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en Syrie, en Egypte, dans la Perse, dans llndc, à Bagdad, à Bassora, en Afrique, à Fez et à Maroc, d'où il nous a menés en Espagne, à Grenade, à Valence, à Cordoue et à Séville. Il est vrai que tous ces pays et tous ces objets éloignés ont quelques rapports avec son plan ; car tout se tient dans la nature, et à ]-occasion de la littérature italienne, on peut plrler de celle des Hurons et des Topinamboux, ou même, si l'on veut , de la peste et des moulins à vent. D'ailleurs, M. Ginguené a une tendresse extrême pour Jes Turcs , les Maures et les Arabes 5 il aime peu les chrétiens, qu'il traite quelquefois de Turc à Maure ^ et il est tout simple qu'un professeur qui prend tani de peine pour amuser ses disciples , donne aussi quel» que chose à ses goûts particuliers.
Quelle profusion de jolies antithèses emploie M. Ginguené pour peindre ses chers Arabes! nomades, mais bons et doux; brigands, mais simples et hospitaliers ^ pleins de courage, mais aimant la paix 5 ne combattant que pour ne pas être assujettis, et trop amis de la liberté pour vouloir assujettir les «utres, et enfin, ce qui vaut mieux que tout cela, liabitant les belles contrées que leur assigna la nature depuis à^^ siècles qu'on n'a plus la prétention de calculer. Vous le voyez, il n\n démordra pas; il lui faut absolument une éternité, au moins dans ce monde.
Ils ont pourtant en un petit tort, ces Arabes ; ils ont brûlé la bibliothèque d'Alexandrie; mais ce n'est rien: et ce qui est jugé un cas pendable, lorsqu'on l'attribue à des chrétiens, n'est plus qu'une peccadille, lorsque les Arabes s'en sont rendus cou-
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pables. Et d'abord, celte bibliolhcquc , où les rois d'Egvpte avaient rassemblé jusqu'à sept cent mille volumes, avait été brûlée dans le siège que Jules César soutint h Alexandrie. Il est vrai qu'un petit supplément de deux cent mille volumes avjit été épargné par les flammes ; il est vrai encore qu'Antoine y réunit la bibliothèque des rois de Bylbiuie à Pergame 5 qu'x\ugu.ste l'enricliit encore, mais tout cela périt sous Aurélien , dans les troubles qui s'élevèrent en Egypte. Si depuis on y rassembla encore quelques volumes, les chrétiens ne les avaient-ils pas brûlés? Il restait donc bien peu de chose à brûler aux Arabes. M. Ginguené est même tenté de croire qu'ils ne brûlèrent rien ; non : Amrou et Omar n'étaient pas capables de cela. Un membre de l'Institut pense comm.e lui à cet égard ; il est vrai qu'un autre membre, le savant Langlès, pense le contraire; et même, réflexion faite, M. Ginguené n'est pas fâché qu'ils aient brûlé quelque chose; car enfin, qu'y avait-il dans cette bibliothèque ? des livres ascétiques, des livres de théologie, des livres de controverse -, on ne pouvait rien faire de mieux que de les jeter au feu , et le professeur avoue que , s'il ne sourit pas avec joie, comme le philosophe Gibbon, aux flammes qui les dévorèrent, il y sourit du moins avec indifférence : et c'est ainsi que , sans y penser, il est l'apologiste de tous les brûleurs de livres, en faisant, dans ses principes , le même raisonnement qu'ils firent dans les leurs.
Enfin, si les Arabes brûlèrent quelques livres, ils en firent beaucoup aussi. Il est vrai qu'ils eurent le malheur de faire des livres de théologie et de contro-
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verse-, leurs califes s'exconimu nièrent, comme auraient pu fa:re des papes et des anti-papes ; leurs derviches ne valurent pas mieux que nos moines , et de leurs querelles naquirent une foule de livres qu'un ihcolosien de Rome eût resardè avec autant de mépris qiiun iman en aurait eu pour la bibliothèque de Sorbonne , et on voit bien que M. Ginguené pense comme Timan ; mais leurs philosophes réparèrent bien ces torl:^. Quels ouvrages précieux sortirent de leurs mains ! enlre autres les Mille et Une Nuits. Elles soiït divisées en trente-six parties, et nous avons le malheur de n'en avoir que la première dans les six volumes de la Irnduclion de Galland , ce qui suppose en tout, à peu près 216 volumes àes Mille et Une Nuits. Cela est un peu long, mais M. Ginguené nen voudrait pas passer un mot, pas même la formule : Ma sœur, si vous ne dormez pas , etc.
