CO^ÏE
Volt arriver à'abord un cailleteau , Puis deux , puis trois , et puis un roi de cailles. D'un air surpris il les regarde tous, Court à sa fenune , et lui dit d'un ton doux : Ces messieurs-là sont h. nos fiançailles Comme parens? — Non , ce sont mes époux. — Comment! — Sans doute. — Ils sont septl — Le huitième, Ce sera vous , s'il vous plaît , de'sormais ; Tous sont heureux, tous sont traités de même; Par ce moyen je les maintiens en paix : C'est fatigant , mais je me sacrifie.
— Et moi je pars , et je reprends ma foi ; Tout votre bien n'était pas tiop pour moi j Je n'en veux point la huitième partis.
Lors il s'envole, et, plein de son dépit, Au fond d'un bois il va passer la nuit. • On dort bien mal quand on est en colère. Le tourtereau s'e'veille avant le jour : Te fus, dit-il, malheureux en amour; Mais c'est ma faute , et je prétends mieux faire Dorénavant; je veux voir, re'fléchir, Çxaminer avant que de choisir, Et m'assurer surtout avec adresse Desijonnes mœurs de ma chère maîtresse.
Si l'on m'attrape il faudra qu'on soit fin.
Bien résolu de suivre ce dessein , En philosophe il parcoxirt le bocage , Se livre peu , mais, toujoms écoutant, Fait son profit de tout ce qu'il entend. Bientôt il sait que dans le voisinage
68 LE TOUPlTEREAU.
Est une prude encor dans le bel âge ,
Et possédant honnêtement d'appas ;
Elle passait pour être un peu revêche :
C'était tout simple, elle étai' pigrièche.
Le tourtereau ne s'en alarme pas :
Il va la voir. La première visite
Fut un peu froide, ensuite on s'adoucit,
Puis on s'aima , bientôt on se le dit :
Plus tôt qu'ime autre une prude est séduite.
La pigrièche adoré son amant ; Aucun rival ne partage sa flamme , Il règne seul. Mais la jalouse dame De son époux fait bionrôt le tourment.
Elle l'accuse , elle gronde sans cesse , Le suit, l'épie, et, toujours en fureur, A coups de bec lui marquant sa tendresse , Elle le bat pour s'attacher son cœur : Puis elle pleure , et veut qu'il rende hommage Exactement à ses tendres appas ,, Disant toujoius qu'elle fait peu de cas De ces plaisirs , mais qu'il faut en ménage , Par ce moyen honnête autant que dou?i , Tous les matins s'assurer son époux , l\l le forcer à n'être point volage.
Le tomtei'eau , lassé de l'esclavage , Battu , plumé , maigre à faire pitié , Saisit l'instant où sa chère rnoitié A ses côtés dort la tête sous l'aile : À petit bruit il se lève en tremblant , Sort de son nid , et va toujours volant
Sans autre but que de s'éloigner d'elle. En peu de temps il fit bien du chemin ; II voulait fuir jusqu'au bout de la terre. Dans un désert s'abattant à la fin .^ Il se cacha sous un roc solitaire.
Me voilà bien , dit-il , je n'en sors plus 5 Ici du moins la caille et l'alouette N'approcheront jamais de ma retraite , Je serai loin de la dame aux vertus ; Je vivrai seul , puisqu'il est impossible De rencontrer une épouse sensible , Douce , modeste , et dont on soit aimé Sans compagnon , ou sans être assommé : Je méritais une telle maîtresse ; Jusqu'au tombeau j'aurais su la chérir : Un tourtereau qui donne sa tendresse Ne change plus , il aime mieux mourir ; Mais il n'est point d'oiseau de mon espèce.
Vous vous trompez, lui répond doucement Vue gentille et blanche tourterelle ; Tout comme vous je suis tendi'e et fidèle. Peut-être aussi mérité-je un amant :
Je n'en ai point , tenons-nous compagnie.
L'oiseau l'observe , et , la trouvant jolie , Il s'en approche, il parle ; on lui répond i La tourterelle a son esprit , son ton , Son humeur douce et sa grâce ingénue.
Ils étaient nés pour se plaire tous deux ;■ La sympathie agit bientôt sur eux.
Déjà chacun sent dans son âme émue
Un feu secret; et, dès ce même jour, Le tendre hymen vint couronner l'amour.
