, savoir : Que l’historien ne cite nullement ses autorités ou ne dit pas qu’il tienne le fait de Jésus lui-même. On ne reviendra plus à l’avenir sur ce premier point, qui suffit bien déjà pour justifier le doute. On remarquera seulement ici que c’est Jésus lui-même qui a vu le ciel s’ouvrir et une colombe descendre sur lui, puis, qu’une voix s’est fait entendre, de lui sans doute encore, puisqu’il n’est pas fait mention d’autres auditeurs et que cette voix n’a pas dit : Celui-ci est mon Fils unique, mais seulement, mon Fils bien-aimé, on reviendra plus tard sur cette circonstance. On ne relèvera pas l’erreur de physique d’un ciel qui s’ouvre. On peut admettre qu’elle n’existe que dans l’expression. Mais, dans tous les cas, voilà donc une vision qui s’ajoute à des songes, pour l’établissement des croyances chrétiennes.

On remarquera, pour dernière observation, que saint Marc ne fait que répéter, terme pour terme, au chapitre premier, la narration de saint Matthieu. On ne peut donc le considérer comme une nouvelle autorité, mais comme rapportant une légende admise par les apôtres et par leurs coreligionnaires. On dira la même chose de saint Luc, qui raconte avec plus de détails que ses prédéces-

seurs, dans le chapitre III, la prédication de saint Jean, mais qui n’ajoute rien de particulier sur la vision de Jésus-Christ. Enfin, le récit de l’évangéliste saint Jean diffère un peu de celui des trois autres, sans les contredire cependant d’une manière positive. Il fait dire à Jean- Baptiste dans le chapitre I", versets 32, 33 et 34. « Et » Jean rendit alors ce témoignage, en disant ; J’ai vu le » Saint-Esprit descendre du ciel comme une colombe et n demeurer sur lui; —Pour moi, je ne le connaissais pas, » mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau, m’a » dit : Celui sur qui vous verrez descendre et demeurer » le Saint-Esprit est celui qui baptisera dans le Saint- » Esprit. — Je l’ai vu et j’ai rendu témoignage qu’il est » le Fils de Dieu. » Ici ce n’est plus Jésus lui-même qui voit le ciel s’ouvrir et qui entend la voix céleste ; c’est saint Jean, à qui Dieu a annoncé la descente du Saint- Esprit sous la forme d’une colombe, et qui, ayant vu ce miracle, proclame Jésus Fils de Dieu.

Certes, en se tenant à ce simple exposé, les philosophes seraient en droit de demander qu’on leur permette le doute sur la réalité du fait rapporté dont aucun apôtre n’a été le témoin. Mais, de leur côté, ils auraient tort d’affirmer leur négation en le considérant comme impossible ou absurde. Ce fait n’a rien en soi qui répugne absolument à la croyance, et la foi peut en toute sécurité s’en emparer. Bien plus, il présente une certaine vraisemblance dont bien des esprits pourraient se prévaloir. Car, pour eux, cette vision ne serait qu’une hallucination, soit particulière, soit collective, inspirée par l’intime conviction de saint Jean-Baptiste et de Jésus lui-même. Les catholiques ne manqueront pas de se récrier, comme ils l’ont fait déjà, contre une telle appréciation, en répétant que Jésus ne saurait être pris pour un halluciné,

pour un lunatique. Ici, ils auront torf, en prenant le mot halluciné en mauvaise part, et ils devraient seulement le remplacer par celui d'inspiré. Les visions sont fort communes dans toutes les croyances religieuses, et beaucoup peuvent avoir eu lieu en effet. Toutes sont de véritables hallucinations et toutes sont nommées inspirations ; nom que, dans la plupart des cas, on ne saurait leur dénier, pas plus qu’on ne saurait le dénier aux manifestations du démon de Socrate.

Il n’y a pas d’effets sans causes, et, lorsque les physiologistes distinguent les hallucinations des illusions en ce que celles-ci ont, à l’exclusion des premières, une cause extérieure de sensation qui peut être appréciée, ils ne peuvent disconvenir que les premières aient une cause intérieure qui, seulement, ne peut être toujours connue. Or cette cause est souvent la disposition de certains de nos organes matériels qui nous suscite des idées vivement colorées par l’imagination, en rapport avec leur état particulier. Mais, d’un autre côté, notre âme, esprit pur, ne peut manquer d’être incessamment en communication avec l’Esprit divin, l’esprit proprement dit, et c’est cette communication qui nous inspire toutes les idées saintes et grandes, toutes les idées de bien que nous concevons. Mais pour que les plus profondes de ces idées arrivent jusqu’à notre conscience, pour qu’elles guident notre volonté, il faut que nos organes aient une disposition particulière et quelquefois une perfection qui ne se rencontrent que bien rarement dans la foule des créatures humaines. Socrate possédait une partie de cette disposition particulière et de cette perfection. Jésus, le Fils bienaimé de Dieu, la possédait à un degré bien plus éminent. Il sentait en lui l’influence, la vertu de son Père, et, dans certaines occasions, sa conviction ressortait en affectant

une forme que sa nature humaine lui faisait revêtir de couleurs fournies par l’imagination. Ainsi, rien de surnaturel dans la narration précédente des évangélistes, mais la révélation d’une nature supérieure au reste de l’humanité.

Jésus-Christ est proclamé, soit par son propre témoignage, soit par celui de saint Jean-Baptiste, Fils de Dieu. Rien encore là qui répugne à la raison. Car, nous sommes tous bien réellement fils de Dieu, tous conçus par le Saint-Esprit, par l’esprit de Dieu. Sans cet esprit, en effet, qui domine et dirige la matière en surmontant son inertie, toute semence resterait inféconde. Mais nous ne naissons pas d’une vierge, mais si nous sommes tous bienaimés, nous ne méritons pas tous cet amour ni cette confiance que Dieu pose en Jésus. Toutefois on remarquera qu’aucun des évangélistes n’exprime en cette occasion l’idée que Jésus est son fils unique. Aussi semblet-il que cette qualification ne dut lui appartenir qu en ce sens que lui seul, après le premier des etres animés, est né d’une manière aussi miraculeuse. Que les philosophes donc respectent ici la foi des chrétiens, mais que ceux-ci leur pardonnent, soit leur doute, soit l’interprétation qu’ils donnent aux récits des évangélistes.

Le chapitre IV de saint Matthieu contient deux ordres de faits. D’abord le jeûne et la tentation de Jésus, ensuite le commencement de sa prédication et les nombreuses guérisons qu’il opère dans la Galilée.

Le jeûne et la tentation de Jésus-Christ ne reçoivent leur autorité que du récit qu’en fait saint Matthieu. Saint Luc est le seul des trois autres évangélistes qui les rapporte, et il le fait exactement dans les mêmes termes que saint Matthieu. Ce qui n’ajoute rien à la foi que mérite celui-ci. Que Jésus se soit retiré dans le désert et y ait

observé un jeûne austère, rien là ne répugne à la croyance ; mais quant à ce qui concerne les détails de la tentation, l’absurde le dispute au ridicule, et ce ne serait pas sérieusement qu’on pourrait entreprendre de les réfuter. Pour les croyants, toutefois, qui voudraient absolument les admettre, là seule chose raisonnable qui pourrait être dite, c’est que Jésus, par ses austérités, ayant surexcité son humaine imagination, a éprouvé des visions dont le principe existait dans son organisation matérielle ; mais que les réponses et les jugements qui sortaient de sa bouche lui étaient inspirés par cet esprit divin qui résidait en lui.

