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Mélanges de philosophie, d'histoire et de littérature

L' Expédition des Argonautes , ou la Conquête de la Toison d'oi\ poëme en quatre chants, traduit du grec d'Apollonius de Rhodes 5 par M. Caussin de Perceval.

Lorsque Voltaire disait qu'il n'y avait au monde qu'une chose difficile, qui était de faire une bonne tragédie , sans doute il ne prétendait pas rendre un oracle littéraire ^ c'était un de ces propos hyperboliques qu'on se permet dans la conversation , où i! y 3. I .

•X MÉLAWC ES.

aurait une sorte de pédantîsme à prendre les mots dans leur acception rigoureuse, et où il est assez d'usage de donner comme la chose la plus difficile celle qui est elFeciivement très-difficile. C'éiait peutêtre aussi, dans Voltaire, un raffinement d'amourpropre qui l'engageait à présenter comme la plus grande difficulté celle qu'il croyait avoir parfaitement surmontée , et qui la lui faisait attribuer au genre où il pensait avoir le mieux réussi. II y en a certainement une très-grande, et qui ne peut même être vaincue que par un homme de génie, à faire une excellente tragédie 5 mais il faut un génie bien plus grand encore, plus étonnant et plus sublime, pour concevoir et exécuter un bon poëme épique : c'est le dernier effort de l'esprit humain -, c'est le grand œuvre en poésie. Comment trouver réunies dans le même homme les qualités si nombreuses , si diverses , si opposées , nécessaires pour cette vaste et sublime composition : l'imagination et le jugement, la chaleur et le sang-froid, l'ordre et l'enthousiasme \ la fécondité de l'invention, la richesse des pensées, la variété des connaissances, l'attention toujours soutenue ? Ajoutez à cela la pureté , la noblesse et l'élégance du style, la beauté et la variété des images , la fraîcheur et les grâces du coloris. Trois ou quatre hommes seulement, dans la succession des siècles, ont plus ou moins reçu ou acquis ces heureux dons de la nature et de l'art. Les Grecs, celle nation la plus favorisée des Muses qui fut jamais, n'ont cependant produit qu'un seul poëme épique 5 il est vrai que c'est le premier et le plus parfait modèle de ce genre y et qu'Homère est le plus grand poëte du monde.

M. Caussin vent lui donner un second, pcnt-èlre même un rival , dans la personne d'Apollonius de Rhodes, dont il a traduit le poëme sur VEapédiùmi des j4vgonautes. Mais en vain il a fait, sur son au^ teur, les recherches les plus savantes; en vain il a tâché de découvrir, dans les temps anciens et modernes , des témoignages avantageux au poète grec ; en vain ( ce qui lui fait à lui-même beaucoup plus d'honneur) il en a donné une traduction élégante: on rendra justice aux connaissances et aux talens du traducteur, mais on ne paitagera pas ses sentiniens sur le mérite d'Apollonius de Rhodes.

L'expédition des Argonautes était sans doute le sujet d'un beau poëme épique : elle remonte à ces temps fabuleux et héroïques où la fiction ouvre un champ si fertile et si riche à la belle poésie , où l'imagination trouve des objets si heureux pour les pinceaux du poète : elle redescend en même temps aux siècles liistoiiques où l'espiit, lassé des fables et du merveilleux, aime à se reposer sur la vérité de l'histoire : elle se lie avec des faits Irès-importans pour les nations grecques: la découverte du Pont-Euxin • un pas haidi pour la navigation de ces temps; une nouvelle route ouverte au commerce \ les plaines de Colclios, abondantes en mines d'or, leconnues pour la première fois ; la fondation d'un grand nombre de colonies ; cette grande expédition conduite par l'élite des héros grecs, dont les noms, déjà illustrés par eux-mêmes, le furent encore par leurs enfans au siège de Troie ; un Jason , un Hercule , un Orphée, un Télamon, un Pelée , quels hommes! quels événe- Miens! Qu'un Homère s'empare de ce sujet, et vous

aurez un poëme sublime 5 mais s'il tombe entre les mains d'un maigre et sec historien des traditions reçues, d'un homme en qui on ne retrouve ni ces conceptions vigoureuses , ni ces expressions fortes et hardies , ni cette inspiration divine, meus dwinior, atqne os magna sonaturum ; alors vous aurez lin poëme froid et sans intérêt, semblable à celui d'Apollonius de Rhodes, ou de son imitateur Valerius FI accus.

Rien de plus languissant que le début de ce poëme; c'est une liste de cinquante-deux Argonautes, avec les noms de leurs pères, et quelquefois de leurs aïeux. Cette froide et sèche nomenclature , dépourvue des traits qui pourraient l'animer, remplit dix-huit pages dans la traduction. Les épisodes, si vous en exceptez celui d'Hypsipyle et de ses compagnes, dans l'ile de Lemnos, manquent absolument d'intérêt. L'auteur n'a montré ni goût ni jugement dans le dessein et les proportions de son ouvrage. Le sujet du poëme est la conquête delà toison d'or, et à peine quelques pages sont-elles consacrées à chanter, ou plutôt à réciter celle conquête ; tout le reste est employé à décrire les voyages des Argonautes. Quel parti , cependant, l'imagination d'un poêle aurait pu tirer de la difficulté de l'entreprise , des traditions déjà reçues, des incidens qu'il aurait pu y ajouter pour donner à cette fameuse expédition une juste étendue! Mais l'auteur aime mieux voyager longuement , s'arrêter à chaque instant , nous donner l'origine de toutes les coutumes et de toutes les villes , entrer enfin dans des détails plus dignes de Pausanias ou de Strabon , que d'un poêle épique.

La mythologie est la plus riche source de la poésie • mais il faut y puiser avec choix et avec discrétion. Les détails mythologiques jetés avec profusion, comme dans le poëme d'Apollonius , fatiguent, surtout lorsqu'ils ne disent rien à Tesprit. On aime, dans Homère , la. chaîne d'or attachée au trône de Jupiter, la ceinture de Vénus , l'allégorie des prières , celle des deux tonneaux; mais quel plaisir peut-on prendre à considérer, dans Apollonius, Thélis consumant par le feu les chairs mortelles d'x^chille ; Pelée s'éveillant au milieu de cette belle opération, et poussant, comme de raison, des cris affreux; la déesse jetant alors le petit Achille par terre, et sortant avec humeur du palais de son mari, qu'elle boude pour toujours?