Cette union dura toute leur vie :
Toujours s'aimant avec la même ardeur, Rien n'altéra lear pa'sibîe bonheur ; Et notre oiseau, près de sa bonne anoie, Convint enfin qu'on peut ti ouver un cœur.
J LU SIEURS Français ont la triste manie D'aller toujours r-ibaissant leur patrie , Pour exalter les coutumes , les mœurs D'autres pays qui ne sont pas meilleurs. Je l'avoûrai , cette extrême injustice Plus d'une fois excita mon courroux :
^'on que mon cœur, par un autre caprice, ^^'ait d'amitié, d'estime que pour nous. Loin , loin de moi ces préjugés vulgaires , Sources de haine et de divisions !
En tous pays tous les bons cœurs sont frères. ?>Iais, sans haïr les autres nations, On peut aimer et respecter la sienne *, On peut penser qu'aux rives de la Seine Il est autant de vertus et d'honneur, D'esprit, de grâce, et même de bonheur, Oue sur les bords de la froide Tamise ,
De l'Éridan , ou du Tage , ou du RLin, ' Vous le prouver, voilà mon entreprise.
Chemin faisant, si quelque trait malin Vient par hasard égayer ma franchise , Italien, Ibère, Anglais, Germain, Que d'entre vous nul ne se formalise ; De vous fâcher je n'ai pas le dessein.
Près Caudebec, dans l'antique Neusîris, Pays connu dans tous nos tribunaux , Certaine poule avec soin fut nourrie.
C'était l'honneur des volailles de Caux. Imaginez un plumage d'ébène Parsemé d'or, une huppe d'argent , La crête double et d'an rouge éclatant , L'œil vif, l'air fier, la démarche hautaine : Voilà ma poule. Ajoutez-y pourtant' Un cœur sensible et d'amitié capable , De la douceur, surtout de la bonté', Assez d'esprit pour savoir être aimable , Et pas assez pour être insupportable.
Son seul défaut, c'était la vanité :
Las ! sur ce point qui de nous n'est coupable^
Ma poule , à peine au printemps de ses jours , Des coqs voisins tournait toutes les têtes : Mais , dédaignant ces faciles conquêtes , Elle voulait se soustraire aux amours.
C'est bien en vain qu'attroupés autour d'elle , Les tendres coqs , dans leurs désirs pressans , Le cou gonflé, sur lem's pieds se hauss?.iiSj
Vont balayant la terre de leur aile :
Froide au milieu de ces nombreux amans, Ma belle poule écoute leur prière D'un air distrait, murmure un dur refus, S éloigne d'eux ; et lorsqu'un téméraire Ose la suivre, ou veut hasarder plus, D'un coup de bec lui marquant sa colère , Dans le respect elle le fait rentrer.
Ainsi jadis cette reine d'Ithaque , Que sa sagesse a tant fait admirer, Des poursuivans sut éviter l'attaque.
L'orgueil toujours nous conduit de travers j U n'est pas gai , de plus , et nous ennuie : Des passions la plus triste en la vie C'est de n'aimer que soi dans l'univers. Bien l'éprouva notre Normande altière ; Elle tomba bientôt dans la langueur ; Elle sentit le vide de son cœur, Et soupira. Mais, hélas ! comment faire ? Se corriger? se montrer moins sévère?
Des jeunes coqs ce serait bien l'avis : Mais que diraient les poules du pays ? On connaît trop leur caquet et leur haine.
Notre héroïne était donc fort en peine , Lorsqu'un Anglais, qui toujours voyageait Pour éviter l'ennui qui le suivait, En reprenant le chemin H. Angleterre , Vit notre poule et l'acheta fort cher, Avec grand soin lui fit passer la mer, Et rétablit dans s» nouvelle terre,
Au nord de Londres , auprès de Nortiiampîon.
Notre Cauchoise , à peine en Albion , Se dit : Yoici le moment favoralDle Pour me montrer moins fière et plus traitable , Pour radou^cir ma morale et mon ton.
