SUR LES ESPRITS
La philosophie du dix-huitième siècle, partant en France du scepticisme pour aboutir chez ses adeptes les plus fervents au pur athéisme, n’a sans doute pas entraîné à sa suite toute la masse de la nation, mais elle l’a fortement ébranlée. La nature, dont les inspirations sont rarement trompeuses, a imprimé dans le cœur de l’homme un sentiment qui, bien que vague, s’oppose à la négation de Dieu. Ce n’est que le raisonnement qui peut conduire à l’athéisme, et, quoique alors il repose nécessairement sur de fausses bases, il exige néanmoins une certaine portée d’esprit à laquelle un petit nombre d’hommes seulement peuvent atteindre. Mais, si les écrits des philosophes n’ont pu déraciner dans notre génération des sentiments qui tiennent à la nature même de l’homme, l’attrait de la licence répandu dans beaucoup d’entre eux, la séduction du style de quelques-uns, l’ironie versée à pleines mains sur ce que nos pères avaient l’habitude de considérer comme sacré, l’immense popularité enfin dont plusieurs ont joui, ont beaucoup amoindri, si ce n’est détruit complètement, les idées religieuses positives.
Dans le commencement du dix-neuvième siècle, à la suite d’un bouleversement social auquel les mêmes écrits
sont loin d’avoir été étrangers, l’éducation de la jeunesse a dû conserver une forte impression de l’esprit du siècle précédent, et l’indifférence religieuse en a été le trait principal. Aussi, le plus éminent acte politique peut-être, et bien certainement le plus difficile du grand homme qui a su le premier opposer des digues au flot révolutionnaire , a-t-il été le rétablissement du culte sur ses anciens .autels. Si le zèle exagéré d’une dynastie restaurée, qui n’avait pu regagner avec le trône les sympathies nationales, a plutôt reculé qu’avancé le retour aux sages idées religieuses, de jour en jour cependant, sous un gouvernement plus prudent, l’habitude, jointe à l’impulsion naturelle des âmes, a opéré un changement complet dans les croyances de la classe moyenne, de celle qui, par sa position autant que par son instruction, est la plus susceptible d’éprouver l’influence des idées philosophiques. Il serait peut-être aussi rare de trouver aujourd’hui des jeunes hommes de vingt ans profondément irréligieux qu’il l’était, il y a un demi-siècle, d’en rencontrer qui rapportassent, au sortir des écoles, d’autres croyances qu’un insuffisant déisme. Les jeunes gens, il est vrai, sont légers aujourd’hui comme ils l’étaient alors et comme ils le seront toujours; ils écartent facilement ce qui contrarie leurs désirs et leurs passions, et ils se disent: A plus tard les pratiques sérieuses; mais le moment arrive en effet où ils rentrent sous la discipline religieuse, et, devenus pères de famille, la plupart tiennent à donner l’exemple de la soumission à ses lois.
Ce n’est pas que toutes les croyances soient également profondes et pures, ce n’est pas qu’elles ne soient fortement marquées au coin du siècle, comme toutes celles des siècles précédents; mais, (juelles qu’elles soient, elles deviennent de plus en plus générales, et il semble
qu’il ne reste aucun effort à faire aujourd’hui pour les raviver.
Cependant, l’esprit humain, comme s’il voulait suivre en cela les lois de la matière, après s’être affranchi d’une fausse et décevante philosophie et s’être lancé dans le domaine de la religion, dépasse le but auquel il aspire et se laisse de nouveau séduire par les superstitions dont le mérite de cette philosophie paraissait du moins être de nous avoir à Jamais délivrés. Serions-nous donc destinés à osciller sans cesse entre la superstition et l’incrédulité, sans pouvoir nous arrêter au vrai, dont elles s’écartent également l’une et l’autre?
Parmi les causes nombreuses qui poussent les hommes vers les croyances extrêmes et dont les principales dérivent de la nature même de l’humanité, je me propose d’examiner ici l’une des moins générales, une de celles qui occupent le moins les philosophes et qui leur semblent le moins dignes de leurs méditations, mais qui, dans ce moment néanmoins, exerce une influence sensible sur cette classe moyenne si fortement agitée naguère par la philosophie oubliée du dix-huitième siècle.
Il y a quatre-vingts ans environ que Mesmer, rajeunissant les théories de Maxwell et de Santanelli, présenta sous le nom de magnétisme animal des faits nouveaux et un système universel qui renversaient également les idées admises alors en physique et en physiologie. Ces nouveautés occupèrent fort la haute société en France. La science elle-même s’en émut ou, du moins, ne put refuser à l’autorité son concours pour l’examen de la nouvelle doctrine, et une commission, dans laquelle figuraient les noms illustres de Franklin et de Bailly, reçut la mission de rechercher ce qu’il pouvait y avoir de réel dans les prétentions du moderne thaumaturge.
Sans me porter ici appelant du jugement de la docte commission, je me bornerai à dire qu’elle amoindrit les faits sans les dénier complètement, mais que, pour la théorie, sur laquelle insistait surtout Mesmer, elle la rejeta d’une manière formelle, expliquant par des causes naturelles bien connues, telles que la puissance de l’imagination, les attouchements, l’imitation, etc., les seuls effets qu’elle avait pu constater.
Les adversaires de Mesmer crurent sa doctrine à jamais anéantie par ce solennel arrêt; mais, contre leur attente, elle se ranima bientôt plus vive. Les idées théoriques subirent, il est vrai, de graves et nombreuses modifications, la plus grande anarchie même règne encore aujourd’hui, sous ce rapport, entre les adeptes du mesmérisme; mais, quant aux faits, ils se sont tellement multipliés et agrandis, qu’après avoir été longtemps niés avec obstination, on ne rencontre maintenant que peu d’hommes de sens qui ne les acceptent, en partie du moins, si ce n’est en totalité.
Depuis longtemps cependant l’état de la question restait à peu près stationnaire, lorsque tout à coup, il y a quelques années, une série de faits plus surprenants encore quç ceux auxquels la croyance publique avait tant de peine à se plier, importés de l’Amérique du Nord, vinrent faire irruption en Europe. C’étaient des tables, des meubles quelconques qui s’agitaient sous la main inerte de quelques personnes réunies par un même sentiment de curiosité. Bientôt cette agitation devint intelligente. Les tables, par des signes convenus, répondirent aux questions qui leur étaient adressées, elles découvrirent des secrets, prédirent l’avenir, enfin même de légers objets armés d’un style tracèrent des lettres, écrivirent des réponses, dessinèrent des lignes, des figures cor-
rectes, propres à exciter l’admiration des spectateurs.
Après avoir mis en avant, pour se rendre compte de ces merveilles, des théories plus ou moins obscures, l’action d’un fluide insaisissable dont on ne pouvait prouver l’existence que par les faits mêmes qu’il devait expliquer, on ne tarda pas à prononcer le nom à.'esprits. C’étaient des esprits bons ou mauvais qui produisaient tous ces phénomènes réputés surnaturels, c’étaient des âmes de trépassés, de véritables revenants, qui, pour nous amuser et peut-être pour nous séduire, obéissaient à nos caprices les plus insensés. Et, comme les phénomènes se reproduisaient avec bien plus de facilité et de régularité que ceux du mesmérisme proprement dit, la croyance en fut bien plus prompte et bien plus générale. Ce ne fut pas d’ailleurs dans le peuple qu’elle se répandit d’abord, mais dans la plus haute classe de la société, d’où elle redescendit dans la moyenne.
Enfin, l’Amérique vient de compléter ses dons en nous envoyant un des nombreux intermédiaires qu’elle compte entre le ciel et la terre. A la volonté de cet homme et sans le moindre attouchement, les objets matériels se meuvent et désobéissent aux lois de la pesanteur, des sons se font entendre, des spectres apparaissent. Ce ne sont pas de vaines images, leur contact devient sensible. Comment nier leur réalité? Plus de doute, je l’ai vu, je l’ai entendu, je l’ai senti, répondra avec assurance le néophyte au philosophe qui osera douter. C’est donc à tort que nous accusions nos pères de crédulité. Ils existent bien ces vieux manoirs dans lesquels on ne peut poser le pied sans entendre d’abord le bruit des chaînes montant des profondeurs du Tartare, sans bientôt voir apparaître le sombre maître du domaine, si l’on méprise ses pre-
une incrédulité qui deviendrait impie. Et ce berger, dont le simple regard glace l’ardeur de votre sang et dont le moindre maléfice suffit pour empoisonner vos troupeaux, craignez d’exciter sa colère et sa vengeance. C’est avec raison que l’habitant des champs, rebelle à l’ironie du citadin, salue avec déférence ce ministre des enfers et lui offrirait au besoin des sacrifices.
C’est contre le retour menaçant de telles superstitions que je veux m’élever aujourd’hui.
Pour combattre des croyances qui pourraient plonger la société dans de nouvelles ténèbres, il existe une méthode fort simple, fort commode et fort usitée, mais en même temps peu efficace, qui consiste à nier la réalité des faits sur lesquels elles se fondent; mais ce n’est là qu’une fin de non-recevoir qui n’agit sur la conviction de personne. C’est la lumière de la science et non son dédain qui peut redresser l’égarement de l’opinion. Sans doute on aurait tort d’admettre légèrement la multitude de récits merveilleux qui grossissent en passant de bouche en bouche, mais il serait également peu philosophique de les rejeter tous sans examen ; et la question qu’ils soulèvent présente, par sa singularité et par son invraisemblance même, assez d’intérêt pour qu’on doive chercher à en pénétrer le secret, surtout lorsqu’il s’agit de préserver la société de funestes erreurs.
Sans vouloir donc préciser le degré exact de créance qui peut être accordé à chacun des faits particuliers de l’espèce de ceux dont je viens de parler, j’en admettrai l’ensemble avec le caractère de merveilleux qui s’y attache, et je chercherai à ramener tous ces faits à des causes naturelles, c’est-à-dire à des causes qui soient en rapport avec la nature de l’homme, sans faire intervenir la puissance mystérieuse d’êtres créés par notre imagination.
La tâche que j’entreprends n’est pas difficile seulement, elle est en même temps des plus délicates. La croyance à l’existence des esprits touche en effet à toutes les religions, et toutes sont respectables par leur objet essentiel qui est Dieu et par leur but qui est le bien de l’humanité. Je ne voudrais donc en blesser aucune ni même m’appuyer sur l’autorité spéciale d’aucune d’elles; car je ne tiens pas moins à convaincre l’israélite que le chrétien, le luthérien ou le calviniste que le catholique romain. Ce n’est pas à la foi que je m’adresse, mais à la seule raison. Je la suivrai tant qu’elle saura me conduire, sans contester qu’une foi éclairée puisse aller au delà.
Nierez-vous l’esprit? me dira-t-on d’abord. Non certes, et son existence, son intelligence et sa puissance formeront la base de tous mes raisonnements. Sur ce premier point, je serai en parfait accord avec toutes les religions. Mais, avant d’arriver à l’objet de ma thèse, je serai forcé de poser, trop brièvement peut-être, quelques principes généraux de métaphysique, et je crains fort qu’on ne soit tenté de m’arrêter dès l’abord, en me disant que je ne fais qu’exhumer d’anciens systèmes mille fois réfutés. Je répondrai que je n’ai nullement la prétention d’être un novateur, et que les principes de toutes les sciences sont en si petit nombre, qu’il est impossible qu’en cherchant à les poser et à en tirer des conséquences, les penseurs ne se rencontrent pas en beaucoup de points. On a dit avec raison qu’il n’y avait rien de nouveau sous le soleil, et cependant il ne s’y rencontre pas non plus deux objets ou deux idées qui soient tout à fait pareilles. Que m’importe donc le nom que l’on donne à mon système et à qui je ressemble, pourvu que j’arrive à la vérité ou seulement que j’en approche plus que mes devanciers ?
