I.e colonel veut être de la fête
L'armée est loin; mais jamais rien n'arrête Lorsque la gloire est au bout du chemin : On part , on veut arriver pour Faïuore. Toujours à jeun , Favori néanmoins Ne se plaint pas , mais il saute un peu moins. Le jour se passe , il faut marcher encore Toute la nuit ; et Favori rendu Fait un soupir; mais l'amour de la gloii'e. Et le désir de vivre dans l'histoire , Et l'éperon , réveillent sa vertu.
56 LE CHEVAL DESPAGNE.
Il marche , il va , se soutenant à peiûe , Quand , vers minuit, d'une forêt prochaine, Un gros parti fond sur le re'giment.
On veut se battre : hélas ! c^est vainement ; Nos cavaliers , harassés de la route , Sont enfonce's, tués, mis en déroute ; Et, dans le choc, Favori tout sanglant, Couvert de coups , deux balles dans le flanc , Parmi les morts resté sur la poussière , Ne voyait plus qu'un reste de lumière : Ah ! disait-il , je le mérite bien ; J'ai fait un crime , il faut que je l'expie : Je fus ingrat, il m'en coûte la vie ; C'était trop juste : et ce n'est pas le bien Que Favori dans ce moment regrette ; Ce n'est que vous , ô ma chère Sanchette ! Disant ces mots il perd tout sentiment j Et l'ennemi, vainqueur dans ce moment.
Bien résolu de n'épargner personne , Le glaive au poing poursuivant les fuyards , Pille , massacre , et bientôt abandonne Ce champ couvert de cadavres épars.
Le lendemain de cet affreux carnage , Certain meunier, dans la plaine passant, Vit Favori sur la terre gisant ; Il respirait : le meunier le soulage , Clopin , dopant , le mène à son village , Prend soin de lui , le panse , le nourrit , Pour abréger, en un mot, le guérit- Mais . prétendant se payer de sa peine.
II veut nsev de son convalescent;
Chargé de sacs, sous le poids gémissanty
Dix fois le joui' il le mène et ramène
Dans les marchés , au village, au moulin,
Le suit de près un bâton à la main ;
Et ce bâton , fait d'une double e'pine ,
De Favori vient chatouiller l'échiné ,
Pour peu qu'il bronche, ou s'amuse en-chcniia.
Ce fut alors qu'il regretta Sanchette. Mais la frayeur rend sa douleur muette ; Brisé de coups il n'ose pas gémir :
L'excès des maux l'abrutit et l'accable ; Et, se croyant pour toujours misérable, Il ne demande au ciel que de mourir.
Notre coursier, dégoûté de la vie, Vivait toujours , sans trop savoir pourt^uoi j Ouand un matin un écuyer du roi, Qui parcourait toute l'Andalousie Pour remonter la royale écurie , Vit Favori de plusieurs sacs chargé , Par le bâton au moulin dirigé , Et conservant sous ce triste équipage Ce coup-d'œil noble et cet air de graadeiir D'un roi vaincu cédant à son malheur, Ou d'un héros réduit en esclavage.
Bon connaisseur était cet écuyer; De Favori s'approchant davantage , Il l'examine , et demande au meunier Combien il veu.t de ce jeune coursier : L'accord se fait ; aussitôt on délivre
De son fardeau notre bel animal; Son nouveau maître à l'instant s^en fait suivre, Et le conduit vers le palais royal.
Oli. ! pour le coup , se disait à lui-même Notre héros , la fortune est pour moi : Plus de cliagrin, je suis cheval du roi. Chev al du roi , c'est le bonheur suprême . Je n'aurai plus qu'à manger et dormir, De temps en temps à la chasse courir, Sans me lasser, et, gras comme un chanoine. A mon retour choisir l'orge ou l'avoine Que mes valets viendront vanner, je ctoi. Avec grand soin pour le cheval du. roi.
Ainsi parlant, il entre à l'écurie.
Tout lui promet le bonheur qu'il attend : De peur du froid sur son corps l'on étend Un drap marqué des armes d'ibérie ; On le caresse , et sa crèche est remplie D'orge et de son; il est pansé, lavé, Deux fois le jour ; le soir, sur le pavé Litière fraîche ; et cette douce vie Lui rend bientôt son éclat , sa beauté' , Son poil luisant , sa croupe rebondie , Et son œil vif, et même sa gaîté.
Il fut heureux pendant une quinzaine.
Il possédait tous les biens à souhait ; Mais un seul point lui faisait de la peine , C'est que le roi jamais ne le montait. Nul écuyer n'aurait eu celte audace ; Et leur respect pour monsieur Favori
Fait qu'avec soin il est clioyé, nourri, Mais que toujours il reste en même place. Tant de respect lui devient ennuyeux ; Ce long repos , h. sa santé contraire , Le rend malade , et triste et soucieux , En peu de temps change son caractèi'C : Ce qu'il aimait lui devient odieux ; Plus d'appétit , rien qui puisse lui plaire ; Un froid dégoût s'empare de son cœur; Plus de désir, partant plus de bonheur. Ah ! disait-il , que tout ceci m'éclaire ! Gloire, grandeur, vous qui m'avez séduit, Vous n'êtes rien qu'une erreur mensongère , Un feu follet qui brille et qui s'enfuit ; ii le bonlieur habile sur la terre, Il vous évite autaat que la misère ; Il va cherchant la médiocrité, C'est là qu'il loge ; et sa sœur et son frère Sont le travail et la douce gaité.