Quant aux guérisons miraculeuses dont il est fait mention dans le même chapitre de saint Matthieu, ainsi qu’à toutes celles de même nature qui sont rapportées dans les autres chapitres et qui reparaissent toutes à peu près les mêmes dans les trois derniers évangélistes, elles ne doivent pas être jugées de la même manière, et l’on peut dire que sur ce point, dans une certaine mesure, ce sont les chrétiens qui ont raison contre les philosophes qui les nient, uniquement parce qu’elles sont réputées miraculeuses. On a déjà dit que, pour les philosçphes qui croient en la puissance de Dieu, l’apparition de miracles, fort peu probable sans doute, ne devait présenter cependant rien d’impossible. Mais il y a plus, dans le cas présent : c’est que les faits énoncés, pour la plupart du moins, et particulièrement ceux qu’indique saint Matthieu dans son chapitre IV, n’ont rien de miraculeux, et que de tout temps on en a vu d’analogues. On ne parlera pas du grand nombre de ceux qui sont rapportés dans les Actes des Apôtres et dans les légendes des Saints, puisque, authentiques ou non, ils sont eux-mêmes donnés comme des miracles; mais les observations qui, depuis quatre-vingts

ans surtout, ont été recueillies sur les efifets de l’imagination, ont fait voir qu’une grande confiance, une grande conviction, une grande foi, pour se servir d’une expression consacrée dans le langage religieux, était susceptible de produire les révolutions organiques les plus prodigieuses, et d’amener, dans certains cas, la guérison de maladies jugées incurables par les hommes de l’art. Or, comme aucune confiance, aucune conviction, aucune foi ne peut être aussi profonde que celle qui est inspirée par l’idée de la puissance de Dieu, il s’ensuit que les pratiques religieuses sont celles qui doivent produire les effets les plus merveilleux, et c’est ce qu’on a vu dans toutes les religions et dans toutes les sectes. Mais, en dehors de l’influence religieuse qui a tant de puissance, les phénomènes attribués au mesmérisme, et que la vraie science a peine à récuser aujourd’hui, présentent des résultats de même nature, quoique moins accusés. De plus, l’étude attentive de ces phénomènes, et d’autres plus récents qui se rattachent aux mêmes lois naturelles, a montré que quelques hommes, par suite de certaine disposition organique et par l’action de leur esprit, pouvaient exercer sur leurs semblables une influence morale ou physique propre à manifester des effets que dans les siècles précédents on eût qualifiés de miraculeux. Or, on ne peut guère douter que Jésus, par la confiance qu’il avait en son Père et qu’il savait inspirer à ses disciples, aussi bien que par la nature même de sa constitution, ne fût apte à produire la plupart des actes merveilleux qu’on lui attribue, particulièrement les guérisons dites miraculeuses. Son Père l’avait enfanté avec prédilection, avait répandu son esprit sur ce Fils bien-aimé et mettait en lui toute sa confiance. Que la foi des chrétiens repose donc en paix au récit des guérisons opérées par Jésus-Christ. Mais ce

ne sont pas là, dira-t-on, ses seuls miracles. C’est un point sur lequel nous ne tarderons pas à revenir. On remarquera en passant que saint Matthieu, dans le même chapitre IV, rapporte la vocation des disciples Pierre et André, que saint Marc présente de la même manière, mais qui n’est pas racontée exactement de même dans saint Luc et dans saint Jean. Cette observation est peu importante sans doute, mais elle s’ajoute à bien d’autres qui montrent que tous les détails dans lesquels entrent les quatre évangélistes ne sauraient être aveuglément acceptés.

Le chapitre V de saint Matthieu contient toute la morale chrétienne. C’est le sermon sur la montagne. On ne saurait trop l’admirer et le présenter comme enseignement aux hommes. On est parfait chrétien quand on en suit parfaitement les préceptes. On ne s’arrêtera pas à quelques observations de détail auxquelles il pourrait donner lieu. On se bornera à faire une seule remarque, c’est que Jésus dit, au verset 16 : « Ainsi, que votre lu- « mière reluise devant les hommes, afin qu’ils voient vos « bonnes œuvres et qu’ils glorifient votre Père qui est dans « les deux. » Et au verset 48 : « Soyez donc, vous autres, « parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Voilà donc Jésus qui déclare que ses disciples, ses auditeurs, et sans doute tous les hommes, sont les enfants de Dieu, et, jusque-là, il n’est établi de différence entre eux et lui qu’en ce qu’il est le Fils bien-aimé en qui Dieu a mis toute sa confiance.

Le chapitre VI, qui est la continuation du précédent, n’est pas moins admirable, et il contient cette simple et noble prière par laquelle nous demandons à notre Père céleste notre pain quotidien et la délivrance du péché. Chaque verset, pour ainsi dire, confirme cette déclara-

lion que Dieu est bien notre père. Les interprètes sensés des Évangiles ne manqueront pas d’ailleurs de justifier la recommandation de ne point s’inquiéter des besoins de la vie, qui pourrait sembler être un encouragement à mépriser le travail.

Le chapitre VII enfin, achève dignement le même discours, et l’on y voit, pour la première fois, Jésus se posant comme envoyé de Dieu et prêchant en son nom. Il dit, en effet, aux versets 21, 22 et 23 : « Ceux qui me « disent : Seigneur, Seigneur, n’entreront pas tous dans le « royaume des deux, mais celui-là seulement qui fait la « volonté de mon Père qui est dans les deux. —Plusieurs (c me diront en ce jour-là : Seigneur, n’avons-nous pas pro- « phétisé en votre nom? N’avons-nous pas chassé des dé- « mons en votre nom et n’avons-nous pas fait plusieurs « miracles en votre nom?—Et alors je leur dirai haute- « ment : Je ne vous ai jamais connus. Retirez-vous de moi, « vous qui faites des œuvres d’iniquité. » Il résulte de ces passages, sur l’authenticité desquels il serait inutile d’éle ver des doutes, que Jésus avait une entière confiance en sa mission, et qu’en outre il admettait la possibilité de miracles opérés comme œuvres d’iniquité, sans doute par l’intervention des démons qu’il s’appliquait lui-même à combattre.

Le discours sur la montagne, la plus précieuse des instructions de Jésus, n’est rapporté par aucun des trois autres évangélistes. Ce n’est pas que les préceptes qui y sont donnés ne se retrouvent épars dans leurs Évangiles, mais ils n’y sont pas présentés de la même manière; ce dont on ne peut d’ailleurs tirer aucune conséquence pour l’objet qui nous occupe; car aucun des évangélistes ne raconte complètement les actes de Jésus, et les mêmes principes de morale ont été, sans le moindre doute, ré-

pétés de plusieurs manières différentes dans ses diverses prédications. C’était d’ailleurs aux faits miraculeux et aux paraboles que s’arrêtaient particulièrement les narrateurs.

Le chapitre VIII relate plusieurs miracles : un lépreux guéri par le simple attouchement de Jésus; le serviteur d’un centenier paralytique guéri par sa parole prononcée loin encore de la demeure de cet homme; la mère de Pierre guérie de la fièvre par attouchement; une tempête apaisée à sa voix sur le lac de Génésareth; des démons chassés de corps de possédés, particulièrement deux légions qui s’étaient emparées de deux Géraséniens et qui obtiennent la permission de se réfugier dans les corps d’un troupeau de pourceaux, lesquels se jetèrent à la mer et y périrent.

On fera remarquer que la plupart de ces miracles, qui sont aussi rapportés par d’autres évangélistes, s’expliquent comme il a été dit plus haut, s’ils ont été réellement opérés. Quant à ceux qui échappent à cette explication : la guérison du serviteur du centenier et l’apaisement de la tempête, leur authenticité est d’autant plus contestable que saint Matthieu, qui les rapporte, n’était pas encore au nombre des disciples de Jésus quand ils ont dû avoir lieu, puisque ce n’est qu’au chapitre IX suivant qu’est rapportée la vocation du narrateur. Et, en supposant que sa légende ait quelque réalité, on ne saurait demander cependant que tous les détails en soient admis. Le doute au moins est permis aux hommes qui ne veulent croire aux faits que sur des preuves de quelque valeur. Mais il est libre à la foi de pousser plus loin sa croyance, car, on le répète, qui admet la toute-puissance de Dieu, ne peut nier d’une manière absolue la possibilité des miracles. Ce qu’on peut demander à une foi éclairée de ne

pas admettre, c’est le prétendu miracle des légions de démons allant se noyer dans la mer de Génésareth, en entraînant avec eux un troupeau de pourceaux. Ce n’est pas le miracle en lui-même qu’on peut demander de rejeter, malgré le ridicule qui l’accompagne, mais l’action coupable qu’il suppose. Car ce troupeau, fidèlement gardé, avait des propriétaires qui se sont justement émus du tort que leur faisait un tel miracle, puisqu’ils sont venus, diton, prier Jésus de quitter leur pays. Un récit si peu digne ne saurait être vrai.