Rapporter ici toutes les preuves qui peuvent être données de l’existence de Dieu serait remonter bien au delà du but que je me propose. S’il se trouve d’ailleurs encore aujourd’hui des athées, ce n’est pas eux que je veux convaincre. Je me bornerai à dire qu’il ne faut pas descendre bien profondément en soi-même pour y reconnaître l’intelligence et la puissance qui sont les deux seuls attributs essentiels de l’esprit; que si ces attributs ne se sentent pas de la même manière dans l’immensité de l’univers, ils s’y dévoilent du moins aussi manifestement. C’est cette puissance et cette intelligence, c’est cet esprit infini comme l’espace dans lequel il exerce son empire, que les hommes ont appelé Dieu.
Dieu ou l’esprit agit sur la matière, et c’est cette action qui nous donne l’idée de sa puissance, ainsi que celle de la force en général. Sans elle, chaque molécule delà matière, livrée à sa seule inertie, parcourrait indéfiniment l’espace en ligne droite, dans un isolement complet et avec la vitesse particulière à son état. Cette action, dont un des modes est la gravitation universelle, suffit pour expliquer la formation du monde matériel jusque dans ses plus minimes détails. Si elle cessait un seul moment, le monde se dissoudrait à l’instant, chaque molécule reprendrait son mouvement rectiligne isolé; le calorique, la lumière, l’électricité, ne seraient plus que de vains noms, et toutes les propriétés attribuées à la matière disparaîtraient, sauf les deux seules qui constituent son essence : l’étendue et l’impénétrabilité. La nature, en un mot, retournerait dans le chaos. Ce n'est point là une simple hypothèse, mais une réalité à laquelle, après bien des siècles et des hésitations, s’est enfin arrêtée la science. L’athée même ne saurait nier ces conséquences; seulement, il place dans la matière la force que le spiritualiste
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fait agir en dehors d’elle par la main puissante de Dieu.
Mais ce n’est pas le monde matériel seulement que Dieu a organisé. Après de nombreuses créations végétales et animales de plus en plus remarquables, a paru l’homme enfin, la plus parfaite et la plus incompréhensible de ses oeuvres. Ici le mode d’action de la puissance créatrice est bien plus difficile à saisir, et le détail nous en semble d’une excessive complication. Cependant, à mesure que la science nous dévoile quelqu’un des secrets de la nature, nous voyons les lois de la vie se simplifier, et il est à croire qu’un jour viendra où elles se réduiront, comme pour l’organisation de la matière, à un unique principe d’action. Quoi qu’il en soit, nous voyons au premier abord un double fait dans l’homme : son organisation corporelle et son animation.
Quelque compliquée que puisse nous paraître la formation corporelle des êtres organisés, il n’y a toujours dans cet acte que de la matière mise en œuvre, et par conséquent un fait de même nature que la formation générale du monde. Mais l’intelligence ressortant de cette organisation, voilà un nouveau fait incontestable, d’une nature toute différente, dont la conception est bien plus difficile encore. Dieu, dit-on communément, a créé dans l’homme une âme raisonnable qu’il a unie au corps par des liens mystérieux. Ces mots ne laissent dans mon esprit aucune idée bien nette. Lorsque Dieu a créé le corps, il n’a fait qu’organiser de la matière, et le mot créer appliqué aux œuvres de l’homme, aux conceptions mêmes de son esprit, ne signifie pas autre chose que combiner des éléments existant déjà pour en composer des formes nouvelles. Mais ici, en parlant de l’âme, c’est une idée bien différente, bien plus incompréhensible
qu’il s’agirait de faire admettre. Le mot créer changerait tout à coup de signification; il voudrait dire : produire un être entièrement nouveau dont aucun des éléments n’aurait préexisté, qui serait distinct et de son créateur et de toutes les autres créatures. Mon esprit se refuse à une telle croyance, non parce que je ne puis en comprendre l’objet, mais parce qu’elle me semble impliquer contradiction. Je crois en Dieu et en son éternité, quoique mon esprit soit confondu devant l’idée de l’infini; mais je ne puis croire que du néant sorte un être ayant les mêmes attributs que Dieu, l’intelligence et la puissance, devant comme lui jouir de l’éternité et n’en différant que par son origine et par la moindre étendue de ses facultés.
Sur quelle base pourrait-on se fonder pour prétendre qu’une âme spirituelle a été tirée du néant? Serait-ce sur la tradition des saintes Écritures? Qu’y voyons-nous cependant? Que Dieu, après avoir pétri l’homme du limon de la terre, l’anima d’un rayon de son souffle divin. Oui, Dieu a animé l’homme de son souffle, oui, il a placé en lui une parcelle de son intelligence et de sa puissance que nous avons nommée âme, comme il a placé dans la matière inorganique une parcelle de sa force que nous avons nommée attraction. L’âme n’est pas plus Dieu que l’attraction n’est Dieu; mais l’une et l’autre sont une émanation * de la puissance divine, un mode d’action ou d’influence de l’esprit sur la matière.
Peut-être m’objectera-t-on l’existence du mal. Mais le
* Il ne faut pas entendre ici le mot émanation dans le sens absolu ni dans celui de la philosophie alexandrine. Je ne m’en sers que faute d’autre qui me paraisse plus convenable. Au lieu d’émaner^ j’aurais pu employer le mot procéder, admis dans les temps modernes ; mais il ne serait pas moins sujet à contestation, de même que tout autre mot exprimant par une idée sensible un fait purement intelligible. Qu’on ne chicane donc pas sur l’expression.
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mal n’est pas plus facile à concevoir dans une âme créée par Dieu que dans une âme émanée ou issue de lui. Si Dieu peut permettre le mal à ses créatures, il peut égale > ment le permettre à des êtres sortis de lui, et il me suffit pour l’instant de renvoyer l’objection à ses auteurs.
La croyance à l’existence de l’âme est, chez tous les hommes, moins encore le résultat de l’éducation que celui d’un sentiment intime et inné. Les matérialistes eux-mêmes, pour bâtir leurs systèmes, sont obligés, si je ne me trompe, de combattre en eux cette révélation naturelle et de l’obscurcir par leurs raisonnements. Mais ce sentiment prend une force nouvelle par l’observation attentive des opérations de notre esprit, de nos fonctions instinctives et de l’impulsion de nos passions. Il est une étude surtout qui est propre à développer la conviction de l’existence de l’âme, c’est celle des phénomènes psychologiques qui se produisent dans le sommeil, dans les rêves et dans le somnambulisme. Sous ce rapport seul, le mesmérisme serait un bienfait, en fournissant les sujets d’observation les plus positifs et les plus intéressants.
La manifestation de l’âme est loin d’être simple en nous; elle se présente au contraire de la manière la plus variée. Aussi est-il difficile de la suivre dans tous ses modes. C’est pourquoi je ne m’occuperai ici que de ceux qui se rattachent le plus directement à mon sujet.
Ce qui me frappe d’abord, à l’aide du jeu des sens, c’est l’intelligence elle-même qui nous donne la conscience de l’existence de l’esprit. Les objets extérieurs exercent une action toute matérielle sur ceux de nos organes qui sont propres à nous mettre en rapport avec eux, et cette action ne peut être qu’un mouvement, un ébranlement résultant d’une pression ou d’un choc, quelque léger d’ailleurs qu’on puisse le supposer. Cet ébranlement se transmet-
tant de proche en proche par la vibration de notre substance nerveuse, vient aboutir à divers points du cerveau , organe central de nos sensations, et il y resterait à jamais inerte si nous n’étions que matière. Mais ici commence le rôle de l’âme, qui saisit l’impression, puis la traduit en sensation et en idée. Jusque-là tout avait été matériel, ici tout devient purement spirituel, sans que nous puissions concevoir comment se fait le passage subit d’une opération à l’autre. Ce que nous savons seulement, c’est que l’impression appartient en entier à la matière et la sensation entièrement à l’esprit.
Mais il existe entre la matière et l’esprit, ou plutôt par le concours de l’une et de l’autre, un moi ayant la conscience de son être, bien qu’il soit fort difficile de le saisir. Une impression peut en effet avoir été reçue et 1 ame en avoir pris connaissance, sans qu’elle soit devenue sensible au moi, sans qu’elle lui appartienne. Pour que le moi en ait conscience, il faut que l ame excitée par lattention réagisse d’une certaine manière sur le cerveau.
En présence des objets extérieurs, mille impressions diverses nous affectent en même temps, et seulement un petit nombre se traduisent immédiatement en sensations, soit parce que notre attention n’est attirée que sur quelques-unes, soit parce que la plupart sont tiop légèies pour être senties. Ainsi, lorsque nous traversons une prairie, notre vue est frappée par toutes les tiges d’herbe dont les reflets lumineux ont pu arriver jusqu à notre œil; et pourtant nous ne concevons qu’une idée générale de végétation, à moins que notre attention ne soit appelée sur quelque fleur ou sur quelque production spéciale. Qui n’a vérifié cent fois qu’après avoir regardé avec indifférence un grand nombre d’objets, sans qu aucun eut fait naître en lui une idée distincte, il suffisait qu une ciicon-
Stance étrangère lui rappelât l’un de ces objets, pour que l'esprit se le retraçant à l’instant, il pût dire ; Je l’ai vu à tel endroit et il est de telle ou telle forme? C’est ainsi que les songes nous présentent souvent des objets ou des idées résultant d’impressions éprouvées pendant l’état de veille et dont pourtant nous n’avions eu aucune conscience. Il faut bien que l’âme ait recueilli ces impressions qu elle nous livre plus tard en opérant sur le cerveau la réaction nécessaire pour nous en donner la conscience. Ainsi, le moi ne consiste pas plus dans l’âme elle-meme que dans la matière corporelle, mais bien dans le sentiment de l’action de l’une sur l’autre. Dans cette manière d’envisager la façon d’agir de l’âme, je m’éloigne des errements admis par la plupart des philosophes; mais 1 examen des phénomènes qui se produisent dans le sommeil n’a pu laisser aucun doute dans mon esprit sur 1 exactitude de mon appréciation.
Aussitôt que notre âme a acquis des sensations et des perceptions, les idées simples qu’elles font naître sont immédiatement comparées, combinées entre elles, et il en résulte d’autres idées plus complexes auxquelles nous avons donné le nom de pensées. Comme les idées simples, elles résident dans l’âme et non dans la matière, et elles subsisteraient lors même que celle-ci viendrait à se désorganiser ou même, s’il était possible, à s’anéantir. Car l’intelligence, appartenant à l’esprit, partage son immortalité.
Les pensées, de même que les idées simples dont elles dérivent, ne deviennent propres au moi que par la réaction de l’âme sur le cerveau; et, lorsqu’elles sont le résultat de la réflexion, c’est-à-dire d’une attention active, cette réaction existe nécessairement et paraît être le fait même du travail intime qui les produit. On ne saurait
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donc dire que toutes nos idées nous sont apportées par les sens. Ceux-ci ne font qu’en fournir les éléments; mais la pensée est l’œuvre complète de l’âme, œuvre mystérieuse et spontanée comme tout ce qui émane de Dieu.
De la pensée naît la volonté, qui est elle-même une pensée, mais une pensée active, propre à décider en nous l’action de la puissance. Aussitôt qu’elle s est prononcée, nos organes obéissent à sa voix, nos membres s’agitent avec intelligence, soulèvent des fardeaux en surmontant la force universelle de la gravité, ou produisent des efforts qui mettent en mouvement les corps extérieurs. La matière corporelle sert ici d’intermédiaire à ces mouvements; c’est elle qui fournit la machine, mais l’esprit seul est le moteur.
Là ne se borne pas l’action de notre âme. Les objets extérieurs, nos mouvements volontaires, ne sont pas les seuls auxquels elle soit attentive. Sa mission est de veiller sur notre existence, et, dès lors, aucune de nos fonctions ne lui est étrangère. 11 n’est donné qu’à nos cinq sens de lui procurer des idées nettes et précises sur les objets corporels extérieurs; mais tous nos organes internes bien que ne tombant pas sous l’action directe de ces sens, n’excitent pas moins, en raison de leur état, par l’intermédiaire des nerfs, des ébranlements qui sont transmis jusqu’au cerveau et qui sont traduits, non en sensations et en idées élémentaires, mais en sentiments, en penchants, en désirs, en passions. Ces sentiments divers vagues et confus, font naître dans l’âme des pensées en rapport avec leurs objets, et, lorsque des impressions extérieures viennent ajouter leur aiguillon à cette impulsion interne, notre entraînement peut être porté jusqu a l’aveuglement et à la fureur. Ici l’instinct ou l’impulsion de nos organes et la raison ou la direction réfléchie, re-
sultant de nos idées acquises, peuvent entrer en lutte, et il n’arrive que trop souvent que la raison succombe aux assauts de son ennemi.
