LE CHEVAL D' ESPAGNE
Et puis pleura, puis retourna chez elle,
Et raconta cette affreuse nouvelle.
Tout fat en deuil chez le triste fermier ;
De Favori tous regrettent la perte ;
Enfans, valets, vont à la découverte
Dans les hameaux, dans chaque bourg voisin:
L'avez-vous vu des coursiers le modèle ,
Le plus aimé , le plus beau? C'est en vain;
De Favori nul ne sait de nouvelle ;
Il est perdu, Sanchette soupira,
Et dit tout bas : Peut-être il reviendra.
En attendant, Favori ventre à terre Galope et fuit sans perdre un seul moment. Il aperçoit bientôt un régiment De cavaliers qui marchait à la guerre ; Hommes , chevaux , par leur air belliqueux , Par leur fierté , leur armure brillante, Dans tous les cœurs répandent l'épouvante , Ou le désir de combattre auprès d'eux.
A cet aspect notre coursier s'arrête ; Il sent dresser tous ses crins ondoyans , Et , l'œil en feu , les naseaux tout fumans , Fixe , immobile , écoute la trompette : Puis tout à coup, frappant la terre et l'air, Ilbondit, vole à travers la prairie, Arrive auprès de la cavalerie ,
S'ébroue , hennit, et jetant un œil fier Sur ces guerriers, enfans de la victoire, Il semble dire : Et j'aime aussi la gloire.
Le colonel, qui voit ce beau coursier, Veut s'en saisir; fl vient avec adresse Auprès de lui , le flatte , le caresse, Et par un frein en fait son prisonnier. A l'instant même une peau de panthère Aux griffes d'or tombantes jusqu'à terre Couvre le dos du superbe animal; Un plumet rouge orne sa tête altière, Et cent rubans tressés dans sa crinière Lui donnent l'air coquet et martial.
Sur Favori le colonel s'élance , Presse les flancs du coursier généreux; Et Favori, dans son impatience, Mordant son frein, fier du poids glorieux, Vole à travers les escadrons poudreux.
Voilà, voilà, disait-il en lui-même, Xe noble emploi pour lequel je suis né ï Vivre en repos , c'est vivre infortuné ; Gloire et périls sont le bonheur suprême. Sous ce harnois que je dois être beau ! Je voudrais bien, dans le cristal de l'eau , Me voir passer, voir ma mine guerrière. Pour être heureux, ma foi, vive la guerre i
§3 LECHEUL iïsFAG
Comme il parlait, le chef du régiment Reçoit l'avis qu'une troupe ennemie ."Doit dans la nuit l'attaquer brusquement. Tout aussitôt une garde choisie Est disposée autour du logement .• Le colonel la commande lui-même; Et Favori, dont la joie est extrême De voir qu'on est menacé d'un danger , j?asse la nuit sans dormir ni manger.
Qu'importe? il est soutenu par le zèle. Point d'ennemis , voilà son seul chagrin. Mais tout à coup arrive le matin Un officier qui porte la Douvelle Que la bataille est pour le lendemain.
Le colonel veut être de la fête ; 1/ armée est loin, mais jamais rien n'arrête Lorsque la gloire est au bout du chemin : On part, on veut arriver pour l'aurore. Toujours à jeun Favori néanmoins Ne se plaint pas , mais il saute un peu moins. Le jour se passe , il faut marcher encore Toute la nuit j et Favori rendu pait un soupir : mais l'amour de ]a gloire 5 Et le désir de vivre dans l'histoire , Et l'éperon , réveillent sa vertu.
11 marche , il va. . se soutenant à peûie^
Quand, vers minuit, d'une forêt prochaine Un gros parti fond sur le régiment .
On veut se battre : hélas ! c'est vainement ; Nos cavaliers , harassés de la route , Sont enfoncés, tués, mis en déroute; Et, dans le choc, Favori tout sanglant, Couvert de coups , deux balles dans le flanc , Parmi les morts resté sur la poussière , Ne voyait plus qu'un reste de lumière : Ah ! disait-il, je le mérite bien; J'ai fait un crime, il faut que je l'expie : Je fus ingrat, il m'en coûte la vie; C'était trop juste : et ce n'est pas le bien Que Favori dans ce moment regrette; Ce n'est que vous , ô ma chère Sanchette ! Disant ces mots, il perd tout sentiment; Et l'ennemi , vainqueur dans ce moment , Bien résolu de n'épargner personne , Le glaive au poing poursuivant les fuyards , Pilîe , massacre, et bientôt abandonne Ce champ couvert de cadavres épars.
