‹ Mélanges de poésie et de littératureChapitre 6 sur 41 · ET LE SERF DU MONT JURA · texte numérisé non relu

ET LE SERF DU MONT JURA

Il parle , et sa douce éloquence

Apaise les ressentimens.

L'art de touclier les ccéurs fut toujours sai science.

Il leur enseigne la vertu ; Il sait la faire aimer de ce peuple sauvage ,

Et descend jusqu'à leur langage

Pour en être mieux entendu.

Vis jour, assisi dans la campagne, Voltaire contemplait avec des yeux charmés Ces champs, jadis de'serts, en cités transformés,

Lorsque du haut de la montagne Il voit venir à lui , d'un pas précipité , Des femmes, des enfans, pâles, baignés de larmes.

Au milieu d'eux était porté Un vieillard expirant , objet de leurs alarmes : Leurs bras étaient son lit. Le vieillard malheureux

Tournant sur eux sa mourante paupière : Arrêtez, leur dit-il; j'ai touché cette terre, Je suis libre ; il suflBt : recevez mes adieux. En prononçant ces mots il est près de Voltaiae ,

Qui veut en vain le secourir :

Non, non, dit le vieillard, daignez plutôt na'entendre;'

Et si mes maux touchent votre âme tendre , Secourez mes enfans , et laissez-moi mourir.

La Suisse est mon pays. Je qviittai ma patrie

A l'âge où de l'amour nait le premier désir,

Où le cœur a besoin de peine ou de plaisic

Pour pouvoir supporter la vie :

Vers la Franclie-Comté je dirigeai mes pas. Parmi ces monts glace's , au milieu des frimas Qui des tristes sapirxS font courber le feuillage , Dans ces lieux où l'hiver étale son liorreuï. Je devins amoureux ; et ce désert sauvage Fut alors h. mes yeux le séjour du honhear. Dès ce moment j'oubliai ma patrie.

Uni bientôt à l'objet de mes vœux,

Auprès d'une épouse chérie

Cha(jue jour fut un jour heureux.

Les fils que vous voyez ont resserré mes nœuds : Je cultivais le champ dont ce doux hyménée

M'avait rendu le possesseur; Et lorsque , fatigue' d'une longue journée , Je regagnais le soir la maison fortune'e Où j'allais embrasser tout ce qu'aimait mon cœur,

Alors je sentais dans moi-même Que le travail ajoute à la félicité, Et qu'il ne faut pour le bonheur suprême

Que la tendresse et la santé.

Hélas ! j'ai tout perdu : mon épouse adorée

A fini ses jours dans mes bras.

Grâce au ciel, ma douleur m'a conduit au trépas , Et je vais retrouver ceUe que j'ai pleurée.

Mais , ô comble de mes malîteurs !

vSoixante ans de travaux restent sans récompense !

En vain j'assurai l'existence De ces dignes enfans qui me baignent de pleurs ; Le cruel envoyé d'un despote invisible Est venu m'annoncer que ma maison , mes champs ^

ET LE SERF BU MONT JURA. 47 Mes biens et mes troupeaux, moi-même et mes enfan s,

Appartenaient à son maître inflexible.

Les habitans , dit-il, de ces tristes climats , Esclaves au berceau, meurent dans l'esclavage. Si leurs fils un moment quittent leur he'ritage , La loi nous l'abandonne au jour de leur trépas.

Vainement le ciel vous fit naître Cliez lui peuple guerrier vainqueur de nos aïeux : V^ous êtes devenu l'esclave de mon maître

En respirant l'air de ces lieux.

Du produit de votre Léritage Vendu pour enrichir ces stériles guérets , Vous avez cru payer le nom français , Et vous avez acheté l'esclavage.

Il est un seul moyeu d'écliapper à nos lois :

Allez mourir sur une terre OÙ de la liberté l'on connaisse les droits , Tous délivrez alors votre famille entière

En assurant sa pauvreté, !^t vous lui laisserez à votre heure dernière

L'indigsnce et la liberté.

Quelle fut ma surprise à cet arrêt sinistre I iMes maux poiu: im moment furent tous suspendus ;

Et fixant l'avide ministre , J'eus peine à retrouver mes esprits éperdus : Cruel , lui dis-je alors d'une voix affaiblie ,

J'ignorais tes horribles lois,

Et je pensais dans ta patrie

N'avoir de maîtres que tes rois.

O vous, mes cliers enfans, secourez ma faiblesse.

Portez-moi dans vos bras, kâtez- vous , le temps presse,

Je sens que mes jours vont finir.

Dieu juste, accordez-moi quelques instans de vie.

Et qu'avant mon dernier soupir

Je touche à l'heureuse patrie

Où les pères peuvent mourir !

Mes vœux sont exaucés, j'échappe à l'esclavage. O vous qui de vos pleurs mouillez mes cheveux blancs,

Prenez pitié de mes enfans , Je meurs à vos genoux, c'est leur seul héritage. Ainsi parla le vieillard malheureux.

Son récit fit pleurer Voltaire :

Enfans , dit-il , reprenez votre père ,

Portez dans ma maison ce fardeau précieux,

Et ne craignez plus la misère.

Vous , mon ami , que le chagrin cruel

A plus vieilli que les années ,

Calmez ce désespoir mortel ;

De plus heureuses destinées Vont enfin commencer pour vous et pour vos fils. Ali ! vivez pour jouir des bienfaits de Louis ,

De ce roi si jeune et si sage , Oui du 1 onheur public fait ses plus chers désirs,

Et , dans le printemps de son âge , Cherche les malheureux, et non pas les plaisirs.

Il aboht dans ses vastes domaines Ce triste nom de Serf délesté pour jamais ; Il veut que ses Français ne connaissent de chaînes

Que leur amour et ses bienfaits.

Il voit avec horreur la maxime cruelle D'opprimer ses sujets pour n'en redouter rien j

ET LE SERF DU MONT JURA. 49 Son cœur est son conseil , et ce guide fidèle Lui dit que l'on n'est roi que portr faire du bienv

V"os maîtres suivront ce modèle :

Ministres du Seigneur, leurs devoirs sont plus saints f Le premier de leurs vœux fut d'aimer les humains. Louis le leur enseigne ; et cet exemple auguste

Vous fera rentrer dans vos droits.

Tels sont les doux effets de la vertu des rois : Nul n'ose être méchant quand le monarque est juste. Le vieillard , consolé par ces tendres discours ,

Consentit à souffrir la vie ,

Pour voir briller ces heureux jours.

Vain espoir ! sa triste patrie Resta seule soumise à ce joug odieux.

Ce peuple encore esclave attend sa délivrance . Et, sous un jeune roi bienfaiteur de la France ,

S'étonne d'être malheureux.

ENVOI A MADAxME DUVIYîEH,

Nièce de M. de yoltaire.

O vous, pendant trente ans la compagne et l'arale

Du grand homme que j'ai chanté,

Vous qui l'aimiez pour sa bonté Tandis que Tuniveis l'aimait pour son génie , Recevez, ce tribut de respect , de douleur ,

Offert aux mânes de Voltaire :

Dire que vous lui fûtes chère , N'est-ce pas faire encor l'éloge de son cffiur?

MéUng-f. j

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