Pourquoi, dira-t-on, l’âme, cette émanation de Dieu, se laisse-t-elle entraîner à des mouvements désordonnés, contraires à la mission qui lui a été confiée dans son union avec le corps? Je répondrai, comme je l’ai déjà fait, que le désordre des passions, s’il n’est pas concevable dans une âme émanée de Dieu, ne l’est pas davantage dans une âme créée par lui. J’ajouterai cependant, pour faire entrevoir ma pensée, que si Dieu a soumis la gravité à agir sur la matière suivant une loi simple et uniforme, de même il a imposé, dans l’intérêt de la conservation générale de l’espèce, à la parcelle de son intelligence et de sa puissance qu’il a placée dans l’homme, l’obligation de réagir d’après les impressions matérielles transmises au cerveau; ce qui n’exclut pas, d’ailleurs, la faculté de 1 ame d’agir en dehors de ces impressions directes et de les combattre par la raison.
Une autre action de l’âme, bien manifeste encore, quoiqu elle soit souvent contestée, s’exerce complètement à notre insu sur nos diverses fonctions vitales. C’est celle qui produit et qui maintient le mouvement du sang; qui opère la respiration, la digestion, l’assimilation; qui détermine la contraction musculaire et qui préside enfin à tous ceux des phénomènes physiologiques analogues qui échappent à l’action de notre volonté, et souvent même à nos sens. Les uns n’ont vu, dans ces divers faits, que le résultat d’actions chimiques ou de forces qu’ils ont nommées vitales ou médicatrices naturelles; d’autres, pour les expliquer, ont supposé l’existence d’une seconde ame semblable a celle qui fait vivre tous les animaux. Mais que peut etre en nous une force qui n’appartient
pas à ràme ou à Dieu même? Et qu’est-il besoin de l’action de deux âmes, lorsqu’une seule renferme en soi pour attributs l’intelligence et la force? C’est l’âme, la seule que nous possédons, qui est la force vitale dirigée par l’intelligence, et le cachet de simplicité des voies de la nature nous fait une loi de n’admettre qu’un agent pour la production de faits qui, bien que divers, sont cependant de même ordre. Dès que la matière organisée ne peut se régir elle-même, il faut nécessairement que ce soit l’esprit qui la dirige; et, puisqu’il est constant qu un esprit réside en nous, il est inutile de chercher un autre principe d’action sur la matière qui compose notre corps.
Le rappel des idées et des sensations passées et leur combinaison pour produire des idées et même des sensations nouvelles; en d’autres termes, la mémoire et l’imagination sont encore des facultés de 1 ame dont il importe de se rendre compte pour l’intelligence de ce qui doit suivre.
Le rappel des idées, par la mémoire, est bien souvent un acte de volonté. Nous sentons intérieurement que notre esprit possède certaine connaissance acquise à l’aide des sens et de la réflexion, et nous cherchons à en renouveler la conscience. Lorsque nous y parvenons, le cerveau se trouve impressionne par 1 ame comme si 1 objet retrouvé était produit à la suite d’une sensation ou d’une opération directe de l’esprit, et il se présente avec plus ou moins de netteté, suivant que le rappel a été plus ou moins complet.
Croit-on qu’ici le souvenir soit une trace imprimée sur le cerveau, que 1 âme cherche, et qui ne devient sensible que lorsqu’elle l’a retrouvée? Mais pour la chei’cher et la reconnaître, il faut que l’âme en possède déjà l’objet. Car, sans cela, il se réveillerait en nous une multitude de
sensations et d’idées différentes, sans qu’on pût saA’oir à laquelle s’arrêter. De plus, pour rendre sensible au moi l’idée retrouvée, l’âme devrait renouveler sur le cerveau l’impression qui l’avait livrée une première fois à la conscience. Dès lors, la conservation de la trace matérielle devient une complication tout à fait inutile. On doit donc admettre que l’âme, à la fois intelligente et puissante, a seule conservé le souvenir, et qu’elle sait le rendre à la conscience par son action sur un cerveau resté assez docile pour lui obéir.
Ce que je dis pour la mémoire est bien plus évident encore pour l’imagination, qui est la faculté de combiner des images de manière à créer un ensemble nouveau. C’est incontestablement l’âme qui opère cette combinaison , et, puisque le résultat n’avait pas été à priori gravé sur le cerveau, il faut que ce soit l’esprit qui, usant de sa puissance d’action sur la matière, modifie les fibres de ce cerveau, de manière à rendre sensible le nouveau tableau, comme il le serait s’il avait lui-même une existence réelle et qu’il fût soumis à l’action des sens.
J’ai besoin ici, pour éclaircir ma pensée, d’entrer dans quelques détails qui fassent pénétrer un peu plus avant dans le fond des choses et qui me rapprochent du but que je me propose d’atteindre par cette notice.
Ce n’est pas sans motifs que le nom d'imagination a été donné à la faculté dont je m’occupe en ce moment. C’est surtout chez les artistes, chez les écrivains, et particulièrement chez les poètes, qu’elle se développe avec le plus de puissance et d’éclat. Or, ce sont de vives images qu’ils veulent reproduire dans leurs oeuvres, et, pour les bien peindre, il faut qu’ils les aient présentes à l’esprit, qu’ils les Aboient comme si le tableau qu’ils dessinent était devant leurs yeux. Ce que je dis ici de la vue doit pareillement
s’entendre de tous les autres sens, quoique ceux-ci jouent, en général, un bien moindre rôle dans tout ce qui se rapporte à l’imagination.
J’ai donc eu raison de dire que l’àme devait faire sur le cerveau, pour peindre les objets par l’imagination, la même impression qu’eussent faite ces objets s’ils eussent existé. Cependant il s’en faut de beaucoup, le plus souvent, que cette impression de l’âme soit aussi vive et aussi nette que celle qu’eût produite l’action des sens. La plupart des hommes ne voient que bien confusément les tableaux qui leur sont présentés par l’imagination. La faiblesse de cette faculté tient, chez un assez grand nombre, à l’imperfection de l’organe, qui n’obéit pas toujours avec souplesse aux impulsions de l’âme; mais elle résulte, en outre, chez tous d’une cause plus générale.
La force de l’âme est limitée dans l’homme, comme la force de la pesanteur est limitée dans chaque corps. Et, quoique je ne veuille pas établir une parité complète entre ces forces, il y a du moins une certaine analogie en ce qui les concerne. Or, l’homme, dans son état habituel de veille, ne cesse pas, pour ainsi dire, d’avoir les sens excités par des impressions extérieures. Son âme est donc continuellement occupée à recueillir des sensations présentes , et il ne lui reste, par conséquent, que moins de force ou de puissance pour agir par l’imagination. Il est naturel alors que les tableaux tracés par celle-ci soient décolorés, si ce n’est tout à fait effacés par ceux qui résultent des vives impressions des sens. Aussi, la solitude, le silence, l’obscurité sont-ils les conditions physiques les plus favorables au développement de l’imagination, qui ne peut s’exalter que lorsque l’âme est absorbée dans sa pensée, en s’isolant des objets extérieurs.
Ce qui se passe dans les rêves fait ressortir, avec une
grande évidence, la vérité de l’observation précédente. Nos sens, pendant le sommeil, se trouvent dans un repos à peu près complet; nos relations extérieures sont interrompues, et notre âme, presque tout entière adonnée à l’entretien de nos fonctions vitales, a bientôt rétabli l’équilibre détruit par les fatigues de l’état de veille et rendu la vigueur à nos membres épuisés. Cependant, si l’imagination ne sommeille pas alors, comme il arrive dans les rêves, elle devient la reine du cerveau, et c’est en traits profonds qu’elle grave des impressions qui ne sont plus effacées par d’autres plus vives. Aussi, les sen-* sations qui en naissent ne sont-elles pas moins fortes que celles qui viendraient des sens. On voit les objets aussi nettement qu’avec le secours des yeux; les sons nous frappent comme s’ils passaient par l’intermédiaire de l’ouïe ; les saveurs humectent notre palais ; tous nos sens enfin sont émus, et l’imagination est aussi puissante que la réalité. Plus le sommeil est profond, plus elle acquiert d’empire, comme le confirme l’observation du somnambulisme.
De quelque manière que ce dernier état ait été produit chez l’homme, on voit les mêmes phénomènes se manifester dans l’entendement. L’âme peut arriver à prendre sur les objets extérieurs, et surtout sur ceux qui ont quelques rapports avec nos organes, certaines notions plus ou moins précises, qui ne lui sont point apportées par les sens et qui, par conséquent, doivent différer de celles que ceux-ci lui eussent fait acquérir. C’est ainsi qu’elle deviendra sensible à l’approche d’un être animé, à celle d’une plante, et même, dans certains cas, à celle de corps inorganiques, par l’intermédiaire sans doute de l’atmosphère plus ou moins étendue dont ces divers corps sont environnés et qui réagit sur le cerveau endormi.
L’impression ainsi transmise à Tâme est quelquefois traduite par elle, et, comme le moi ne connaît rien de réel qui ne soit accessible aux sens, l’imagination s’en empare et la revêt d’une apparence sensible. Si l’objet est connu de celui qui en ressent l’impression, cette apparence sera celle même qui convient à cet objet; mais si c’est au contraire un objet inconnu, l’imagination, aidée par l’analogie ou par une science incomplète, en composera un être fantastique, en rapport plus ou moins éloigné avec la réalité. C’est ainsi qu’un somnambule, sans ouvrir les yeux, reconnaîtra une personne qu’il a vue déjà, et que, lorsqu’il voudra décrire quelqu’un de ses propres organes, il déraisonnera s’il n’est anatomiste. Mais, dans tous les cas, réels ou imaginaires, il verra les objets comme s’ils étaient devant ses yeux, et, bien plus encore que dans les songes ordinaires, il se laissera entraîner par eux à toutes sortes d’illusions. De là les prétentions exagérées de quelques disciples de Mesmer; de là les objections de la science qui, s’attachant plus au mot qu’au fond des choses, s’évertue à prouver qu’on ne saurait voir sans l’organe de la vision.
Ce n’est pas dans le sommeil seulement et dans le somnambulisme que l’imagination nous dévoile ainsi toute l’étendue de son empire, et si je me suis arrêté un moment sur ces deux états, c’est parce que ce sont ceux où elle se montre ordinairement avec le plus de force, et où nous pouvons l’étudier avec le plus de facilité. Certains hommes, dominés par quelque grande idée, ont révélé la faculté de s’isoler des objets extérieurs et d’entrer dans un état particulier qui n’est ni la veille, ni le sommeil, et qu’on a nommé contemplation ou extase. Les organes des sens, dans cet état, ne cessent pas de rester aptes à remplir leurs fonctions, mais l’attention, unique-
ment et fortement concentrée sur un seul objet, ne permet pas à Tàme de rendre sensibles les impressions qu’ils reçoivent du dehors. L’imagination règne seule alors, et présente comme réelles de pures créations de l’esprit.
Enfin, il est un dernier état dans lequel l’imagination joue le principal rôle. Plus singulier encore que les précédents, mais moins bien connu peut-être, quoiqu’il ail été étudié par de savants médecins : on lui a donné le nom d’hallucination, et de tout temps il a exercé une mystérieuse influence sur les croyances humaines.
Un homme halluciné peut conserver intacts les organes de ses sens; mais relativement à certains objets matériels ou intellectuels, son imagination domine tellement son esprit, qu’elle lui fait voir, au milieu d’autres objets réels, des êtres tout à fait fantastiques ', ou prête aux êtres existants des formes ou des actions qui ne leur appartiennent pas ; en sorte que ce ne sont pas les impressions de ses sens que l’âme traduit, mais celles de l’imagination. Lorsque cet état est continu, ou simplement périodique, s’exerçant dans le même cercle d’idées, il indique un trouble plus ou moins prononcé dans les fonctions cérébrales et constitue l’un des nombreux modes de la folie; mais quelquefois il se manifeste dans les têtes les mieux organisées, où il n’est que momentané et produit par une cause fugitive. C’est comme une vision, un rêve éveillé qui se passe en nous, et je ne sais s’il est un seul homme, en s’observant attentivement et en étudiant les illusions de ses sens, qui n’en découvrît de fréquentes traces dans les actes les plus ordinaires de sa vie.