La philosophie a d’ailleurs ici une observation générale à faire au sujet de tous les miracles qui concernent les prétendus possédés. La Bible et tous les livres saints sont remplis d’histoires d’anges et de démons. Mais que sont tous ces êtres que les chrétiens éclairés n’osent ni nier ni sérieusement affirmer? Rien de plus obscur, si ce n’est de plus absurde, que leur prétendue origine. Quel homme raisonnable admettrait les fables chantées par Milton? Et cependant ces fables ne sont qu’une traduction poétique de ce qu’au nom de la religion, les Apôtres, les Pères de l’Église et les théologiens orthodoxes, imbus des imaginations de l’Orient, ont voulu imposer à notre croyance. Qu’y a-t-il donc de vrai ou de faux dans l’existence de ces êtres réputés surnaturels? Il ne peut y avoir de purement spirituel que Dieu seul. Tout le reste de l’univers est un mélange, un alliage, si l’on veut, de l’esprit et de la matière. Alliage incompréhensible, mais réel dans l’homme, dans tous les animaux, dans les végétaux et jusque dans les minéraux, qui se dissiperaient en atomes insaisissables sans la présence et l’action incessante de la volonté divine. Que peut donc être, on le répète, cette conception de génies bienfaisants ou tentateurs interposés entre Dieu et les hommes?

L’âme humaine, d’une nature spirituelle et par suite divine, est nécessairement, comme on l’a dit, en communication avec Dieu, et c’est Dieu qui lui inspire tout ce qu’il y a de bon dans ses actes. Lorsque l’inspiration résulte d’une pensée réfléchie, on dit qu’elle est le produit de la raison, et cette raison, sans se bien rendre compte de sa nature, on se l’attribue à soi-même ou à l’âme qui est le vrai moi, au dire de la plupart des philosophes. On attribue pareillement à l’âme mille autres idées non réfléchies qui touchent ou à nos habitudes ou aux objets les plus ordinaires de la vie. Mais lorsqu’elles portent sur des objets élevés et inattendus, lorsqu’elles sont une sorte de révélation, lorsque surtout elles surgissent pendant le sommeil, elles nous frappent d’autant plus que leur source est plus cachée, et nous les acceptons avec raison alors comme des inspirations divines. Mais comme il est dans la nature de l’homme de ne concevoir clairement d’idées que sous une enveloppe matérielle plus ou moins distincte, notre imagination exaltée, surtout dans le sommeil, les colore et nous les présente sous une forme sensible. C’est un messager céleste qui nous révèle la volonté de son maître; et ce messager, nous le revêtons des formes les plus belles que nous puissions imaginer. C’est ainsi que si nous voulons nous défendre de voir Dieu comme un puissant monarque assis sur un trône éclatant au-dessus des nuages, nous ne pouvons plus nous en faire aucune idée, et nous nous bornons à énoncer ses attributs, que nous ne concevons eux-mêmes qu’en les matérialisant plus ou moins.

Il arrive quelquefois encore qu’éveillés même, soit au milieu d’absorbantes méditations, soit par suite d’habitudes particulières de l’esprit, une semblable inspiration se manifeste si vivement, qu’elle produise en nous une

véritable hallucination, et que la croyance précédemment acquise de l’existence maté rielle des anges nous fasse voir un tel messager qui nous dicte les ordres de Dieu. L’existence matérielle de ce messager est erronée, mais son existence intellectuelle et spirituelle est réelle, et si la forme sous laquelle on la conçoit est toujours à peu près la même, c’est qu’elle est consacrée par la croyance des peuples, par les œuvres des artistes, et que, dès notre enfance, elle est entrée par les sens dans notre imagination. Que les philosophes croient donc, comme le vulgaire, à l’existence des inspirations divines en abandonnant à celui-ci la réalité de la forme.

Les démons s’expliquent avec la même facilité que les anges. Si l’inspiration divine ou notre ange gardien nous porte au bien, l’incitation de la chair, c’est-à-dire la matière, nous pousse au mal ou à l’exagération de l’amour de notre propre être, à la satisfaction de tous nos désirs, sans respect des droits d’autrui ni de ceux de l’humanité en général. Cette incitation a été de tout temps attribuée, par les hommes religieux, à un esprit malin que l’imagination a revêtu des formes les plus hideuses, et qui s’est manifesté dans des circonstances diverses, soit pendant le sommeil ou même pendant la veille, dans des moments d’exaltation. Les formes de cette vision ont beaucoup varié, car si le type du beau est simple pour l’esprit humain, celui du laid, qui est son opposé, est variable à l’infini. Voilà donc l’explication de tous les sortilèges et de toutes les possessions, lesquels s’évanouissent aussitôt que la croyance en disparaît dans le monde, mais qui persistent encore comme dogmes chrétiens, avec un sens différent de celui que leur attribue la philosophie. La raison de cette persistance est fort simple et tient à ce que les disciples de Jésus-Christ n’avaient fait

que suivre 13 croyance de leur maître. Mais Jésus, dont la mission était toute morale et ne pouvait consister à redresser aucune erreur physique, physiologique, ni même métaphysiqne, partageait, comme homme, les croyances et une partie des préjugés de son siècle, attribuant la plupart des maladies nerveuses à la possession du démon et les guérissant par sa parole ou par son attouchement. On a vu cent fois, depuis lui, les mêmes effets se reproduire, ht c’est en son nom que, par l’exorcisme, les prêtres chassent encore le démon du corps des nouveaunés, dont il ne manque pas de s’emparer avant le baptême. On a vu, à toutes les époques, des prêtres de diverses confessions, attribuant à la possession certains ordres de maladies, les guérir par le seul procédé de l’exorcisme. Les apparitions d’anges et les expulsions de démons, rapportées par les Évangiles, peuvent donc être acceptées par la philosophie et attribuées à la puissance divine, de concert avec l’Église, tout en envisageant les faits sous un point de vue un peu différent; mais l’Église doit concéder aussi que la crédulité, l’ignorance et l’exagération ont entraîné trop loin plus d’un narrateur.

Le chapitre IX de saint Matthieu, indépendamment de la vocation de cet évangéliste et de quelques préceptes de morale et de religion, auxquels on ne saurait trop applaudir, rapporte un assez grand nombre de miracles au sujet desquels on ne pourrait que répéter ce qui a été précédemment dit. Mais il en est quelques autres qui sont susceptibles d’observations particulières. On parlera d’abord de l’hémorrhoïsse dont la guérison ne présente par elle-même rien de bien remarquable, surtout de la manière dont la rapporte saint Matthieu, puisque la grande foi de cette femme était une cause bien efficace de puissance pour la parole de Jésus. Mais saint Marc, en rappor-

tant le même fait un peu différemment, s*ans altérer le fond du récit, y ajoute un détail qui n’est pas sans intérêt. Ce ne serait pas, selon cet évangéliste, par la parole de Jésus, mais par le simple attouchement de sa robe, que la guérison aurait été opérée, et Jésus en même temps, ayant senti la vertu qui était sortie de lui, se serait retourné pour demander qui l’avait touché. C’est alors que cette femme s’étant jetée à ses pieds, il lui aurait dit : Ma fille, votre foi vous a sauvée. Allez en paix et soyez guérie de votre maladie. Saint Luc ne fait, pour ainsi dire, que répéter saint Marc. Quant à saint Jean, il ne parle pas de ce miracle. On ne répétera pas que la différence entre les narrations, bien que n’infirmant pas le fait, doit rendre au moins circonspect pour l’admission de ses détails. Mais, en adoptant le récit de saint Marc, on voit apparaître un nouveau phénomène : c’est l’effusion d’une vertu curative que Jésus sent en lui-même. On ne demandera pas aux philosophes d’y croire sur la simple affirmation d’un historien qui ne peut invoquer aucune autre autorité que la voix publique, puisque saint Matthieu, seul des trois évangélistes qui rapportent le miracle, a connu Jésus-Christ, et qu’il ne dit pas un mot de cette particularité. Mais, s’il pouvait arriver de nouvelles preuves d’une telle assertion, on ne serait nullement fondé à la rejeter comme entachée de surnaturel. Car lorsqu’on aura mieux étudié les phénomènes vitaux, on sera amené à reconnaître qu’il existe entre certains êtres privilégiés des actions d’effluves vitales propres à produire des phénomènes de la nature de celui dont il est ici question. Ainsi donc, encore dans ce cas, ce qu’on appelle surnaturel n’est qu’un naturel exceptionnel. Et Jésus en fournit les plus remarquables exemples qu’on puisse citer dans l’histoire de l’humanité.