Mais le plus grand défaut de ce pocme est , sans contredit, le caractère du héros; c'est là l'écueil des plus grands poètes épiques. Achille lui - même , quelque fièrement dessiné qu'il soit dans l'Iliade, est trop long - temps dans l'inaction ; il est longtemps oublié. Enée ne peut essuyer le même reproche; rien de grand, rien d'important ne s'opère que par lui; mais son caractère, d'une perfection toujours soutenue, dégagé des passions qui rendent l'homme intéressant, même en morale, mais surtout en poésie; ce caractère est un peu froid, et n'échauffe pas assez l'àme des lecteurs. Le héros du Tasse ne joue pas, à beaucoup près, le rôle le plus brillant dans la Jérusalem délivrée; les épisodes les plus intéressans sont réservés à Renaud ; les plus grands événemens s'opèrent par son courage; c'est 1 ui qui tue Adrasle , Tissapherne , Soliman -, c'est kvi

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qui rompt le charme de la forêl enchantée. Godefroi ne fait presque rien d'important; mais jamais aucun poêle ne présenta un héros aussi nul , je dirai presque aussi méprisable que Jason. Dans le premier chant, il est entièrement éclipsé par Hercule; dans les autres , il Test, sinon par les actions, car il n'y en a pas dans ce poëme, du moins par la contenance fière de Télamon et de Pelée : on le voit sans cesse en butte h Vinsolence d'un certain Idas , espèce de capitan emporté, et de matamore ridicule; ou en proie à la plus indigne frayeur, maudissant l'expédition à laquelle il s'est engagé, et désespérant du succès. C'est lui , il est vrai , qui enlève la toison ; mais il faut voir comme il a peur, comme il a peine à être rassuré par les enchantemens et le pouvoir magique de Médée : l'expérience même du succès contre les taureaux de Vulcain et les géans , fds de la terre, ne peut lui donner du cœur pour aifronter le dragon gardien du trésor ; il suit Médée , non sans effroi. Ce n'est pas ainsi que Pindare représente Jason dans sa IV^ Pythique, adressée à Arcésilas, roi deCyrène; et personne cependant, plus qu'Apollonius, n'était intéressé à faireun grand homme de Jason.

C'est sans doute pour compléter ce caractère de lâcheté, qu'il fait de son héros le plus cruel des hommes. Jason engage. Médée k tendre un piège à sou frère Absyrte r. le malheureux prince y donne. « Jason sortant tout à coup de l'endroit d'où il était « caché, fondit l'épée à la main sur Absyrte, et le « frappant à son aise , comme un homme qui as- (( somme un taureau, le lit lomljcr sur les genoux. (( Médée, détournant la tète, t^e couvrait de sou

BELLES-LETTRES. n

u voile, pour n'èire pas témoin du incurlre de sou « frère. Mais lui, prêt à rendre le dernier soupir, « reçut dans sa main du sang de sa blessure, et en « couvrit le voile et les vètemens de sa sœur, tandis « que la déesse des forfaits, l'impitoyable Erynnis, « regardait avec avidité ce spectacle. Jason, suivant « la coutume de ceux qui veulent se purifier d'un u meuitre, coupa quelques parcelles des extrémités « du cadavre , prit trois fois du sang dans sa bouche , « et le rejeta trois fois. » Quel tableau î quelles horreurs ! quel héros !

Il y a un beau morceau dans cet ouvrage \ c'est celui où le poëte décrit la passion de Médée : il a fourni quelques traits au chantre du malheureux amour de Didon 5 mais comme l'imitateur est audessus de son modèle! Ovide, qui l'a pareillement imité , l'a aussi beaucoup surpassé dans le tableau des combats que l'amour et la })udeur, le devoir et la passion font éprouver à Médée : il n'y a rien, dans Je poêle grec, qu'on puisse comparer à ces vers ;

Excule virgineo conceptas pectore Jlammas , Si potes, injelix!.... Si possem, sanior essem. Sed trahit invitant noi'a vis ; aHud^'e cupido , Mens aliud suadet : video meliora proboque Détériora sequor. . . f^iuat an ille Occidat , in Dîs est, vivat tamen.

Comme ce vivat tamen est un cri naturel ! comme il est passionné! Quel vers que celui-ci, par lequel Médée répond aux plus fortes objections !

Maxinius intra me dciis est : non magna relinquam , Magna sequar.

8 MÉLAJNGES.

Je pourrais en citer beaucoup d'autres; mais ils sont trop connus. Je ne fais plus qu'une remarque: c'est que les personnages d'Apollonius sont très-menteurs 5 ce qui est peu noble, ei on ne peut pas moins héroïque.

Caton l'Ancien , ou Dialogue sur la vieillesse, traduit de Cicéron, suivi de quatre Lettres sur la vieillesse des femmes ; par madame de M....n. Les Quatre Saisons , ou les Femmes à tout dge , nouvelles ; par le même auteur.

On prétend qu'une femme, après avoir lu les deux dialogues de loraleur romain sur V Amitié et la Vieillesse, en fut peu touchée , et assura que Cicéron lui avait donné fort peu de goût pour l'une , et l'avait très - peu consolée de l'autre. Il parait que la lecture d'un de ces deux célèbres dialogues, de celui précisément qui semble devoir le moins réussir auprès d'une femme, n'a pas produit le même eifet sur madame de M....n-, elle Ta lu avec tant de plaisir, qu'elle a voulu le traduire \ elle y a trouvé de puissans motifs de consolation pour un sort qui rend tant d'autres femmes inconsolables, sort inévitable toutefois, ou du moins qui ne peut être évité c[ue par un sort plus rigoureux encore. Elle l'a donc traduit pour offrir aux personnes de son sexe, qui n'ont pas comme elle l'avantage de lire l'original, les mômes motifs de résignation. Elle a fait plus : Cicéron s'était peu occupé de consoler les femmes \ si quelquesuns de ses raisonnemens, en très-petit nombre , s'appliquent également aux deux sexes , il semble , par la

nature de ses réflexions philosophiques, et dans le cours entier de la discussion , n'avoir en vue que les hommes, et même certains hommes dans certains t'tats : les premiers citoyens, par exemple, d'une république-, c'est en effet de ces personnages illustres qui, dans lewr jeunesse et la maturité de leur âge, ont conduit les affaires pubh'ques dans la paix et la guerre, et qui , dans leur vieillesse, peuvent y exercer une grande influence par leurs conseils, leur autorité, et la considération générale dont ils sont investis, que s'occupe plus particulièrement le vieux Caton , avec ses deux interlocuteurs, Scipion et Lelius. Ses conseils sont principalement appropriés aux hommes d'État, qui, au sein d'une république, ont vieilli dans l'administration des affaires : il leur indique leurs ressources dans la vieillesse; et la plupart de ces ressources ne sont guère à l'usage des simples particuliers, encore moins des femmes. Il faut surtout d'autres motifs de consolation à une vieille femme.

Mais s'il est possible qu'elle soit consolée, elle le sera certainement par ceux que lui offre le nouveau traducteur du Ti ailé de la vieillesse , dans les quatre lettres qu'elle a placées à la suite de la traduction , et dans lesquelles elle ne donne pas seulement des consolations aux vieilles femmes, el ne se contente pas de leur demander du courage et de la résignation ; mais elle leur présente le tableau de leurs avantages , et leur montre tout ce qu'il y a de bon , de commode , et même d'agréable dans la vieillesse; de sorte qu'il ne tiendra qu'à elles de s'applaudir, de se féliciter, de se réjouir.

Peut-être n'iront- elles pas jusque-là : peul-èlrc

lO M ÉLA NG ES.

legretteronl-elles encore un peu, et la jeunesse, et la beauté, elles grâces qui les ont fuies , et les hommages qui ont fui avec elles; mais il est impossible qu'elles lisent sans plaisir et sans fruit un petit écrit sur un sujet auquel elles sont, ou seront bientôt, quoi qu'elles fassent, vivement intéressées ; qui leur donne de si utiles conseils, et dans lequel une vraie et solide philosophie est présentée avec beaucoup de charme, de simplicité et de naturel. Dans ce siècle , nous avons vu des femmes nous étonner par la hardiesse des opinions, la profondeur des idées, l'originalité, et quelquefois la singularité, ou même la bizarrerie des tours et des expressions 5 d'autres, nous plaire par la justesse des observations, et la Gdèlo peinture des moeurs et de la société; d'autres enGn, nous accabler par la multitude de leurs productions. Aucune, à mon avis, n'a renfermé autant de raison dans un petit nombre de pages : il y a beaucoup d'esprit aussi dans ce petit ouvrage, si, comme J.-B. Rousseau le définit, l'esprit est, raison assaisonnée.

