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IV

Discours sur la littérature romantique , par M. Jay.

C'est un des fruits les plus naturels de l'heureuse paix dont nous jouissons après tant d'orages, de ranimer parmi nous le goût. des arts de la paix. Cet heureux elfel se montre déjà visiblement , ce me semble, dans cette affluence prodigieuse que rassemble la lecture d'un discours , d'une pièce d'éloquence ou de poésie , et que ne peuvent plus contenir nos salles académiques et littéraires. J'ai déjà parlé de celle qui assiégea l'institut à sa dernière séance publique (i) \ et, quoique tout ne fût pas littéraire anus cet empressement , je ne puis pas croire cependant que , dans les motifs de tant d'iiommes et de femmes qui allaient à une séance académique, la littérature n'y entrât pour rien : ce serait la bannir de son premier sanctuaire, pour n'y introduire qu'une

(1) Pour la iccciilion de M. Campenon. Voyez ci-après.

vaine curiosité. Je ne la bannirai même pas clo TAlhénée, et je suis persuadé qii'un goût des lettres tellement vif, qu'il en poursuit jusqu'à l'ombre, et ne néglige absolument rien pour se satisfaire, avait réuni celte foule de spectateurs qui assistèrent à la séance d'hier, et cette foule presque aussi nombreuse qui, nayaut pu trouver place, circulait dans les corridors, dans les salles adjacentes, ou redescendait tristement l'escalier, avec un sentiment pi^ofond de tout ce qu'elle perdait, et le remords d'avoir misérablement sacrifié un beau discours à un trop long diner. J'ai d'autant mieux senti leurs regrets, que j'ai été sur le point de les éprouver moi-même et de les partager. Arrivé tjop tard, quoiqu à Theure fixée, j'étais non-seulement à la porte de la salle, mais loin de la porte : là j'entendais la voix de l'orateur, sans entendre un mot de ce qu'il disait^ c était une image du supplice de Tantale :

Fugientia captât

Fluniina.

Il me semblait aussi que des flots d éloquence et d'érudition circulaient dans la salle, sans que lien pût en arriver jusqu'à moi. On se serait rebuté à moins; j'ai eu plus de constance ; j'avais pris mon parti d'assister à la séance, et j'ai rarement de pareilles fantaisies. Depuis onze ans qu'une petite querelle nous avait brouillés, l'Athénée et moi , c'était la première fois que j'y venais, et je ne voulais pas en avoir le démenti-, heureusement mon ancienne habitude de 1 Athénée m en a fiit connaitre la topographie, les issues, les communications d'une salle à l'autre :

Nourri dans le scrail , j'en connais les de't'^iirs.

5o8 MÉLANGES.

J'ai profilé de cet avantage 5 et, après plusieurs tentatives, je me suis trouvé toujours à une porte ; mais enfin cette porte était plus près de l'orateur , et j'ai pu enfin m'écrier : Et moi aussi je l'entends !

Le sujet de son discours était \c genre romanlique, sujet heureusement choisi pour exciter la curiosité et rassembler la foule. C'est une sorte de discussion nationale, de guerre étrangère avec des nations voisines et jalouses, et qui même a menacé de prendre le caractère d'une guerre civile. Les Anglais et les Allemands qui sont à Paris , et qui vraisemblablement ne connaissent pas les doctrines littéraires de M. Jay, et qui peut-être connaissent la réputation de l'Athénée, pouvaient se flatter d'un secret espoir : c'était là, plus que partout ailleurs en France, qu'ils devaient trouver des partisans, des sectateurs, des disciples. L'Athénée, en efï'et , depuis la mort de La Harpe, semble fait pour être beaucoup plus romantique que classique. Les Français, de leur côté, étaient curieux de voir si l'Athénée oserait trahir leurs intérêts en présence de l'ennemi , et si son orateur serait ou un ardent défenseur ou un lâche déserteur de notre littérature et de nos doctrines littéraires. Mais M. Jay a été fidèle à sa patrie comme aux règles du goût ; et il a défendu avec sagesse, sinon avec éclat, les vrais principes, l'imitation delà belle nature, les poétiques d'Aristote, d'Horace et de Boileau; les trois unités, et enfin toutes les lois reconnues ou plutôt devinées par les plus excellens génies , et prescrites encore moins d'après leurs exemples, les modèles et les chefs-d'œuvre qu'ils nous ont laissés, qu(^ par le bon sens, la raison, la nature et le goût.

