‹ Melanges de poésie et de litterature (volume 2)Chapitre 22 sur 66 · DE CERVANTES · texte numérisé non relu

DE CERVANTES

XJne nnit d'été y par un beau clair de 3une? vers les onze heures à peu prèsr un pauvre vieux gentilhomme revenait de se promener hors de la ville de Tolède avec sa femme dont il tenait le bras , sa fille âgée de seize ans, et une servante qui composait tout son domestique. Ce vieux gentilhomme ? indigent et vertueux, s'appelait don Louis; sa femme f dona Maria ; sa fille , dont la figure était céleste et dont l'âme était encore plus belle, se nommait Léocadie.

Dans le même instant sortait de la

l3o LÉOCADIE,

ville pour aller à la promenade un cavalier de dix - huit ans appelé Rodolphe , qui se croyait dispensé d'avoir des mœurs , parce qu'il avait de la noblesse et de la fortune. Il venait de quitter la table ; il était environné de ses compagnons de débauche , échauffés-conime lui par le vin. Bientôt cette troupe bruyante se trouva vis-à-vis du vieux don Louis et de sa famille : c'était la rencontre des loups et des brebis.

Ces jeunes gens s'arrêtèrent en regardant d'une manière insolente la bonne mère et sa fille. L'un d'eux embrasse la servante , le vieux gentilhomme veut dire un mot, il est insulté : sa main tremblante tire son épée ; Rodolphe en riant le désarme , saisit la jeune Léocadie , l'enlève dans ses bras , et fuit avec elle vers la ville, escorté de ses coupables amis.

Tandis que le vieux don Louis faisait des imprécations contre sa faiblesse, que doua Maria jetait des cris, et que la ser-

Vante s'arrachait les cheveux , la malheureuse Léocadie était évanouie dans les bras de Rodolphe, qui , parvenu jusqu'à son hôtel , ouvre une porte secrète ? congédie ses amis , et gagne son appartement avec sa victime. Il entre sans lumière j sans être vu de ses valets : il s'enferme dans sa chambre; et, avant que Léocadie ait repris ses sens, il consomme îe plus grand crime que puissent faire commettre l'ivresse et la brutalité.

Rodolphe , après avoir satisfait ses désirs infâmes , demeura un moment indécis sur le parti qu'il avait à prendre : il éprouvait sans doute un sentiment de remords , lorsque Léocadie revint à elle. La plus profonde obscurité régnait dans l'appartement. Elle soupire , elle tremble , et s'écrie d'une Voix faible : Ma mère ! ma mère ! où êtes-vous ? Mon père ! répondez-moi.... où suis-je ? quel est. ce lit ? ... O Dieu ! ô mon Dieu ! m'avez-vous abandonnée? Quelqu'un m'entend-il ?... Suis-je dansmon tombeau ?e..

1ù2 IÉOCADII,

Ah ! malheureuse ! ... plût au ciel ! . . . Dans ce moment , Rodolphe saisit sa main , l'infortunée jette un cri perçant , s'échappe avec précipitation , et va tomber à quelques pas. Rodolphe la suit.

Alors , à genoux , avec des sanglots ? avec un accent lamentable : O vous . lui dit-elle . qui que vous soyez , vous qui avez causé tous mes maux , vous qui venez de me rendre la plus malheureuse et la plus méprisable des créatures, s'il reste dans votre ame le moindre sentiment d'honneur , si vous êtes capable de la moindre pitié, je vous supplie, je vous conjure de m'ôter la vie : vous n'avez que ce seul moyen de réparer le mal que vous m'avez fait. Au nom du ciel , au nom de tout ce que vous aimez , si vous aimez quelque chose , égorgez-moi.

Vous le pouvez sans courir le moindre péril : nous sommes sans témoins , personne ne saura votre crime ; il sera moins grand que celui que vous avez commis ', et je crois 7 oui je crois qu?;e vous par*

ANECDOTE ESPAGNOLE. lZ3

donnerai tout , si vous m'accordez cette mort , devenue ma seule ressource.

En disant ces mots, elle se traînait sur le carreau pour embrasser les genoux de Rodolphe.

Rodolphe , sans lui répondre ? sortit de la chambre , ferma la porte sur lui , et courut sans doute s'assurer que personne dans sa maison ou dans la rue ne pourrait s'opposer au dessein qu'il méditait,

Aussitôt qu'il est sorti , Léocadie se lève , s'approche des murailles , cherche avec ses mains , et trouve une fenêtre qu'elle ouvre pour se précipiter. Une forte jalousie l'en empêche : mais la lune dans son plein pénètre par la jalousie et vient éclairer l'appartement. Léocadie demeure immobile j en proie à ses réflexions, et, regardant autour d'elle, examine avec soin cette chambre , observe les meubles, remarque les tableaux, la tapisserie, découvre sur un oratoire un petit crucifix d'or , s'en empare , et le

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