Mais l'ordre chronologique et naturel des matières demande que nous fassions d'abord connaître la traduction àwTraiLè de la Vieillesse , qui a précédé, et même inspiré les Lettres sur la vieillesse des femmes. La première remarque qu'il faut faire sur cette traduction , c'est qu'elle est l'ouvrage d'une femme ; c'est une singularité assez digne d'attention, et qui seule peut-être m'a engagé à en rendre compte. J'avoue du moins que , connaissant les dispositions des lecteurs et leur peu datlrait pour la littérature ancienne, il y a peu d'hommes qui eussent pu me déterminer à parler au public d'une nouvelle Iraduc-

tion de leur façou, du Traité de la Vieillesse, de Cicéron. J'ajouterai que peu d'hommes l'eusseut aussi bieu faite, ei c'est ma seconde remarque, qui n'est pas moins digne d'attention que la première.

Madame de I\I....n assure qu'elle n'a eu le secours d'aucune autre traduction pour faire la sienne, et je le crois sans peine. Je sais, du moins , qu'aucune ancienne traduction ne lui eût donné le secret de cette facilité dans la diction, et de ce naturel dans le tour et les expressions, qui donnent à un ouvrage traduit la physionomie d'un ouvrage original. Son travail est exempt de cette contrainte qui est, en géuéral , si marquée et si frappante dans les traductions : il semble qu'elle ait exprimé ses idées, et non qu'elle ait assujetti sou langage à rendre les idées exprimées p^^r un autre, dans une langue étrangère, et surtout dans une langue morte; et, si l'on s'aperçoit que c'est la traduction d'un ouvrage ancien, c'est par quelques pensées qui ne sont ni de notre temps , ni de notre pays, mais jamais par le style.

Toutes les fois que j'ai comparé cette traduction avec le texte, je l'ai trouvée à la fois fidèle et élégante : toutes les fois que je l'ai comparée avec une ancienne traduction estimée, et la plus répandue dans les écoles, j'ai trouvé qu'elle lui était supérieure. C'est principalement dans les endroits les plus difficiles à rendre que j'ai fait ces comparaisons.

Tel est, par exemple , ce morceau où le vieux Caton met au nombre des plus grands délasscmens de la vieillesse la culture des champs; où il parle tout à la fois en agriculteur, en naturaliste , en poëte , des richesses et des plaisirs dont celte occupation est la

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source, et contemplant la petite graine ou la faible semence confiée à la terre, il la suit avec admiration dans ses métamorphoses, dans ses progrès, dans ses développemens, et célèbre tous ces miracles de la végétation que leur constance et leur grand nombre ont, selon l'expression énergique de Saint-Augustin, pour ainsi dire, avili à nos yeux : y4ssiduitate viluerunl.

Cicéron , avec la souplesse de son génie et la flexibilité de la langue latine , exprime tout avec élégance, et les instru mens de culture, et les procédés du labourage, et les opérations de la nature, et les secrets, et les mystères et les phénomènes de la végétation. On sent combien cette abondance et cette variété de détails, dont quelques-uns sont non-seulement champêtres , mais rusticjues, mais techniques, présententde difficultés au traducteur, qui se sert d'une langue tout à la fois moins riche et plus dédaigneuse. Madame de M n a très-bien surmonté ces difficultés: sa traduction est tout à la fois exacte , fidèle et élégante. L'ancien traducteur Barrett, dans son embarras pour tout rendre , avait passé quelques détails : elle a tout exprimé. Le morceau est trop long pour pouvoir être cité ici 5 d'autant mieux que, pour mettre le lecteur à portée de rendre une justice complète au nouveau traducteur, il faudrait mettre sous ses yeux, et la nouvelle traduction , et l'ancienne , et le texte.

Je ferai cet essai sur un morceau moins important sans doute , moins beau , mais moins long 5 et encore ne citerai-je pas le latin. Cicéron s'élève contre ceux qui , faisant une trop grande estime des forces du corps , accusent la vieillesse de nous les ravir. « Quel « mot plus pitoyable, s'écric-l-il , dans la traduction

BKLL ES-X. F.TTRES. 1 .>

« de BarieU, que celui de Milou le Croioiiiate, « lorsque dans la vieillesse, voyant des athlètes (jui « s'exerçaient dans la carrière , il regarde ses bras , « et s'écrie en pleurant : Ils ne sont plus! homme « frivole, tu es encore moins. Ta réputation n'est (i pas de toi , mais de tes muscles et de tes membres. <( Jamais semblable plainte n'est sortie de la bouche u des grands hommes, qui furent comme les légis- « lateursde leurs concitoyens, dont la sagesse ne linit « qu'avec la vie : de Sextus Elius , de Titus Corun- « canins, qui vivaient long - temps auparavant ^ de « Crassus, qui vient de mourir. »

Cette traduction est pleine de fautes. Des bras qui ne sont plus est fort ridicule. Pourquoi ne pas traduire littéralement le laiiu : Hi jani uwrtui sunt , ils sont déjà morts. Homme frivole , tu es encore moins, ne vaut pas mieux. En dérangeant l'ordre des idées dans la dernière phrase , la traduction en a alfaibli le sens et le mérite. La phrase latine finit par ces mots : Quorum usque ad extremuni spirituni procéda est prudentia. Leur sagesse ne les a abandonnés qu'avec la vie ; c'est là l'idée principale de la phrase latine. C'est par là qu'il fallait finir aussi eu français. Voici la traduction de madame de M....n : « Connaissez -vous rien de plus méprisable que ce « mot de Milon le Crotoniaie , qui, voyant dans sa « vieillesse des athlètes s'exercer dans la carrière , « s'écria , en jetant sur ses bras des yeux mouillés de (t larmes : Ils sontdcjà mortslTxx l'étais plus qu'eux, « malheureux insensé 1 toi qui n'as dû ta réputa- « lion qu'à la force de les bras et de tes flancs ! Qu'il « y a loin de là à un Eli us ^ à cet ancien Corunca-

j /: MÉLANGES.

« nius , ou (le nos jours à P. Crassus , à ces liom- « mes qui furent les arbitres des droits de leurs coiia ciloyens , et que la prudence accompagna jusqu'au « dernier soupir ! » Il y a, dans cette traduction , à la fois plus de verve et d'entraînement, plus d'exactitude et de fidélité.