B E L L ES-L ETTK F, s. 'joq

Au moment où j'ai pu entendre M. Jay, il expliquait à l'assemblée comment Shakspeare , avec ses magiciens, ses ombres, ses levenans, ses êtres fantastiques, ses conceptions bizarres, ses discours tantôt pompeux jusqu'au galimatias, tantôt ignobles jusqu'à la dernière bassesse, ses princes et ses princesses parlant souvent le langage des valets et des servantes de cabaret , a pu plaire dans un siècle sans goût, sans politesse, à demi barbare, et où tous les vrais modèles étaient ignorés : il était plus difficile d'expliquer comment il continuait non-seulement à plaire, mais à exciter le plus vif enthousiasme, mais à être l'objet d'un culte presque fanatique, dans un siècle et chez un peuple très-éclairés, où les hommes les plus spirituels, les plus instruits, les plussavans, et qui connaissent le mieux ces modèles parfaits que nous leur objectons, ne l'admirent pas moins franchement que les ignorans et la multitude. M. Jay donne plusieurs raisons de cet engouement général, toujours subsistant , et qui semble même s'accroitrc de plus en plus : d'abord les véritables beautés, les fréquens éclairs d'un génie hardi, vigoureux et sublime, qui se trouvent dans les pièces informes et barbares de Shakspeare -, ensuite l'imagination des hommes qui, une fois frappée de l'éclat que jeta ce génie extraordinaire , et de la réputation colossale qu'il a laissée, ne peut plus revenir à une plus juste appréciation de son mérite. L'esprit de parti peutêtre, et l'orgueil national, sont venus renforcer ces premiers motifs; enfin (et de toutes les explications données par M. Jay, celle-ci ne me paraît pas la moins solide ), les poètes dramatiques qui , en An-

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gleterre, succédèrent à Sîuikspeare, le prirent pour modèle : ils ne furent guère ni moins grossiers, ni plus polis que lui ; mais ils n'avaient pas son génie, ils n'égalèrent pas ses beautés 5 et les Anglais, voyant nue leurs plus beaux génies restaient fort au-dessous du créateur de leur scène , s'accordèrent à dire qu'il était impossible de s'élever au-dessus, ou même de l'atteindre. En France, au contraire, les poêles qui, avant que la langue et le goût fussent formés, écrivirent des pièces qu'on pourrait aussi appeler romantiques, étaient dépourvus de génie -, rien ne rachetait ia bizarrerie de leurs plans, la grossièreté de leur dialogue : leurs pièces ne furent que ridicules; elles ne purent faire école. La mei veille du Cid les (it bientôt oublier. Dès lois la révolution fut faite: d'autres cliefs-d'oeuvre la confirmèrent \ la scène française fut créée, le genre et la nature de son théâtre furent irrévocablement fixés. Racine succédant à Corneille, Voltaire succédant à Raciae , continuèrent cette chaîne de poètes immortels et d'immortelles productions, qui en ont fait le premier théâtre de l'Europe. Ici l'orateur trace les caractères si souvent tracés de ces trois poètes, l'éternel honneur de notre scène; il trouve, après cent autres écrivains, harangueurs ou critiques, que Corneille élève les âmes , que Racine attendrit les cœurs , que Voltaire éclaire les esprits. Il développe considérablement ces idées, surtout à l'égaid de Voltaire. Tout cela était un peu long, et n'était ni bien neuf, ni bien piquant ; mais tout cela était, en général, assez juste, assez vrai : c'est un mérite partout, et surtout à l'Athénée. Soutenue par d'aussi grands noms et d'aussi beaux