Ils sont chez \gus, ô ma bonne Sanchelte ! Plus que jamais Favori vous regrette.
Notre cheval ainsi philosophant Est fort surpris de voir qu'on lui prépare Selle et bridon du traveil le plus rare : Le fils du roi , le jeune et noble infant, Ce même jour doit faire son entrée ; Et Favori, qui sera son coursier, Porte un hamois digne du cavalier.
D'or et d'azur sa housse est diaprée , De beaux saphirs sa bride est entourée,
6o LE CHEVAL DESPAGNE.
Et d'argent pur est fait chaque é trier.
Notre he'ros , dans ce bel équipage , De tant d'honneurs n'a pas l'esprit tourne : Il commençait à devenir fort sage.
L'infant sur lui doucement promené , Suivi des siens , entouré de la foule , Vers son palais à grand'peine s'écoule , Quand Favori , qui ne songeait à rien , Voit une femme , et tout à coup s'arrête , Dresse l'oreille en relevant la tête , Et reconnaît.... vous le devinez bien ?... Qui donc?.. Sanchette... O moment plein de cliarmesl Il court vers elle , il hennit de plaisii' ; De ses deux yeux tombent de gi'osses larmes , Larmes d'amour et de vrai repentir.
Tout comme lui la sensible Sanchette Pleure de joie; et notre jeune infant, Surpris, touche', veut qu'au môme moment De Favori l'histoire Ini soit faite.
Sanchette alors raconte en peu de mots Que Favori fut élevé chez elle ; Puis elle dit , non sans quelques sanglots , Quand et comment il devint infidèle.
De ce récit le prince est attendri :
Tenez, dit-il, je vous rends Favori, Il est à vous avec son équipage ; Montez dessus , retournez au village :
A pied j'irai jusqu'au palais royal, Sans que ma fête en soit moins honorée ; Car j'ai bien mieux signalé mon entrée
Par un bienfait que par un beau cheval. Il dit , descend , et ne veut rien entendre. Sanchette alors monta, sans plus attendre. Sur Favori, qui, content de'sormais, Gagna la ferme, et n'en sortit jamais.
-LoESQUE j'ai dit que le bonheur suprême
Est d'habiter un champêtre se'jour,
D'y vivre en sage, en paix avec soi-même,
C'est à dessein que j'oubliai l'amour.
L'amour lui seul peut charmer noire vie.
Ou la fle'trir : triste choix! j'en conviens;
Des maux qu'il fait ma mémoire est remplie ,
De ses plaisirs fort peu je me souviens.
Je vous connais , mesdames les coquettes ,
Et je me tiens loin des lieux où vous êtes ;
Et vous aussi , dont l'ingénuité
Trompe si bien notre crédulité ;
Et vous surtout, prudes graves, austères.
Dont la constance et les tendres colères
Tourmentent plus que l'infidélité :
Je vous connais, et, sans fiel, sans satii'e,
Sous d'autres noms , je veux ici traduire
Vos grands secrets que j'ai su pénétrer,
Vos mauvais tours qui m'on' tant fait pleurer, Et dont je veux faire un conte pour rire.
Un tourtereau, qui du nid paternel Faisait encor sa retraite che'rie , Se vit ravir par un milan cruel Les deux auteurs de sa naissante vie.
Seul , sans parens , à quel triste destin Le pau\'Te oiseau ne doit-il pas s'attendre i On ne sent pas dans un âge si tendre Tout le malheur de rester orphelin.
Après deux jours, pressé par la famine, Il sort du nid. D'abord c'est en tremblant Qu'il met un pied sur h. branche voisine j La l^ranche plie, et l'oiseau chancelant Perd l'équilibre , et , tombant et volant Anive à terre et tristement chemine.
A chaque oiseau qui passe auprès de lui Notre orphelin croit voir des tourterelles. Leur tend le bec en agitant ses ailes , Et , par ses cris implorant leiu' appui , Il leur disait : Soulagez ma misère ; C'est moi , c'est moi ; n'êtes-vou5 pas ma mère ?
Chez les oiseaux, helas ! comme chez nous, Chacun pom: soi : c'est la grande science. Notre orphelin en fait l'expe'rience.
Niil ne répond à ses accens si doux : Il reste seul ; mais , grâce à la nature , Il sut trouver lui-même sa pâture ,
Il apprit l'art de supporter ses maux r C'est le malheur qui forme les liéros.
L'été s'e'coule , et déjà la verdure Jaunit et meurt ; l'hiver se fait sentir. Le tourtereau souffrit de la froidure , Car ici-bas nous sommes pour souffrir : Mais tous les maux qu'en un mois l'on endure Sont efface's par un jour de plaisir; Et l'important c'est de ne pas mourir.