Encore un exemple; et , comme il est court , je citerai le latin. Cicéron , en parlant d'un célcbie Romain , Yaleriùs Corvus , assure que, dans le cours d'une longue et heureuse vie. ce fut dans la vieillesse qu'il obtint plus de bonheur : ydtqiie hiijus ejctnuna cetns, hoc heatior, quam média, qnod ciuctoritaLis plus hahehat , lahoris verb niimis. Apex autem senectutis est auctoriias. Barrelt traduit : « L'extré- (( mité de sa vie fut plus heureuse que le milieu , « puisqu'il avait moins de peine et plus d'autorité, u 0/\ ce qui met le comble au bonheur de la vieil- (( lesse , c'est Vautoiité- » Le nouveau traducteur dit bien plus élégamment et plus fidèlement : « Et je ne « doute pas qu'il n'ait été bien plus heureux encore « à la fin qu'au milieu de sa carrière, parce qu'avec K moins de travail, il avait plus de considération. La (t considération est la couronne de la vieillesse. » Il est évident qu'ici auctoritas veut dire considération, et non point autorité.

Le vieux Caton , dans son dialogue, cite souvent des vers du vieux Ennius. Les divers traducteurs se sont évertués à les traduire en vers français. Ceux de madame de M....n ont au moins de la facilité; mais je lui sais plus de gré d'avoir adopté, pour traduire une de ces vieilles citations, un vers de notre La Fontaine, que si elle l'eut fait elle-même, quelque

BELLES-LETTRES. l5

bien quelle eût pu le faire. Calon dit, comme le vieillard du fabulisie, qu'il se réjouît de travailler pour ses peliis-eufans 5 et il cite ce vers d'un a.jcicu poëte :

Sera arbores , quœ alleri sœculo prosint.

Ou ne pouvait mieux rendre cette idée, que par ce vers charmant :

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.

El une femme d'esprit et de goût ne pouvait négliger cette heureuse rencontre, ou croire sans peine que le vers de La Fontaine vaut mieux que celui de Barrett :

Il plante dans son champ pour la postérité'.

Apprendre aux femmes qui ne sont plus jeunes , pour me servir de l'expression la plus polie, ce que le temps les a faites , et. ce que la raison doit les faire : tel est h- but que se propose madame de M....n dans les quatre lettres qu'elle a ajoutées à sa traduction du Traité de la vieillesse. D'autres ont fait des traités plus ou moins profonds et utiles sur l'éducation des jeunes filles : « Moi, dit-elle, c'ejrt de l'é- « ducation des vieilles femmes que je veux m occu- " per, et ce n'est point une entreprise facile. » Je crois, à la vérité, que les vieilles femmes, comme les vieux hommes, n'aiment guère les conseils et les préceptes. Toutefoisceuxde madame de M.... nsontsi doux et si raisonnables, présentés avec tant d'attrait, et une simplicité si persuasive, qu'elles les liront, qu'elles les pardonneront, qu'elles en profiteront;

iQ MÉLA>'GES.

mais nous sommes trop vieilles, dironl-elles, pour nous corriger. A celte excuse frivole el commune , le conseiller ou plulôtraimable guide, et le doux consolateur des vieilles femmes, oppose les gaies et sages réflexions de madame de Sévigné. (c Si je pouvais « seulement vivre deux cents ans, écrivait celle « femme charmante , je deviendrais la personne la (( plus aimable du monde ; je me corrige assez aisé- « ment, et je trouve même (/a en vieillissant jj ai

a plus de facilité Vous savez que je ne puis souf-

(c frir, dit-elle dans une autre lettre, que les vieilce les gens disent , Je suis trop vieux pour être « corrigé; je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de « dire , Je suis trop jeune, w

Madame deM....n aime beaucoup madame de Sévigné, qu'elle cite souvent; mais elle n'aime pas moins madame de Maintenon , dont elle fait un charmant élo^e. Au milieu du déchaînement inouï des femmes contre une femme qui honore leur sexe, je suis bien aise de pouvoir citer en sa faveur trois des pei^sonnes de ce sexe les plus distinguées de notre âge, madame de Genlis, madame Suard, et madame de rvl....n. A quoi tient donc cette antipathie des femmes pour madame de Maintenon? Qu ont-elles à lui reprocher? N'avait-elle pas assez de beauté, assez d'esprit, et même assez de vertu! Mais elle eut de l'ambition : est-ce donc à leuis yeux un si grand tort, surtout quand celle ambition a été couronnée par un si beau succès I Mais elle n'eut pas de sensibilité ! En sontelles bien sûres, et doivent-elles se montrer si implacables sur uu point toujours incertain et obscur? Euiiu voici, à mon avis, une raison décisive pour

«F LLKS- LETTRES.

revenir de Jours injustes prévenlions : les écrivains du 3Iiroir détestent madame de AJaintenon et l'insultent ; n'est-ce pas une raison pour elles de Tesiiraer, de la considérer, de l'aimer?

Amie de la vieillesse, madame deM....n l'est aussi de la jeunesse et de la beauté ; elle les célèbre avec un semmient très-vif; mais les avantages qui leur sont propres ont aussi leurs inconvéniens : ils imposent des convenances et des devoirs qui gênent l'exercice d-> quelques vertus , la manifestation de seniimens honnêtes; et s'opposeijt souvent à des démarciies utiles , à des actions généreuses, dont on pourrait dénaturer Je motif et empoisonner la source. Affranchis de ces convenances, l'âge mûr et la vieillesse peuvent se ivrer sans contrainte à toutes les impulsions d'un heureux caractère et d'un cœur bienveillant Madame de ÎM....n développe avec beaucoup d'art, de ^evne et détendue, ces privilèges de la vieillesse, et les récapitule ainsi : « C'est alors qu'on peut prendre « avec chaleur la défense d'un ami; le soigner dans " une maladie ; s'enfermer avec celui que l'affliction « vient d'atteindre, entreprendre seul un voyage " mile; parler sans rougir à un magistrat, à un « mmistre; prendre sous sa protection l'innocence « calomniée, donner à la jeunesse des conseils dés- « intéressés; jouir avec quelque liberté du goût de « la sohtude ; se livrer avec indépendance à l'amour « des beaux-arts ; enfin prescrire à son cercle les « règles du bon ton ; arrêter celui qui s'est éloigné • « encourager Je mérite timide , ot réprimer la saillie •^ déplacée. »

Tel était surtout, dans l'ancienne société, l'asceu-

iS :il EL A N G F.S.

dant, lel était l'empire des femmes âgées. Madame de M....U regrette beaucoup ces vieilles femmes, dans la classe desquelles aucune ne veut plus se ranger aujourd'hui ; et elle s'appuie de l'autorité d'un crilique, dans lequel je n'ai pu empêcher de me reconnaître, malgré l'éloge qu'elle lui donne, « Mais, « ajoute-t-elle, celte tradition de ton et de manières K est-elle tout-à-fait perdue? le fil en est-il si com- « plélement rompu , qu'il soit impossible à renouer ? « Avec ses rois , la France ne va-t-elle pas retrouver '( ses mœurs, et parmi tant de biens qu'un avenir u heureux offre à la France, ne nous sera-t-il pas « permis de compter le retour des vieilles femmes ? » Je crois qu'elle peut y compter : seulement il sera difficile de leur persuader de se ranger dans cette

classe aussitôt que le désirerait madame de M u.

En vain elle leur dit que , plus heureuses que Laïs, qui, ne pouvant plus , sans dépit, se regarder dans son miroir, s'écriait dans son désespoir.