Jusqu'à présent je fus beaucoup trop sage ; C'est une erreur pardonnable à m.on âge : Corrigeons-nous. Je veux , dans ce canton , Prencke un époux jeune, aimable et sincère : Pour être heureuse il faut crue je sois mère ; Au fond du cœur certain je ne sais quoi M'a totijours dit que c'était mon emploi. Parlant ainsi , notre belle héroïne Voit arriver plusieurs coqs du pays :
Ils sont tous grands , beaux, fiers ; mais ù leur mine On peut juger de leur profond mépris Pour tout poulet qui n'est pas d'Angleterre. D'un air hautain ils toiu-nent à l'entour De la Française ; et , sans autre mystère , Le plus joli lui parle ainsi- d'amour : Écoute, miss, tu vois en moi ton maître. Mais tu me plais : je suis sultan ici, Et je veux bien dans mon sérail t'admettre : Viens donc m'aimer, je te l'ordonne ainsi.
A ce propos de gentille fleurette , Notre Cauchoise , immobile et muette , Ne sait comment répondre à tant d'honneur ; Quand un des coqs , regai'dant l'orateur : Goddam ! dit-il, vous avez bonne grâce ! Vous, maître ici! vous, sultaiij ces deux .mots
Môlanges. 7
Dans Eotre langue eurent-iîs jamais place ? Nous sommes tous Anglais , libres , égaux. Et de quel droit vous seul feriez-vous fête A cette poule ? elle est de vos rivaux , Comme de vous , la commune conquête.
Voici mon 'droit , répond le premier coq ', Et de son bec il vient frapper la crête De l'opposant , qui , ferme comme un roc , Soutient l'effort , sur ses ergots se dressa En reculant, et revient en fureur, Le cou tendu , fondre sur l'agresseur.
La troupe alors tout autour d'eux s'empresse Et prend parti ; l'on se mêle , on se bat , Ou se décliire : et , pendant le combat , Notre Française effrayée , interdite , S'échappe et fuit à travers bois et cbamps, Courant, volant, pour s'éloigner plus vite. Ah ! quel pays ! dit-elle ; quelles gens ! La liberté chez eux n'est que la guerre : Jusqu'à l'amour, ils font tout en colère. Fuyons , fuyons. Elle arrive à ces mots A la Tamise , et découvre un navire , Non loin du bord , qui sillonnait les flots. Elle s'élance ; et matelots de rire En la voyant près d'eux tomber dans Teau : Mais aussitôt un grappin la retire , Et la voilà saine et sauve au vaisseau.
Ce bâtiment allait droit en Espagne, En peu de jours il relâche à Cadix ; Et notre poule aussitôt en campa^nf?
S'échappe , et court visiter le pays.
Elle aperçoit dans les riches vallées L'or des e'pis , la pourpre des raisins : / Ici l'olive et la mûre mêle'es , Là l'oranger bordant les grands chemins ; Le citronnier qui , fécond dès l'enfance , Parfume l'air de ses douces odeurs , Et , près des fruits poussant encor des fleurs , Donne Tespoir avec la jouissance ; Et les brebis paissant sur les coteaux , Et les coursiers se jouant près des eaux ; Partout enfin la corne d'abondance Versant ses dons sur ces heureux climats. Ce long détail peut-être vous ennuie :
Passez-le-moi, j'aime l'Andalousie.
Ma poule aussi lui trouva des appas ; En admirant , elle disait tout bas :
Ce pays-ci vaut bien la Normandie ; Il me plaît fort, ne le quittons jarûais. Dans le moment elle voit à sa suite Un jeune coq saluant ses attraits.
Ce jeune coq avait bien son rnérite ; Il n'était pas beau conome un coq anglais , Mais il avait certain air de noblesse Fort se'duisant ; ajoutez-y deux yeux Brillans d'esprit et remplis de tendresse. \. notre poule , en langage pompeux .
Très gravement ce discours il adi-esse :
Reine des coqs , ornement de ces lieux , Soleil nouveau de notre heureuse terre,
Vous allez voir a^os sujets amoureux Quitter pour vous leur poule la plus cJière. Eh ! qui pourrait, hélas! nous en bldnier? Nos yeux ont pu s'être laissé chai-mer Pour des beautés bien au-dessous des vôtres Mais si nos cœurs ont soupiré pour d'autres , C'était afin d'apprendre à vous aimer. .
Ainsi parla le coq d'Andalousie ; Et son discours, quoiqu'un peu recherché , ISe déplut point : la Française attendrie Y répondit d'un air doux et touché.
Les voilà donc marchant de compagnie , ■ L'amour en tiers, lorsque certaine. pie, A l'œil hagard, au manteau noir et blanc, yint h. passer : Ah ! dit le coq tremblant, Je suis perdu , c'en est fait de jna vie !