Le jeune oiseau voit le printemps renaître , L'air s'épurer, les fleurs s'épanouir :
Autour de lui tout prend un nouvel être ; Les rossignols, les oiseaux d'alentour, Font retentir l'écho de leur ramage ; Et les ramiers agitent le feuillage.
Témoin discret des plaisirs de l'amour, Le tourtereau regarde, observe, admire; Il s'inquiète , il sent un vide affreux : Eh quoi ! dit-il, je me croyais heureux, Et malgré moi cependant je soupire !
Ah ! ces oiseaux sont plus heureux que moi : Le tendre hymen les retient sous sa loi ; Ils ont chacun leur épouse chérie :
Je suis tout seul, c'est pourquoi je m'ennuie. Mais dès demain je vais faille comme eux , Je vais chercher et trouver une amie , Car on n'est bien qu'en étant deux à dtux.
plein du projet de séduire une belle , Il va lissant les plumes de son aile , Dans les ruisseaux on le voit se mirant.
Se rengorger, et tout bas admirant Son Lee de pourpre et son joli corsage , Et son collier dont l'e'bène foncé Tranche si bien sur son cou nuancé .
Et son œil vif, tendre à la fois et sage : Tout lai promet un tî'iomphe éclatant.
Certain de plaire , il part au mênae instant. Ainsi partit de la rire troyenne Le beau Paris allant séduire Hélène.
Notre héros a bientôt mis à fin Son grand projet. Non loin de sa retraite Il aperçoit une jeune alouette, Belle, brillante, à l'œil vif, à l'air fin, Qui dans un pré courait dessus l'herbette Sans que ses pieds fissent plier le brin. A l'aborder aussitôt il s'apprête, Et par ces naots ouvre le téte-à-tête : Gentil objet, je suis un étranger Qui , jugeant bien qu'il nous est nécessaire Pour être lieureux et d'aimer et de plaire. Dans ce dessein s'est mis à voyager.
Je sens qu'aimer est bien en ma puissance , Je l'ai senti d'abord en vous voyant : Plaire est un point qui de moi ne dépend , Je n'en demande , hélas ! que l'espérance. Lors il se tait. A ce doux compliment , Les yeux baissés , répondit l'alouette , Sans se fâcher, et presque tendiement, Comme répond une habile coquette Qui, sans l'aimer; veut garder un amant.
Notre héros est admis à sa suite :
Mais tout à coup l'alouette dans l'air S'élève, plane, et puis, comme un éclair, Va, vient, descend, monte, se précipite. Le tourtereau veut la suivre , il la perd ; Il la retrouve , et la reperd encore : Ah ! par pitié' , dit-il en haletant , Arrêtez- vous , cher objet que j'adore, Je n'en puis plu5 ; ce n'est pas en courant Qu'on fait l'amour : je ne m'y connais guère . IMais le bonheur et le tendre mystère Ne doivent pas nous quitter d'un moment ; Et le bonheur va toujours doucement.
Cela se peut, lui répond l'alouette^ Mais nous avons chacim notre plaisir ; Me regarder, chanter, plaire et courir.
Tel est remploi pour lequel je suis faite : Je le remplis , et c'est là mon bonhem-. Elle paiiait , quand aux yeux de la belle Brille un miroir qu'un perfide oiseleur Faisait tourner au bout d'une licelle.
Pour s'y mirer l'alouette descend.
Le tourtereau tout effrayé lui crie De prendre garde au filet qui l'attend : Mais e'est en vain, et, dans le même instant, Le filet part, et prend noti'e étomdie.
Son tendre amant venait la secourir ; ïl évita la machine mortelle , Non sans laisser des plumes de son aile ; Et, ne pouvant que la plaindre et s'enfuir,
Sur une branche il alla réflécliir.
Me voilà veuf avant d'être en me'nage 1 Se disait-il ; je serais bien peu sage De retourner encore m'essouffler En poursuivant les folles alouettes.
Poiu- vivre heureux, vivons loin des coquettes ; Ces oiseaux-là ne savent que voler.
Je veux chercher une épouse solide , Point trop jolie, et partant moins perfide, Qui ne saura rien que me rendre heureux. L'esprit est bon ; mais le repos vaut mieux.
Il dit , et part. A ses yeux se pre'secte Dans un blé vert une caille pesante Que l'embonpoint fait marcher lentement.
Son air naïf et sa mine innocente Charment l'oiseau qui descend promptem ent , S'abat près d'elle, et fait son compliment.
Ah ! vous m'aimez? vraiment j'en suis ravie, Lui dit la caille ; eh bien I restez ici , >"ous passerons ensemble notre vie, Tous deux contens , car je vovis aime aussi. Disant ces mots , elle en donne la preuve. Quel naturel ! s'écriait notre oiseau ; Comme elle est sim.ple ! et que mon sort est beau De posséder cette âme toute neuve !
A ee propos la caille n'entend rien, Lui répond mal , mais le caresse bien ; Et son e'poux n'en veut pas davantage.
La paix, l'amour re'gnaient d-'îns le méucge, r uand vers le soiï notre heureux tourtereau