La guérison du paralytique qui a eu lieu avant la vocation de saint Matthieu, et qui, en supposant qu’il soit question du même fait, a été racontée un peu différemment par les divers évangélistes, manifeste encore en Jésus une nouvelle faculté qui a été considérée comme surnaturelle. On lit, en effet, aux versets 3 et 4 du chapitre IX : « Aussitôt quelques-uns des scribes dirent en « eux-mêmes ; Cet homme blasphémé. Mais Jésus ayant « connu ce qu’ils pensaient, leur dit : Pourquoi avez-vous « de mauvaises pensées dans vos cœurs? » Jésus, dans cette circonstance, avait donc su lire dans la pensée secrète de quelques-uns de ses auditeurs. Un pareil fait s’est reproduit souvent dans les annales du sortilège. Il est admis dans le christianisme comme surnaturel, et, en général, attribué à la puissance du démon. La faculté de lire dans la pensée était un des signes requis par les juges dans le moyen âge, et même dans des temps postérieurs, pour constater la possession du démon. Cependant 1 Église admet la même faculté dans les anges ou dans les saints interprètes de la volonté de Dieu, et à plus forte raison doit-elle l’attribuer à Jésus-Christ, le Saint des saints, le Fils de Dieu et Dieu lui-même. Mais l’étude approfondie des faits du somnambulisme et de ceux qui se sont plus récemment présentés sous le nom de spiritisme, a montré que la même faculté peut exister chez des êtres qui ne sont ni anges, ni saints, ni dénions, mais simplement des hommes, et que, par conséquent, cette faculté n’est point surnaturelle, mais seulement exceptionnelle. La philosophie peut donc, tout aussi bien que la religion, admettre le fait cité plus haut, et elle devrait concéder aussi, sans le moindre effort, qu’il se produisait en Jésus par la volonté de son Père, qui est dans les deux, c’està-dire par la volonté et par l’Esprit de Dieu.

Le troisième fait important du chapitre IX, qui doit arrêter l’attention, est la résurrection de la fille de Jaïre, dont il semblerait que saint Matthieu ait pu être témoin, puisque déjà Jésus avait appelé à lui ce publicain; mais il n’en est rien dit, et, outre que le fait peut avoir été inexactement rapporté, Jésus se borne à dire aux assistants : « Retirez-vous, car cette fille n’est pas morte, « elle n’est qu’endormie. » Il la prit par la main, et elle se leva. 11 doit donc être permis aux philosophes de douter de la résurrection, sans qu’ils soient néanmoins fondés à exiger que tous les chrétiens en abandonnent la croyance.

Le récit de saint Marc, assez conforme à celui de saint Matthieu, ajoute cependant un détail qui ferait voir que ce dernier n’était point présent au miracle, puisqu’il y est dit que Jésus ne prit avec lui que Pierre, Jacques et son frère Jean. Saint Luc fait exactement le même récit, qui n’était que la tradition reçue, puisque, comme saint Marc, il ne pouvait le tenir que de bouches étrangères. Quant à saint Jean, qui aurait été témoin de cette résurrection, il n’en dit rien dans son Évangile; ce qui doit rendre le fait plus douteux pour tous les hommes qui ne veulent pas croire sur une simple affirmation. On passera donc au chapitre X, sans s’arrêter davantage aux miracles rapportés dans le neuvième.

Le chapitre X est remarquable par l’élection que Jésus fait de ses apôtres, auxquels il prédit qu’ils seront persécutés par les hommes. Il leur confère le pouvoir d’opérer des miracles de guérison et même de résurrection analogues à ceux qu’il a faits lui-même. Il leur donne en même temps quelques instructions mêlées de paraboles qui ne sont pas toutes également claires et compréhensibles, mais que l’Église se charge chaque jour de nous

MÉLANGES PHILOSOPHIQUES. i13

interpréter. Il semble que Jésus les envoie pour prêcher de suite; mais les prédictions qu’il leur adresse se rapportent cependant au temps qui suivra sa mort, car on ne voit pas qu’ils aient été persécutés de son vivant, ni qu’ils se soient éloignés de lui pour longtemps. On lit d’ailleurs dans le vingt-troisième verset : « Vous n’aurez <( pas achevé d’instruire toutes les villes d’Israël avant que (( le Fils de l’homme vienne. » Prédiction qui indique bien clairement qu’il s’agit d’un temps éloigné dans l’avenir, mais qui ne présente pas un sens bien net, et qui a dû donner lieu à de fausses interprétations. Enfin, ce qui est remarquable encore dans ce chapitre, et ce qui vient tout à fait à l’appui de mon système, c’est ce que saint Matthieu fait dire à Jésus dans les versets 19 et 20 : « Lors « donc qu’on vous livrera entre leurs mains, ne vous met- « tez point en peine comment vous leur parlerez, ni de ce « que vous leur direz, car ce que vous devez leur dire

« vous sera donné à l’heure même. puisque ce n’est

« pas vous qui parlez, mais que c’est Vesprit de votre Père « qui parle en vous. » Jésus dit donc ici, comme il le dit pour lui-même, que Dieu est le père de ses apôtres et qu’il les inspirera. L’on ne voit donc, jusqu’à présent, rien qui justifie l’opinion que Jésus est le fils unique de Dieu; mais, dans le même chapitre, il s’affirme comme l’envoyé et le ministre ou le second de son Père, et nul doute que telle fût sa conviction, que je partage et que la philosophie peut partager avec lui, car les hommes supérieurs remplissent tous une mission divine auprès de l’humanité.

L’évangéliste saint Marc rapporte très-succinctement dans le chapitre 111 l’élection des douze apôtres ; puis, dans le chapitre VI, il ajoute que Jésus les ayant appelés, commença à les envoyer deux à deux, et qu’étant partis, ils prêchaient aux peuples qu’ils fissent pénitence; qu’ils

chassaient beaucoup de démons; qu'ils oignaient d’huile plusieurs malades et qu’ils les guérissaient.

Saint Luc, de son côté, raconte l’élection et la mission des douze apôtres à peu près dans les mêmes termes que saint Marc, sans plus de détails. Cependant il ajoute, chapitre IX, verset 10 : « Les apôtres étant revenus, racon- « tèrent à Jésus tout ce qu’ils avaient fait. » On trouve aussi dans le même chapitre ce passage remarquable : « 49. Alors Jean prenant la parole, lui dit : Maître, nous « avons vu un homme qui chasse les démons en votre « nom; mais nous l’en avons empêché, parce qu’il ne « vous suit pas avec nous. — 50. Et Jésus lui dit : Ne l’en « empêchez point; car celui qui n’est pas contre vous est « avec vous. » Voilà donc un homme qui, par sa propre confiance, se donne à lui-même une puissance que l’on regarde comme miraculeuse. C’est là l’effet de la conviction, et ce qu’on a pu voir de tous les temps.

Ce qui est encore à remarquer dans saint Luc, c’est la mission qu’il attribue de la part de Jésus-Christ à soixantedouze autres disciples, auxquels il donne les mêmes pouvoirs qu’aux douze apôtres, et qui lui rapportent que les démons leur ont obéi. Mais aucun des trois autres évangélistes ne dit un mot de ce fait, assez remarquable cependant. Et ce qui est plus surprenant encore, c’est que saint Jean, apôtre lui-même, et que saint Luc met en scène, ne dit rien de l’élection des douze et de leur mission immédiate, quoique cependant il parle d’eux dans les chapitres XIV, XV, XVI et XVII, comme devant lui succéder pour la continuation de son œuvre. Le défaut d’un accord complet sur un fait de cette importance, qui est la base de l’établissement de l’Église, sans infirmer la réalité de la mission des apôtres, est de nature cependant à tenir en doute sur la vérité de tous les détails qui

MÉLANGES PHILOSOPHIQUES. 41b

s’y rapportent. Ce qu’on peut admettre comme constant, c’est que Jésus s’affirme comme envoyé de Dieu, et que sa conviction profonde l’incite à penser que son esprit, qui est celui de son Père, s’épanchera sur ses apôtres; lesquels acceptent leur mission avec la même confiance, ou au moins avec une confiance suffisante pour opérer quelques guérisons analogues à celles qu’on a vues dans les temps modernes, au tombeau du diacre Paris, par exemple, et de nos jours même sous diverses formes.

