‹ Melanges de poésie et de litterature (volume 2)Chapitre 21 sur 66 · LE CEIEU DE CHASSE · texte numérisé non relu

LE CEIEU DE CHASSE

f Tant de faiblesse est pour vous incroyable ; Vous eu riez , vous semblez en douter : Pour vous convaincre il faut vous raconter D'un épagneul 1'hisloire véritable.

Un jeune chien, qui s'appelait Médor , Bien reconnu peur chien de bonne race , Marqué de feu , plein d'ardeur et d'audace , D'un bon vieux garde était le seul trésor. Tous les matins il le suit à la chasse ; Au bois , en plaine , également savant , Le nez en l'air , il va prendre le vent : Tout à la fois il court , sent et regarde , Quête toujours sous le fusil du garde ; Et , ramenant le gibier sous ses pas, De : lus d'un lièvre il cause le trépas. Il va suivant la caille fugitive , Ou le faisan -, ou la perdrix craintive Qui trotte et fuit à travers Je guéret ; Médor l'atteint , et demeure en arrêt : La patte en l'air et l'oreille dressée , L'œil sur sa proie , immobile , il attend Que la perdrix , par le chasseur poussée , Parte, s'élève , et retombe à l'instant : Sur elle alors il court avec vitesse , Sans la meurtrir entre ses dents la presse,

Et la rapporte à son maître en sautant. Tant de talens rendent Médor utile :

Mais de vertus ils sont accompagnés ; Médor , aimable autant qu'il est habile , Possède un cœur qui vaut mieux que son nez r Il est soumis , doux , caressant , docile , Surtout fidèle. Hélas ! au cœur du chien Cette vertu choisit son domicile -3 Au cœur de l'homme elle n'a plus d'asile : J'en suis fâché , car nous y perdons bien, Non-seulement Médor aime son maitre, Mais son épouse et les petits enfans , Et les voisins , les amis , les parens. 11 se disait : Je dois bien reconnaître Les soins de ceux qui daignent me nourrir r Combien pour moi leurs cœurs ont de tendresse ? Si par malheur je venais à mourir , Je suis bien sût qu'ils mourraient de tristesse ; Aussi toujours je prétends les servir:

Du tendre chien tels étaient le j au gage Et le projet. Mais dans le voisinage Était alors un jeune grand seigneur , Riche, brillant, déterminé chasseur , Pour ses perdrix ruinant son village , Laissant mourir de faim ses paysans , Mais nourrissant dans l'hiver ses faisans,

I 22 LE CHIEN BECHASSE,

Et se plaignant qu'aux moissons, aux semailles , Les laboureurs venaient troubler ses cailles.

II voit Médor , il veut l'avoir soudain : -Garde , dit-il , une bourse à la main ,

Ton chien me plaît , prends cet or à sa place.

— Ah ! Monseigneur, mon chien est trop heureux;

Ici , Médor ; il a l'air tout joyeux

De tant d'honneur. Médor, l'oreille basse ,

A pas comptés arrive tristement ,

Aux pieds du garde il se conche en tremblant ;

Son air soumis semble demander grâce r

Mais c'est en vain. Loin de le caresser,

Le garde , au cou lui passant une chaîne ,

Sans être ému , sans partager sa peine ,

A coups de pieds ose le repousser

Vers le seigneur , qui sur-le-champ l'emmène.

Quoi ! c'est ainsi qu'il m'aimait ! dît Médor ;

Un seul moment suffit pour qu'il m'oublie !

Hélas ! pour lui j'aurais donné ma vie ;

Et cet ingrat me donne pour de l'or !

La pauvreté l'y contraignait sans doute ;

Aimer un chien est un plaisir qui coûte ;

Le sentiment n'est pas fait pour les gueux.

Las ! je les plains , ils sont bien malheureux.

Attachons-nous à notre nouveau maître ;

Le servaut bien , je lui plairai peut-être .

Et mon bonheur sera sûr dans ce cas , Car il est riche , il ne me vendra pas.

Dès ce moment le beau chien ne respire Que pour complaire à son nouveau seigneur. Il y parvient : patience et douceur Font obtenir tout ce que l'on désire.

Bientôt Médor du maître est favori , Le suit partout , est admis à sa table : Auprès du chien personne n'est aimable, Autant que lui personne n'est chéri ; Et monseigneur hautement le préfère A ses amis , à sa famille entière , Même à sa femme; et l'on m'en croira bien r Pour ces messieurs leur épouse n'est rien. L 'heureux Médor excite un peu l'envie : Tel est le sort de tous les grands talens. Dans la maison valets et courtisans L'abhorrent tous , et tous passent leur via A cajoler , à caresser Médor :

Qu'il est charmant ! il vaut son pesant d'or, S'écriaient-ils ; et puis , tournant la tète, Disaient tout bas : Oh ! l'incommode bête! Quand serons-nous délivrés de ce chien ! Un an s'écoule , et Médor, qui croit être De plus en plus adoré de son maître, Mange , dort , boit , et ne redoute rien.