Le lendemain de cet affreux carnage, Certain meunier , dans la plaine passant , Vit Favori sur la terre gisant , Il respirait; le meunier le soulage , Clopin dopant le mène à son village ,
f)0 LE CHEVAL d' ESPAGNE,
Prend soin de lui, le panse, le nourrit, Pour abréger , en un mot , le guérit.
Mais prétendant se payer de sa peine , Il veut user de son convalescent ; Chargé de sacs , sous le poids gémissant , Dix fois le jour il le mène et ramène Dans les marchés , au village , au moulin, Le suit de près un bâton à la main; Et ce bâton , fait d'une double épine , De Favori vient chatouiller Péehine Pour peu qu'il bronche ou s'amuse en chemin .
Ce fut alors qu'il regretta Sanchette.
Mais la frayeur rend sa douleur muette; Brisé de coups , il n'ose pas gémir r L'excès des maux l'abrutit et l'accable , Et, se croyant pour toujours misérable , Il ne demande au ciel que de mourir.
Notre coursier, dégoûté de la vie, Vivait toujours , sans trop savoir pourquoi ; Quand un matin , un écuyer du roi , Qui parcourait toute l'Andalousie Pour remonter la royale écurie , Vit Favori , de plusieurs sacs chargé , Par le bâton au moulin dirigé , Et conservant sous ce triste équipage Ce coup d'oeil noble et cet air de grandeur
D'un roi vaincu cédant à son malheur,
Ou d'un héros réduit en esclavage.
Bon connaisseur était cet écujer;
De Favori s 'approchant davantage ,
Il l'examine , et demande au meunier
Combien il veut de ce jeune coursier :
L'accord se fait; aussitôt on délivre
De son fardeau notre bel animal ;
Son nouveau maître àl'instant s'en fait suivre r
Et le conduit vers le palais royal.
Oh ! pour le coup , se disait à lui-même Notre héros , la fortune est pour moi : Plus de chagrins , je suis cheval du roi. Cheval du roi , c'est le bonheur suprême i Je n'aurai plus qu'à manger et dormir , De temps en temps à la chasse courir , Sans me lasser , et , gras comme un chanoine, A mon retour choisir l'orge ou l'avoine •Que mes valets viendront vanner, je croi» Avee grand soin pour le cheval du roi,
Ainsi parlant, il entre à l'écurie.
Tout lui promet le bonheur qu'il attend r De peur du froid sur son corps l'on étend Un drap marqué des armes d'Ibérie; On le caresse, et sa crèche est remplie D'orge et de son; il est pansé, lavé f
Deux fois le jour; le soir , sur le pavé Litière fraîche ; et cette douce vie Lui rend bientôt son éclat, sa beauté , Son poil luisant , sa croupe rebondie, Et son œil vif, et même sa gaîté.
Il fut heureux pendant une quinzaine; Il possédait tous les biens à souhait ; Mais un seul point lui faisait de la pein? , C'est que le roi jamais ne le montait, curer n'aurait eu cette audace; Et leur respect pour monsieur Favori Fait qu'avec soin il est choyé, nourri, Biais que toujours il reste en même place. Tant de respect lui devient ennuyeux ; Ce long repos, à sa santé contraire, Le rend malade et triste et soucieux, En peu de temps change son caractère : 0.2 qu'il aimait lui devient odieux; Plus d'appétit, rien qui puisse lui pjaire ; \Irs. froid dégoût s'empare de son cœur, Plus de désir, partant plus de bonheur. Ah ! disait-il, que tout ceci m'éclaire ï Gloire , grandeur , vous qui m'avez sédui , Vous n'êtes rien qu'une erreur mensongère , T n feu follet qui brille et qui s'enfuit : Si le bonheur habite sur la terre,
Il vous évite autant que la misère ; Il va cherchant la médiocrité, C'est -là r V 'oge ; et sa soeur et son frère Sont le travail et la douce g aï te.
Ils sont chez vous . ô ma Bonne Sanchette \ Plus que jamais Favori Vûus reg-ette.
Notre cheval ainsi philosophant Est fort surpris devoir qu'on lui prépare Selle et bridon du travail le plus rare : Hé fils du roi, le ieune et noble Infant, Ce ;o;t même doit faire son entrée'-; Et Favori, qui sera son coursier, Porte un harnois digne du cavalier.