Je le cède à Ve'nus , puisqu'ePe est toujours belle :

elles pourraient dire, du moins pour la plupart: Je le cède à ma fille, puisqu'elle est jeune et belle. Cela Cil bien consolant sans doute ;mais les mères disputeront tant c|u'elles pourront à leurs filles et le miroir et les parures, et le désir et la prétention de plaire.

lie vieux Caton termine son Dialogue de la vieillesse par des sentimens religieux. On sent tout ce que le christianisme doit ajouter de force et d'onction à ces sentimens dans une âme tendre et pieuse, Caton se console, se réjouit même de la pensée de

BtLLF.S-LK.TTKtS.

îa mort, par la pensée qu'il va rejoindre un (ils ten drement chéri qu'il a perdu. Madame de M. . n n'a garde de négliger ce puissant motif de consolation et d encouragement; elle s'approprie et embellit cette Idée « Quel que soit le terme de sa vieillesse, dit- « elle une mère se rappelle encore le sourire de « leufant qu'elle a perdu au berceau; son ima^e « parée des grâces célestes , et soutenue sur les nna ' « ges par de doubles ailes, a pris rang dans sa pen- " see parmi la troupe bienheureuse des chérubins « La jeune fille qu'avec tant de douleur elle a vu \ « quinze ans descendre dans la tombe, est placée « dans la troupe des vierges célestes; elle la reverra « e le reverra sa mère , qui n'a cessé de prier pour « elle; et tous ensemble ils obtiendront la couver- « s.on d'un époux ou d'un fils que le monde retient '( encore, n

Je me suis l.i.ssé entraîne,- au cliarn.e de ces dévc- "ppemens « de ces ci.a.ious : il „e n,e reste plus Jespace pour parler des Ç„a„: .S„is„,„ J, „;„„ «...eur. Je dirai seuleu.en. que cet ouvrage se compose de quatre Ao„..//«, ,|esti„ées à reproduire et à fatre ressortir les qualités des ren,n,es daus les diver- .^es sttuations et les divers âges de la vie. L'une de ce, Nouvelles est placée sous le règne de notre bon roi Lo„,s XII ; 1 autre, sous le règne de notre grand roi UutsXlV ; la trotsiènre, à l'époque e. daus les cl,an,ps de la -(endee; la quatrièn,e, à la même époque, sur "" autre théâtre, mais dans une ville no,; m„i„, -pl.sle, non moins fidèle, à Amiens, Après avoir -louued utiles e. sages conseils aux vieilles femmes ntadame de M....„ veut intéresser et amuser e. les

jeunes et les vieilles, et je ne doute pas qu'elle ne réussisse.

Lettre sur l'Ainilic entre les Femmes, précédée de la traduction du 7'iaitc de l'y! initié de Cicéron ; par madame de Maussion.

Je ferai deux petites observations sur ce lilre -, je remarquerai d'abord que le nom de l'auteur, qui ne se lisait point au frontispice de plusieurs productions utiles et agréables qu'elle avait particulièrement consacrées à l'instruction de la jeunesse, et qui n'avait été un peu révélé , dans une traduction du Dialogue de la vieillesse de Cicéron, qu'à travers beaucoup d'obscurité et de voiles, et avec la réticence des trois quarts au moins des lettres qui le composent, se dévoile dans la traduction du Traite de laminé^ sans mystère et tout entier. Madame de Maussion juge avec raison qu'elle voudrait en vain garder l'anonyme. L'espèce de phénomène d'une bonne traduction d'un ouvrage latin par une femme avait excité la curiosité-, on avait voulu savoir à qui nous la devions. Ceux qui étaient dans le secret s'en étaient vantés -, c'est une première indiscrétion qui conduit piesque toujours à révéler le secret lui-même. J'avais été peut-être moi-même du nombre des indiscrets ; bref, on savait que c'était madame de Maussion qui avait traduit le Traite de la vieillesse, et qu'elle avait fait suivre cette traduction de Lettres pleines d'une douce et aimable philosophie surla vieillesse des femmes. Quand on aurait vu les mêmes qualités cl le même agrément se reprodurre dans une

Lettre sur l'amitié entre les femmes , placée à ia suite d'une traduction d'un Traité de l'amitié , on n'aurait point hésité à nommer, et l'auteur de la traduction , et l'auteur de la lettre: elle a donc très-bien fait de se nommer elle-même.

Sa modestie n'ayant plus cet asile , il semble qu'elle en ait cherché un autre dans l'arrangement un pou singulier de son titre; et c'est là ma seconde observation. Cet arrangem.ent n'est pas naturel 5 l'ouvrage accessoire est nommé avant l'ouvrage principal -, la lettre qui termine le livre y est indiquée avant la traduction importante qui le commence. Il faut que quelque idée, quelque motif, ait présidé à cet ordre, qui, sans cela, serait un désordre. On sait que ce n'est pas sans dessein que les femmes arrangent leurs pensées, mettent celles-ci au commencement, rejettent celles-là à la fin. On a même prétendu surprendre leur secret, et deviner le sentiment qui les intéresse le plus , par la place qu'il occupe dans ces petites compositions journalières où elles excellent , dans leurs lettres. J'ai cru deviner aussi celui de madame de Maussion , et j'ai pensé, qu'effrayée de se présenter d'abord au lecteur comme un savant traducteur d'un célèbre ouvrage d'un des plus grands écrivains de l'antiquité, elle n'avait voulu d'abord montrer que le timide auteur d'une simple lettre sur un sujet familier, qui intéressait particulièrement son sexe 5 et glisser, dérober, pour ainsi dire, à la suite eî à la faveur d'une aussi modeste annonce, l'annonce plus fastueuse, plus inusitée , surtout pour une femme, de la traduction d'un traité de Cicéron.

Quant à nous , qui n'avons aucune raison de ren-

verser Tordre naluret des matières, nous commencerons par le commencement ^ nous parlerons de Touvrage ancien ei de sa Iraduclion avanl Touvrage moderne, ei du traité célèbre que nous trouvons dès les premières pages du livre, avant l'agréable Icllre qui a été rejelée dans les dernières. En rendant compte de la première traduction de madame de Maussion , j'ai rapporté le mol de cette femme qui , après avoir lu les deux Traités de la vieillesse et de l'amitié, dans une traduction sans doute, et vraisemblablement dans une traduction moins bonne que celle de madame de Maussion , disait que Cieéron n'était parvenu ni à la consoler de l'une , ni à lui donner beaucoup de goût pour l'autre. Madame de Mautsion n'a point désespéré de vaincre la répugnance de son sexe pour un âge dont le vieux Calon se fait non-seulement Fapoîogiste , mais même le panégyriste, et dont il vante toujours avec chaleur, et quelquefois avec un aimable enthousiasme , les avantages et même les douceurs et la joie. Elle entreprend actuellement de le venger de l'accusation injurieuse qu'ont portée contre lui des philosophes et des moralistes anciens , et même des philosophes et des moralistes modernes , en affirmant que les femmes ne connaissent point la véritable amitié, sentiment plein de force, de fermeté et de constance , dont elles sont tout-à-fait incapables. Ce qu'il y a de pis, c'est que des femmes elles-mêmes ont appuyé cette accusation de leur propre suffrage, et n'ont pas craint de se joindre aux hommes et aux philosophes qui les jugeaient incapables d'amitié. Je crois qu'on pourrait mettre de ce nombre la dame dont j'ai rapporté la

rcflexioii que lui avait inspirée la lecture du Traiic de l'amitié , tîe Cicéron. Mais une autorité plus imposaute est celle de madame de Lambert. « Trop « semblable à ces orgueilleux, dit avec esprit mate dame de jMaussion , et avec une modestie très-flat- « teuse pour notre sexe , mais qui ne sera peut-être « pas avouée par le sien 5 trop semblable à ces or- « gueilleux qui , llers des succès qui les ont élevés au « piemier rang, méconnaissent leurs familles ju — K qu'à oublier qu'ils leur appartiennent , madame de « Lambert se range parmi les bomraes , et prononce K de là cet anatlième contre son sexe : TJamilié « Il ejciste point entre les femmes. »

