‹ Mélanges de poésie et de littératureChapitre 35 sur 41 · ANECDOTE ESPAGNOLE · texte numérisé non relu

ANECDOTE ESPAGNOLE

enfant , court à lui , le prend dans ses bras , le baise , le caresse , essuie le sang qui couvrai|^ son visage , envoie un de ses gens chercher le meilleur chirurgien de la ville ; et , perçant la foule qui l'environnait , il emporte l'enfant chez lui.

Pendant ce temps , don Louis , sa femme et sa fille , avaient appris l'acciident. Léocadie , comme une insensée , courait déjà dans la rue en criant , en demandant son fils. Son père la suivait à peine, et lui recommandait en vain de ne pas l'appeler son fils. Tout le monde les plaignait, et leur indiquait le chemin qu'avait pris le vieux cavalier. Ils courent, ils volent à sa maison ; ils montent en jetant des cris jusqu'à la chambre où l'enfanl; était déjà entre les mains du chirurgien. Léocadie arrive la première , se précipite vers lui , le presse , le serre contre son cœur, le baigne de douces larmes , et demande à voir sa blessure.. L'aimable enfant, qui pleurait encore , se met à sourire envoyant sa mère; il la caresse , il l'assure qu'il n'a point de mal. Le chirui-gien visite la plaie, et ne la trouve pas dangereuse : Léocadie se le fait .répéter cent fois, tandis que don Louis et sa femme rendent grâce au vieux cavalier, lui disent que cet enfant est

i44 LÊOCADÏE.

leur petit neveu, et cherchent à excuser l'amour estrême que leur fille montre pour lui.

Enfin , lorsque Léocadie eut bien embrassé le petit Louis , lorsqu'elle fut bien certaine qu'il n'y avait aucun danger pour sa vie , elle s'assied au chevet du lit, et jette les yeux sur cette chambre.

Quelle est sa surprise en reconnaissant les mêmes meubles , les mêmes tableaux qu'elle avait observés au clair de la lune I Elle revoit le même oratoire sur lequel elle avait pris le crucifix; la tapisserie est la même , rien n'est changé dans l'appartement : Léocadie ne peut douter qu'elle ne soit dans la maison , dans la chambre où la conduisit son ravisseur.

A cette vue , elle demeure interdite , la pâleur courre son visage , une vive rougeur lui succède , elle tombe sans connaissance. On s'empresse , on la secourt , on la ramène cher elle : on veut y rapporter l'enfant ; mais le vieux cavalier s'y oppose , il demande , il supplie qu'on le lui laisse jusqu'à ce qu'il soit rétabli. Don Louis, occupé de sa fille, cède aux instances du vieux cavalier , et retourne dans sa maison avec sa femme et Léocadie.

A peine furent-ils seuls, que Léocadie leur déclara ce qu'elle avait vu , et les assura que

ANECDOTE ESPAGNOLE. i45

cette maison était celle, de son ravisseur. Don Louis court sur-le-champ prendre des informations sur celui qu'il a tant d'intérêt de connaître : il savait d.'jà que le vieux cavalier s'appelait dont Diègué de Lara; il apprend bientôt qu'il a un fils unique nommé Rodolphe , que ce fils est à Naples depuis près ide sept ans , et que son séjour en Italie l'a, disaiton , rendu aussi sage, aussi retenu, que jusqu'à son départ il avait été fougueux et déréglé. On ajoute que ce jeune homme est le plus beau, le plus aimable de la ville, et le meilleur parti de Castille.

Don Louis vient rapporter ces nouvelles à sa femme et à sa fille. On ne pouvait douter que ce Rodolphe ne filt celui qui avait déshonoré Léocadie; mais pouvait-on se flatter qu'il réparerait cet outrage en donnant la main à une personne, noble il est vrai, mais la plus pauvre de Tolède? Don Louis ne l'espérait pas, et méditait déjà la vengeance. Léocadie le supplia de lui laisser conduire toute cette affaire, et de ne s'en mêler que lorsqu'elle viendrait recourir à lui. Lç vieillard eut de la peine à faire cette promesse ; mais enfin il se rendit, et Léocadie fut plus tranquille.

Elle réfléchit mûrement sur le parti qu'elle avait à prendre. Son enfant était toujours

J-iolanses. î 3

i46 LÉOCADIE;

chez don Diègue , où ce bon vieillard lui prodiguait les soins les plus tendres. Sa blessure se guérissait ; et sa mère , don Louis et sa femme passaient les jouinéts près du convalescent.

Un jour que Léocadie était seule avec don Diègue, et que ce bon vieillard tenait dans ses bras le petit Louis , le baisait , le caressait , et parlait avec complaisance du sentiment si vif et si tendre qui l'attachait à cet enfant , Léocadie ne put retenir ses larmes , et voulut en vain les cacher. Don Diègue lui en demanda le sujet avec tant d'intéi-ct et d'amitié , qu'enfin Léocadie, les yeu-v baissés et avec des sanglots , lui raconta tout ce qui s'était passé dans sa maison, lui montra le crucifix, que don Diègue reconnut; et finissant par tomber aux pieds du vieillard : Votre fils m'a déshonorée , lui dit-elle , et j'embrasse vos genoux ; votre fils m'a condamnée à l'opprobre et au malheur , et je ne puis m'empêchcr de vous aimer comme le père le plus tendre.