Le plus grand de tous les philosophes, ce fut le calife Al-]\]amoun , qui cultiva, protégea la philosophie. M. (jinguené s'étend avec complaisance sur le lègne de ce prince 5 il semble triompher, en l'opposant aux adversaires de la philosophie. Mais (ju'ont de commun les philosophes arabes et ceux du dixhuitième siècle? Ils sont charmans , les philosophes arabes! ils ne régentent point les rois, ils ne soulèvent point les peuples; ils étudient Aristote, cultivent les scienctîs naturelles , les mathématiques , la médecine , l'astronomie , et un peu l'astrologie , il est vrai ; car, fùt-ou philosophe et Arabe, on ne peut être parfait; mais je pardonne facilement aux philosophes de prédire la pluie et le beau temps -, ce que je ne leur pardonne pas, c'est d'exciter les orages et les
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tempêtes , de briser le frelti de la morale el de la religion, de provoquer les révolutions, de n'être pas corrigés par elles, d'en propager et d'en étendre le lléau chez les peuples voisins el alliés, d'y abuser du pouvoir que leur ont donné de funestes circonstances pour insulter au malheur, pour l'aggraver insolemment par de nouvelles humiliations- voilà les philosophes que nous combattons , et je voudrais que M. Ginguené le relînt une fois pour toutes, afin de ne pas m'obliger sans cesse à le répéter.
M. Ginguené s'est étendu avec plus de prolixité que d'intérêt sur la littérature des Arabes : il les a félicités d'en avoir une qui leur est propre, et qui u'a point été modelée sur celle des Grecs, dont ils ne traduisirent jamais les ouvrages qui appartiennent purement à la classe des belles-lettres , tels que les orateurs, les poètes et les historiens, niais s'ils n'ont eu eux-mêmes que des historiens romanciers, que des poêles sans goût, que des orateurs pleins de toute l'enflure orientale, je ne vois pas ce qu'ils gagnent à avoir une littérature qui leur esl propre, et à n'avoii* pas connu celle qui eût pu corriger les défauts de la leur. Les Arabes, pleins d'imagination et dépourvu» de goût , auraient appris à régler l'heureux don qvi'ils avaient reçu de la nature, et à réformer leur défaut dominant par l'étude des exccllens modèles que leui' eût fournis la Grèce; ils eussent corrigé l'enflure de leur style, et donné plus de naturel à leurs figures , à leurs métaphores, à leurs similitudes qu'ils eussent employées avec plus de sobriété . un guerrier d'Athènes n'eût point écrit à sa maîtresse, comme un gueirier arabe : Je Toulais baiser les cpccs de ï ennemi ,
parcf. quelles brillaient dans le combat^ comme tes dents éclatent quand tu souris.
Je ne rapporterai que celle-ci de toutes les figures ou comparaisons arabes dont M. Ginguené a cité un grand nombre. Il en trouve quelques - unes Irès- Lelles-, elles m'ont paru toutes très-médiocres , ou le plus souvent très-ridicules-, il a beaucoup parlé de leurs poèmes, et surtout de leurs gazelles. Il vent que nous leur devions l'invention du soiuiet, et\es Italiens celle de leurs canzoni ; et je le veux bien aussi , quoique ses preuves m'aient paru peu démonstratives. Mais je ne puis lui accorder qu'ils soient les inventeurs de la rime 5 elle avait été introduite dans îa poésie latine, au moins un siècle avant l'époque des plus anciennes poésies arabes que nous connaissions. Les vers appelés léonins sont les premiers vers rimes connus. L'Eglise adopta ce rylithme, comme on le voit dans ces hymnes très-anciennes et antérieures aux poésies arabes.