‘ Je confonds ici l’hallucination avec l’illusion. Mais c’est que tout homme halluciné est nécessairement livré aux illusions. L’hallucination n’est qu’un degré supérieur de l’illusion, qu’une illusion dont la cause est interne au lieu d’étre extérieure.
Je ne doute pas que, par la volonté et l’habitude, on ne puisse parvenir à reproduire fréquemment en soi cet état, de même que la contemplation et l’extase ; mais toujours cependant dans un degré en rapport avec l’organisation particulière de chacun. C’est là, au reste, un jeu dangereux et dont tout homme sensé fera bien de s’abstenir.
Les causes qu’on peut assigner aux illusions et aux hallucinations sont assez obscures. Tl en est une fort puissante néanmoins, dont l’action même s’exerce d’une manière assez générale sur tout ce qui est relatif à nos sensations, et sur laquelle je ne saurais me dispenser d’insister ici.
Lorsqu’un objet se présente à notre vue dans un certain éloignement, les formes en demeurent souvent assez vagues pour que nous ne puissions immédiatement le reconnaître. Nous ne pouvons distinguer, par exemple, si c’est un cheval, un mouton, un bœuf ou même un objet inanimé affectant à peu près la même forme. Mais dès que l’esprit s’est fixé sur la nature de cet objet, à l’instant même les contours s’en dessinent avec une parfaite netteté, et ce qu’il y a de remarquable, cette netteté apparaît même dans le cas où il y a erreur dans notre jugement. Mais si cette erreur vient à se dissiper, la forme change immédiatement par une brusque transition. C’est ce qui arrive également lorsqu’en lisant la pensée est plus rapide que l’œil. Le lecteur voit alors le mot que, dans son esprit, il a substitué au mot réellement écrit, et l’illusion ne se détruit que quand il est obligé de revenir sur sa lecture; encore, si le sens ne le choque pas, pourra-t-il dix fois retomber dans la même erreur, comme l’auteur qui corrige une épreuve d’impression et qui, plein de son texte, passera dix fois sur
la même faute sans la remarquer. Ainsi, l’entendement excité par les sens conçoit l’idée d’un objet extérieur; mais cette idée peut être déjà conçue avant que l’impression ait été exactement traduite ; la réaction de l’âme sur le cerveau résulte alors de cette idée préconçue et non de l’impression réelle. C’est en effet, comme je l’ai dit, que la sensation n’existe que dans l’âme; que c’est celleci qui agit pour donner au moi la conscience de ses idées, et que l’impression venue de l’extérieur n’est qu’une cause accidentelle, mais non pas indispensable de ce mode d’action. Il snffit donc pour produire une illusion ou une hallucination que l’âme soit excitée à agir sur le cerveau pendant l’état de veille, avec la même vivacité que si elle y était sollicitée par les sens.
La conviction est la condition qui paraît nécessaire pour exciter l’action de l’âme sur le corps; qu’elle soit produite par la présence réelle d’un objet ou par la croyance à cette présence, peu importe. Si elle existe et qu’elle se manifeste par un certain ébranlement des centres nerveux, elle détermine l’action de l’âme, et plus elle est vive, plus cette action est puissante.
La conviction est un sentiment intime de la même nature que les passions, qui a d’autant plus de force qu’il est d’accord avec la raison, mais qui est quelquefois en complète opposition avec elle. Ce sentiment puise aussi sa puissance dans la grandeur de l’objet qui l’inspire, et comme il ne saurait en être de plus grand que Dieu, on comprend de suite quels miracles peut enfanter la foi religieuse.
A côté de l’imagination, existe dans l’homme une autre faculté qui en est la sœur. Car toutes ces facultés diverses ne sont que des modes différents de la manifestation de l’esprit. Je veux parler de l’inspiration.
L’inspiration est l’éveil subit dans notre conscience d’une idée nouvelle, l’apparition d’un tableau complet qui se présente tout d’un coup, sans excitation extérieure, c’est-à-dire sans impression produite par les sens, de même que sans un rappel de la mémoire. L’inspiration est le principal attribut du génie; elle est la manifestation la plus directe de l’action de l’àme sur le cerveau pour nous rendre sensible une conception tout intellectuelle. Rien ne prouve mieux que les idées existent dans l’âme et qu’elles ne sont point gravées dans le tissu de nos organes. Car si quelques personnes croient comprendre comment l’âme, en cherchant à lire sur ce tissu, y retrouve des idées qui y auraient été anciennement imprimées, on ne concevrait pas qu elle y rencontrât des pensées nouvelles qui étonnent quelquefois et qui charment en même temps leur auteur. Il faut bien que ce soit l’âme qui ait créé ces nouvelles combinaisons, en dehors du cerveau lui-même, et qui nous les rende sensibles à l’aide de ce merveilleux instrument.
L’inspiration ne saurait se manifester sans que l’imagination soit immédiatement mise en jeu, puisque c est cette dernière qui en colore les créations. Mais ces deux facultés sont distinctes néanmoins. Car l’imagination n’applique pas moins son pinceau sur les pensees qui résultent d'une longue étude que sur celles qui semblent produites spontanément en nous. Une imagination faible peut s’allier à une réelle inspiration, et une imagination brillante à un défaut presque complet d’invention. Dans le premier cas, un écrivain rendra dune maniéré terne ou confuse des pensées qui peuvent avoir une certaine profondeur; dans le second, il exprimera avec éclat des tableaux que lui aura fournis sa mémoire. L’un sera un compositeur décoloré, l’autre un brillant copiste.
Les révélations de notre inspiration sont fréquentes et fort diverses. Il en est un grand nombre qui s’appliquent aux habitudes les plus ordinaires de la vie et auxquelles, par suite, nous ne prêtons qu’une faible attention; mais il en est d’autres qui s’exercent sur de grands objets, qui portent sur de grandes pensées et qui excitent toute notre admiration ou toutes nos terreurs. Ce sont celles-là qui nous frappent et qui ont le rapport le plus direct avec mon sujet.
L’âme, ai-je dit, est une émanation divine. On doit en conclure qu’elle reste en communication avec Dieu, dont elle fait pour ainsi dire partie. Qu’on ne se choque pas du mot de partie appliqué à un être indivisible et infini. Les expressions d’une langue sont faites pour des objets accessibles à nos sens ou au moins à notre intelligence. Elles s’appliquent donc presque toujours faussement à Dieu que nous ne saurions comprendre; mais je ne serais ni plus clair ni plus exact en en créant de nouvelles, et je m’en tiens à celles qui existent, sauf au lecteur à faire abstraction, dans son esprit, de ce qu’elles ont de trop matériel.
J’ai dit que Dieu, en nous animant de son souffle, avait soumis cette partie de lui-même à réagir sur nos organes en raison des impressions extérieures. C’est là la loi de notre vie, c’est là ce qui établit nos rapports nécessaires avec le monde entier. Mais Dieu, en s’imposant cette loi, ne peut pas pour cela avoir abdiqué sa puissance propre et son indépendance. Il n’a pas fait du moi-, auquel il s’est associé, un pur automate, un être brut n’obéissant qu’à une force unique. La preuve en est dans la libre intelligence qui brille en nous. Je ne fais ici que constater un fait qui frappe notre esprit, qui est la croyance de l’humanité entière et qui n’a pu être obs-
curci que par la subtilité des raisonnements de quelques
philosophes.
Dieu peut donc nous inspirer directement des pensées, ainsi que l’enseignent toutes les religions; mais, tout en admettant la possibilité de cette inspiration divine de l’âme, indépendamment des impressions matérielles, il faut reconnaître cependant qu’elle atteint la limite de ce que notre esprit peut concevoir, et que cette indépendance absolue d’action, dérogeant aux lois générales de l’univers, ne peut avoir lieu que par un acte spécial de la volonté de Dieu, et appartient à l’ordre de faits que les hommes ont qualifiés de miracles. Le plus ordinairement les inspirations, quoique résultant de la force d’action de l’être spirituel que nous avons nommé âme, sont en grande partie déterminées, soit par l’état de nos organes, qui réagit à notre insu sur le cerveau, soit par l’existence d’idées antérieures qui ne peuvent être oubliées de l’âme et qui se présentent soudainement à nous sous une forme nouvelle. Quelle que soit d’ailleurs l’origine de ces inspirations, qu’elle soit toute divine ou corporelle, l’imagination ne peut les revêtir que de formes connues, c’est-à-dire de la nature de celles qui tombent sous nos sens.
Maintenant que nous avons fixé nos idées sur l’inspiration et sur l’imagination, ainsi que sur les illusions que cette dernière est susceptible de produire dans les rêves, dans l’extase ou dans l’hallucination, nous pouvons franchement aborder la question des esprits.
Notre âme, sans cesse en communication avec Dieu, ne peut tirer que de lui sa puissance. Il est pour elle la source inépuisable de la force et de la sagesse. L’adoration, la méditation, la prière surtout, qui est la forme la mieux adaptée à la faiblesse humaine, en présence de la
puissance infinie, sont les voies par lesquelles nous élevons notre pensée pour nous rapprocher de la sublimité divine en détachant notre âme de ses liens terrestres autant qu’il lui est possible de le faire sans faillir à sa mission. Dans de telles dispositions de l’esprit humain, Dieu envoie quelquefois à ses élus des avertissements, des conseils, des ordres qui les étonnent et dont la soudaineté et la grandeur leur révèlent l’origine. Mais comme ces hommes privilégiés n’ont pas cessé pour cela d’être des hommes, leur imagination, surexcitée par une foi vive et par une confiance sans bornes en Dieu, s’empare aussitôt de ces inspirations et les présente sous un aspect sensible. C’est un messager céleste qui est porteur de la bonne nouvelle. Sa forme ne peut être que la plus belle et la plus pure de celles qu’offre la terre. C’est un adolescent aux traits candides et inspirés, et, comme il a parcouru les champs azurés pour descendre des deux, il est orné d’ailes d’un bleu d’azur. C’est ainsi que les erreurs et les préjugés des siècles dominent l’imagination et la vérité.
Voilà donc les anges créés, ces messagers de la volonté divine, et, une fois que la croyance des peuples les aura admis, ils apparaîtront toujours les mêmes, toujours vêtus de longues tuniques, toujours ailés, toujours brillants et radieux, toujours aussi doucement sévères que l’imagination pourra les peindre. Leur existence intellectuelle est incontestable, mais leur existence individuelle et matérielle est imaginaire. C’est parce que nous ne pouvons concevoir aucun être qui ne tombe sous nos sens, qu’à notre insu nous leur prêtons une forme corporelle.
Souvent les anges ne sont apparus que dans des songes, mais quelquefois aussi, à de saints personnages, dans la
méditation, ou même à des cœurs purs au milieu des occupations usuelles de la vie. Ces apparitions rentrent complètement dans ce que j’ai dit plus haut des inspirations; seulement, au lieu de se rapporter à des objets divers de la nature, elles ne concernent que les rapports
des hommes avec Dieu.
Ce qu’on appelle le bien ne peut être que ce qui est conforme à la volonté de Dieu, soit dans l’ordre physique, soit dans l’ordre moral. Si l’on fait abstraction de Dieu, ou de ce qui, dans l’homme, appartient a Dieu, tout devient indifférent, il ne saurait y avoir ni bien ni mal moral. Dans l’ensemble du monde, ce qui est bon, c’est le maintien de l’ordre général. Or, ce maintien n a lieu que par la volonté expresse et incessante de Dieu. Sans cesse la matière, par son inertie, lutte contre cette volonté, et si un seul instant celle-ci venait a faiblir, le monde se dissoudrait immédiatement, ainsi que je l’ai déjà, énoncé au commencement de cette Notice. Dans l’ordre général donc, la volonté de Dieu produit le bien ; la résistance de la matière est le principe du mal. Dn fait analogue a lieu dans l’homme, ou dans ce qu on est convenu d’appeler l’ordre moral.