Cicéron ue prend point parti dans cette question ; il ne s'occupe point de Tamitié des femmes, mais du moins il ne leur dénie point la faculté d'éprouver ce sentiment dans toute sa douceur et toute sa force , pas plus que, dans son autre Traité, traduit aussi par madame de Maussion , il ne leur refuse les privilèges de la vieillesse , avec tous ses agrémens , quoiqu'il n'y parle pas davanlage d'elles. Dans l'un et l'autre Dialogues , Cicéron ne s'occupe que des hommes , et même , en général , des hommes d'Etat. Toutefois . plusieurs morceaux , et ce ne sont pas les moins touchans de ce Dialogue, parlent aussi des avantages et des douceurs de l'amitié dans la vie privée et dans le commerce de simples particuliers , ou des hommes loul-à-fait dégagés des affaires publiques.

Cependant un baron allemand, le baron de Grimm, accusa , dans le siècle derjiier , tous les littérateurs et tous les humanistes français de ne pas savoir le latin , parce (ju'ils traduisaient de nniiciiia, par de V amitié ,

et quils pensaient cjuH s'agissait en effet d amitié dans le Traité de Cicéron. « C'est de liaisons politiques qu'il est question , dit-il d'un tou irès-trancîiant : c'est ainsi que qiiœrere (iniicitias ûs^nme cJierchfv à se jeiev dans un parti. Il n'est permis, ajoulet-il, qu'aux femmes et aux gens du monde de croire que le Dialogue de Cicéron est un Ti ailé Je V amitié; mais les gens de lettres ici (ici , c'est à Paris) n'en savent guère davantage ÇCorresp. , mai 1764). » De même que le baron allemand , un abbé italien , l'abbé Galiani , insultait pareillement à la France, en prétendant qu'on n'y savait pas le latin; et, pour le prouver, il faisait un commentaire sur Horace, plein de paradoxes bizarres, appuyés sur les plus f;iusses et quelquefois les plus ridicules interprétations des phrases ou des expressions latines. Les Français euxmêmes accréditaient ces injurieuses assertions, et passaient pour ainsi dire condamnation , en avouant (jue les étrangers savaient le latin mieux qu'eux i sur quoi je pense qu'ils étaient trop modestes et trop peu jaloux de leur propre réputation. Assurément je crois que , dans tous les temps, on a su aussi bien le latin dans nos académies et dans nos universités quV'u Allemagne et en Italie 5 et je pense encore qu'aujourd'hui, les Noël, les Planche, les Lemaire, les Villemain, les Amar, lesDuviquei, lesLeclerc, les Bu 1nouf, les Ducluzeaux, et une foule d'autres, savent tout aussi bien le latin que les professeurs des universiiésdeGoëttingue, d'Iéna, d'Oxford etdePadoue. Un des savans professeurs qne je viens de nommer, M. Leclerc, a déjà réduit à sa juste valeur le paradoxe de Grimni , dans une piéfrite du Traité delà-

BELLES-LETÏRΣS. 1.)

Tiiitié , qui fail partie de la belle éclilion conip'èu; qu'il donnedes ouvrages de Cicérou , travail précieux et utile aux lettres, dans lequel toutes les œuvres de ce grand écrivain, jusqu'aux plus simples fragmens échappés h. 1 injure du temps, sont recueillis avec une religieuse fidélité: où le texte, corrigé d'après toutes les lois d'une saine et habile critique, est donné dans toute sa pureté; où les meilleures traductions qui aient été faites de ce texte sont placées à côté , toujours revues, toujours perfectionnées par léditeur; et bien meilleures encore , quand elles sont entièrement son ouvrage.

31. Leclerc me ramène à madame de Maiission : dans la préface que ce savant éditeur a placée à la tète du Dialogue de la Tieillcsse , il parle de la traduction de madame de Maussion , qui , alors, venait de paraître anonyme, et il en parle très-honorablement ; il fait aussi un grand éloge des Lettres sur la vieillesse des femmes. C'est le suffrage d'un rival, et ici madame de Maussion est jugée par un de ses pairs. Je suis persuadé que, si sa traduction du Dialogue de fumitié avait paru avant que M. Leclerc eût publié la sienne, ou celle qu'il a adoptée et perfectionnée, elle eût, ainsi que la Lettre sur lainiiié entre les femmes , obtenu , de sa part , les mêmes éloges. Cette dernière traduction , dont nous devons nous occuper d'abord , n'a pas moins de mérite que la première ; elle se distingue par les mêmes qualités, et principalement par une exécution facile, élégante, naturelle. Rien n'y ressent cette contrainte qu'on remarque trop souvent dans le style de ceux qui , ne sachant pas maîtriser leur langue, s'appliquent à reu-

Il6 H EL A IV G ES.

(lie des idées conçues dans une langue étrangère, surtout dans une laiigue ancienne. L'extrême didérence des idiomes et des syntaxes, jointe à la prodigieuse diversité des temps et des esprits, donne presque toujours aux traducteurs et aux traductions lin air apprêté, forcé, et des formes étranges et inusitées. Il n'en est point ainsi des traductions de madame de Maussion ; elles ont la facilité et le naturel d'un ouvrage original. A la vérité, elle rend un peu librement la pensée de son auteur, sans s'attacher à en reproduire le tour , ni à en traduire toutes les expressions. Elle se conforme, avec une certaine latitude , à ce principe de goût donné par Horace aux traducteurs : (On peut citer Horace et du latin à madame de Maussion.)

j\ec verbiim verbo curnbis reddere , Jîdus Interpres.

J'avais eu d'abord l'intention de citer quelques morceaux qui auraient prouvé la justice des éloges que je donne à cette tiaduction -, mais, pour que cette preuve soit complète, il faudrait citer le latin , ou renvoyer le lecteur à l'original , qu'il ne se donnerait vraisemblablement pas la peine d'aller chercher. J'aime mieux faire quelques citations d'un autre genre , qui demanderont moins d'espace. On sait que Cicérou, dans ses Traités philosophiques, orne ses pensées de quelques vers latins, qu'il prend dans les poètes anciens, et qu'il ramène toujours avec beaucoup de goût , et fort à propos. Ainsi , il cite ce vers d'Eunius :

/tinivus ccrltis in re iitccrtd ccntUiir.

E E L L K s - I. li T T R. E s . 'J! J

que madame de jMaussion Iraduil irès-bicn par ces deux vers blancs :

Cesl dans l'inconstante fortune Qu'on reconnaît l'ami constant.

Dans la iraduclion adoptée par^j. Leclerc, ÏM. Gallon Labastide avait traduit moins lieureusement , ce me semble , par ce vers :

Quand la fortune change on voit l'ami fidèle.