124 L E c KI z Mais certain jour que monseigneur le mène , Selon l'usage, à ses nobles travaux , Soit négligence ou bien faiblesse humaine , Le grand Medor passe sur des perdreaux Sans les sentir. Monseigneur en colère A coups de fouet vient corriger Médor, Médor battu chasse plus mal encor , Prend de l'humeur, et finit par déplaire Com ; étement à son maître offensé.

Dans le moment l'arrêt est prononcé r Chassez Médor. Aussitôt la canaille , Avec transport , à grands coups de bâton , Au beau Médor fait vider la maison.

Et notre chien qui sort de la bataille Borgne , boiteux , et le corps tout meurtri . Commence à voir que ces grands que l'on van tQ N'ont pas toujours une amitié constante , Et quelquefois changent de favori.

Allons , dit-il , ceci me rendra sage : Par nn seigneur cruellement battu x Et par un garde indignement vendu ^ Je ne veux plus d'un si dur esclavage. Je fuirai l'homme : il est dur et méchant. Les femmes sont sans doute moins cruelles ; Elles ont l'air aussi douces que belles : Éprouvonsrles. Il dit : dans le moment

Notre Médor voit une belle dame Qui se promène avec son jeune amant.

Un doux espoir s'empare de son ame ; Il s'en approche , et , d'un air suppliant, De leurs souliers vient baiser la poussière, Pnis les regarde, et leur dit tendrement : N'aurez -vous pas pitié de ma misère ?

Les amoureux ont toujours le cœur bon.

Tout aussitôt cette dame attendrie Du pauvre cliien se déclare l'amie, Et sur-le-champ le mène à sa maison.

Le bon Médor lui marque sa tendresse Par plus d'un saut , par plus d'une caresse i Et . rencontrant en chemin le mari, Il aboya, soit hasard, soit adresse.

Ce dernier trait enchanta sa maîtresse , Et dès ce jour Médor fut favori.

Voilà Médor menant joyeuse vie ; Et, plus heureux que chez le grand seigneur, Il suit partout sa maitresse chérie ; Le jour , la nuit , vigilant défenseur , Couche auprès d'elle, et, sûr d'avoir son cœur, Il ne craint plus ni le sort ni l'envie. Tout allait bien : une nuit , par malheur , L'amant pour qui cette dame soupire , Sans doute ayant quelque chose à lui diro

I2Ô II CHIEN DE CHASSÉ, De très-secret , se lève doucement , Et , vers minuit , tandis que tout repose , Dessus l'orteil marchant légèrement , Il va gratter à la porte mal close De la beauté qui ne dort pas encor.

Au premier bruit , le vigilant Médor S'élance , jappe , et ses cris effroyables Font que les gens se pressent d'accourir ; Notre amoureux n'a que le temps de fuir , Donnant tout bas le chien à tous les diables , Et jurant bien qu'il en serait vengé.

La dame aussi le jurait dans son ame : Et , le matin , la charitable dame Vient annoncer que Médor enragé Depuis trois jours n'a ni bu ni mangé ; Qu'à la douleur son ame était en proie, Mais que pourtant songeant au commun bien, Et par raison sacrifiant son chien, Elle consent aussitôt qu'on le noie.

Dans le moment , bâtons , broches , épieux , Sont préparés au chien qu'on abandonne.

Médor le voit , Médor quitte ces lieux , Et fuit la mort qui de près le talonne. Il court bien loin , et dans d'épais taillis Va se cacher loin de ses ennemis.

Allons . dit-il , pour peu que ceci dure ,

CONTE. 1ZJ

Tous mes chagrins seront bientôt finis : . Jusqu'à présent tout va de mal en pis -, ta mort bientôt doit faire la clôture.

Mais je mourrai libre , ou je ne pourrai, Je ne veux plus voir ni servir personne : A mes besoins tout seul je pourvoirai ; J'irai , viendrai , resterai , chasserai , Sans qu'un tyran à son gré me l'ordonne : De tout péril je serai dégagé , Et n'aurai plus à craindre qu'une belle Dise partout que je suis enragé , Lorsque je suis courageux et fidèle.

C'est décidé , je veux vivre pour moi.

Il le croyait ; mais cette triste vie En peu de temps le fatigue et l'ennuie : Vivre en autrui , c'est la première loi Des malheureux capables de tendresse.

Médor bientôt , accablé de tristesse , Songe au passé , regrette jusqu'aux coups Que lui donnaient son maître et sa maîtresse ; Il sent contr'cux expirer son courroux , Et va chercher jusques dans son village Son premier garde , avec lui se rengage Dans ses premiers, dans ses plus chers liens ; Et, tout honteux devant les autres chiens , II leur disait : J'ai tort, je le confesse;

128 I. E CKIEN DE CHASSE.

Biais vous voyez jusqu'où va ma faiblesse Pour ces humains qui ne nous valent pas. Accordez-moi le pardon que j'implore.

Il est affreux de chérir des ingrats ; Mais n'aimer rien est cent fois pis encore.

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