On ne s’arrêterait pas, à propos du chapitre XI de saint Matthieu, sur la visite à Jésus-Christ des deux disciples de Jean-Baptiste, si l’on n’y voyait un désaccord assez marqué avec ce que dit saint Jean sur le même sujet dans le chapitre III de son Évangile; puisque, d’après saint Matthieu, ce n’est que de sa prison que Jean-Baptiste envoie pour s’informer si Jésus-Christ est bien le Messie annoncé, et que, d’après saint Jean, c’est avant son emprisonnement qu’il affirme lui-même la mission de Jésus. Il le qualifie dans le même chapitre du titre de Fils unique de Dieu; ce qui est d’ailleurs une conséquence du premier chapitre, où le Verbe, qui n’est autre que Jésus, est considéré comme procédant de Dieu de toute éternité. Mais on ne trouve rien de tout cela dans l’Évangile de saint Matthieu, non plus que dans saint Marc ni dans saint Luc.

On peut remarquer encore dans le même chapitre XI que, malgré des miracles si nombreux et si frappants, dit-on, les villes de Judée refusaient de croire en Jésus; ce qui peut faire penser que ces miracles étaient un peu surfaits par leurs rapporteurs.

Le chapitre XII pourrait encore donner lieu à quelques observations analogues aux précédentes, tant sur les miracles que sur le peu d’accord avec les autres évangé-

listes. On remarquera seulement que le verset 40 est une première prédiction relative à la Passion. Saint Matthieu lui-même et les autres évangélistes rapportent d’autres prédictions beaucoup plus précises; mais les détails de ces prédictions écrits longtemps après l’événement, et différant plus ou moins entre eux, ne peuvent inspirer beaucoup de confiance. Il était d’ailleurs facile à Jésus, qui avait déjà été poursuivi, de prévoir qu’il finirait par être immolé à la haine de ses ennemis, et sa confiance en Dieu et en sa mission était telle qu’il ne reculait pas devant le sacrifice de sa vie pour affirmer sa doctrine.

Le chapitre XIll est rempli de paraboles dont le sens moral est facile à saisir. L’on y voit aussi que Jésus n’est pas reconnu comme prophète et, à plus forte raison, comme Fils de Dieu dans son pays. D’où donc saint Matthieu a-t-il tiré l’histoire de sa naissance, puisqu’elle y était ignorée, et qu’il semble que ses parents en fissent un secret?

Le chapitre XIV, indépendamment de la narration de la mort de saint Jean-Baptiste, est remarquable par le récit de deux miracles ; la multiplication dès cinq pains et la marche de Jésus sur les eaux du lac. L’un et l’autre peuvent s’expliquer par la faculté que possédait Jésus, à son insu même, de produire des hallucinations collectives; mais ils donnent lieu en outre à diverses autres observations. Saint Matthieu, en rapportant le miracle de la multiplication des cinq pains, estime à cinq mille le nombre des auditeurs présents, non compris les femmes et les enfants, ce qui devait faire au moins dix mille personnes, estimation évidemment exagérée, si l’on considère surtout que Jésus cheminait en barque, et que le peuple avait du le suivre de diverses villes. Est-il vraisemblable aussi que cette foule, quelle qu’elle fût, n’eût apporté

aucune provision avec elle? Et, puisque les disciples voulaient les renvoyer dans les villages, peut-on croire que beaucoup n’eussent pas pris d’eux-mêmes le parti de s’y réfugier? D’ailleurs, les habitants de ces villages devaient faire partie de ceux qui étaient venus pour entendre la parole du Maître. Le nombre de ceux qui s’étaient assis pour recevoir leur part des vivres apportés par les disciples devait donc être fort restreint, et s’ils eussent été dix mille ou simplement cinq mille, les disciples n’auraient pu même trouver le temps de leur faire la distribution. Il est vrai que lorsqu’on raconte des miracles, il n’en coûte rien d’en admettre un de plus. On doit donc penser que la distribution a été beaucoup moindre que ce qui est rapporté, et que, s’il y a eu apparence de miracle, ce n’est que l’effet d’une illusion générale, dont les phénomènes du spiritisme offrent des exemples analogues.

Saint Marc copie, pour ainsi dire, saint Matthieu en rapportant les mêmes miracles.

Saint Luc rapporte aussi celui des pains, à peu près dans les mêmes termes que saint Matthieu, ce qui n’ajoute rien à l’autorité du premier récit. Il indique seulement que le fait se passa près de la ville de Bethsaïde, dans la tribu de Zabulon, et que Jésus fit asseoir le peuple par bandes de cinquante; mais il ne rapporte pas le miracle qu’il fit le même soir en marchant sur le lac pour rejoindre ses disciples.

Quant à saint Jean, il raconte le fait de la multiplication des pains avec des circonstances différentes de celles du récit de ses prédécesseurs. Ainsi, il fait passer Jésus de l’autre côté du lac, et c’est le Maître lui-même qui feint de s’inquiéter de la manière dont il pourra nourrir le peuple. Enfin, ce n’est pas en fuyant Hérode, comme

le disent les trois autres évangélistes, qu’il arrive en un lieu désert où il est entouré par le peuple. Comment croire à l’exactitude des détails de pareilles narrations? Ce qu^on peut admettre, sur la foi de saint Matthieu et de saint Jean, c’est, ainsi qu’on l’a dit, qu’il a pu se passer quelque phénomène extraordinaire dont l’explication se trouve dans la faculté que possédait Jésus de produire sur les masses des hallucinations et des illusions qu’il partageait lui-même, comme il arrive aux inspirés de tous les siècles.

Quant au second miracle de Jésus marchant sur les flots, saint Matthieu y associe Pierre, dont la foi cependant faiblit un moment; saint Marc ne parle pas de Pierre; saint Luc, ainsi qu’il a été dit plus haut, ne parle pas même de ce miracle, qui, cependant, est des plus importants, puisqu’il contrarie les lois de la physique, tandis que ceux qui consistent dans des guérisons n’ont rien que de conforme à ces lois. Enfin, saint Jean, qui rapporte le miracle, mais sans y associer Pierre, y ajoute une particularité dont ne parlent pas les autres, c’est qu’aussitôt que Jésus fut monté dans la barque, elle se trouva rendue au lieu où elle allait. Peut-on croire à des récits aussi variés, sans attribuer le fait principal à une hallucination?

Après la multiplication des cinq pains vient, dans le chapitre XV de saint Matthieu, la multiplication des sept pains et de quelques poissons, qui n’est que la répétition exacte du miracle précédent. On se bornera à dire que saint Marc ne fait, comme pour le premier, qu’en reprendre le récit presque mot pour mot, mais que saint Luc et saint Jean n’en parlent nullement, ce qui est de nature à jeter des doutes sur le fait, si ce n’est à l’infirmer.

On peut remarquer encore dans le même chapitre XV le miracle de la guérison de la fille de la Chananéenne.

Jésus, répondant à cette femme qui lui demande de guérir sa fille, lui dit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis » de la maison d’Israël qui se sont perdues. » Et plus loin : « Est-il juste de prendre le pain des enfants et de le jeter w aux chiens? » Cependant il se laisse attendrir et opère laguérison. L’Église ne manque pas d’expliquer ces'dures paroles. On se dispensera d’en essayer ici le commentaire.