— Que dites-vous ? et d'où vient cet effroi ?
— De cet oiseau. — Vous craignez une pie ? A coups de bec je la plumerais, moi.
— Gardez-vous-en! — Pourquoi donc? je vous prie.
— Je le vois bien , vous ignorez nos maux : Apprenez donc que ces cruels oisraux , Qu'on hait ici, mais pourtant qu'on caresse , Sous les dehors d'une douceur traîtresse S'en vont partout guettant ce que l'on dit. Ce que Ton fait, ce qu'on a dans l'esprit ; Puis , le tournant en cent mille manièies ,
En rendent compte; et d'après leius rapports, Tout .anssitôt cuisiniers , cuisinières , Kous font rôtir sans le moindre remords.
< — Rôtir! — Et oui : nous sommes sans reproche. Assurément : niais je vous parlais bas , Vous écoutiez : cela suffit ^ he'las ! Pour que ce soir on nous mette à la brocljc Oui ! dit la poule en gagnant le vaisseau ; Dès ce moment je vais changer de route. Votre pays est superbe sans doute ; Mais il y fait pour^nous un peu trop chaud. Je vous che'ris , et vous plains , je vous jure :■ Vous êtes doux , spirituels , galans ; JVIais tous les dons que vous fit la nature Deviennent nuls avec vos noirs et blancs. Délivrez-en , croyez-moi , votre empire.
Disant ces mots , elle rentre au navire , Qui de Livourne allait chercher le port.
Le trajet fait, on débarque ; et d'abord Voilà ma poule à courir sur la plage.
Elle aperçoit, assez près du rivage, Un poulet gras , qui , d'un air doux et fin , Tourne, salue, aborde l'étrangère, Salue encore, et, d'un t,^n patelin.
Lui dit ces mots avec une voix claire ; Suave objet , si votre cœui* bénin Daigne choisir un poulet d'Italie Pour Sigisbé de votre seigneurie , J'ose briguer ce glorieux destin :
Je ne veux plus vivre qu'à votre suite. Las ! je connais mes imperfections ; Mais mon respect et mes soumissiççns Remplaceront mon manque de mérjte=
Il dit , et baisse , en soupirant, les yeux. ^
IXotre ]N'ormande écoutait en silence ,
Et se sentait certaine répugnance
Pour ce monsieur si gras, si mielleux,
Pour son discours , surtout pour sa voix claire.
Elle retourne aussitôt en arrière
Sans lui répondre ; et , voyant près de là
Une autre poule , elle l'interrogea :
Expliquez-moi, s'il vous plaît, ma commère,
D'où peut venir ma prompte aversion
Pour ce poulet? — Hélas ! d'une raison
Triste , cruelle . et pourtant à la m^ode
Dans ce pays , où l'on a pour métliode
De préfe'rer une brillante voix
A d'autres dons qui ne me touchent guères ,
Mais qui pourtant deviennent nécessaires
Dans certains cas. On pre'lenH qu'autrefois
Nos coqs étaient les plus beaux de la terre ,
Y ifs en amour, terribles a la guerre :
T.out change, hélas 1 ici nous l'éprouvons
Bien plus qu'ailleurs ; nos caoqs sont 'des chapons.
Je vous plains fort , dit m:a poule en colère :
J'ai parcouru déjà bien des pays ;
On a pensé me battre en Angleterre ,
Puis me rôtir aux rives de Cadix ;
Mais vivre ici me paraît encor pis.
Disant ces mots , elle joint la voiture D'un voyageur, et, je ne sais comment, Grimpe dessus , puis la voilà courant .
Sans savoir où, pour sortir d'Italie.
CONTE. i59
Ce voyageur était un Allemand , Qui la conduit bientôt en Germanie , Dans son château de Km-sberclitolf gaxen , Près de la Drave , entre Inspruck et Brixen.
Ma poule à peine est dans cette contrée , Que de cent coqs on la voit entourée.
Mais , avant tout , de ces nouveaux amans Elle étudie un peu le caractère :
Et sur ce point tout doit la satisfaire. Ces bons Genuains sont doux, sensibles, francs. Aimant l'honneur, et non les complimens , Et préférant au grand art de paraître L'art bien plus sûr et moins facile d'être. A se fixer parmi ces bonnes gens Voilà ma poule enfin déterminée.