Cette séance, en général , a été peu intéressante. Je n'y ai reconnu M. Ginguené qu'à ses petites malices philosophiques 5 son discours n'était qu'une répétition fastidieuse de tous les détails que tant d'historiens ou de critiques nous ont donnés sur les Arabes ; il n'apprenait rien à ceux qui les avaient lus, et il ne pouvait guère rien apprendre à ceux qui ne les connaissaient pas, s'il y en avait de tels dans l'assemblée. Beaucoup trop long pour les uns, il était beaucouj) trop court pour les autres. Le style m'en a paru d'un goût moins pur que dans les autres discours du même professeur ^ outre la recherche , l'aOeclation , la profusion des antithèses, ses défauts ordinaires,
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on peut encore lui reprocher quelques néologisines , lels que celui-ci : les sciences naturelles, la médecine, rastronomie, y étaient activement cultivées : cela n'est pas français.
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Histoire littéraire de V Italie pendant le XI 11^ siècle.
Les papes , les empereurs et les rois sont, comme chacun sait , dans la disgrâce philosophique de M. Ginguené.
Mais , ainsi que l'amour, la haine a ses degrés ;
et la haine de M. Ginguené pour les papes étant beaucoup plus forte que celle qu'il porte aux empereurs et aux rois, ceux-ci en profitent lorsqu'ils sont en concurrence avec les premiers. Dans le XIIP siècle, dont il nous a présenté l'histoire littéraire, l'Italie et l'Allemagne furent gouvernées par de grands papes et un grand empereur, et déchirées par les sanglantes divisions qui armèrent cet empereur contre les papes. Les deux factions des Guelfes et des Gibelins partagèrent l'Italie en deux armées , ou plutôt eu une foule d'armées ennemies. Chaque ville prit parti contre une autre. Dans une môme ville, des familles puissantes se déchirèrent à l'envi : et dans une même famille, les pères, les enfans et les frères se firent souvent une guerre cruelle. Ces funestes dissensions furent également fatales au bonheur des peuples et aux progrès des lettres ^ elles devaient donc faire partie de l'histoire philosophique et littéraire que
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M. Ginguené professe à l'Atbénée ; mais l'historieti imparUal n'en eût pas rejeté tout Todieux sur un seul parti , lorsqu'ils sont tous deux accusés par la vérité de l'iiisloire,
Frédéric Barberousse fut un très-grand empereur, plein d'activité et de courage, ami des lettres , savant lui-même, parlant l'italien, l'allemand, le fiançais, le latin, et même l'arabe ; poêle et philosophe autant, ajoute avec pitié M. Ginguené, qu'on pouvait l'être dans ces temps- là : temps , en effet , bien dignes de compassion, où la philosophie timide ne s'élevait point jusqu'à l'athéisme 5 où il n'y avait point (ÏAthênée , et où de savans professeurs, comme M. Ginguené, ne dissertaient pas philosophiquement sur l'histoire littéraire! Mais aux grandes qualités de Frédéric se joignaiert de grands défauts. Il était trèsambitieux : il aimait trop la guerre, respectait peu la justice et la morale, et se jouait un peu trop légèrement de sa parole, de ses promesses, et de la foi des sermens. ]\1. Ginguené a dissimulé ces déAiuts, non par amour pour Frédéric, mais par haine contre les papes, (ju'il veut rendre seuls responsables des malheurs qui affligèrent alors l'humanité.