Le chapitre XVI de saint Matthieu, dans lequel saint Pierre confesse que Jésus est le Fils de Dieu, et où Jésus se dit lui-mème le Christ, pose la base de l’Église contre laquelle ne prévaudront point les portes de l’enfer. 11 est remarquable, en outre, par les prédictions qu’il contient, mais principalement par la dernière: « Le Fils de « l’homme doit venir dans la gloire de son Père avec ses « anges, et alors il rendra à chacun selon ses œuvres. Je « vous le dis en vérité, il y en a quelques-uns de ceux « qui sont ici qui n’éprouveront point la mort qu’ils « n’aient vu le Fils de l’homme venir en son règne. » En faut-il davantage pour mettre en garde contre l’opinion des théologiens qui veulent qu’on ne récuse aucune des paroles de l’Évangile? On se dispensera d’ailleurs de comparer ce chapitre XVI avec les chapitres analogues des autres évangélistes. Une foi aveugle peut seule admettre' tout ce qui y est contenu.

Le chapitre XVII rapporte la transfiguration de Jésus, qui, par les termes mêmes dans lesquels elle est décrite, est une véritable hallucination. Là se répète la déclaration qui a été faite déjà fors du baptême : « Celui-ci est » mon Fils bien-aimé, dans lequel j’ai mis toute mon affec- » tion. Écoutez-le. »

On ne s’arrêtera pas aux deux miracles mentionnés dans le même chapitre. On remarquera seulement que les disciples se plaignent de n’avoir pu eux-mêmes opérer le

premier, et que Jésus leur répond : « C’est à cause de « votre incrédulité; car, je vous le dis en vérité, si vous « aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez « à cette montagne ; Transporte-toi d’ici là, et elle s’y (> transporterait, et rien ne vous serait impossible. » Telle est en effet la clef de tous les faits réputés merveilleux, soit réels, soit résultant d’hallucinations. Et lorsqu’on voit les disciples, après avoir été témoins de tant de merveilles, n’avoir encore qu’une foi douteuse, ne doiton pas permettre aux philosophes, qui n’ont rien vu, de rester eux-mêmes dans le doute?

Saint Marc et saint Luc rapportent la Transfiguration dans les mêmes termes à peu près que saint Matthieu; mais saint Jean, qui était un des acteurs ou plutôt un des témoins de ce fait important, n’en dit pas un mot. Que conclure d’un tel silence? N’est-il pas fâcheux que tant de motifs d’incertitude régnent dans des documents dont il est*ordonné de croire jusqu’aux moindres détails?

Le chapitre XVlll ne contient que des maximes et des préceptes que l’Église commente avec sagesse, et dont elle sait tirer d’utiles leçons. Il en est de même du chapitre XIX. Le chapitre XX se distingue en outre par la prédiction de la Passion et par la guérison de deux aveugles; ce qui ne doit pas nous arrêter plus que les faits précédents. Est-il étonnant, quant à la prédiction, que Jésus, qui se déclarait l’ennemi des prêtres et des scribes, ait dit : a Nous allons à Jérusalem, et le Fils de l’homme « sera livré aux princes des prêtres et aux scribes, qui le « condamneront à mort » ? Les détails qu’il ajoute sont plus précis; mais quel est le degré d’authenticité de tels détails sur un fait relaté longtemps après l’événement? Ces prédictions sont aussi rapportées par les autres évangélistes; toujours cependant avec quelques variantes, ce

qui n’est guère propre à augmenter la confiance qu elles méritent.

Le chapitre XXI rend compte de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem et de Linimitié des pretres et des scribes. Saint Marc et saint Luc font le meme récit, qui est beaucoup plus simple dans saint Jean. Celui-ci ne dit pas que Jésus ait prévu la rencontre d’un anon, mais seulement que, T ayant trouvé, il monta dessus, selon ce qui est écrit : « Ne craignez point, fille de Sion; voici » votre roi qui vient, monté sur le poulain d^une anesse. » La vérité du fait historique, que nul motif absolu ne porte à rejeter, ne saurait être cependant une preuve de la mission surnaturelle de Jésus.

Les chapitres XXIf et XXIII, remplis de paraboles, d’instructions et de malédictions contre les scribes et les pharisiens, ne donneront lieu à aucune observation.

Le chapitre XXIV contient des prédictions fort obscures et peu exactes sur la ruine de Jérusalem et sur la venue du Fils de l’homme. Des prédictions semblables, aussi fantastiques, et qui ont donné lieu aux plus fausses interprétations, ne font pas faute dans les autres évangélistes. Le chapitre XXV, peinture du jugement dernier, n’est que la suite du précédent, et donne une idée des croyances populaires de l’époque.

Les chapitres XXVI et XXVII font un récit simple et touchant de la Cène et de la Passion; puis, au moment de la mort de Jésus, ils font mention de miracles et de phénomènes extraordinaires que ne rapportent pas les auteurs juifs ou païens. La narration de saint Marc ne fait que répéter celle de saint Matthieu. Quant à saint Luc, il ajoute une circonstance omise par ses prédécesseurs : c’est que Jésus, touchant l’oreille de 1 homme qui avait été frappé de l’épée d’un de ses disciples, la guérit.

Le récit de saint Jean ne contredit en rien les précédents. Il ajoute seulement que ce fut Pierre qui frappa de l’épée un des gens du grand-prêtre qui se nommait Malchus; mais il ne parle pas, comme saint Luc, de la guérison de cet homme.

Il y a dans toute cette histoire un fait réel, et des détails, comme toujours, fort contestables.

Le chapitre XXVIIl et dernier de saint Matthieu, qui rapporte fort succinctement la résuri’ection et les apparitions de Jésus-Christ, est remarquable au plus haut degré. Il dit d’abord que ce fut un ange descendu du ciel qui renversa la pierre du sépulcre; qui fit voir aux femmes, Marie-Madeleine et l’autre Marie, que la tombe était vide ; qui leur dit que Jésus était ressuscité et leur ordonna d’aller porter cette nouvelle aux Apôtres, en leur prescrivant de se rendre en Galilée où ils le verraient. En même temps, Jésus se présenta devant elles, les salua, et elles l’adorèrent. Saint Matthieu ajoute que les sénateurs donnèrent une grande somme d’argent aux soldats pour qu’ils dissent que les disciples étaient venus pendant la nuit et avaient enlevé le corps pendant qu’ils dormaient. Enfin il ajoute que les onze disciples allèrent en Galilée sur la montagne où Jésus leur avait commandé de se trouver; que là, ils l’adorèrent et qu’il leur donna la mission d’instruire et de baptiser tous les peuples, leur promettant d’être avec eux jusqu’à la consommation des siècles.

Saint Marc, après avoir rapporté la résurrection peu différemment de saint Matthieu, fait apparaître Jésus à Marie-Madeleine, dont il avait chassé sept démons. L’ordre donné par l’ange d’aller en Galilée n’est pas transmis à ses disciples, qui ne croyaient pas à sa résurrection. Jésus apparaît d’abord sous une forme qui n’est pas la sienne à deux

d’entre eux qui s’en allaient à une maison de campagne. Enfin, il apparut aux onze lorsqu’ils étaient à table, il leur reprocha leur incrédulité et leur dit : Allez par tout le monde prêcher l’Évangile à toutes les créatures ; puis il s’éleva dans le ciel, où il est assis à la droite de Dieu.

Le récit de saint Luc diffère encore des précédents. Ce n’est pas seulement un ange, mais deux, que les saintes femmes rencontrent au sépulcre, et Jésus n’apparaît point à ces femmes. Il n’est pas question du voyage que les Apôtres doivent faire en Galilée. La rencontre des deux disciples sur la route d’Emmaüs, bourg peu distant de Jérusalem, est rapportée avec des détails dont il n’est pas dit un mot dans saint Marc. 11 en est de même de l’apparition qui eut lieu à Jérusalem aux onze Apôtres. Ceux-ci le prirent d’abord pour un esprit, et ce ne fut qu’après l’avoir vu manger qu’ils crurent enfin en lui. Il leur donna sa bénédiction, et, après leur avoir confié leur mission, il fut enlevé au ciel, au dehors, vers Béthanie.