L'opposition de ccrtus et iiicertd, irès-bien rendue par madame de JMau^sion , disparaît dans M. Gallon Labastide; mais celui-ci prend sa revancbe dans !a iraduclion de ce morceau deTérence, cité également par un des interlocuteurs de Cicéron 5 c'est le flatteur ou le parasite qui parle :

IVegcit quis , nego: ait, aio. Postremo imperavi egoniet nuhi

Omnia assentari.

On dit non , je dis non ; on dit oui , je le dis ; Jamais je ne conteste, et toujours j'applaudis.

La traduction de madame de Maussion est moins vive; et , dans ces deux vers , elle s'est allVanchie de la contrainte de la rime :

Dit-il non, je le dis^ aQîrme-t-il, j'affirme : - De lui complaire en tout je me suis fait la loi.

Lorsque madame de Maussion parut , pour la première fois, timidement et en dérobant son nom, dans les rangs des traducteurs, elle devait avoir tous les privilèges d'une femme, privilèges que ne pouvait méconnaître le critique le moins poli ; mais deux bonnes traductions lui font perdre ces droits et lui en

rî8 MÉLANGES.

acquièrent de nouveaux , ceux de la critique. Je ne' les lui refuserai point ; je critiquerai môme son début. « A j)eine revêtu de la robe viiile, j'avais été « conduit par mon père chez Scévola , afin que je (( cultivasse , autant que je le pourrais, ou qu'il me (( le serait permis, la société de ce vieillard. En clTel, u consignant dans mn mémoire , etc. >•> Je ne trouve point dans celte phrase celte facilité élégante qui se fait ordinairement remarquer dans le style de madame de Maussion ; il fallait éviter cette construction trop peu euphonique, ajin que j'c cultivasse, et l'expression consignant dans ma mémoire, pareillement dépourvue de noblesse et d'harmonie. Ailleurs, madame de Maussion dit : « A-t-il vécu la vie? » Cette phrase rend d'une manière bien recherchée et fort peu intelligible , l'expression d'Ennius. l'ila vitalis. Dans un des endroits les plus touchans de son Dialogue, Cicéron prouve que ni l'absence, ni la mort même , ne peuvent rompre les doux et forts liens de l'amitié : « Le dirai-je? malgré la hardiesse de cette « proposition , traduit madame de Maussion , le mort « respire encore dans son ami. » Le mort est d'un effet désagréable 5 il fallait, aux dépens de la concision, alongcr un peu la plirase , et dire : li'anii , même après sa mort, respire dans l'ami qui lui survit.

Je me suis réservé bien peu d'espace pour parler de la Lettre sur Vamitié entre les femmes , que madame de Maussion a placée à la suite de sa traduction du Dialogue de Cicéron. J'aurais cependant beaucoup de choses à en dire, beaucoup d'éloges à lui donner, et surtout beaucoup de citations à faire.

nui vaudraient mieux, et loueraient mieux que mes éloges. Ce n'est pas que le fond de la question soit fort éclairci dans cette Lettre. Je crois, pour mon compte, qu'il est aussi faux qu'impertinent de prétendre que les femmes ne sont pas susceptibles d'éprouver un vif et durable sentiment. Mais s'il y a des impertinens qui disent de ces choses-là , et il y en a eu, tels que Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère , madame de Lambert , il est assez difficile de leur donner une preuve démonstrative du contraire. Madame de Maussion met à contribution la fable et l'histoire, le dévoûment d'Alceste , d'Eponine , d'Arrie. L'histoire sacrée lui fournit celui de Rulh pour ÎNoémi , tableau touchant, dentelle fait une analyse charmante. Mais ce sont des dévoùmcns pour un mari , pour un frère, pour une mère , des dévoùmens domestiques 5 et jamais on n'a prétendu que les femmes ne fussent capables des plus vives affections de famille. La piété filiale, maternelle, fraternelle, conjugale, sont autre chose que l'amitié.

Madame de Maussion tire aussi un très-grand parti du dévoûment des femmes pendant la révolution ; elle en parle avec chaleur, avec talent, avec éloquence. Témoin, objet, pour ainsi dire, de ces dévoùmens, ses expressions sont pleines de sensibilité, de reconnaissance. Dans la famille royale, trois augustes princesses lui offrent des modèles admirables

et sublimes Mais, dans ces aclions héroïques, que

de sentimens de piélé , d'exahation , de vertu, d'honneur et de gloire étaient unis au sentiment de l'ami lié !

Les détracteurs ont prétendu surtout que les

tommes ne s'jiimaient pas entre elles. Ce n'est pas quelles ne se prodiguent les démonstrations de la plus vive amit'é. Madame de Maussion en fait «i]!e-mème robservaliou : « Anacharsis, dit-elle, rate conte que l'Amitié , voyant un jour deux femmes u qui s'embrassaient étroitement auprès de son autel , « leur dit que le goût des plaisirs les unissait en (( apparence-, mais que leur cœur, déchiré par la « j.ilousie, le serait bientôt par la haine. » Madame de Maussion fait les réflexions les plus justes et les mieux exprimées sur celte exagération et cette hypocrisie du sentiment.

Je ne sais ce qu'on pourra conclure de ce pe(it plaidoyer ; je sais seulement qu'on le lira avec plaisir ; (>t, s'il ne démontre pas invinciblement, ce <pîi, je pense, n'a pas besoin de rêtre, que les femmes sont susceptibles d'amitié, i! prouve très-bien, du nu)ins, que lame de l'auteur est susceptible des scntimens les plus nobles et les plus délicats, parmi lesquels il faut compter l'amitié 5 et qu'elle excelle à en peindre le charme et les douceurs.

OEui'res de Firgile , traduites en français, avec des venmrcjur.s; par M. Binet , ancien recteur de l'Université de Paris , ancien professeur de rhétorique au collège du Plessis-Sorbonne, etc. Seconde éditioit.

Le devoir le plus agréable du critique, c'est de louer un bon ouvrage; et sa récompense la plus flatteuse, c'est de voir ses éloges confirmés par les suffrages du public. Tel est le devoir que m'imposa,

U E L LF s - 1. ÎT T 11 K S. 3 l

telle est la récompense que m a procurée rexcelloiuo Traduction de Firgile par M. Binel. Lorsque la première édition de cet ouvrage parut , il y a environ quatre années (i) , mon goût particulier pour le plus parfait des poètes de l'antiquité, ma considération personnelle pour un des pins illustres professeurs do l'ancienne Université de Paris , la conliance naturelle que je devais avoir dans le mérite et dans l'utilité classique d'une traduction, fruit d'une si constante étude , d'une si longue expérience et d'une science si consommée ; enfin, la garantie qne j'avais de son succès dans d'autres succès non moins difficiles, obtenus par le même auteur, et dans le même genre, furent autant de considérations qui m'engagèrent à la lire avec toute lattention dont j'étais capable ; et je développai alors , dans une suite de plusieurs articles , une partie des réflexions que m'avait suggérées cette lecture attentive.