Elle choisit Te plus aimable époux , Et lui déclare , en présence de tous , Qu'ils vont serrer les doux nœuds d'hyménée. Ah ! quel bonheur ! lui répond tendrement Le jeune coq; mais parlez franchement : Vous savez bien que, dans cette journée, Il faut d'abord , pour articles premiers Q Lie vous puissiez fournir seize quartiers. Seiïe quartiers ; dit la poule étonnée.
— Oui, c'est le taux; rien de fait sans ce point.
— Expliquez-vous , je ne vous entends point : Quartiers de quoi? — Mais vraiment, de noblesse ; Nous la cherchons bien plus que la tendresse
Dans nos hymens ; et , sans cela , jamais Nous ne pourrions faire entrer nos poulets
8o LA POULE DE CAUX
Dans certains lieux nommés ménageries , Où , bien à l'aise, et sans servir à rien. De la patrie ils vont manger le bien ; Tandis qu'ailleurs nos poulettes nourries S'en vont jouir d'un état respecté, Qui leur permet pendant toute leur vie Mêmes plaisirs et même oisiveté.
A ce discours , notre porde ébaliie Ouvre le bec, e'coute, et réfléchit, Puis tout à coup, sans se fâcher, lui dit : Mon cher ami, je n'ai point de noblesse, Et vos grands mots me sont peu familiers : Mais je connais l'amoiu- et la sagesse. Et les préfère à vos seize quartiers, yoilà ma dot, qui suffira, j'espère.
En attendant , je quitte cette terre , Où je croyais trouver plus de boa ^ens. Mais , je le vois , cliacun a sa folie : Et, sans juger les pays différens Où j'ai passé , j'aime mieux ma patrie.
Après ces mots elle part brusquement, Pour retourner au bon pays normand.
Là , son projet était, dit-on, de faire Un beau traité bien abstrait et bien long , Surtout obscur, pour qu'il parût profond, Comme on les fait , sur la cause première Des lois, des mœurs, des droits d>.s natiosis ; Semant partout force réflexions.
Un tel ouvrage aurait charmé sans doute ; Mais le renard mangea l'auteur en route.
J E me souviens qu'autrefois, quand j'a'tBiris, J'e'tais souvent trahi par ma maîtresse : Lors furieux, j'abjurais ma tendresse, Je renonçais à l'amour pour jamais.
Je me disais : Quittons ce vain délire ; Qua ma raison reprenne son empire ; Soyons heureux et libre de'sormais ; Brisons j brisons une importune chaîne Qui m'avilit , et me lasse et me gène ; Vivons poiur nous, vivons pour les beaux-arts. Et livrons-nous tout entier à l'étude, <^uand c'était dit, je portais mes regards Autour de moi ; tout était solitude , Rien ne pouvait m^inspirer de désir, Tout augmentait ma vague inqniétude :
Pour im cœur vide il n'est point de plaisir. Bientôt quittant mes projets de sagesse, Ayant besoin d'aimer ou de mourir, Bien humLlement aux pieds de ma maîtresse Je revenais me faire encor trahir.
Tant de faiblesse est pour vous incroy Iiie ; Vous en riez , vous semblez eu douter ; Pour vous convaincre il faut vous racon'er D'un épagneul l'histoire ve'ritable.
Un jeune chien, qui s'appelait Médor, Bien reconnu pour chien de bonnç race .
Sa LE CHIEN DE CHASSE.
Marqué 5e feu , plein d'ardeur et d'audace , D'un bon vieux garde était le seid trésor. Tous les luatins il le suit à la chasse ; Au bois /en plaine , également sava-nt , Le nez en l'air, il va prendre le vent : Tout à la fois il court , sent et regarde , Quête toujours sous le fusil du garde ; Et, ramenant le gibier soiis ses pas, De plus d'un lièvre il cause le H-épas. Il va suivant la caille fugitive , Ou le faisan , ou la perdrix craintive Qui trotte et fuit à travers le guéret ; ftïédor l'atteint , et demeure en arrêt : La patte en l'air et Tortille dressée , L'œil sur sa proie , immobile , il attend Que la perdrix, par le chasseur poussée. Parte , s'élève . et retomte à l'instant : Sur elle alors il court avec vitesse , Sans la meurtrir entre ses dents la presse , Et la rapporte à son maître en sautant. Tant de talens rendent Médor utile :
Mais de vertus ils sont accompagnés ; Médor, aimable autant qu'il est habile, Possède un coeur qui vaut mieux que son nez : Il est soumis , doux , caressant , docile , Surtout fidèle. Hélas ! au cœur du chien Cette vertu choisit son domicile ;.