J’ai dit plus haut que l’inspiration et 1 imagination étaient souvent excitées en nous par l’état de nos organes. Cette incitation, qui joue le rôle principal dans l’instinct et dans les passions, est ce qui nous porte a la satisfaction de tous nos besoins, en faisant naître en nous des idées et des désirs en rapport avec le but de notre
être. C’est là un bienfait de la Divinité, ou, pour mieux dire,
une nécessité de notre création. Car, sans elle, nous ne saurions pourvoir au maintien de notre existence, qui est dans les desseins de Dieu, tout aussi bien que l’.organisation du monde. C’est pourquoi Dieu a voulu que 1 ac-
MÉLANGES PHILOSOPHIQUES. gs
tion de notre âme répondît aux incitations de nos organes matériels, et il a attaché l’attrait du plaisir à l’obéissance à cette loi de l’existence animale, afin d’en mieux assurer l’exécution.
Mais chez l’homme, cet attrait du plaisir et du bienêtre, ce penchant naturel à la volupté l’entraîneraient rapidement à sa perte, s’il s’y abandonnait aveuglément. Car, sans parler même de l’abus qu’il peut faire des jouissances aux dépens de sa santé, il ne vit pas isolé dans le monde; ses actes n’intéressent pas sa seule personne, et, le plus souvent, ce qu’il ferait dans son intérêt personnel nuirait à ses semblables, à sa famille, à la société au milieu de laquelle il vit, et indirectement, par suite, à lui-même. Tous ces actes nuisibles, soit à d’autres hommes, soit à la société, sont opposés à la volonté de Dieu, auteur de l’humanité, comme il Test du monde matériel. Ils sont donc également le mal, ce qu’on appelle le mal moral. Or, on voit que ce mal provient encore de la réaction de la matière, qui, en se soumettant aveuglément à une loi générale de la nature, résiste néanmoins à la volonté intelligente de Dieu. La raison, c’est-à-dire l’intelligence qui régit nos sensations, nous a été donnée, il est vrai, pour combattre les excès auxquels nous conduiraient nos penchants naturels; mais cette froide raison serait bien faible pour l’emporter sur un ennemi aussi bouillant et aussi impétueux que les passions, si nous n avions pour nous soutenir le secours de la puissance divine. C’est là que ressort la supériorité de la religion sur la philosophie. La première a son appui dans la conviction et la foi; la seconde, dans la raison seulement. Or, les excitations corporelles, qui sont de la nature des sentiments, ne peuvent être surmontées sûrement que par des sentiments opposés, et non par des raisonnements.
Les excitations corporelles, se traduisant par des pensées dont nous ne voyons pas toujours immédiatement l’origine, déterminent de véritables inspirations qui deviennent aussitôt l’aliment de notre imagination. Et, lorsque notre raison ou nos bons sentiments'nous en montrent la funeste direction, l’ignorance nous les fait attribuer à quelque mauvais esprit. De là, la croyance au démon, qui, une fois acceptée, a vivement frappé et dominé l’imagination elle-même. L’homme s’était représenté les anges sous la forme la plus noble et la plus belle; il a dû peindre le démon sous l’apparence la plus hideuse et la plus effrayante. Mais, si la beauté personnelle n’a qu’un type parfait pour nous, la laideur peut en affecter de fort variés. Aussi ne s’est-on pas contenté de la laideur qu’offrent les difformités humaines, et a-t-on composé un être fantastique des parties empruntées aux animaux les plus immondes, les plus repoussants ou les plus terribles. Chaque illuminé, d’ailleurs, qui a vu cet ennemi redoutable, l’a dépeint sous des traits différents.
Il en est donc des démons comme des anges. Ils existent bien dans la pensée ou dans l’âme, mais ils ne sont pas des êtres individuels, matériels même, formant des légions commandées par des chefs dont les noms ont été révélés à des imaginations exaltées. Nous pouvons les appeler des enfants de la terre, comme les anges sont les enfants du ciel, mais ce ne sont là que des métaphores de langage, et la simple vérité est que les messages des anges sont des inspirations divines et que les tentations du démon sont des incitations de la chair. Ce qui n’enlève rien, d’ailleurs, à la grandeur et à la puissance de ces manifestations de l’esprit.
Ce serait s’engager dans un débat de trop longue
haleine que de vouloir répondre par avance aux objections qu’on pourrait élever contre cette doctrine au nom de la religion. Je n’insisterai pas beaucoup sur un sujet d’une nature aussi délicate, et je me bornerai à ajouter quelques mots aux explications précédentes.
Les révélations qui ont pu être faites à l’homme, à diverses époques du monde, ont toujours été purement morales. Produits d’inspirations telles que je les ai décrites, elles ont toujours passé par un cerveau humain avant de se répandre parmi les peuples; toujours elles ont été colorées par l’imagination; toujours elles ont été empreintes de l’esprit et des croyances du siècle dans lequel elles ont apparu. Jamais un prophète n’a révélé une idée neuve dans les sciences humaines ni même dans la métaphysique. Il a adopté à cet égard les idées de son temps, et, en s’en écartant, il n’eût point été compris. Ce n’était point d’ailleurs dans cette sphère que s’exerçait sa mission; et qui voudrait chercher des lois physiques dans les livres saints s’exposerait à n’y rencontrer que d’anciennes erreurs. Cette faute a été commise lors du jugement de Galilée. Dieu fasse qu’elle ne se renouvelle plus. Une religion qui ne veut pas laisser, comme l’islamisme, les nations plongées dans l’ignorance, n’a nul intérêt à entrer en lutte avec la science. Ce sont deux sources de vérités qui doivent finir par suivre le même cours. Je conçois le bonheur des simples d’esprit dont la foi est assez vive pour recevoir les idées religieuses, quelle que soit leur enveloppe, et il pourrait être dangereux même pour cette foi de chercher à l’éclairer; mais, lorsque des esprits philosophiques arrivent à la foi par la raison, au lieu d’étouffer la raison sous la foi, il ne faut pas les repousser, mais les recevoir au contraire à bras ouverts, comme l’enfant prodigue, en tolérant même en
eux ce qu’on peut regarder encore comme des erreurs.
Ce qui pourrait surtout soulever les esprits religieux contre ma doctrine, c’est qu’elle semble^ au premier abord, exclure les récompenses et les peines éternelles. Mais, qu’on y regarde de près, et l’on verra qu’elle est la seule qui puisse raisonnablement les expliquer. Car l’âme immortelle et partageant la substance de Dieu, ne saurait oublier le mal qu’elle a ressenti dans son union avec le corps, et devra en souffrir éternellement. Mais c’est là une idée que je ne puis qu’indiquer, sans chercher à la développer ici.
Après avoir parlé des anges et des démons, on me dispensera sans doute de m’occuper des autres esprits, quoiqu’il me restât beaucoup à en dire, des âmes des trépassés, par exemple, revenant de l’autre monde en celui-ci, soit pour éclairer, soit plus souvent pour tourmenter les humains. Ces esprits secondaires doivent tous être rangés dans la même catégorie que les précédents ; auprès des anges, s ils quittent le séjour des bienheureux, et avec les démons, s ils ont franchi les portes de l’enfer. L’imagination s’est plu à remplir la série depuis le premier des archanges jusqu’à Satan, roi des ténèbres5 mais nous devons ici laisser, sans la troubler, la poésie des religions, pour nous en tenir aux grandeurs de la réalité.
Je n’ai dit, dans tout ce qui précède, que peu de mots de la puissance de l’âme, en m’arrêtant plus particulièrement à son action sur le cerveau. Il n’est pas inutile de revenir sur ce sujet, avant de chercher a expliquai les phénomènes si curieux qui ont ravivé la croyance aux esprits.
Chaque homme possède, dans son état ordinaire, en raison de la contexture de ses muscles, une force parti-
culière, limitée, mesurable, et qui, étant susceptible d’être appliquée à des corps extérieurs pendant un certain temps, produit une quantité de travail déterminée, mesurable aussi. Mais ce travail ne peut être reproduit qu’après un repos, et lorsque les membres épuisés ont été réparés par la nourriture. Cet ensemble de faits peut donner lieu à quelques observations.
En résulte-t-il que la force existe dans les membres? En aucune façon. Elle existe entièrement dans l’âme, et le corps est la machine qui lui sert de transmission. Ce dernier a perdu par l’action une certaine partie de sa substance, son organisation s’est altérée au bout d’un certain temps, et il est devenu incapable d’obéir aux impulsions de l’esprit; mais, aussitôt que par la nourriture et par une action régénératrice de l’âme, il aura recouvré son état primitif, il recommencera à travailler avec la même vigueur. C’est donc le corps qui se fatigue et s’altère et non pas l’âme, quoique ce soit elle seule qui souffre de la fatigue et de l’altération de celui-ci. Émanée delà puissance infinie, elle pourrait fournir indéfiniment le même effort si les frêles organes sur lesquels elle agit avaient une résistance suffisante. Bien mieux, si par une nourriture plus excitante et plus abondante, ou par quelque moyen artificiel, quel qu’il puisse être, on parvient à donner aux membres plus d’ampleur, de souplesse et de solidité, sans effort plus sensible de l’âme, une plus grande puissance sera développée et le travail s’accroîtra en même temps. L’inverse aura lieu si les membres viennent à s’amaigrir. C’est ainsi que, dans la jeunesse, les forces s’accroissent avec l’âge, et qu’elles défaillent au contraire dans la vieillesse, sans qu’on puisse dire pour cela que l’âme ait acquis ou perdu de la force. Lorsqu’on mesure donc la force d’un homme,
ce n’est pas la puissance de l’âme dont on obtient la valeur, mais la partie de cette puissance seulement que le corps est capable de transmettre au dehors. Quant à la force propre de l’âme, elle est incommensurable, parce qu’elle a sa source dans Dieu même.
Puisque l’âme, indépendamment de la direction de nos relations extérieures et de nos mouvements volontaires, préside à l’entretien de nos fonctions vitales, elle peut, et l’expérience le démontre, porter subitement et exceptionnellement un surcroît de force et de vie dans certaines parties de notre être. C’est ce qui se voit dans plusieurs maladies nerveuses, où nos muscles acquièrent une vigueur et uné résistance qu’ils sont loin de posséder dans l’état normal. La passion, la colère, l’exaltation même de l’imagination qui engendre la conviction, suffisent également, dans quelques circonstances, pour développer en nous une force musculaire qui dépasse pour ainsi dire toute croyance, et pour faire exécuter au corps humain des mouvements et des actions qui semblent incompatibles avec sa nature.
En résumé, la puissance manifestée par l’âme, sans être infinie, eu égard au corps par lequel elle se transmet au dehors, peut prendre cependant un développement dont nous ne saurions assigner les bornes et faire exécuter au corps tous les actes qui ne sont pas d’une manière absolue en opposition avec les lois de la nature. Or, ces lois ne nous sont pas entièrement connues, nous ne pouvons donc que présumer et non affirmer quelles sont les limites du possible dans les effets produits par l’action de l’âme.
Les phénomènes du mesmérisme et ceux qu’ont présentés plus récemment les tables tournantes peuvent conduire à reconnaître que si, dans le plus grand nombre
des circonstances, nos mouvenaents de locomotion tombent sous nos sens et s’exécutent dans le domaine de notre conscience, il en est cependant aussi que l’âme dirige tout à fait à notre insu ; en sorte que nous pouvons faire des efforts considérables sans nous en apercevoir, ou même exécuter contre notre volonté des mouvements violents dont nous avons, il est vrai, la conscience, mais auxquels nous nous croyons entraînés par une force étrangère. Tous les jours, des somnambules paraissent ainsi corporellement soumis à la volonté des personnes qui les dirigent, et quelquefois même ils n’ont pas le sentiment des actions qu’ils exécutent. C’est pour ainsi dire une illusion négative. C’est-à-dire, de même qu’on peut faire voir, à une personne se trouvant dans un certain état nerveux, des objets qui n’existent pas ou sentir des mouvements qu’elle croit faire elle-même quoique immobile , de même, on peut faire disparaître en elle les sensations d’objets existants ou la conscience d’actes qu’elle exécute bien réellement. C’est évidemment, dans l’un et l’autre cas, le même phénomène psychologique, ou, plus exactement, la même cause qui produit deux effets d’apparence opposée.
