E A F G V L E DE C A V X
Ce long détail peut-être tous ennuie :
Passez -le moi , j'aime l'Andalousie.
Ma poule aussi lui trouva des appas ; En admirant , elle disait tout bas : Ce pays-ci vaut bien la Normandie ; Il me plait fort , ne le quittons jamais. Dans le moment elle voit à sa suite Un jeune coq saluant ses attraits.
Ce jeune coq av?it bien son mérite ; Il n'était pas beau comme un coq anglais , Mais il avait certain air de noblesse Fort séduisant ; ajoutez-y deux yeux Brillans d'esprit et remplis de tendresse. A notre poule , en langage pompeux , Très-gravement ce discours il adresse :
Reine des coqs , ornement de ces lieux , Soleil nouveau de notre heureuse terre , Vous allez voir vos sujets amoureux Quitter pour vous leur poule la plus chère, Eh ! qui pourrait, hélas ! nous en blâmer ? Nos yeux ont pu s'être laissé charmer Pour des beautés bien au dessous des vôtres ; Mais si nos cœurs ont soupiré pour d'autres , C'était afin d'apprendre à vous aimer.
Aiusi parla le coq d'Andalousie ; Et soîi discours, quoiqu'un peu recherché ,
C O N T E. Il3
Ne déplut point : la Française attendrie Y répondit d'un air doux et touché.
Les voilà donc marchant de compagnie, L'amour en tiers , lorsque certaine pie , A l'œil hagard, au manteau noir et blanc, Vint à passer : Ah ! dit 3e coq tremblant , Je suis perdu , c'en est fait de ma vie !
— Que dites-vous ? et d'où vient cet effroi ?
— De cet oiseau. — Vous craignez une pie ? A coups de bec je la plumerais , moi.
— Gardez-vous-en. — Pourquoi donc, je vous prie {
— Je le vois bien , vous ignorez nos maux : Apprenez donc que ces cruels oiseaux , Qu'on haitici, mais pourtant qu'on caresse, Sous les dehors d'une douceur traîtresse S'en vont par-tout guettant ce que l'on dit , Ce que l'on fait , ce qu'on a dans l'esprit ; Puis , le tournant en cent mille manières ,
En rendent compte; et , d'après leurs rapports , Tout aussitôt cuisiniers, cuisinières, Nous font rôtir sans le moindre remords.
— Rôtir ! — Eh oui : nous sommes sans reproche , Assurément : mais je vous parlais bas,
Vous écoutiez ; cela suffit , hélas !
Pour que ce soir on nous mette à la broche.
Oui, dit la. poule en gagnant le vaisseau ,
ï 1 4 LA FOULE DE C A V M .
Dès ce moment ie vais changer de route. Votre pars est superbe sans doute ; Mais il y fait pour nous un peu trop chaud. Je vous chéris , et vous plains , je vous jura : Vous êtes doux , spirituels , galans ; Mais tous les dons que vous fit la nature Deviennent nuls avec vos noirs et blancs. Délivrez-en, croyez-moi , votre empire.
Disant ces mots , elle rentre au navire , Qui de Livourne allait chercher le port.
Le trajet fait, on débarque; et d'abord Voilà ma poule à courir sur la plage.
Elle aperçoit , assez près du rivage , Un pculet gras , qui . d'un air doux et fin , Tourne , salue , aborde l'étrangère , Saine encore, et, d'un ton patelin, Lui dit ces* mots avec une voix claire ; Suave objet , si votre cœur bénin Daigne choisir un poulet d'Italie Pour Sigisbé de votre seigneurie , J'ose briguer ce glorieux destin :
Je ne veux plus vivre qu'à votre suite. Las ! je connais mes imperfections; Mais mon respect et mes soumissions Remplaceront mon manque de mérite.
Il dit, et baisse ; en soupirant , les yeux.