Quant à moi, bien persuadé que la vérité des choses esL très-indépendante des torts des personnes, je ne dissimulerai point ceux des papes Innocent III , Honoré IIÏ, Grégoire IX, Urbain III, Innocent IV, eurent une ambition démesurée; ils excédèrent les bornes de leur pouvoir; ils abusèrent désarmes spirituelles, qu'on ne doit employer qu'avec la plus grande circonspection : mais si les foudres de l'excommunication dont M. Ginguené a fait un fracas
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t-nouvantable ou ridicule, en culassant dans deux ou trois phrases celles qui furent lancées dans l'espace d'un siècle, excitèrent plus d'une fois des dissensions et des guerres , plus d'une fois aussi elles éteignirent le flambeau de la discorde j elles obligèrent souvent des villes et des seigneurs à mettre, par une paix heureuse, un terme aux horreurs du pillage et de la guerre. Mais ces papes , si maltraités par le professeur de l'Athénée , furent de grands hommes, de grands princes-, et, ce qu'il n'est pas permis à un professeur d'histoire littéraire de dissinmler , ils furent des savans distingués et des protecteurs éclairés des sciences et des lettres : ils ne firent pas, il est vrai, une chanson comme Frédéric : mais enfin, ne peut-on pas être un grand pape, sans avoir fait une chanson? Pourquoi nous cacher avec tant de soin qu'Innocent III attirait à Rome tous les jurisconsultes du monde chrétien, qui allaient l'entendre juger et prononcer, avec autant de justice que d'esprit et d'éloquence, sur les causes les plus célèbres et les plus difficiles ; que ses lettres, ses sermons et ses décrélales décèlent 1 homme profond? Un professeur d'histoire littéraire italienne devrait-il passer sous silence la protection que ce grand pape accorda à la fameuse université de BoloenePUn Français devrail-il dissimuler les soins paternels qu'il prodigua à celle de Paris? Les histoires de du Boulai et de Crevier attestent que son successeur. Honoré III, marcha sur ses traces, et ne fut pas moins favorable à l'université de Paris. Grégoire IX ne négligea rien pour la rétablir, lorsque des troubles civils l'eurent presque anéantie en i9.9.g. Innocent IV s'en déclara
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formellement le protecteur; enfin Urbain III mérilait une mention honorable, ne fût-ce que par la protection qu'il accorda aux philosophes. Campâmes de jNovare nous apprend que ce pape lira de la poussière la philosophie, jusqu'alors pauvre et méprisée; qu'il la combla d'honneurs, et qu'enfin il avait toujours à sa table un grand nombre de philosophes : je soupçonne, il est vrai, que ce n'étaient pas des philosophes de la force de M. Ginguené.
Si Frédéric Barberousse est bien traité lorsque son histoire est mêlée avec celle des papes, le pFOfesseur s'en dédommage lorsqu'elle n'y a plus aucun rapport. Il veut absolument que cet empereur ait fait crever les yeux et réduit à se tuer son fameux chancelier Pierre Desvignes, et il répond aux objections qui rendent le fait douteux, par cette phrase d'une philosophie chagrine et banale : « Ce serait bien mal connaître les rois , que d'ignorer la facilité avec laquelle ils oublient des services qu'on leur a rendus, et la facilité non moins grande avec laquelle ils écoutent les impostures des flatteurs contre leurs plus fidèles amis. » Enfin , après nous avoir démontré que la clianson de Frédéric ne valait rien, il nous a appris que ce n'était pas mal cependant pour un roi.
M. Ginguené aime encore moins les théologiens et les miracles que les papes , les empereurs et les rois. Saint Thomas d'Aquin n'a pas pu trouver grâce devant lui. En vain le philosophe Fonleneile a dit que, si saint Thomas eut vécu dans un autre temps, il eût été Descartes ; le philosophe Ginguené lui oppose ces vers de Voltaire :
B F. LL ES- L KTXr. V. S .
Thomas le jacobin , l'ange de notre école, Qui de centargumens se tira toujours bien, Et répondit à tout , sans se douter de rien.