Je n’ai guère autre chose à dire ici de l’action de l’âme sur la matière par l’intermédiaire du corps; mais si cette âme est une émanation de Dieu, ne peut-elle pas agir directement, sans intermédiaire, sur les objets extérieurs? Certes personne ne saurait affirmer qu’il n’en peut être ainsi. C’est une question qu’il est donné à l’expérience seule de résoudre, et, jusqu’à ce jour, elle s’est prononcée pour la négative. On a bien cité, il est vrai, et l’on cite encore des faits qui semblent prouver une telle action; mais il faudrait d’abord en bien établir l’authenticité, et démontrer ensuite que ces faits ne peuvent
être expliqués autrement que par une action directe de l’âme sur la matière étrangère au corps qu’elle anime. Or, ce second point surtout est loin d’être établi, comme je le montrerai plus tard. Nous devons donc, jusqu’à nouvel ordre, nous en tenir à cette vérité irrécusable que l’âme a la faculté d’agir sur la matière du corps auquel elle est liée, et que la puissance de son action se transmettant à l’extérieur, n’a de limite réelle que celle de la résistance des organes par l’intermédiaire desquels elle opère.
Ce que j’ai dit un peu plus haut de l’influence qu’une personne étrangère peut exercer sur un somnambule suppose que, si l’âme ne peut directement agir sur des objets matériels extérieurs, elle peut du moins avoir de l’action sur d’autres âmes, pour diriger leurs pensées et même leurs volontés. C’est ce qui a lieu, en effet, dans un grand nombre de circonstances. Par la parole, d’abord, nous nous mettons en relation avec nos semblables et nous pouvons acquérir sur eux un puissant ascendant. Il est vrai qu’alors on ne fait souvent qu’agir sur eux comme le ferait une lecture ou la vue de scènes se passant dans le monde extérieur; mais, indépendamment du sens de nos paroles, le ton, le maintien général de notre personne exercent la plus grande influence sur l’impression produite. Le regard seul et sa muette expression suffisent dans un homme supérieur pour inspirer le respect, la crainte, le dévouement, pour faire naître enfin divers sentiments qui ne peuvent être considérés comme la traduction directe d’impressions faites sur les sens. Cependant, pourra-t-on dire encore, un regard puissant ou doux fait, sur un être sensible, le même effet que pourrait produire un objet terrible ou agréable, et il engendre de la même manière la crainte ou la confiance. Les choses
se passent ainsi, en effet, jusqu’à un certain point. 11 n’est pas moins vrai cependant que l’âme, agissant ici sans l’intermédiaire immédiat du corps, communique une partie de ses sentiments à une autre âme.
Mais il existe un autre ordre de faits bien plus concluants qu’a révélé depuis longtemps le somnambulisme. Un homme, dans ce dernier état, sans contact aucun et sans le secours de la vue, ni des autres sens, obéit à la volonté de la personne avec laquelle il est mis en rapport, peut lire dans sa pensée et se rendre compte de ses principaux sentiments.
Sans doute cette assertion est susceptible d’être contredite, et je ne chercherai pas à en démontrer la réalité. Je ne pourrais le faire que par des affirmations de détail, qui n’auraient pas plus de poids que mon affirmation générale. J’ai dit que j’acceptais l’ensemble des faits du mesmérisme avec le merveilleux qui s’y attache; je ne puis que maintenir cette déclaration. La thèse que je soutiens manquerait d’ailleurs de base si je rejetais, à priori, les faits sur lesquels s’appuient ceux qui prétendent à l’existence et à l’action des esprits.
Ce que j’ai dit de la nature de l’âme doit faire concevoir, sinon admettre comme nécessaires, les rapports qui peuvent s’établir entre les étincelles de l’intelligence infinie, qui animent deux êtres distincts. Cependant, ce n’est pas d’une manière aussi absolue que je comprends ces rapports. Jamais nous n’avons vu l’âme complètement dégagée de la matière. Partout nous apercevons soit l’influence directe, soit la réaction de celle-ci, et je pense que ta matière ne cesse pas plus de jouer un rôle dans les nouveaux faits dont je parle, que dans tous ceux dont il a été précédemment question. Les choses seulement s’y passent d’une manière un peu différente.
Personne ne conteste que tous les corps ne soient environnés d’émanations plus ou moins subtiles, en rapport avec leur nature propre, et qui forment autour d’eux comme une espèce d’atmosphère, souvent sensible pour quelqu’un de nos sens. Chez les animaux, et chez l’homme en particulier, cette atmosphère est très-saisissable, trèsétendue, et elle est composée de divers éléments dont beaucoup, sans nul doute, nous sont tout à fait inconnus. On y trouve des vapeurs grossières produites par la transpiration, des émanations plus subtiles de principes vitaux, du calorique, et vraisemblablement d’autres fluides impondérables ou, si l’on veut, les éléments matériels de ces fluides hypothétiques. Non-seulement cette atmosphère nous enveloppe, mais elle existe même dans notre intérieur, puisqu’elle en émane, et elle est en contact avec notre cerveau comme avec nos autres organes. Elle reçoit donc l’impression de tous nos mouvements, quels qu’ils puissent être. Il n’est pas si légère vibration corporelle qui ne lui soit immédiatement transmise et qui ne se propage jusqu’à ses dernières limites. Or, comme aucune de nos pensées ne peut se produire sans qu’il en résulte une modification, un certain ébranlement dans le cerveau, cet ébranlement détermine aussi une espèce d’ondulation particulière dans l’atmosphère qui l’entoure. Ce que j’avance ici n’est pas une simple hypothèse, mais une conséquence physique incontestable.
Si l’on conçoit maintenant deux semblables atmosphères en contact, les ondulations imprimées à l’une d’elles se transmettront nécessairement à l’autre et se propageront dans toute son étendue, jusqu’au cerveau par conséquent, qui en occupe le centre. Sans doute l’impression produite sur cet organe sera extrêmement faible ; mais qui pourrait affirmer que l’âme est incapable de la recueillir
et de discerner en même temps la cause qui l’a fait naître? C’est à l’expérience à prononcer à cet égard, et les faits que j’ai énoncés, si l’on en admet la réalité, semblent de nature à lever tous les doutes.
11 n’est pas étonnant que dans l’état ordinaire de veille, où le cerveau est frappé des vives impressions qui lui sont apportées par les sens, l’âme ne traduise que celles-ci en idées, en négligeant toutes les autres qui sont si légères et sur lesquelles n’est point appelée son attention. S’il en était autrement, il se produirait dans notre esprit une telle confusion que nous cesserions d’être des créatures raisonnables. Cependant, dans l’état même de veille, lorsque nos sens sont distraits et en repos, lorsque notre pensée erre dans le vague, sans que notre attention soit fixée et que notre cerveau soit livré à aucun travail, il nous arrive quelquefois d’être surpris par des impressions d’une telle nature. Ainsi, notre pensée se porte subitement sur une personne depuis longtemps absente et qui s’approche de nous à notre insu; elle se met en harmonie avec celle d’un compagnon de voyage silencieux comme nous; nous éprouvons enfin quelqu’un de ces effets auxquels on a donné le nom de sympathiques, et que personne n’ose franchement ni admettre ni rejeter.
Mais si de telles lueurs sont difficiles à saisir dans l’état ordinaire de l’homme éveillé, il n’en est pas de même dans l’état de sommeil et surtout dans le sommeil profond qui donne naissance au somnambulisme. Les sens alors inactifs permettent à l’âme de lire, lorsque son attention y est portée, les vibrations les plus légères opérées dans le cerveau, et non-seulement la présence des objets matériels peut être sentie par cette voie, en dehors de l’action des sens, mais une pensée même, si elle est assez fortement conçue. Ce ne sont là, il est vrai.
que des possibilités; mais lorsque le fait existe, et je l’ai plusieurs fois constaté, je ne pense pas qu’on puisse lui assigner une explication plus simple et plus naturelle. C’est bien l’esprit qui joue le plus grand rôle dans ce fait merveilleux, mais l’esprit seul des personnes en qui se manifeste le phénomène.
Au surplus, les faits du mesmérisme et du somnambulisme ne sont guère ceux qui ont fait naître la croyance aux esprits. La grande majorité les niait et la plupart des croyants avaient admis, à la suite de Mesmer, l’existence d’un fluide particulier imaginé tout exprès pour les produire. Quelques hommes timorés seulement ou peu éclairés les attribuaient au malin esprit. Si les choses en fussent restées là, je me serais dispensé de chercher à combattre une telle opinion; mais, comme je l’ai dit en commençant, des phénomènes bien plus surprenants encore sont venus s’adjoindre à ceux-ci et ont tout à coup déterminé l’invasion du surnaturel, expédient facile pour l’explication des faits et qui soulage la faiblesse de notre esprit.
Fidèle au plan que je me suis tracé, je ne citerai que peu de faits en particulier; mais j’en considérerai l’ensemble, et je m’appliquerai à les expliquer en me servant uniquement des notions que j’ai développées dans ce qui précède.
Quelques personnes se rangent autour d’une table légère et appliquent leurs mains sur sa surface. Au bout d’un certain temps ordinairement assez long, lorsque l’essai a lieu pour la première fois, la table se met en mouvement et tourne sur elle-même, d’abord lentement ; puis le mouvement s’accélère, il entraîne les mains et bientôt les acteurs eux-mêmes, qui semblent avoir peine à le suivre. La table quitte sa place et, toujours en tour-
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nant, elle court en effrénée dans tout l’appartement, fait des bonds, pirouette sur un pied, et ne s’arrête que lorsque les mains l’abandonnent.
Sans doute il est facile aux simples spectateurs de nier la sincérité de ces faits. Mais pour les acteurs eux-mêmes, et ils sont nombreux, qui ont tenté l’essai de bonne foi, qui se sont sentis entraînés, il est difficile de leur persuader que le meuble n’a obéi qu’à leur propre mouvement; et pourtant il en est ainsi.
Tant que les faits se sont bornés à ce que je viens de dire, personne en France n’a prononcé le nom d’esprits. Les disciples de Mesmer ont triomphé et ont vu dans ces nouvelles expériences une preuve de plus de l’existence de ce fluide magnétique auquel ils croient depuis si longtemps. C’est ce fluide qui, se portant rapidement d’une main vers l’autre, entraîne la table dans son tourbillon. Mais, s’il avait une telle force d’impulsion, comment resterait-il toujours aussi insaisissable? D’ailleurs, une circonstance domine toute la question : le meuble en mouvement reste toujours parfaitement solidaire des mains qui le touchent; il ne glisse pas sous elles, mais il a précisément le même mouvement qu’elles, et aussitôt qu’elles le quittent, il s’arrête à l’instant. 11 n’y a donc pas plus de raison pour que ce soit la table qui entraîne les mains que les mains qui entraînent la table. Et, comme celles-ci font partie d’un être puissant par lui-même, tandis que la table est un corps inerte, la vraisemblance est pour la seconde supposition. Je sais bien qu’on a prétendu faire mouvoir des tables sans attouchement; j’y reviendrai tout à l’heure, mais en prenant les faits tels qu’ils se présentent d’abord, tout doit porter à croire que ce sont les expérimentateurs eux-mêmes qui déterminent le mouvement. 11 n’y a d’objection contre cette
opinion que la déclaration qu’ils font de leur inaction et la confiance qu’on peut avoir dans la sincérité de leur parole.
Plusieurs savants, M. Chevreul entre autres, en cherchant une explication autre que celle du fluide magnétique, l’ont trouvée dans une vibration involontaire et insaisissable des extrémités nerveuses des doigts déterminée par une certaine tension de l’esprit et dont l’effort accumulé pendant un certain temps finit par vaincre l’inertie de la matière et par produire un mouvement qui s’accélère tant que la cause en subsiste.