Le récit de saint Jean ne diffère pas moins des précédents que ceux-ci ne diffèrent entre eux. Ce ne furent pas deux ou plusieurs femmes qui allèrent vers le sépulcre, mais Marie-Madeleine seule. Elle le vit ouvert et alla de suite chercher Pierre et Jean, qui accoururent et reconnurent l’un après l’autre que Jésus en avait été enlevé. Ce ne fut qu’après eux que Madeleine y entra, et, regardant dans le tombeau, elle vit deux anges assis aux deux côtés qui lui apprirent la résurrection. Se retournant alors, elle vit un homme qu’elle prit d’abord pour le jardinier, mais qui était Jésus lui-même et qui lui dit : « Ne me touchez » pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père; » mais allez trouver mes frères et dites-leur de ma part : » Je monte vers mon Pere et vers votre Père, vers mon » Dieu et votre Dieu. »

m MÉLANGES PHILOSOPHIQUES.

Ce fut le soir du mênie jour que Jésus se trouva au milieu de ses disciples, dans une chambre fermée, de peur des Juifs, et qu’il se fil reconnaître d’eux en leur montrant ses mains et ses pieds. Il lenr dit : Comme mon Père m’a envoyé, je vous envoie aussi de même; puis il souffla sur eux et leur envoya le Saint-Esprit. Huit jours après, les disciples étant dans le même lieu, Jésus vint, les portes étant fermées, et se tint au milieu d’eux. Ce fut là que Thomas, qui n’était pas à la première assemblée, dut renoncer à son incrédulité. Jésus se fit voir encore depuis à ses disciples sur le bord de la mer de Tibériade, où saint Jean place la pêche miraculeuse, que les autres évangélistes rapportent à la vie même de Jésus-Christ. Saint Jean ne parle point d’ailleurs de l’ascension au ciel, que saint Matthieu dit avoir eu lieu en Galilée, et saint Luc vers Béthanie ; tandis que le premier chapitre des Actes des Apôtres semble la placer au mont des Oliviers.

Il y aurait de nombreuses observations à faire sur des récits aussi différents les uns des autres; mais un lectenr non prévenu les fera de lui-même. Je me bornerai à rappeler ce que j’ai déjà dit, à propos d’autres rapprochements, du peu de concordance des Évangiles; j’ajouterai que de pareils récits font ressortir les illusions et les hallucinations des Apôtres, dont les esprits étaient frappés par tous les faits antérieurs et jetés dans le trouble par la mort de leur maître. 11 n’est d’ailleurs pas étonnant que, les Évangiles ayant été écrits à des époques et en des lieux divers, en des temps où les communications entre les hommes étaient lentes et difficiles, les évangélistes, sans se concerter, aient consigné, chacun de son côté, des impressions et des légendes que la foi et l’exaltation de leur imagination leur rappelaient avec des couleurs plus ou moins exactes. Car il est aussi impossible d’ad-

mettre que leurs récits soient de pure invention, que de forcer la raison à reconnaître leur entière exactitude.

On pourrait reprendre l’examen détaillé des chapitres de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean, comme on Ta fait de ceux de saint Matthieu, et l’on y trouverait encore un certain nombre de faits historiques et de miracles qui ne sont point rapportés dans le premier évangéliste et qui conduiraient à la même conclusion; mais on croit ce travail superflu, et l’on se contentera d’analyser trèssuccinctement rÉvangile de saint Jean, dont les idées métaphysiques composent en grande partie tout le fond de la théologie chrétienne, idées qu’on retrouve en partie dans la philosophie des Indiens et qui avaient déjà cours dans tout l’Orient.

Dans le chapitre saint Jean pose la divinité du Verbe coéternel avec Dieu, Dieu lui-même et Tune des personnes de la Trinité, qui n’est autre que Jésus-Christ, dont saint Jean-Baptiste est venu rendre témoignage. On chercherait vainement dans les trois autres Évangiles la trace d’une déclaration aussi nette, et l’on peut se demander où saint Jean a puisé l’expression du Verbe pris dans l’acception, non pas seulement de la puissance de Dieu, mais de Dieu même. La Bible dit bien que Dieu a tout créé par sa parole, mais on ne voit pas que Jésus- Christ ait dit qu’il était lui-même la parole de Dieu. Toute cette métaphysique ne peut être que le résultat des méditations personnelles de Jean, dont l’Évangile n’a été écrit que longtemps après la mort de Jésus et en s’inspirant des idées mystiques répandues dans l’Orient.

C’est dans le même chapitre, verset 18, que, pour la première fois, Jésus est appelé le Fils unique de Dieu. Lors de la descente du Saint-Esprit sous la forme d’une colombe et dans la Transfiguration, il est dit seulement :

Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui fai mis toute ma confiance, et nulle part Jésus, en parlant de son Père, ne fait entendre qu’il soit fils unique. C’est donc sur le seul témoignage de saint Jean que cette croyance est fondée, et, en bonne critique, il doit être permis aux philosophes de demander des motifs plus sérieux pour l’adopter. Les théologiens, qui récusent le témoignage de la raison, ont essayé néanmoins d’en fournir par le raisonnement, mais les preuves qu’ils donnent ne sont de nature à convaincre que ceux qui d’avance sont convaincus, et l’on est étonné, en lisant le grand Bossuet, de la faiblesse de celles qu’il allègue. Partout Jésus, en parlant de Dieu, le donne comme père à ses disciples aussi bien qu’à lui. Seulement, il se dit uniquement envoyé par son Père pour prêcher sa doctrine au peuple d’Israël, et les philosophes ne devraient pas faire difficulté d’admettre sa mission dans ces termes.

Le chapitre II donne la relation du miracle de l’eau changée en vin aux noces de Cana, dont ne parlent en aucune façon les trois autres évangélistes. Ce silence n’infirme pas, il est vrai, le récit de saint Jean, mais il peut jeter du doute dans l’esprit de tout homme sérieux. Ce miracle, au reste, en l’admettant, est surtout de ceux qui peuvent s’expliquer par une cause toute naturelle, savoir : la faculté que possède l’imagination de produire des illusions. Le somnambulisme et les affections qui s’y rapportent en offrent mille exemples qu’il serait facile de rapporter ici, et il est d’ailleurs à croire que le tardif récit de saint Jean, venu de tradition, exagère beaucoup les détails du fait. Peut-être un voisin de Jésus n’ayant plus de vin, celui-ci lui aura-t-il versé de l’eau en disant, je veux qu’elle se change en vin. L’auteur de cet écrit a luimeme opéré un miracle tout à fait semblable, et, le fait

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d’ailleurs eût-il été plus général, ce qu’on sait maintenant des hallucinations collectives lui enlèverait tout ce qu’il comporte de merveilleux.

Le chapitre III rapporte un entretien avec Nicodème, dont il n’est point question chez les autres évangélistes, et dans deux versets desquels Jésus s’affirme lui-meme Fils unique de Dieu et où. il prédit sa mort et son élévation dans le ciel. Mais comment Jean a-t-il eu le secret détail de cet entretien? Et est-on obligé de croire à une prédiction rapportée si longtemps après l’événement? Sans accuser saint Jean de mauvaise foi, comme l’a fait plus d’un critique, ne peut-on pas croire que son imagination en impose beaucoup à son esprit?

Le chapitre IV, où se trouve l’entretien de Jésus avec la Samaritaine, est l’un de ceux où se développe la doctrine du Christ, à laquelle tout philosophe doit adhérer.

« Dieu est esprit », dit le verset 24, « et il faut que ceux » qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité. »

On passera sous silence le miracle rapporté dans ce même chapitre et ceux des chapitres suivants dont il a déjà été fait mention. Dans le chapitre V, on relèvera seulement ces simples paroles du verset 17 : « Mon Père » ne cesse point d’agir jusqu’à présent, et j’agis aussi in- » cessamment. » Ce qui est conforme à l’opinion, assez généralement admise aujourd’hui par la philosophie, que la création du monde n’est pas un fait fini après lequel Dieu se repose, mais qu’elle continue toujours.

Le chapitre VI fournit à l’Église un de ses plus puissants arguments en faveur de la foi et de l’Eucharistie. On y trouve d’abord, versets 47 et 48 : « En vérité, en » vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi a la vie éter- » nelle. Je suis le pain de la vie »; et versets 55, 56 et 57 ; « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie

» éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma » chair est véritablement une nourriture et mon sang est )) véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et » qui boit mon sang demeure en moi et je demeure en

))lui. » Puis, verset 64 : « C’est l’esprit qui vivifie, la

» chair ne sert de rien : les paroles que je vous dis sont » esprit et vie. » Ces divers passages sembleraient devoir indiquer que Jésus, qui parlait si souvent en paraboles, ne voulait pas qu’on prît ses paroles à la lettre, mais qu’on en recherchât l’esprit. Cependant, ce n’est pas ainsi que l’entend l’Église, lorsqu’elle affirme que c’est bien la chair et le sang du Christ que mange le fidèle dans l’Eucharistie. C’est là un point sur lequel il ne paraît pas possible que la philosophie pactise jamais avec elle, et qui sépare profondément le protestantisme du catholicisme.