D'or et d'azur sa housse est diaprée , De beaux saphirs sa bride est entourée, Et d'argent pur est fait chaque étrier. Notre héros, da;;s ce ht." équipage, De tant d'honne rs n'a pas l'esprit tourné, Il commençait à devenir fort sage.
L'infant sur lui doucement promené, Suivi des siens . entouré de îa foule, "Vers son palais à g *and'peine s'écoule , Quand Favori , qui ce scr.gea't à rien , Voit une femme , et tout à coup s'arrête, Dresse l' oreille eu releva at la tête,, Et reconnaît vous le devinez bien?...».
94 XE CHEVAL DESPAGNE.
Qui donc ? ... Sanchette...O moment plein de
charmes !
Il conrt vers elle , il hennit de plaisir ; De ses deuxyeuxtombentdeux grosses larmes, Larmes d'amour et de vrai repentir.
Tout comme lui la sensible Sanchette Pleure de joie j et notre jeune infant , Surpris, touché, veut qu'au même moment De Favori l'histoire lui soit faite.
Sanchette alors raconte en peu de mots Que Favori fut élevé chez elle ; Puis elle dit , non sans quelques sanglots. Quand et comment il devint infidèle.
De ce récit le prince est attendri :
Tenez , dit-il , je vous rends Favori, Il est à vous avec son équipage ; Montez dessus , retournez au village :
A pied j'irai jusqu'au palais royal , Sans que ma fête en soit moins honorée i Car j'ai bien mieux signalé mon entrée Par un bienfait que par un beau cheval. Il dit, descend, et ne veut rien entendre. Sanchette alors monta, sans plus attendre , Sur Favori, qui, content désormais , Gagna la ferme , et n'en sortit jamais.
J-JoRSQUE j'ai dit que le bonheur suprême Était d'avoir un champêtre séjour , D'y vivre en sage, en paix avec soi-même, C'est à dessein que j'oubliai l'amour, L'amour lui seul peut charmer notre vie , Ou la flétrir : triste choix ! j'en conviens ; Des maux qu'il fait ma mémoire est remplie , De ses plaisirs fort peu je me souviens. Je vous connais , mesdames les coquettes , Et je me tiens loin des lieux où vous êtes 5 Et vous aussi, dont l'ingénuité Trompe si bien notre crédulité ; Et vous surtout, prudes graves, austères, Dont la constance et les tendres colères Tourmentent plus que l'infidélité :
Je vous connais; et, sans fiel, sans satire, Sous d'autres noms, je veux ici traduire Vos grands secrets que j'ai su pénétrer , Vos mauvais tours qui m'ont tant fait pïenrer? Et dont je veux faire un conte pour rire.
Un tourtereau , qui du nid paternel Taisait encor sa retraite chérie , Se vit ravir par un milan cruel Les deux auteurs de sa naissante vie.
Seul , sans parens , à quel triste destin Le pauvre oiseau ne doit- il pas s'attendre ? On ne ss:;t pas dans un âge si tendre Tout le malheur de rester orphelin.
Après deux jours, pressé par la famine, Il sert du nid. D'abord c'est en tremblant Ç- 'il met un pied sur la branche voisine ; La branche o'.ie , et l'oiseau chancelant, Perd l'équilibre , et tombant et volant Arrive à terre et tristement chemine.
A chaque oiseau qui passe auprès de lui Notre orphelin croit voir des tourterelles, Leur tend le bec en agitant ses ailes , Et par ses cris implorant levr appui Il leur disait : Soulagez ma misère ; C'est moi, c'est moi ; n'étes-vouspasmamère ?
Chez les oiseaux, hélas ! comme chez nous, Chacun pour soi : c'est la grande science. Notre orphelin en fait l'expérience.
Nul ne répond à ses accens si doux : Il reste seul ; mais , grâce à la nature , Il sut trouver lui-même sa pâture ,
Il apprit Fart de supporter ses maux : C'est le malheur qui forme les héros.
L'été s'écoule , et déjà la verdure Jaunit et meurt ; l'hiver se fait sentir."" Le tourtereau souffrit de la froidure , Car ici bas nous sommes pour souffrir : Biais tous les maux qu'en un mois l'on endure Sont effacés par un jour de plaisir ; Et l'important c'est de ne pas mourir.
Le jeune oiseau voit le printems renaître , L'air s'épurer , les fleurs s'épanouir : Autour de lui tout prend un nouvel être 3 Les rossignols , les oiseaux d'alentour, Font retentir l'écho de leur ramage ; Et les ramiers agitent le feuillage.