« II est vrai, ajoute M. (Vinguené, que niFonlenelle, ni Voltaire n'avaient lu saint Thomas. Or, pour le bien jtiger, il faudrait lire sa Somme théologique, ses Commentaires sur ylristote , et quelques volumes in-folio qu'il intitule Opuscules ; or, ne vaut-il pas mieux en croire tout ce qu'on voudra, que de lire tout cela ?)) A la bonne heure 5 mais , si le savant professeur veut juger les gens sans les lire, ne ferait-il pas mieux de s'en rapportera ceux qui les ont lus? Je ne veux pas lui citer des autorités suspectes; mais Brucker , le philosophe et le protestant Brucker, sous la bannière duquel M. Ginguené a guerroyé contre saint Grégoire , dit que saint Thomas/wi doué d'uji grand discernement^ d' un excellent génie, d'une lecture immense et d'une ardeur infatigable. Il le regarde comme un des plus grands génies gui aient cultivé /e^ 5Ci67ice5. L'encyclopédiste, l'abbé Yvon , lui rend à peu près la même justice.
]M. Ginguené s'est beaucoup égayé an sujet des miracles de Jean de Vicence ; mais à quoi bon 7 C'est une tactique des philosophes d'attaquer avec l'arme du ridicule ce que tout le monde méprise, et de feindre d'avoir des adversaires, lorsque tout le monde est de leur avis. Qui est-ce qui défend les miracles de la légende dorée, qui devrait s'appeler, dit le savant professeur, légende d'or, et non pas dorée, parce que le mot aurea signifie d'o/' et non pas dorée? Il s'étonne d'être le premier qui ait fait cette observation; mais on s'attribuerait beaucoup de nouvelles 3. 3a
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iJt'es, si l'on s'altribuait toutes celles que d'autres n'ont pas daigné mettre au jour.
Parmi tous les jeux de mots , les pointes , les traits fins et spirituels dont M. Ginguené sème ou veut semer son cours d'histoire, je choisirai l'un de ceux que lui ont fournis les miracles de Jean de Vicence. Ce moine voulut se reudre maître de Vicence : il y réussit d'abord^ mais, son armée ayant été ensuite Laliue, il fut chassé, et Jean de Ficence^ dit plaisamment M. Ginguené, revint Jean comme devant.
Ce que M. Ginguené déleste encore plus que les papes, les empereurs, les i^ois, les miracles elles théologiens, c'est la théologie. Il s'est arrêté au milieu de la séance pour faire la plus violente diatribe contre elle ; la chaleur qu'il y a mise lui donnait plutôt l'air d'un orateur populaire sur des tréteaux, que d'un professeur d'Athénée. Sa déclamation était appuyée sur deux erreurs : la première, c'est que, dans la religion , on ne doit considérer que la morale ; cela est faux, il faut aussi considérer le dogme sans lecfuel la morale n'est rien, puisqu'elle n'a ni sanction ni apptii- Il n'est pas moins fiux que la religion ne doive pas être une science. Puisque ses dogmes et ses préceptes moraux sont attaqués , il faut aussi qu'ils soient défendus par ceux qui y attachent plus d'importance que M. Ginguené -, et c'est là ce qui constitue la théologie. Elle a été à la vérité très-barbare dans des siècles barbares; mais cela n'empêche pas qu'un théologien comme Bossuet ne vaille un philosophe comme M. Ginguené. L'impartial professeur attribue tous les assassinats, tous les empoisonnemens, tous les crimes du XIIP siècle à la théo-
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Jogic : il ncLi veut pas faire le déuombiemeut, par ménagement et par modération. Je serai encore plus modère que lui, je ne ferai point le dénombrement des crimes du XYIIP siècle : je ne dirai point à qui il faut les imputer, je me contenterai d'observer que ce n'est point à la théologie.
Je ferais un article plus long que la séance, si ie voulais suivre le professeur dans tous ses développemeus-, je dois observer que jamais il ne jeta avec plus de profusion les traits épigrammatiques bons ou mauvais. La diflérence qu'il y a entre Mascarille et M. Ginguené, c'est que Mascarille voulait mettre l'histoire romaine en madrigaux, et que M. Ginguené met l'histoire littéraire en épigrammes.
IIP.
De l'Etat des lettres en Italie, auajit Pétrarque, au commencement du XIV^ siècle.