DEJLLES-LKTTRES. OlI

ouvrages , noire litléralure domina long-temps eu Europe ; mais enfin l'Europe semble s'être fatiguée de celle domination. M. Jay prétend que c'est lorsqu'elle a été vaincue par nos armes , qu'elle n'a pas voulu supporter le double joug de notre supériorité littéraire et militaire. Je ne puis pas croire que, si elle nous eût bien battus et constamment vaincus , elle en eût été plus disposée à admirer nos pièces de théâtre, nos poètes, nos orateurs, nos discours d'Athénée, nos vers et notre prose. Post hoc, ergo propter hoc : tel pourrait bien être le sophisme de M. Jay. A la tête de celte révolte ou de celle ligue qui s'est formée contre nous, il met un écrivain allemand, M. Schlegel , qu'il indique parle litre et le nombre des volumes de son principal ouvrage, et une dame française, qu'il désigne par l'éloge qu'il en fait : XI Une femme , dil-il, également remarquable « par la force et l'élévation de son talent, et par la a noblesse de son caractère, qui déserte une lillé- « rature qu'elle a enrichie de beaux ouvrages , et « abandonne le culte des dieux de la patrie, pour « sacrifier aux idoles des divinités étrangères. « Ce petit mélange de justice, de galanterie et de reproches , m'a paru charmer l'Athénée. Je ne sais pourquoi M. Jay n'a pas réuni M. de Sismondi à ces deux redoutables ennemis de notre système et de nos opinions littéraires. Il a discuté quelques-uns des reproches qu'ils nous font: le premier, c'est d'imiter une nature trop prosaïque ; c'est une accusation que M. Schlegel forme surtout contre jMolière. M. Jay examine, dans une pièce célèbre de Shakspeare (Zr.ç Commères de TVindsor) ^ quelle est celle nature

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qu'il faudrait préférer, suivant nos détracteurs , à la nature imitée par Molière. Dans cette pièce , le principal acteur paraît sur le théâtre, la tête surmontée cFun bois de cerf 5 il est entouré et amusé par un chœur de nymphes de la foret, plus grotesques encore. 11 finit par être pendu sur le théâtre ; ce qui nest point prosaïque sans doute. Un certain Falstaff, le modèle des libertins et des petits-maîtres, est un homme d'une corpulence énorme, bavard, avantageux, sale, gourmand et poltron. M. Jay trouve, dans nos recueils dramatiques du quinzième siècle , des mystères ou soties qu'on pourrait comparer avec de pareils chefs-d'œuvre. 11 en trouverait même encore sur les boulevards , où Y excès de la civilisalion n'a pas encore corroi>ij)n la littérature. Cette petite plaisanterie est de M. Jay -, mais il fera bien de s'en tenir au genre sérieux.

Les mêmes détracteurs de la littérature française reprochent à sa poésie dramatique, et surtout tragique, de manquer de naturel. C'est surtout par la voie de récrimination que M. Jay repousse tous ces reproches : il prend donc encore une fois à partie Shakspeare, et examine quel est son naturel dans une scène fameuse de Roméo et Juliette. Roméo s'écrie, en entrant sur le théâtre : « Que ceux qui n'ont pas « de blessures, se moquent des cicatrices !)) Juliette se met à la fenêtre, et Roméo, qui l'aperçoit, la compare à tous les astres du firmament, à la lune surtout, et aux étoiles. Il suppose même que deux des étoiles les plus brillantes, Rjant affaire ailleurs , ont prié les deux yeux de Juliette de briller dans leurs sphères pendant leur absence. Il examine ensuite