C ON T S. lia
Notre Normande écoutait en silence , Et se sentait certaine répugnance Pour ce monsieur si gras , si mielleux, Pour son discours, surtout pour sa voix claire. Elle retourne aussitôt en arrière Sans lui répondre ; et , voyant près de là Une autre poule , elle l'interrogea :
Expliquez-moi, s'il vous plaît, ma commère, D'où peut venir ma prompte aversion Pour ce poulet ? — Hélas ! d'une raison Triste , cruelle , et pourtant à la mode Dans ce pays , où l'on a pour méthode De préférer une brillante voix A d'autres dons qui ne me touchent guères , Mais qui pourtant deviennent nécessaires Dans certains cas. On prétend qu'autrefois Nos coqs étaient les plus beaux de la terre , Vifs en amour, terribles à la guerre : Tout change , hélas ! ici nous l'éprouvons Bien plus qu'ailleurs ; nos coqs sont des chapons-. Je vous plains fort , dit ma poule en colère : J'ai parcouru déjà bien des pays ; On a pensé me battre en Angleterre, Puis me rôtir aux rives de Cadix ; Mais vivre ici me paraît encor pis.
Disant ces mots , elle joint la voiture
îl6 LA P O U L E DE C A U S,
D'un voyageur, et, je ne sais comment.
Grimpe dessus, puis la voilà courant , Saos savoir où, pour sortir d'Italie.
Ce voyageur était un Allemand, Qui la conduit bientôt en Germanie , Dans soa chàceaude Kursberchtolfgaxen, Près de la Drave , entre Inspruck et Brixen.
Ma poule à peine est dans cette contrée , Que de ceut coqs on la voit entourée.
Mais, avant tout, de ces nouveaux amans Elle étudie un peu le caractère :
Et sur ce point tout doit la satisfaire. CesbonsGermainssont doux, sensibles, francs, Aimant l'honneur et non les convlimens, Et préférant au grand art de paraître L'art bien plus sûr et moins facile d'être. A se fixer parmi ces bonnes gens Voilà ma poule enfin déterminée.
Elle choisit le plus aimable époux, Et lui déclare , en présence de tous , Qu'ils vont serrer les doux nœuds d'hyménée. Ali ! quel bonheur ! lui répond tendrement Le jeune coq; mais parlez franchement : Vous savez bien que, dans cette journée, Il faut d'abord , pour articles premiers , Que vous puissiez fournir seize quartiers,
Seize quartiers ! dit la poule étonnée.
— Oui, c'est le taux ; rien de fait sans ce point.
— Expliquez-vous, je ne vous entends point: Quartiers de quoi? — Mais vraiment de noblesse î Nous la cherchons bien plus quela tendresse Dans nos hymens ; et , sans cela , jamais
Nous ne pourrions faire entrer nos poulets Dans certains lieux nommés méuageries , Où , bien à l'aise, et sans servir à rien, De la patrie ils vont manger le bien ; Tandis qu'ailleurs nos poulettes nourries S'en vont jouir d'an état respecté , Qui leur permet pendant toute leur vie Mêmes plaisirs et même oisiveté.
A ce discours , notre poule ébahie Ouvre le bec . écoute , et réfléchit; Puis tout à coup , sans se fâcher , lui dit : Mon cher ami , je n'ai point de noblesse , Et vos grands mots me sont peu familiers : Mais je connais l'amour et la sagesse , Et les préfère à vos seize quartiers.
Voilà ma dot, qui suffira, j'espère.
En attendant, je quitte cette terre, Où je croyais trouver plus de bon sens. Mais , je le vois , chacun a sa folie : Et, saas juger les pays diffsrens
1 1 8 LA P O K I E D ï C A r X. Où j'ai passé , j'aime mieux ma patrie.
Après ces mots elle part brusquement, Pour retourner au bon pays normand.
Là, son projet était , dit-on , de faire Un beau traité bien abstrait et bien long , Surtout obscur , pour qu'il parût profond , Comme on les fait , sur la cause première Des lois, des mœurs , des droits des nations Semant partout force réflexions.
Unlel ouvrage aurait charmé sans doute; Mais le renard mangea l'auteur en route.