Au cœur de l'homme elle n'a plus d'asile . J'en suis fâché , car nous y perdons bien . NoB-seulement Médor aime son maitre ,
Mais son épouse et les petits enfans ,
Et les voisins , les amis , les parens.
Il se disait : Je dois bien reconnaître
Les soins de ceux qui daignent me nourrir :
Combien pour moi leurs cœxirs ont de tendresse!
Si par malbeur je venais à mourir,
Je suis bien sûr qu'ils mourraient de tristesse :
Aussi toujours je prétends les servir.
Du tendre chien tels étaient le langage
Et le projel. Mais dans le voisinage
Ktait alors un jeune grand seigneur,
Riche, brillant, déterminé cLasseur,
Pour ses perdrix ruinant son village ,
Laissant mourir de faim ses paysans .
Mais nourrissant dans l'iiiver ses faisans ,
Et se plaignant qu'aux moissons, aux semailles ,
Les laboureurs venaient troubler ses cailles.
Il voit Médor, il veut l'avoir soudain :
Garde, dit-il, une bourse à la main,
Ton ehien me plaît, prends cet or à sa place.
— Ah ! monseigneur, mon chien est trop heureux :
ici , Médor ! il a l'air tout joyeux
De tant d honneur. Médor, l'oreille basse,
A pas comptés arrive tristement i
Aux pieds du garde il se couche en tremblant ;
Son air soumis semble demander grâce :
Mais c'est en vain. Loin de le caresser;
Le garde , au cou lui passant une chaîne ,
Sans être ému, sans partager sa peine ,
A coups de pieds ose le repousser
Vers le seigneur, qui stu:-Ie-cliamp l'eminenel Quoi , c'est ainsi qu'il m'aimait 1 dit Médor ; Un seul moment suffit pour qu'il m'oublie ! Hélas ! pour lui j'aurais donné ma vie ; Et cet ingrat me donne pour de l'or I La pauvreté l'y contraignait sans doute : Aimer un chien est un plaisir qui coûte ; Le sentiment n'est pas fait pour les gueux. Las ! je les plains , ils sont bien mdiheureux ! Attaclions-nous à notre nouveau maître ; Le servant bien, je lui plairai peut-être ; Et mon bonheur sera sûr daîis ce cas, Car il est riche , il ne me vendra pas.
Dès ce moment le beau chien ne respire Que pour complaire à son nouveau seigneur. Il y parvient : patience et douceur Font obtenir tout ce que l'on désire.
Bientôt Médor du maître est favori , Le suit partout , est admis à sa table : Auprès du chien personne n'est ainiable, Autant que lui personne n'est cLéri; Et monseigneur hautement le préfère A ses amis , à sa famille entière , Même à sa femme; et l'on m'en croira bien. Pour ces messieurs leur épouse n'est rien. L'heureux Médor excite un peu l'envie : Tel est le sort de tous les grands talens. Dans la maison , valets et courtisans L'abl orrent tous , et tous passent leur vie A cajoler, à caresser IMédor :
Qu'il est cLanîîant ! il vaut son pesaat d'or,
S 'écriaient-ils ; et puis tournant la tête,
Disaient tout bas : Oh ! l'incommode bête !
Quand serons-nous délivrés de ce chien !
Un an s'écoule , et Médor, qui croit être
De plus en plus adoré de son maître ,
Mange, dort, boit, et ne redoute rien.
Mais certain jour que monseigneur le mèn« ,
SeloiT l'usage , à ses nobles travaux ,
Soit négligence ou bien faiblesse humaine .
Le grand Médor passe sm' des perdreaux
Sans les sentir. Monseigneu.r en colère
A coups de fouet vient corriger Médor.
3Iédor battu chasse plus mal encor,
Prend de l'humeur, et finit par déplaire
Complètement à son maître offensé.
Dans le moment l'arrêt est prononcé :
Chassez Médor. Aussitôt la canaille,
Avec transport , à grands coups de bâton .
Au beau Médor fait vider la maison.