fort sérieusement, et surtout fort longuement, ce qui en arriverait si réellement deux étoiles venaient prendre la place des deux yeux de Juliette , et si les deux yeux de Juliette allaient au firmament remplacer les deux étoiles. Après y avoir bien réfléchi, il est convaincu que l'éclat des joues de Juliette ferait pâlir et disparaître celui des étoiles- et cpie ses yeux brillans dans l'azur des cieux jetteraient une si vive lumière, que les oiseaux ne s'apercevraient pas de l'absence du père du jour, et chanteraient toute la nuit. Juliette n'est point en reste ^ elle disserte sur le nom de Roméo et de Montaigu, et prétend que ce nom n'est ni im pied, ni une main» ni un œil, ni une tcte. Tels sont les conceptions et le dialogue d'un homme que nous consentirions à regarder toutefois comme un génie extraordinaire, mais que ses partisans outrés appellent un Titan , \u\ demi-dieu, un prophète inspiré , dénominations aussi vagues que les définitions qu ils donnent de leur littérature romantique. A la suite de ces extravagances dramatiques, M. Jay a lu cette admirable scène do Racine, dans laquelle I[)higénie accepte, avec une noble et douce résignation, la mort que lui destine son père, et cependant mêle à l'expression si touchante de sa soumission les plus aimables et les plus naturels regrets de la vie; et les plus tendres, les plus puissans motifs de la lui conserver, et d'engager ce père barbare à renoncer au cruel sacrifice qu'il allait en faire. Quels vers divins et harmonieux î Quels seniimens ! Quel langage! Non, celte nature ne nous a point paru trop prosaïque.

Ce discours, où respire une saine littérature, et 3. 33

5 l \ M t LARGES.

plein didées jnsles, mais souvent communes, est écrit d'uu style pur, correct, et quelquefois assez élégant. Il est un peu long, un peu froid , et a été un peu froidement écouté. Un poète a succédé à l'orateur; c'était M. Andrieux : il a été fort applaudi dès qu'il a paru : « Messieurs, a-t-il dit, je vais avoir « l'honneur de vous lire un petit conte que j'ai adressé « à mon respectable ami , M. Ducis, heureux imi- « tuteur de Shakspeare. » Ne semble-t-il pas que le poêle ait voulu réconcilier avec l'Atliénée les partisans de Shakspeare que l'orateur avait blessé; ? Après quelques lieux communs de modestie qui ont fort bien réussi, M. Andrieux a lu son conte qui a eu beaucoup de succès aussi. Ce conte renferme des détails très-agréables, et se fait remarquer par un dialogue ingénieux et spirituel, et par une narration assez piquante, mais quelquefois un peu diffuse.

Le sujet du conte est un bon et généreux procédé du vieux poêle Cecilius, que M. Andrieux appelle Cécile, envers le jeune poëte Térence , qui veut faire jouer sa première comédie, V Andrinine , sur le théâtre de Rome. On peut voir ce conte dans les OEuvres de M. Ducis, où il est imprimé. La séance littéraire paraissait Gnie , mais M. Andrieux a reparu à la tribune, et a dit : « Messieurs, un de « MM. les administrateurs m'engage à vous lire une « seconde pièce 5 c'est donc à eux qu'il faudra vous « en prendre, si je vous ennuie.» Le titre de la pièce, et surtout son auteur, devaient nous rassurer contre ce malheur-, elle est intitulée : Remède contre l'enuni. Elle m'a paru remplir parfaitement son titre à

Tî F. L L E s - L r. T T R E 5 . ;> I f)

IVgard de rassemblée : elle m'a semblé bien écrile , et pleine d'une excellenle morale.

J'espère que le compte que je viens de rendre de celle séance ne me brouillera poiul avec l'Albénée , et que nous nous quitlerons , celle fois , bons amis et sans procès. S'il avait pourtant quelque envie de me chicaner, je lui conseille dese dépêcher^ car, quelque plaisir que j V aie eu , il esl bien probable que je n'y retournerai plus. Je n'ai pu , en le revoyant bier pour la première fois depuis onze ans, m'empêcber de faire une réflexion : jamais onze années n'ont apporté moins de cbangemens parmi les choses et les personnes. C'est toujours le mêine ameublement, les mêmes appareils chimiques, les mêmes bocaux ou fioles d'apoibicaires , les mêmes quinquels, le même buieau , le même verre d'eau ; les orateurs et les poêles y ressemblent beaucoup à ceux que j'y avais vus ; les femmes même ne me paraissent pas y avoir vieilli.

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