Témoin discret des plaisirs de l'amour, Le tourtereau regarde , observe , admire | Il s'inquiète , il sent un vide affreux : Eh quoi- ! dit-il , je me croyais heureux, Et malgré moi cependant je soupire !
Ah ! ces oiseaux sont plus heureux que moi; Le tendre hymen les retient sous sa loi , Ils ont chacun leur épouse chérie :
Je suis tout seul, c'est pourquoi je m'ennuie, Mais dès demain je vais faire comm? eux , Je vais chercher et trouver une amie ,
Car on n'est bien qu'en étant deux à deux,
Plein du projet de séduire une belle , Il va lissant les plumes de son aile ; jîaiîs les ruisseaux on le voit se mirant, Se rengorger, et tout bas admirant Son bec de pourpre et son joli corsage , Et son collier dont l'éhène foncé Tranche si bien sur son cou nuancé , Et son œil vif , tendre à la fois et sage : Tout lui promet un triomphe éclatant ; Certain de plaire , il part au même instant. Ainsi partit de la rive troyenne Le beau Paris allant séduire Hélène.
Notre héros a bientôt mis à fin Son grand projet. Non loin de sa retraita Il aperçoit une jeune alouette , Belle , brillante , a l'œil vif, à l'air fin , Qui dans un pré courait dessus l'herbe tte Sans que ses pieds fissent plier le brin. A l'aborder aussitôt il s'apprête , Et par ces mots ouvre le tète-à-tête : Gentil objet , je suis un étranger Qui, jugeant bien qu'il nous est nécessaire Pour être heureux et d'aimer et de plaire , Dans ce dessein s'est mis à voyager.
Je sens qu'aimer est bien en ma puissance,
conte, 99
Je l'ai senti d'abord en vous voyant : Flaire est un point qui de moi ne dépend, Je n'en demande, hélas ! que l'espérance. Lors il se lait. A ce doux compliment , Les yeux baissés , répondit l'alouette , Sans se fâcher , et presque tendrement , Comme répond une habile coquette Qui , sans l'aimer , veut garder un amant. Notre héros est admis à sa suite :
Mais, tout à coup , l'alouette dans l'air S'élève , plane , et puis , comme un éclair , Va , vient , descend , monte , se précipite. Le tourtereau veut la suivre , il la perd -, Il la retrouve , et la reperd encore : Ah ! par pitié , dit-il en haletant , Arrêtez-vous , cher objet que j'adore, Je n'en puis pins; ce n'est pas en courant Qu'on fait l'amour : je ne m'y connais guère^ Mais le bonheur et le tendre mystère Ne doivent pas nous quitter d'un moment ; Et le bonhexir va toujours doucement.
Cela se peut , lui répond l'alouette , Mais nous avons chacun notre plaisir; Me regarder , chanter , plaire et courir , Tel est l'emploi pour lequel je suis faite : Je le remplis , et c'est là mon bonheur.
Elle parlait , quand., aux yeux de la belle Brille un miroir qu'uu perfide oiseleur Faisait tourner au bout d'une ficelle.
Pour s'y mirer l'alouette descend.
Le tourtereau tout effrayé lui crie De prendre garde au filet qui l'attend : Mais c'est en vain, et, dans le même instant, 31e filet part , et prend notre étourdie. Son tendre amant venait la secourir ; Il évita la machine mortelle , Non sans laisser des plumes de son aile ; Et ne pouvant que la plaindre et s'enfuir 9 Sur une branche il alla réfléchir.
Me voilà veuf avant d'être en ménage ! Se disait-il ; je serai bien peu sage De retourner encore m'essoutïler En poursuivant les folles alouettes.
Pour vivre heureux, vivons loin des coquettes; Ces oiseaux-là ne savent que voler.
Je veux chercher une épouse solide , Point trop jolie , et partant moins perfide , Qui ne saura rien que me rendre heureux. L'esprit est bon -} mais le repos vaut mieux.
Il dit , et part. A ses yeux se présente Dans un blé vert une caille pesante Que l'embonpoint fait marcher lentement.
Son air naïf et sa mise innocente Charment l'oiseau qui descend promptement, S'abat près d'elle, et fait son compliment.