Le petit Louis , qui voit pleurer Léocadie , tombe lui-même aux genoux de don Diègue , lui tend les bras, et lui demande de ne pas affliger sa bonne amie; c'est ainsi qu'il appelait sa mère.

Don Diègue ne put résister à ce touchant

ANECDOTE ESPAGNOEE. 147

spectacle : il releye en sanglotant Léocadie et son fils , il les serre dans ses Lras , et leur jure que jamais Rodolphe n'aura d'autre épouse que Léocadie.

Dès le jour même il écrit à son fils de revenir à Tolède , où il lui avait trouvé un mariage convenable. Rodolphe part , arrive chez son père. Il était convenu que Léocadie , don Louis et sa femme ne se trouvei-aient pas chez don Diègue k l'instant où Rodolphe airiverait.

Après les premiers momens donnés au plaisir de se revoir, don Diègue parle à Rodolphe du mariage qu'il avait , disait-il , arrêté pour lui. Il s'étend sur les richesses de la future épouse , et finit par lui monti-er un portrait épouvantable qu'il avait fait faire à ce dessein. Rodolphe recula d'horreur , et voulut repi-ésenter à son père qu'il lui serait impossible d'aimer une pareille femme. Mais don Diègue, d'un ton sévère , lui répondit que la fortune était le seul point qu'il fallait envisager dans le mariage. Alors Rodolphe , avec beaucoup d'éloquence , déclama contre ce principe, rappela tous les malheurs qu'il avait causés, ajoutant qu'il n'avait jamais demandé au ciel g^ue de trouver une épouse ^age et belle dons

i48 li^ocadîe:

il pût faire la fortune, et yics de la<juclle il trouvât le bonheur.

Don Diègue, dissimulant sa j^e, feignait de combattre l'avis de son fils , quand on annonça Léocadie, sa mère et le petit Louis, qui venaient souper chez don Diègue.

Jamais Léocadie n'avait été si belle : il semblait que , par une permission divine , sa grâce et sa beauté fussent dans tout leur éclat. Elle éblouit les jeux de Rodolphe , qui demande avec empressement quelle est cette charmante personne. Son père ne fait pas semblant de l'entendre , court aux deux dames , et s'apeiçoît avec douleur que le visage de Léocadie se couvrait d'une pâleur mortelle , que SCS mains tremblaient dans les siennes , et que la vue de Rodolphe allait lui ôter l'usage de ses sens. Malgré ses efforts, malgré son courage , la sensible Léocadie tombe bientôt sans mouvement , et Rodolphe court à son secours avec une ardeur, avec un intérêt qui charment le bon vieillard.

Enfin elle revient à elle : on se met à table ; et , pendant tout le souper , les yeux de Rodolphe ne quittent point Léocadie. Elle le voit , et baisse les siens : elle paile peu , mais tout ce qu'elle dit a une grâce touchante et une empreinte de mélancolie qui ajoutent en-

ANECDOTE ESPAGNOLE. 149 eore au cîiarme que Ptodolphe trouve à l'entendre. Le petit Louis , placé pi-ès de son père, le regardait sans cesse involontairement , lui parlait , le caressait ; et , s'attii-ant son attention et son amitié , il faisait dire à Rodolphe que le père d'un tel enfant devait s'estimer bien heureux.

On sort de table. Rodolphe , épris des charmes de Léocadie , tire son père en particulier, et lui dit d'un ton respectueux 5 mais décidé , que rien ne pourra le forcer à épouser celle dont il a vu l'horrible portrait. Il le faudra pourtant , répond le vieillard , à moins que tu ne préfères cette jeune et ngble personne avec qui tu viens de souper. Ah ! Dieu I s'éciia Rodolphe , je serais le plus heureux des hommes si elle daignait accepter ma

main ! Et moi le plus heureux des pères ,

si mon fils^ par cet hyménée, réparait le crime dont il s'est souillé !

Alors il raconte à Rodolphe tout ce qu'il sait ; et tirant de son sein le crucifix d'or : Voilà , mon fils , lui dit-il , voilà le témoin et le juge de l'horrible attentat que vous avez commis ; voilà celui qui ne vous le pardonnera que lorsque Léocadie vous l'aura pardonné.

Rodolphe écoute , rougit , et court se jeter

î5o LÉOCADIE. AlslSCDOTE ECPAGNOLE.

aux p'eds de Léocadie. J ai mérité votre haine et votre mépris , s'écrie-t-il ; mais si l'amour le plus respectueux , si le repentir le plus vrai sont dignes de quelque grâce , ne me refusez pas la mienne. Songez qu'un mot de votre bouche va me rendre pour jamais le plus vil , le plus malheureux des hommes, ou le plus tendre et le plus heureux des époux.

Léocadie le regarde un moment en silence avec des yeux remplis de larmes ; puis se tournant vers le petit Louis , elle le prend dans ses bras , et le porte dans ceux de son père : Voilà ma réponse , dit -elle avec une voix entrecoupée : puisse cet enfant vouk donner autant de bonheur que vous avez r;ausé de peine à sa mère I

Aussitôt on envoie chercher un prêtre , un alcade et deux témoins : cet heureux hymen »vU terminé le soir même; et Rodolphe, rendu pour toujours à la vertu , éprouva qu'il n'est de bonheur que dans un amour légitime.

Page 1