Cette explication, selon moi, approche beaucoup de la vérité, et il y a longtemps que je l’ai employée pour des faits présentant quelque analogie avec ceux dont il est ici question; mais en voici une, je crois, qui est plus près encore de l’atteindre. Elle ne diffère de la précédente que par quelques nuances, et elle est à la fois la confirmation et l’extension des principes que j’ai posés dans la première partie de cette Notice.
Des personnes prévenues de l’existence des faits qu’elles se proposent d’expérimenter, jalouses de les vérifier et de les reproduire, se rassemblent autour d’une table, avec la même préoccupation, avec le même désir. Tout ce qui est étranger à l’objet de leur expérience, tout ce qui peut les en distraire est éloigné de leur pensée. Leurs yeux sont fixés sur la table avec impatience de la voir se mouvoir. Elles sont donc dans la disposition d’esprit la plus favorable pour faire naître l’action de l’âme indépendamment de l’influence directe des sens, et pour donner naissance aux illusions de l’imagination. De plus, ces ondulations qui, partant du cerveau des expérimentateurs, embrassent l’atmosphère particulière à chacun d’eux, se mettent par le même motif en parfaite harmonie
entre elles. Toutes les âmes se confondent pour ainsi dire, toutes agissent en même temps, de la même manière et d’une manière instinctive, c’est-à-dire sans que la conscience en soit prévenue, non pas seulement pour imprimer une vibration à quelques houppes nerveuses, mais pour déterminer un mouvement insensible dans les mains, dans les bras, dans le corps tout entier, qui ébranle légèrement d’abord l’objet matériel avec lequel les doigts sont en contact. Une fois le mouvement commencé, le premier cri, Elle tourne! jeté au milieu du ravissement, la confiance devient sans bornes et elle donne aux âmes une force irrésistible pour produire de nouveaux efforts et entretenir l’illusion qui les rend insensibles. Chacun croit donc suivre le mouvement de la table, tandis que c’est au contraire lui qui le produit; et, chose remarquable qui vient tout à fait à l’appui de mon opinion, la première fois qu’on opère, les effets sont toujours lents à se manifester, parce que l’union des esprits a quelque peine à s’établir, et que le désir seul, sentiment passif, n’excite pas dans l’âme l’énergie que lui donnent plus tard la confiance et la volonté. Dès la seconde expérience, la réussite est donc bien plus prompte, et, au bout de fort peu de temps même, le mouvement devient presque instantané. Une répétition trop fréquente des mêmes expériences amène un résultat opposé et finit par annuler tout l’effet; parce que la curiosités’émousse, l’esprit se blase, et l’âme cesse d’être dans 1 état d abstraction qui peut seul la faire agir en dehors des sens. Enfin, il est encore à observer qu’il peut suffire de la présence d’un incrédule bien prononcé, lors de la première expérience, pour rompre tout le charme. On sent qu’en effet alors cette harmonie des esprits et cette unité d’action si nécessaires ne sauraient plus exister.
Mais, ainsi que je l’ai dit, les faits n’ont pas tardé à se compliquer encore. Les tables venaient de manifester leur puissance; elles sont devenues intelligentes aussi. En sorte qu’elles se sont montrées, comme l’âme humaine, avec les attributs de ta Divinité. C’est alors qu’a eu lieu l’explosion d’un sentiment qui fermentait déjà dans plus d’un cœur, que toutes les incertitudes se sont dissipées et que l’on n’a plus craint de proclamer que des esprits seuls pouvaient produire de tels faits. Eh ! oui, ce sont des esprits, mais ce sont les vôtres! n’allez pas en créer d’imaginaires pour expliquer des phénomènes que vous-mêmes produisez.
Malgré la réserve que je me suis promis d’observer dans la citation des faits, j’en veux cependant ici rapporter un bien simple, parce qu’il renferme en lui seul la clef de beaucoup d’autres, et qu’il est des plus propres à faire complètement saisir ma pensée.
Dans le palais d’un grand, où l’on s’amusait du jeu qui occupait alors tout Paris, un guéridon avait acquis une haute réputation. C’était un esprit célèbre qui s’était luimême nommé. Il y avait tant de justesse, tant de finesse et tant de lucidité dans ses reparties, que chacun croyait voir en lui une créature sensible. On ne le touchait qu’avec précaution; on eût cru voir le sang jaillir de son épiderme, si l’on eût eu la cruauté de le piquer avec la pointe d’un canif. Après mille espiègleries qui avaient charmé les dames, le maître de la maison dit à un haut et savant personnage qui était près de' lui : Posez-lui donc une question de mathématiques facile à résoudre, que nous voyions comment il y répondra. Celui-ci, pensant se mettra à la portée du sujet auquel il avait affaire, lui demanda quelle était la racine cubique de quatre. Le guéridon, sans hésiter, leva un pied, frappa six coups et se
reposa. Tout le monde de se récrier; et comme, quel que fût le respect qu’on portât à sa personne, semblables aux devins de l’antiquité, les esprits d’aujourd’hui ne livrent leurs secrets que sous l’empire de la contrainte, on ne lui épargna ni les reproches ni les injures, et on lui ordonna de recommencer. Mais, avec un imperturbable sangfroid, il frappa de nouveau ses six coups. Les plaintes et les clameurs s’élevant de plus belle, l’auteur de la question, qui jusqu’alors s’était tu en se tenant à l’écart, rompit enfin le silence et dit d’un air étonné : « Je ne vois pas, messieurs, ce que vous avez contre ce pauvre esprit, il me semble qu’il répond assez bien.—Comment, repriton, vous lui demandez la racine cubique de quatre, et il répond six! —Ah! s’écrie le premier personnage, je me trompais. Ce n’était pas la racine cubique, mais le cube de quatre que je voulais dire, et, en répondant six, il posait le premier chiffre. »
Ainsi, en admettant le fait, que pourrait au besoin constater un membre de l’Académie des sciences ', non-seulement le guéridon répondait à la pensée de l’interlocuteur, mais il répondait même à cette pensée mal exprimée, en posant le premier chiffre du nombre 64 , et cela, sous les doigts de personnes autres que celle qui avait fait la question. On pourrait être tenté, sans doute, d’attribuer à un esprit étranger une faculté aussi extraordinaire; mais on va voir qu’il n’est pas nécessaire de recourir à une création imaginaire, lorsque les propriétés connues de l’âme suffisent pour l’explication du fait. Le hasard se chargerait encore de donner satisfaction à quelques incrédules; mais, comme mille faits analogues se sont pro-
^ G'esl le maréchal Vaillant qui l’a constaté dans une lettre en ma possession et dans une note marginale sut* l’exemplaire d’un livre où je rapporte le mémo fait.
duits, et que je n’ai choisi celui-ci qu’à cause de son authenticité et des particularités remarquables qu’il présente, j’en parlerai comme d’une chose qui réclame une explication générale, en laissant sourire les incrédules.
Il faut admettre d’abord que les esprits des personnes qui entourent le guéridon se sont mis, comme je l’ai expliqué plus haut, dans un état de sympathie ou d’harmonie qui les dispose à agir de concert pour la production des faits qui doivent se manifester. Seulement, dans ce cas, l’attention commune, au lieu d’être portée vers un résultat à l’avance connu, est tendue vers la personne qui propose l’expérience. L’attention de celle-ci n’est pas moins portée sur les personnes expectantes, d’où il résulte entre tous les esprits, et des acteurs et de celui qui les dirige, un concert dans lequel les premiers sont passifs et le dernier conserve son activité. La pensée propre de celui-ci passe alors dans l’âme de tous les autres, et, sans que les impressions si fugitives qui ont été transmises jusqu’à leurs "cerveaux aient pu devenir sensibles à leurs entendements, ils traduisent, par un mouvement commun et instinctif, cette pensée intime dont leurs âmes ont seules le secret.
Mais quoi, va-t-on se récrier, l’homme serait-il donc ainsi le jouet de toutes les volontés dominantes qu’il peut rencontrer dans le monde sur son passage? Cela n’est souvent que trop vrai, et nous voyons à nu, dans ce fait, la clef de tous les sortilèges. Mais il ne s’agit pas ici de récriminations. Il faut examiner froidement les choses et en accepter les conséquences rigoureuses, quelles qu’elles puissent être. Il est très-vrai que les esprits réagissent sans cesse les uns sur les autres, et que les plus forts ou, pour parler plus exactement, ceux qui sont unis aux corps les mieux organisés peuvent exercer un certain em-
pire sur ceux qui appartiennent à des êtres faibles et timides. Mais il ne faut pas oublier que cette espèce d’action directe d’un esprit extérieur est à peu près complètement annulée par celle qui résulte de nos sens et de nos propres organes, dans le cours ordinaire de notre vie. Ce n’est donc que dans des circonstances exceptionnelles toutes particulières, dont les phénomènes des tables tournantes nous font voir quelques-unes, qu’abdiquant, pour ainsi dire, notre libre arbitre, nous soumettons notre esprit à l’influence décisive d’un esprit étranger. Il se passe là, dans les relations directes d’âme à âme, quelque chose d’analogue à ce qui a lieu entre un disciple docile et un maître qui a su lui inspirer une grande confiance.
Ce sont les phénomènes du somnambulisme qui m’ont dévoilé ces relations presque directes d’âine à âme ; mais jamais je ne leur aurais supposé l’étendue que je propose aujourd’hui de leur attribuer, s’il n’était survenu des faits nouveaux qui ne peuvent s’expliquer que de cette manière , ou par l’introduction momentanée d’une âme particulière dans un objet inanimé. Que les esprits froids et réfléchis choisissent entre ces deux explications, les seules qu’il me semble possible d’admettre.
Il résulte de tout ce qui précède, que lorsqu’un objet matériel quelconque répond aux questions les plus délicates qui lui sont adressées et étonne par la singularité ou la justesse de ses révélations, il ne fait que traduire le songe intime de quelqu’une des personnes mises en scène, dont l’esprit sert de modérateur ou de directeur à toutes les autres, et que l’âme, au lieu d’imprimer directement ce songe dans le cerveau de chacun, ne le rend sensible que par l’intermédiaire de l’objet sur lequel toutes les attentions sont fixées; comme il arrive quelquefois
dans un rêve qu’une pensée, bien évidemment dans l’âme du rêveur, ne lui devient sensible que par l’intermédiaire d’un interlocuteur imaginaire. J’ajouterai que, comme dans tous les rêves, et particulièrement dans ceux du somnambulisme, l’imagination et la réalité jouent un rôle également important; que l’âme peut, dans de semblables circonstances, manifester des connaissances acquises, qui n’ont pas encore été révélées par elle, ou qui ont été oubliées par le moi; que la disposition d’esprit nécessaire pour la production de ces faits finit souvent par ne plus se soutenir, ce qui fait évanouir toute cette espèce de magie ; qu’enfin il est un certain nombre de personnes qui ne sont pas susceptibles d’éprouver les influences dont il vient d’être question, tandis que d’autres, au contraire, y sont fort sensibles.
Il semblerait qu’après les faits dont je viens de m’occuper et dont j’ai cherché à faire concevoir l’explication naturelle, il ne dût plus me rester rien de merveilleux à exposer. Cependant, les facultés anormales de l’âme ne s’étaient pas encore toutes montrées aux expérimentateurs, et les faits psychologiques s’enchaînant, la même cause s’exaltant de plus en plus, on a dépassé de beaucoup la limite qu’on eût cru pouvoir poser d’abord, et l’on en est arrivé à la reproduction, sous une autre forme, de tout ce que l’antiquité et les temps d’ignorance qui lui ont succédé nous ont présenté comme surnaturel, c’està-dire comme l’intervention directe de Dieu ou de ses ministres dans les choses de la terre.
A vrai dire, l’explication générale que j’ai donnée et que je vais appliquer encore à de nouveaux faits, suppose aussi, d’après moi, une action anormale de Dieu, si nos âmes ne sont qu’une émanation de sa divinité; mais, ce que je cherche à faire reconnaître, c’est que le principe
actif, la cause de tous ces faits réside en nous-mêmes, et que, bien que l’action produite semble anormale, elle n’est cependant qu’une conséquence de facultés que nous possédons, dont nous découvrons facilement le germe dans notre vie normale, et qui reçoivent seulement une extension momentanée.