Huit heures étaient sonnées : on attendait avec impatience M. Ginguené 5 le verre d'eau et de sucre , attribut essentiel d'un professeur d'Athénée, et qui devrait entrer dans ses armoiries, s'il y avait encore des armoiries, était sur la table. Un spectateur a soif j il s'imagine qu'indépendamment de l'instruclion et du plaisir qu'on trouve à l'Athénée, il peut, pour ses quatre louis d'abonnement , prendre sur le marché un verre d'eau; il s'empare de celui qui est à sa portée. 3Ionsieuv I s'écrie le garçon de la salle, il fallait m'en demander un autre; celui-là était pour monsieur le professeur : c'était de l'eau chau-
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de Celle anecdote n'est pas en elle-même bien
importante-, mais rien n'est petit quand il s'agit de TAihénée; et si quelque jour on en écrit l'histoire, ce verre d'eau pourra peut-être y figurer, et il ne sera pas indifférent d'apprendre à la postérité que les professeurs y buvaient de Veau chaude.
M. Ginguené ne paraissait cependant pas, et j'ai craint un instant que ce malheureux verre d'eau ne nous privât du plaisir de le voir. Il arrive enfin, et il reçoit l'accueil du à un professeur qu'on n'a pas vu depuis quinze jours (car il faut que l'on sache que M. Ginguené a fait son mardi-gras, ce cjui n'est pas trop philosophique , puisque c'est reconnaître en quelque sorte le calendrier de l'église romaine) ; mais au moins il ne s'est pas réconcilié avec les princes de celte Eglise : sa leçon a commencé par une vive diatribe contre les papes qui fixèrent leur demeure à Avignon , depuis le pape gascon Clément V, jusqu'à Jean XXII. «Je sais bien, a-t-il ajouté, que ces dé- « tails déplairont à certains critiques qui se sont « chargés de mon instruction, quoiqu'à en juger par « la manière dont ils écrivent, la leur me paraisse (( fort négligée ^ mais j'attends que ces messieurs « m'apprennent comment je dois faire pour parler « de l'histoire littéraire de l'Italie, sans parler de « l'Italie, ou pour parler de l'Italie sans parler des « papes , ou pour parler des papes autrement que « l'histoire. »
J'espère que M. Ginguené ne se plaindra pas que j'altère ses expressions , je leur ai conservé tout le sel dont il les a assaisonnées. Je voudrais qu'elles eu eussent davantage , parce qu'elles auraient été plus
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goùlccs , OH les aurait applaudies encore plus fort , et elles m'auraient fait rire davantage^ mais, en conscience , M. Ginguené n'a pas eu plus d'esprit que je ne lui en donne. Après lui avoir ainsi rendu juslice, il me permettra sans doute quehjues réflexions.
Si mon instruction est négligée^ fallait -il mêle reprocher aussi durement? Un professeur doit-il décourager ainsi des élèves de bonne volonté ? Ne faisje pas tout ce qu'on peut faire de mieux pour réparer le malheur d'une instruction négligée? Ne vais-j<3 pas à l'Athénée? Là, je suis les cours d'un professetir de rhétorique , qui m'apprendra à écrire ; d un professeur d'histoire philosophique, qui m'apprendra à penser; je suis même allé entendre, l'autre jour, disserter sur \;\ formation de la pluie : la première fois qu'on dissertera sur laj'orniatioji du beau temps, j'irai encore, afin d'avoir une théorie complète sur la pluie et le beau temps , et de savoir tout ce qu'on dit à l'Athénée sur ces objets neufs et intéressans 5 enfin , je compléterai mon cours d'instruction par une théorie sur les bases saliJiaJdes , et j'espère que M. Ginguené sera content de moi.