Le chapitre VII pourrait donner lieu à des observations d’une nature bien différente, mais auxquelles on ne s’arrêtera pas, pour ne point sortir du cadre restreint qu’on s’est tracé. Quant au VI11% il se fait remarquer par le sage jugement de la femme adultère; le reste n’est qu’une affirmation plus ou moins positive de la mission de Jésus, à laquelle la plupai't des Juifs présents, surtout les prêtres, refusaient de croire. Le IX® rapporte une prétendue enquête des Pharisiens sur la guérison d’un aveugle de naissance. Mais qui répond de l’authenticité, et du fait, et de l’enquête? Il en est de ce miracle comme de tous les autres. Le chapitre X peut être considéré comme une suite du VIII”. Le XP et le XIP rapportent des faits dans un ordre différent de celui que leur donnent les autres évangélistes, ce qui a pu déjà être remarqué pour d’autres récits dans ce qui précède, et n’est pas propre à inspirer une confiance entière dans les historiens. Puis enfin viennent les chapitres relatifs à la Cène, à la Passion

et à la Résurrection dont il a déjà été parlé. Ils sont remplis par les prédictions et par les discours que saint Jean met dans la bouche de Jésus. Le Christ développe là toute sa doctrine, qui est la même que dans les autres évangélistes, où elle se trouve seulement plus éparse. On se bornera à relever les passages suivants :

1“ Chapitre XVI, verset U : « Jusqu’ici vous n'avez ). rien demandé en mon nom. Demandez et vous rece- » vrez, afin que votre joie soit pleine et parfaite. » Ce paragraphe paraît en contradiction avec ce qu’ont rapporté les évangélistes précédents, qui disent que Jésus avait envoyé ses douze Apôtres et même soixante-douze encore de ses disciples pour prêcher et pour opérer en son nom des miracles.

2® Chapitre XX, verset 17 : « Jésus lui répondit.

» Allez trouver mes frères et dites-leur de ma part ; Je » monte vers mon Père et vers votre Père, vers mon Dieu » et votre Dieu. » Jésus n’assimile-t-il pas ici ses disciples à lui-même, comme Fils de Dieu, après leur avoir répété à plusieurs reprises, dans les chapitres précédents, qu’ils étaient en lui comme lui était en son Père? Toutes les paroles énigmatiques que Jésus prononce dans les derniers chapitres de saint Jean et qui servent de base à la théologie, semblent indiquer que les idées qu’elles expriment manqnaient elles-mêmes de clarté dans 1 esprit du narrateur.

3® Enfin, dans le même chapitre, verset 22, on lit: « Ayant dit ces mots, il souffla sur eux et leur dit : Rece- » vez le Saint-Esprit. » N’était-ce pas là le consolateur qu’il leur avait promis, et était-il nécessaire que le Saint-Esprit descendît sur eux sous forme de flamme le jour de la Pentecôte? Que de contradictions, de redites et d’inutilités Ton peut relever en relisant avec attention tous les Évan-

giles avec un esprit tant soit peu critique ! En conclure que tout en est faux ne serait pas d’un sain jugement; mais il est également peu sage de prétendre que tout y est sublime et vérité. C’est le récit, on ne saurait en douter, d’hommes convaincus et de bonne foi, mais d’hommes ignorants et dont 1 imagination exaltée a mêlé ses rêves à quelque réalité; et, comme on l’a dit, n’ayant pu se concerter, ils ont écrit, chacun de son côté, à des époques différentes, en sorte qu’il n’y a rien d’étonnant que leurs récits présentent beaucoup de disparates et d’incohérence.

Que conclure de l’examen précédent en faveur de la thèse exposée au commencement de cette notice? Comment la philosophie et la religion catholique peuvent-elles se rapprocher l’une de l’autre sans se confondre? Quelle opinion enfin la philosophie peut-elle, sans déroger à la raison, adopter sur la personne de Jésus-Christ? Et d’un autre coté, quelles concessions générales l’Église peutelle et doit-elle faire a la philosophie? C’est ce qu’il reste à résumer ici en peu de mots.

Tous les hommes sont enfants de Dieu, créés par l’œuvre de l’esprit de Dieu ou par le Saint-Esprit dans le sein de leurs meres. Car, sans l’ame, ils ne seraient que matière, et lame est esprit, c’est-à-dire essence divine. Mais cette ame, dont la fonction est d’agir sur la matière corporelle, trouve dans l’inertie de celle-ci et dans la nature particulière de son organisation, des obstacles qui s opposent a la réalisation de la perfection des vues de Dieu. Dans l’animal, que nous nommons brute, et qui est mû aussi ou animé par l’esprit, l’imperfection ou le manque de certains organes s’oppose, bien plus encore que dans l’homme, au développement des attributs spirituels qui appartiennent complètement et uniquement à Dieu.

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Dans les hommes eux-mêmes, l’inégalité des constitutions organiques entraîne, de l’un à l’autre, une immense disproportion dans la manifestation des propriétés spirituelles. Jésus-Christ a été un être privilégié, un fils bienaimé de Dieu qui a mis en lui toute sa sagesse et sa confiance. Il a senti en lui-même la vertu de Dieu son Père, la mission qui lui était donnée de conduire les hommes dans la voie du bien, et ce sentiment intime a fait naître la foi qui remue les montagnes. De là les miracles de guérison et de fascination qu’il a pu opérer, que tout homme qui possédera la foi au même degré pourra opérer comme lui, et que quelques-uns de ses disciples ont opérés et opèrent encore aujourd’hui en invoquant son nom ou celui de son Père avec une entière confiance. Mais Jésus-Christ ne cessait pas d’être homme, bien que sa doctrine lui fût inspirée par Dieu. Il fallait toujours que ses idées fussent élaborées dans un cerveau matériel. Sa science humaine ne dépassait pas, n’atteignait pas même celle de son siècle. Fils d’un artisan, son éducation n’avait pas été au-dessus de celle des hommes de sa classe. Ifn’avait de supériorité sur eux que par l’élévation de son esprit et le sentiment profond de la justice et du bien qu’il avait l’impérieux besoin d’épancher au dehors autour de lui. Du reste, il partageait la plupart des préjugés de son temps et les erreurs en physique et en métaphysique qui régnaient à cette époque dans le monde. Sa mémoire mérite un culte de reconnaissance, et les événements principaux de sa vie sont justement célébrés par des fêtes où son exemple et ses préceptes sont proposés aux hommes pour les exciter à la vertu. Les cérémonies instituées dans cette vue constituent une religion respec- * table et sainte, à laquelle la philosophie doit s’associer. Elle peut admettre aussi que les interprètes de ses dogmes

présentent, comme œuvres divines, une partie des faits merveilleux qui sont rapportés dans sa légende, qu’ils le considèrent comme étant d’une nature supérieure à l’humanité, et qu’ils fassent même quelques concessions tacites à l’ignorance et à la crédulité populaires. Mais ce qu’elle réclame impérieusement, c’est que l’Église se taise au moins sur tous les faits qui répugnent à la raison, qu’elle se garde surtout d’en déduire des conséquences et d’introduire de nouveaux dogmes qui ne font que fournir des armes contre elle, bien loin d’ajouter à sa puissance. Que bien au contraire, tout en se taisant d’abord sur un grand nombre de superstitions, elle travaille lentement, mais constamment, à les détruire au lieu de leur fournir des aliments; qu’elle consulte la science, et, sans vouloir la devancer, ni même la suivre de trop près, qu’elle cherche avec persévérance à se mettre d’accord avec les résultats qui en sont solidement établis. Est-ce là trop demander? Malheur à elle si elle ne suit pas cette voie. Au lieu de modifications, ce sera une chute qu’elle aura à redouter.

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