La faveur méritée dont cet ouvrage jouit actuellement dans toutes les écoles de la France, me dispense d'entrer aujourd'hui dans les détails qui me parurent nécessaires lorsqu'il fut publié pour la première fois. J'ai cependant refait , à son occasion , la même étude que je fis alors; c"est-à-dire , j'ai fnit encore la double comparaison par laquelle toute nouvelle traduction doit être éproTivée : comparaison avec l'auteur traduit , comparaison avec les autres traducteurs 5 ceux du moins qui méritent d'être mis en ligne de compte, et qui ont obtenu et obtiennent

(i) J''e'crivai3 ceci en 18(19. On n'a point reproduit, dansée recueil , trois articles faits sur la première édition de cette Traduction.

Sa MÉLANGES.

encore quelqvie considéraiion : par l'une , on juge de la bonté absolue d'une traduction, par l'autre, on juge de sa bonté relative. La première épreuve est sans doute la plus redoutable; il serait même à jamais impossible à tout traducteur de Virgile de la soutenir , si Ton avait l'injustice, en comparant la copie avec le modèle, d'exiger que la traduction retraçât, même de loin, les grâces, le charme, l'harmonie , le sentiment aimable et tendre, et le sublime accent poétique qu'on a si souvent admirés dans l'original. Mais il est inutile de répéter ici ce qu'on a dit cent fois de l'incommensurable dislance qu'il doit y avoir, indépendamment de la distance des génies , entre le froid traducteur et le poète inspiré -, entre l'écrivain qui se traîne languissamment sur les idées d'un autre, et celui qui expriine dans un tour heureux et naturel les idées qu'il a lui-même conçues 5 entre l'homme qui cherche à rendre dans le langage ordinaire les conceptions d'aulrui , et celui qui revêt les siennes propres de tous les prestiges de la poésie; enfin, entre un auteur qui tâche de faire passer dans une langue belle sans doute , mais cependant moins hardie, moins flexible, moins harmonieuse, ce que le plus heureux génie a exprimé dans une langue riche de tous ces avantages. Lors donc qu'on compare un traducteur avec son modèle , et surtout avec un modèle tel que \irgile, c'est seulement pour juger s'il a constamment saisi et fidèlement rendu le sens des pensées de son auteur ; s il les a rendues dans un st\le pur, correct, élégant; enfin, s'il a fait des efforts quelquefois heureux, pour reproduire dans sa prose quelques traits, quelques images de cette divine poé-

BEL LES - LETïr. KS. 3."^

sie : telles sont en eiFet les seules qualités possibles d'une traduction de Virgile, et telles sont celles qui distinguent la traduction de M. Binct.

Si cependant quelques esprits, justement frappés des inimitables beautés de l'original, et par cela même toujours mécontens de toute traduction, en prenaient occasion d'être injustes envers le nouveau traducteur , ils avoueraient du moins que , de tous ceux qui l'avaient précédé dans la même carrière, il n'en est aucun qui l'ait parcourue avec autant de succèset si la première comparaison avec l'auteur original laisse toujours quelque chose à désirer , parce qu'on est toujours tenté de croire qu'il serait possible d'approcher davantage d'un aussi excellent modèle et qu'en cela la dernière limite ne saurait jamais être déterminée, celle seconde comparaison avec les autres traducteurs esl incontestablement à l'avantage de M. Binet.

De tous les poêles de l'antiquité, Virgile est celui qui a tenté le plus de traducteurs 5 son apparente facilité, sa phrase , en général claire et naturelle, son expression juste et simple, même dans sa hardiesse poétique, ont été autant de pièges où furent pris une

fouledemauvaisécrivains, qui, pensant qu'un auteur facile à entendre était facile à traduire, voulurent enrichir la langue française des productions du prince des poêles latins , quoique pour la plupart ils ne sussent guère ni le latin ni le français. Tels furent Marlignac et Marolles, dont les prétendues versions ne sont qu'un tissu de platitudes et de contre-sens Ceux qui entreprirent cette tâche, après eux, étaient sans doute plus habiles j mais ils dénaturèrent, par uu 3. 3

3^1 Al EL ANGES.

faux goùl d'esprit , de jargon moderne el d'inlerprétaiions alambi(juées , l'admirable simplicité de Virgile j el Scarron n'est pas le seul traducteur burlesque qui ait travesti le chantre d'Enée. N'est-ce pas, en effet, un travestissement, que la prétendue traduction du père Catrou; et Scarron a-t-il rien de plus ridicule, que ce discours de Neptune à Éole, discours par lequel le père Catrou prétend traduire ces beaux vers de Virgile : Taiitane vos geiie/is tenuit fîducia Testri, etc. « Voilà les entreprises ordinaî- « res aux gens de votre race ; vents , méprisables « vents! vous osez, sans mon aveu , etc. » Et dans une note, qui est le digne commentaire de ce beau texte , le père Catrou assure que , dans Virgile, venti est un terme de mépris , une espèce de dérision, comme si Neptune eut, dit aux vents : Vous n'êtes que du vent. Quelle pitié !

Parmi tant de traductions plates, infidèles ou défigurées par le précieux et le jargon, on en distinguait deux qui passaient pour bonnes , parce qu'on n'en avait pas de meilleures : la traduction de l'abbé Desfontaines , et celle que , dans les écoles , on connaissait sous le nom des Quatre Professeurs. La première avait une réputation d'agrément et d'élégance dans le style \ la seconde, de fidélité et de simplicité. Elles méritaient peu cette réputation : l'une est sèche et froide \ l'autre , faible et décolorée. Les Quatre Professeurs, dans leur style languissant, affaiblissent tous les tableaux, jusqu'à les rendre méconnaissables, et rampent toujours tristement, quand le poëte s'élève toujours avec grâce et avec noblesse. L'abbé Desfonlaines , dans son style concis, éteint

toute poésie , et ne présente jamais qu'un squelette du corps le plus vigoureux , le plus plein de chaleur et de vie. Lorsque Virgile anime tout, vivifie tout par des images pleines de sentiment et de poésie , son traducteur glace tout , dessèclie tout , en substituant à ces images Texpression nue et dépouillée de ce qui donne de l'àme et de Fintérèt aux objets les plus insensibles. Virgile , par exemple, veut-il, dans ses Géorgiques , nous enseigner l'époque où il faut tailler la vigne , de quelles couleurs il embellit ce précepte si simple ! il prête à la vigne une sorte de vie , qu'il distingue par ses divers âges 5 il nous intéresse plus particulièrement à son âge tendre , et nous recommande de lui épargner le fer , comme ou recommanderait d'épargner les corrections trop dures à l'âge intéressant de l'enfance; et, revêtant ces images douces et gracieuses des expressions les plus poétiques , il dit dans des vers admirables :

^e , dum prima novis adolescit frondibus celas , Parcendutn teueris ; et , dum se lœtus ad auras Palmes agit , Iaxis per purum immissus habenis , Ipsa acies falcis nonditm. tentanda ; sed uncis Carpendce manibus frondes , interque legendœ. Inde ubijam validis amplexœ slirpihus ulmos Exierint, tum stri/ige comas , tum brachia tonde : jlntè reformidantjerrum : tum. deniquè dura Exerce imperia , et ramos compesce Jluentes .

L'abbé Desfontaines retranche impitoyablement toutes ces images , éteint toute poésie, semble n'avoir senti , ou n'avoir fait aucun effort pour rendre ni le charme des premiers vers appliqués à la vigne encore tendre , ni la force et l'élévation des vers suivans , qui peignent la vigne se fortifiant et s'élevaut dans les

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