Ah ! vous m'aimez ? vraiment j'ensuis ravie. Lui dit la caille; eh bien ! restez ici , Nous passerons ensemble notre vie , Tous deux contens , car je vous aime aussi. Disant ces mots , elle en donne la preuve, Quel naturel! s'écriait notre oiseau ; Comme elle est simple! et que mon sort estbeavi De posséder cette ame toute neuve !
A ce propos la caille n'entend rien , Lui répond mal, mais le caresse bien ; Et son époux n'en veut pas davantage.
La paix, l'amour régnaient dans le ménage, Quand vers le soir notre heureux tourtereau Voit arriver d'abord un cailleteau , Puis deux, puis trois, et puis un roid ; cailles ; D'un air surpris il les regarde tous , Court à sa femme , et lui dit d'un ton doux ; Ces messieurs-là sont à nos fiançailles Comme pareus? — Non, ce sont mes époux, — Comment ! — Sans doute. — Ils sont sept\ — La
huitième , Ce sera vous, s'il vous plaît, désormais ; Tous sont heureux, tous sont traités de même $
102 LE TOt'RTEREAU,
Par ce moyen je les maintiens en paix : C'est fatigant , mais je me sacrifie.
— Et moi je pars, et je reprends ma foi ; Tout votre bien n'était pas trop pour moi; Je n'en veux point la huitième partie.
Lors il s'en vole , et , plein de son dépit , Au fond d'unbois il va passer la nuit.
On dort bien mal quand on est en colère. Le tourtereau s'éveille avant le jour : Je fus, dit-il , malheureux en amour ; Mais c'est mafaute, et je prétends mieux faire, Dorénavant , je veux voir , réfléchir, Examiner , avant que de choisir , Et m'assurer surtout avec adresse Des bonnes mœurs de ma chère maîtresse. Si l'on m'attrape il faudra qu'on soit fin.
Bien résolu de suivre ce dessein , En philosophe il parcourt le bocage , Se livre peu , mais, toujours écoutant, Fait son profit de tout ce qu'il entend. Bientôt il sait que dans le voisinage Est une prude encor dans le bel âge , Et possédant honnêtement d'appas ; Elle passait pour être un peu revécue : C'était tout simple , elle était pigrièche. Xe tourtereau ne s'en alarme pas :
Il va la voir. La première visite Fut un peu froide , ensuite on s'adoucit, Puis on s'aima , bientôt on se le dit • Plutôt qu'une autre une prude est séduite.
La pigrièche adore son amant; Aucun rival ne partage sa flamme , Il règne seul. Mais la jalouse dame De son époux fait bientôt le tourment.
Elle l'accuse , elle gronde sans cesse , Le suit , l'épie, et , toujours en fureur , A coups de bec lui marquant sa tendresse , Elle le bat pour s'attacher son coeur : Puis elle pleure, et veut qu'il rende hommage Exactement à ses tendres appas ; Disant toujours qu'elle fait peu de cas De ces plaisirs , mais qu'il faut en ménage , Par ce moyen honnête autant que doux, Tous les matins s'assurer son époux , Et le forcer à n'être point volage.
Le tourtereau , lassé de l'esclavage , Battu , plumé , maigre à faire pitié , Saisit l'instant où sa chère moitié A ses côtés dort la tète sous l'aile.
A petit bruit il se lève en tremblant , Sort de son nid, et va toujours volant , Sans autre but que de s'éloigner d'elle.
En peu de temps il fit bien du chemin ; Il voulait fuir jusqu'au bout de la terre. Dans un désert s'abattant à la fin , Il se cacha sous un roc solitaire.
Me voilà bien , dit-il , je n'en sors plus ; Ici du moins la caille et l'alouette N'approcheront jamais de ma retraite ; Je serai loin de la dame aux vertus ; Je vivrai seul, puisqu'il est impossible De rencontrer une épouse sensible , Douce , modeste 5 et dont on soit aimé Sans compagnon , ou sans être assommé»
Je méritais une telle maîtresse ; Jusqu'au tombeau j'aurais su la chérir : Un tourtereau qui donne sa tendresse Ne change plus , il aime mieux mourir ; Mais il n'est point d'oiseau de mon espèce.
Vous vous trompez, lui répond doucement Une gentille et blanche tourterelle ; Tout comme vous je suis tendre et fidelle. Peut-être aussi méritais-je un amant :
Je n'en ai point , tenons-nous compagnie.
L'oiseau l'observe, et, la trouvant jolie , Il s'en approche , il parle ; on lui répond : La tourterelle a son esprit , son ton , Son humeur douce et sa grâce ingénue.