Dans la production des phénomènes dont je viens de donner l’explication, il arrive le plus souvent qu’une des personnes qui concourent aux expériences prend, par une cause fort obscure encore pour nous, un ascendant marqué sur l’esprit de ses coopérateurs, et tend ainsi à établir l’harmonie qui est nécessaire. Certains hommes, à ce qu’il paraît, jouissent à un haut degré de cette faculté et sont réputés pour cela, en Amérique, des intermédiaires obligés entre les esprits supérieurs et nous autres pauvres humains. On leur a donné le nom de médium. Un de ces êtres privilégiés est venu importer dernièrement en France les miracles découverts de l’autre côté de l’Atlantique. On avait bien entendu parler déjà d’esprits frappeurs, de tables qui, à Genève, se mouvaient et se soulevaient sans l’apposition des mains; on m’avait bien fait espérer de me montrer le même phénomène à Paris ; mais tout cela pâlit devant les merveilles apportées du nouveau monde. Je ne m’arrêterai pas aux apparitions de mains qui impriment l’empreinte de leurs doigts vigoureux sur un poignet indocile; je ne parlerai même pas des esprits corporels que vous voyez, que vous entendez, que vous touchez; j’essayerai de faire évanouir du même souffle tous ces fantômes. Je veux attaquer de suite le phénomène le plus surnaturel en apparence, le plus miraculeux qu’on puisse citer, je crois, dans l’ordre de ceux dont je m’occupe; et si je l’avais vu de mes propres yeux, je ne réclamerais pas plus de confiance qu’on
n’est disposé à en accorder au récit que je vais en faire.
Je demanderais seulement qu’on ne mît pas en doute ma loyauté.
Je tiens ce fait d’un médecin étranger, acteur lui-même dans la scène que je vais raconter, et qui osait à peine m’en confier le récit. Il se trouvait dans un salon avec le ' magicien et deux autres personnes seulement. Après avoir vu diverses expériences, dans lesquelles les lois de la pesanteur paraissaient violées, on proposa à l’esprit de soulever une lourde table, et pour qu’elle fût plus chargée, les trois assistants montèrent dessus. L’opérateur se tenait assis dans un coin éloigné. A peine furent-ils installés sur le meuble, que celui-ci, s’élevant lentement, monta jusqu’à ce que les têtes vinssent à toucher le plafond et fussent obligées de se pencher pour éviter un choc ou une pression. Puis, la table, par un mouvement tout aussi lent, redescendit jusqu’à son assiette primitive. Après ce récit, je me bornai à cette seule question : « Croyez-vous à la réalité de ce fait? — Non, me répondit sans hésiter le jeune docteur. Je l’ai vu, je l’ai éprouvé, mais je n’y crois pas. — Eh bien, lui dis-je, nous sommes parfaitement d’accord. Ce n’est là que l’effet d’une hallucination collective. »
L’observation de certaines maladies, de certains états anormaux des fonctions vitales, a déjà présenté à la médecine des exemples remarquables d’hallucination, et l’étude des phénomènes du somnambulisme m a fourni l’occasion de produire, sur des personnes soumises à mes expériences, des illusions tout aussi complétés que celle que je viens de rapporter, et qui se prolongeaient même pendant un certain temps après le réveil. Mais jamais je n’avais vu l’hallucination s’exerçant à la fois sur plusieurs personnes et se produisant ainsi sur des esprits sains, au
milieu des actes les plus ordinaires de la vie. Cependant, les hallucinations collectives ont déjà été signalées par de célèbres praticiens, et il ne s’agit là que de l’extension d’une manière d’agir de l’âme connue par ce qui précède. Il est donc plus sage de l’admettre, quelque étrange qu’elle paraisse, que de rejeter aveuglément le témoignage de beaucoup d’hommes honorables, ou de faire intervenir des esprits célestes ou infernaux pour être les interprètes des fous caprices de notre imagination.
On a vu comment l’âme humaine, par une action qui est encore pour nous un profond secret, se détachait par moments assez complètement des sens pour nous imposer ses révélations réelles ou imaginaires, et pour donner à ces visions, à ces rêves de l’état de veille, la même vigueur de coloris que si les images en étaient fournies par les sens. J’ai dit comment cette âme, dans de certaines circonstances, lorsque surtout elle était soutenue par une grande confiance, ou incitée par une vive curiosité, pouvait se mettre en harmonie de pensée et d’action avec celle d’un autre homme; comment l’imagination de celuici pouvait nous dominer et se substituer, pour ainsi dire, à la nôtre. J’ajouterai que plus cet homme sera convaincu et de bonne foi, plus son esprit agira puissamment sur l'atmosphère qui sert d’intermédiaire entre son cerveau et le nôtre; que plus l’image qui se présentera à son entendement sera vive et nette, plus vive et plus nette sera aussi celle qu’il fera naître en nous; que des visions, par conséquent, qu’il éprouvera, nous impressionneront bien plus facilement que des idées métaphysiques; que ce qu’il verra, que ce qu’il entendra, que ce qu’il sentira, nous le verrons, nous l’entendrons, nous le sentirons, non pas identiquement comme lui, mais à notre manière. Par quelle puissance l’âme peut-elle acquérir ainsi un as-
Cendant direct sur d’autres âmes? le l’ignore; mais ce ne sont pas ceux <jui croient a l action d esprits étrangers ^ parfaitement inconnus, qui peuvent repousser celle d’un, esprit dont l’existence en nous est certaine, et dont nous ne saurions nier l’intelligence, non plus que la puissance d’action sur la matière. Quoiqu’il en soit, on devine facilement quelle devra être mon explication du fait précédent. Elle ne différera nullement de celles que j’ai données jusqu’ici d’autres faits prétendus surnaturels ou merveilleux.
Le médium, pour l’appeler comme les Américains, homme d’une imagination vive, et qui, par l’habitude autant que par la nature de son organisation, a appris à voiler à volonté l’action d’une partie de ses sens, éprouve des visions qui le trompent lui-meme, et qu il confond avec la réalité. Son esprit, fortement frappé, réagissant, ainsi que je l’ai expliqué, sur le cerveau detres impressionnables qu’il aura choisis, ou du milieu desquels il aura au moins instinctivement éloigné ceux qui, par la ténacité de leur esprit, pourraient rompre le charme, fait passer dans l’imagination des assistants le tableau qu’il a lui-même conçu. De là, l’illusion ou l’hallucination générale. Les faits manquent d’existence matérielle, mais les sensations n’en sont pas moins très-réelles. Tellement que si la raison ne venait a notre secours, nous ne saurions discerner la vérité de l’erreur.
De telles expériences sont fort dangereuses et peuvent facilement conduire à la folie. Je blâmerai donc, d accord avec les ministres de la religion, celles qui ne sont entreprises (]ue dans un but de frivole curiosité et de pur amusement. Je dirai, comme eux, qu’elles sont inspirées par le démon, c’est-à-dire par la révolte de la chair contre l’esprit. C’est ainsi que la philosophie et la religion,
qui toutes deux tendent au inênae but par des voies différentes, peuvent marcher d’accord sans s’entraver et se combattre.
Je n’aurais plus rien à ajouter à ce que je viens de dire sur l’intervention des esprits dans les actes de la vie humaine, si, en traitant un pareil sujet, à propos surtout des tables tournantes et parlantes, il était permis de passer sous silence un livre remarquable, publié en 1853 , dans le but, ouvertement déclaré, de prouver que tous les phénomènes de la nature de ceux dont il a été ici question sont dus au démon, et que les esprits ont bien une existence propre se manifestant tous les jours par une multitude de faits qu’une incrédulité impie peut seule refuser d’admettre.
S’il s’agissait de lutter d’érudition et d’esprit avec l’honorable auteur de ce livre, M. le marquis de Mirville, je me garderais bien d’entreprendre de lui répondre; mais ma tâche sera plus facile; je me bornerai à répéter en face de lui ce que je viens de dire dans l’examen précédent. Je prendrai, parmi les faits nombreux qu’il cite à l’appui de son opinion, celui qui doit paraître le moins croyable de tous, et je ferai voir qu’il peut se plier aux mêmes lois que ceux dont je me suis occupé jusqu’ici, c’est-à-dire qu’il n’est pas besoin, pour son explication, de recourir à l’intervention d’êtres surnaturels.
L’auteur rapporte, d’après le docteur Calmeil, l’histoire d’un énergumène cochinchinois qui, exorcisé par un missionnaire, était étendu sur les dalles d’un temple. Pour constater la présence du démon et pour montrer en même temps la puissance que Dieu avait mise en lui, le prêtre ordonna à l’esprit infernal de soulever le néophyte et de le suspendre par les pieds au plafond de la chapelle. Aussitôt le possédé, couché sur le dos, se mouvant
les pieds en avant, se traîna jusqu’à la base d’un pilier, et continuant à ramper, s’éleva le long de ce soutien, les pieds en l’air, jusqu’à ce qu’il fût au haut.
On pourrait, sans être taxé de trop d’incrédulité, demander au narrateur, pour admettre un pareil fait, des preuves d’une nature un peu plus sérieuse qu’une simple assertion; mais il veut qu’on croie, et qu’on croie jusque dans ses plus petits détails, une histoire aussi peu vraisemblable. 11 ne discute plus avec ceux qui doutent. Eh bien, soit; moi qui veux discuter, il faut bien que j’admette.
Ne voulant pas nier ce récit, bien que ce soit la pensée qui vienne le plus naturellement à l’esprit, j’aurais encore, pour me tirer d’affaire, l’hallucination qui aura fait voir à l’exorciste, rempli de l’idée de la puissance de Dieu, des effets qui n’avaient qu’une existence imaginaire. Je n’hésite même pas à dire que c’est ainsi que j’expliquerais, si ce n’est le fait en son entier, du moins la partie de ce fait qui blesse les lois de la physique. Ainsi, l’ordre du prêtre ayant obligé l’énergumène à ramper jusqu’au pied de la colonne, les esprits influencés des témoins auront conçu la continuation du mouvement, et l’imagination aura complété le tableau. Mais ce n’est pas ainsi que l’entend l’auteur du livre des Esprits. 11 repousse toute idée d’hallucination avec autant de dédain que la négation même. 11 faut lui obéir.
Prenons donc, pour lui plaire, le fait tel qu’il le rapporte. Que prouve-t-il et que prouvent cent autres faits qui sont relatés dans le même livre? Que prouvent-ils dans l’esprit de l’auteur lui-même? Que l’observation a fait reconnaître, en certaines circonstances, une force et une intelligence agissant dans l’homme, à son insu, d’une manière tout à fait anormale, et que nous nommons sur-
naturelle, parce qu’elle nous semble en opposition avec ce que nous avons admis jusqu’ici comme lois constantes et universelles de la nature. J’admets tout cela avec lui, sans discuter tel ou tel fait en particulier. Il en conclut qu’il entre parfois en nous une force étrangère appartenant à un être distinct qui est le démon. C’est ici que je me sépare de lui, et, puisqu’il existe de tout temps en nous une force qui est l’âme, dont une partie de l’action s’exerce à notre insu, et qui agit quelquefois d’une façon anormale, avec une puissance dont nous ne saurions assigner la limite, je ne vois nullement pourquoi nous aurions recours à un démon auquel nous attribuons précisément la même puissance que possède déjà notre âme : celle de mouvoir la matière. Maintenant, que l’on nomme démon l’incitation corporelle en vertu de laquelle la puissance de notre âme prend une direction aussi bizarre, je le veux bien, et alors nous tombons d’accord, ou du moins nous ne différons plus qu’en ce qui concerne la nature propre du démon. Différence profonde, il est vrai, mais qui ne touche pas réellement à l’essence de la religion.
Si je n’ai pas démontré, par tout ce qui précède, que les esprits ne sauraient réellement exister, j’aurai du moins fait voir que notre âme, dont mes adversaires ne refusent pas de reconnaître la spiritualité, peut, elle seule, produire tous les phénomènes étranges dont on nous entretient depuis quelques années, sans qu’il soit nécessaire, par une espèce de profanation, de faire intervenir pour leur explication l’action directe de Dieu ou de ses ministres. Tel était le but unique de cet écrit. Je m’arrête donc, sans avoir la prétention de soumettre à ma croyance la conscience de chacun de mes lecteurs.
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