Je n'ai jamais eu la sottise de trouver mauvais que M. Ginguené parlât de t Italie, et j'ai toujours désiré qu'il ne parlât pas des papes autrement que Cliistoire. Mais ce n'est pas en parler comme l'histoire, que d'en parler comme quelques historiens passionnés ; ce n'est pas parler comme l'histoire, que d'accuser le chiisliatiisme d'a\oir couvert le monde des ténèbres de la barbarie; ce n'est pas parler comme Thisloire, de prétendre que les paj>es, les évèques , les ecclésiail!(|ues , les moines ont détruit
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et les livres et les sciences, lorsque l histoire atteste que c'est par leurs soins que les uns ont éié conservés, et que les autres ont refleuri 5 c'est parler aiUrenieiit que Thistoire , que de présenter le pape saint Grégoire comme un brûlevxr de livres, un destructeur des arts , un persécuteur des savans et des mathématiciens. C'est ainsi, il est vrai, que parlent deux historiens, Machiavel et Brucker; mais ils ont été si solidement réfutés, non - seulement par des écrivains orthodoxes, mais par des philosophes qui ne doivent pas être suspects à M. Ginguené, tels que Bayle et Barbeyrac , qu'il a dû croire que parler comme de tels historiens, ce n'était -çv^?, parler comme l histoire; il a dû savoir que ces prétendus maihémaiicieus, chassés par ce pape, n'étaient que des astrologues -, et il est assez plaisant d'entendre M. Ginguené, qui se moque tant des astrologues, lorsqu'ils ne sont pas chassés par le^ papes, déclamer contre les papes , lorsqu'ils chassent les astrologues.
J'ai reproché au savant professeur de n'avoir pas rendu justice aux papes Innocent III , Honoré III, Grégoire IX, Innocent IV, Urbain III; de n'avoir parlé que de leurs guerres avec Frédéric Barberousse, tandis qu'il ne faisait pas une histoire militaire, et de n'avoir rien dit des connaissances étendues du premier , et de la pi'oteciion accordée aux savans et aux universités par les autres, tandis qu'il faisait une histoire littéraire.
Enfin, puisqu'il faut absolument une pâture à la malignité de M. Ginguené, je lui abandonne le /7fir/7e gascon , et même plusieurs autres , et même la comtesse de Périgord ; car , quoique je m'intéresse beau-
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coup à l'honneur des coniiesscs dePérJgoid , je puis bien lui en aLandonntr une qui vivait il y a plus de cinq cents ans. Je lui observerai cependant que rapporter ainsi des faits scandaleux, lorsqu'ils sont étrangers à l'objet que l'on traite, ce n'est point la preuve de bonnes intentions, ni d'un bon esprit. Or, quel rapport entre l'histoire littéraire d Italie et les amours de Clément V et de la comtesse de Périgord ? Le fait est-il même incontestable? Je ne le trouve ni dans Plalina , ni dans Ciaconius.
Celte petite discussion dans laquelle m'a entraîné la querelle que m'a faite M. Ginguené , m'empêchera d'entrer dans de longs détails sur la séance; mais on n'y perdra pas beaucoup. Il a parlé d'une foule d'auteurs obscurs que les Italiens même ne lisent plus , et dont il est peu intéressant pour les Français de connaître le nom ; et quoiqu il ait prétendu qu'il n'y a point de rang dans la poussière , et que tout ce qui n'est pas lu mérite également d'y être ensci'eli , il n'a appliqué celte sentence qu'aux auteurs ecclésiastiques et aux théologiens. Quant aux autres, il les a tirés de la poussière , quoiqu'ils ne soient pas lus d'avantage. Il a parlé longuement de VAcerha de Ceco dAscoli, a prétendu que ce titre venait d'«cervus , parce que le h se changeait souvent eu v , et que c'était une imitation du Trésor de Brunetto-Lalini, dissertation qui a fait bâiller tout l'Athénée : il a cité une foule de sonnets ou de canzoïii, dans lesquels le poêle parle d'une âme qui pleure dans un cœur, d'un cœur qui se loge dans des y eu Jc, pour y voir la beauté^ et qui, fuyant V amour ^ se place ainsi devant sa flèche ; des reux assez iniprudcns