Et notre chieu , qui sort de la bataille
Borgne , boiteux , et le corps tout meurtri ,
Commence à voir que ces grands que l'on vante
N'ont pas toujours une amitié constante,
Et quelquefois changent de favori.
Allons , dit-il , ceci me rendra sage :
Par un seigneiu cruellement battu ,
Et par un garde indignement vendu ,
Je ne veux plus d'un si dur esclavage.
Je fuirai Thomme : il est dur et méchant.
Les femmes sont sans doute n-oins cruelles ; Elles ont l'air aussi douces que belles : Éprouvons-les. II dit : dans le moment Notre Me'dor voit une belle dame Qui se promène avec son jeune amant.
Un doiix espoir s'empare de son âme ; Il s'en approche , et , d'un air suppliant , De leurs souliers vient baiser la poussière . Puis les regarde , et leur dit tendrement : N'aurez-vous pas pilie' de ma misère ?
Les amoureux ont toujours le cœur bon.
Tout aussitôt cette dame attendrie Du pauvre chien se déclare l'amie , Et sur-le-champ le mène à sa maison.
Le bon Me'dor lui marque sa tendresse Par plus d'un saut , par plus d'une caresse ; Et , rencontrant en chemin le mari , Il aboya , soit hasard , soit adresse.
Ce dernier trait enchanta sa maîtresse ; Et dès ce jour Médor fut favori.
Voilà Médor menant joyeuse vie ; Et, plus heureux que chez le grand seigneur, Il suit partout sa maîtresse chérie , Le jour, la nuit, vigilant défenseur, Couche auprès d'elle ; et, sûr d'avoir son coeui-, Il ne craint plus ni le sort ni l'envie. Tout allait bien. Une nuit, par malheur, L'amant pour qui cette dame soupire , Sans doute ayant quelque chose à lui dire De très secret , se lève doucement ;
Et, vers minuit, tandis que tout repose.
Dessus l'orteil marchant légèrement ,
Il va gratter à la porte mal close
De la beauté qui ne dort pas encor.
Au premier hruit , le vigilant Médor
S'élance, jappe, et ses cris effioyaLles
Font que les gens se pressent d'accourir :
Notre amoureux n'a que le temps de fuir,
Donnant tout bas le cliien à tous les diables ,
Et jurant bien qu'il en serait veagé,
La dame aussi le jurait dans son âme :
Et , le matin , la charitable damel
Vient annoncer que Médor enragé
Depuis trois jours n'a ni bu ni mangé ;
Qu'à la douleur son àme était en proie ,
Mais que pourtant, songeant au commun bien ,
Et par raison sacrifiant son chien,
Elle consent aussitôt qu'on le noie.
Dans le moment , bâtons , broches , épieux ,
Sont préparés au cliien qu'on abandonne.
Médor le voit , Médor quitte ces lieux ,
Et fuit la moi*t qui de près le talonne.
Il court bien loin, «t dans d'épais taillis
Va se cacher loin de ses ennemis.
Allons , dit-il , pour peu que ceci dure , Tous mes chagrins seront bientôt finis : Jusqu'à présent tout va de mal en pis ; La mort bientôt doit faire la clôture.
Mais je mourrai hbre, ou je ne pourrai. Je ne veux plus voir ni servir personne :
A mes besoins tout seul je pourvoirai ; J'irai , viendrai . resterai , chasserai , Sans qu'un tyran à son gré me l'ordonne : De tout péril je serai.dégagé, Et n'aïuai plus à craindre qu'une belle Dise partout que je suis enragé , Lorsque je suis courageux et fidèle.
C'est décide', je veux vivre pour moi.
Il le croyait ; m.ais cette triste vie En peu de temps le fatigue et l'ennuie : Vivre en autiui , c'est la première loi Des maUieureux capables de tendiesse.
Médor bientôt , accablé de tristesse , Songe au passé, regrette jusqu'aux coups Que lui donnaient son maître et sa maîtresse : £1 sent contre eux expirer son courroux , Et va chercher jusque dans son village Son premier garde, avec lui se rengage Dans ses premiers , dans ses plus chers liens ; Et, tout honteux devant les autres chiens, li leur disait : J'ai tort, je le confesse; Mais vous voyez jusqu'où va ma faiblesse Poux ces humains qui ne nous valent pas. Accordez-moi le pardon que j'implore.
Il est affreux de chérir des ingrats ; Mais n'aimer rien est cent fois pis encore.