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pour mener un cœur à un combat où il ne peut trouver que la mort, elc. , etc. Il s'est fort égayé au sujet d'un pauvre Giacoco , ou Giacopo, ou Giacopone, qui se fit fou pour devenir saint, et qui fut élevé <\ ce rang, ainsi qu'à celui depoëte; double apothéose dont le professeur prétend n'avoir pas le droit de juger : Du moins, ajoute -il, il y a peu d'inconvénient à la première , mais il y en aurait à la seconde, si on voulait prendie Giacoco pour modèle. Après s'être également moqué, et de la Vie des Saints de Pierre Natali , et de la légende dorée de Jacques Voragine, et des constitutions des papes, appelées extravagantes ^ nom que personne n'a été tenté de leur ôter, il a prouvé l'ignorance où Ton était à cette époque, par celle d'un professeur qui mettait Cicéron et Platon au nombre des poètes latins, ne connaissait ni Nsevius, ni Piaule, et croyait qu'Ennius et Siaee étaient contemporains 5 très - mauvaise preuve , à mon avis \ car il ne faut jamais juger d'un siècle par un professeur, même d'Atliéné'e. Et n'avons-nous pas vu , il y a quelques années , un homme qui fait l'important, et qui traite souvent les autres d'ignorans , écrire, dans un parallèle de César et de Robespierre, que César était devenu ambitieux, en lisant les Fies de Plutarque , comme si on disait que Louis-le-Grand était devenu ambitieux, en lisant le siècle de Louis XIV par Voltaire?
Je voudrais bien rapporter tout ce que M. Ginguené nous a dit de plaisant à l'occasion d'une femme qui professait le droit à Bologne, et qui était si jolie, quelle ne parlait que derrière iin rideau, afin que la hiauté d'icelle, ditChriûliae de Pisani , n'arrcldt la
BEL L ES- L ElTK ES. Sof»
pejisce des ojants ; cl avec quelle coquctlerîc , eu parlant de la voix douce de cet aimable professeur , le noire a adouci la sienne ! Mais je n'ai plus de place , et je dois parler des traits épigramnialiques que lui ont fournis riiistoire de Pierre d.Abano et de Ceco d' AscoLi. Pierre d'Abano fut accusé de magie. L'inquisileur dominicain , que Paris avait le bonheur de posséder , le cite à son tribunal : l'accusé se défend très-bien; il prouve même par quarante- cinq arguniens que ce sont les dominicains qui sont des hérétiques. 11 est absous : mais, ajoute M. Ginguené, cela n'empêcha pas les accusateurs , convaincus d'hérésie, dêtre toujours inquisiteurs pour la foi. Cependant Savonarole, qui rapporte ce fait, dit que les dominicains furent bannis; et, si le professeur rejelte la dernière partie de ce récit, pourquoi admetil la première ?
Peut-être M. Gingueném'accusera-t-il d'être partisan de l'inquisition et des bûchers du saint-office; mais il se trompe. Je n'ai jamais applaudi à aucun genre d'inquisition, et il est bien des gens qui ne peuvent pas en dire autant. Ils ne devraient peut-être jamais en parler , car cela fait faire de singulières réllexions.
Ceco d'Ascoli fut plus malheureux que Pierre d'Abano ; ses commentaires sur la sphère de Sacrobosco, et son poëme àcVAcerha lui suscitèrent des ennemis. Des querelles littéraires le firent acciiser d hérésie ; il fut brûlé vif. On voit encore, dit M. Ginguené, de grandes animosités entre les gens de lettres; mais on ne voit plus de bûchers dressés par la vengeance des plus forlï ; et j'ai dû remarquer
r)o() MÉLANGES.
celte (lilTérence entre les deux siècles, différence que certaines gens prétendent n'être pas à l'avantage de celid-ci. Je n'ai jamais entendu comparer le i4' siècle et le 18*. Si on voulait les juger par le nombre de victimes immolées à l'esprit de parti , le jugement ne serait pas en faveur du t 8* : il s'élevait alors de vives querelles sur des capuchons plus ou moins pointus ; mais si l'on persécutait dans des temps d'ignorance pour la forme d'un capuchon , n'a-t-on pas persécuté dans un siècle de lumières pour la couleur d'uu bonnet?