‹ Mélanges de poésie et de littératureChapitre 7 sur 41 · A M. DE SAINT-LAMBERT · texte numérisé non relu

A M. DE SAINT-LAMBERT

Un court bien loin pour cLercher le bonheur ;

A sa poursuite en vain l'on se tourmente :

C'est près de nous, dans notre propre cœur,

Que le plaça la nature prudente.

O Saint-Lanibert ! qui le sait mieux que toi ?

Toi qui vécus dans les camps , à la ville ,

Près dç Voltaire , à la cour d'un grand roi ,

Tu quittas tout pour izn cliampêtre asile.

Là, méditant sous des ombrages frais,

Tu sais goûter ces biens , ces plaisirs vrais ,

Que tu chantas sur le luth de Virgile,:

Là , loin d'un monde ennuyeux et pervers ,

Tes jours sont purs , ton sommeil est tranquille ;

Et la nature , autour de toi fertile ,

Te fait jouir de ses trésors divers ,

Pour te payer tes soins et tes beaux vers.

Voilà , voilà le bonheur véritable.

En attendant que j'en puisse jouir , Je veux au moins prouver dans une fahle Que ces vrais biens s'aitrapent sans coiu^ir.

Ce ETA IN coursier né dans l'Andalousie Fut élevé chez un riche fermier; Jamais cheval de prince et de guerrier Ni même ceux qui vivaient d'ambroisie , N'eurent un sort plus fortuné , plus doux. Tous dans la ferme aimaient notre andalous. Tous pour le voir allaient à l'écurie Vingt fois le jour ; et ce coursier chéri D'un vœu commun fut nommé Favori.

Favori donc avait de la litière Jusqu'aux jarrets, et dans son râtelier Le meilleur foin qui fût dans le grenier. Soir et matin les fils de la fermière , Encore enfans , ménageaient de leur pain Pour l'andalous; et lorsque dans leur main Le beau cheval avait daigné le prendre , C'étaient des cris , des transports de plaisir ; Tous lui donnaient le baiser le plus tendre: Dans la prairie ils le menaient courir ; Et le plus grand de la petite troupe , Aidé par tous , arrivait sur sa croupe Là, satisfait, et d'un air triomphant, Des pieds , des mains , il pressait sa monture ; Et Favori modérait son allure, Craignant toujours de jeter bas Tenfant.

De Favori ce fut là tout l'ouvrage Pendant long-temps : mais quand il vint à l'âg'' De trente mois, la femme du fermier Le prit pour elle ; et notre cavalière , En un fauteuil sise sur le co'iiTïier ,

La bride en main , dans l'autre la croupière. Les pieds posés sur un même étrier , Allait, trottait au marclié faire emplette, Chez ses voisins acquitter une dette, Ou visiter son père déjà vieux.

A son retour, notre bonne Sanchette Accommodait Favori de son mieux , Et lui doublait l'avoine et les caresses.

Plus on grandit, plus on devient vaurien. Ce Favori que l'on traitait si bien , Ce cher objet de si douces tendresses, Fut un ingrat ; et , quand il eut qniatre ans , Il s'indigna dans le fond de son âme D'être toujours monté par une femme ; Est-ce donc là , disait-il dans ses dents , Le noble emploi d'un coursier d''Ibérie ? Avec des bœufs j'habite l'écurie D'une fermière, et frémis de courroux Quand on me voit, comme lui ânon docile , Au petit trot cheminer vers la ville, Ayant pour charge une femme et des choux. Non, je ne puis soufîrir cette infamiC; Je suis né fier ; et , dussé-je périr , Je prétends bien daus peu m'en affranchir: Orgueil I orgueil I c'est par toi qu'on oublie Vertus , devoirs ; par toi tout a péri : Tu perdis Thomme , et perdis Favori.

Un beau matin que la bonne Sanchette, Selon l'usage , allait toute seulette Vendre au marché les fruits de son jardin,

Elle eut besoin, je ne sais pourquoi faire,

De s'arrêter un moment en cliemin.

D'un saut léger elle est bientôt à terre ;

Mais le bridon échappe de sa main ;

Et Favori s'en aperçoit à peiae,

Qu'au même instant, s'élançant dans la plaine,

Il casse bride , et disperse dans l'air

Et charge et selle, et harnois et croupière,

Des quatre pieds fait voler la poussière ,

Et disparait aussi prompt que l'e'clair.

Las ! que devint notre bonne Sanchette ! Dans sa siurprise elle resta muette, Suivit long- temps des yeux le beau coursier, Et puis pleura , puis retourna chez elle , Et raconta cette affreuse nouvelle.

Tout fut en deuil chez le triste fermier ; De Favori tous regrettent la perte ; Eufans , valets , vont à la découverte Dans les hameaux , dans chaque bourg voisin : L'avez-vous vu des coursiers le modèle , Le plus aimé , le plus beau ? C'est en vain , De Favori nul ne sait de nouvelle ; Il est perdu , Sanchette soupira , Et dit tout bas : Peut-être il reviendra.

En attendant , Favori ventre à terre Galope et fuit sans perdre un seul moment. Il aperçoit bientôt un régiment De cavaliers qui marchait à la guerre ; Hommes, chevaux, par leur, air belliqueux» Par leiu- fierté' , leur armure brillante ,

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Dans ious les cœiirs répandent l'épouvante , Ou le désir de ccnibattre auprès d'eus. A cet aspect notre coursier s'arrête ; Il sent dresser tous ses crins ondoyans . Et, l'œil en feu , les naseaux tout fumans , Fixe , immobile , écoute la trompette :

Puis tout à coup , frappant la terre et l'air, Il bondit, vole à travers la prairie , Arrive auprès de la cavalerie , S'ébroue, hennit, et, jetant un oeil fier Sur ces guerriers , enfans de la victoire , Il semble dire : Et j'aim-e aussi la gloire.

Le colonel, qui voit ce beau coursier, y eut s'en saisir ; il vient avec adresse Auprès de lui , le flatte , le caresse , Et par un frein en fait sou prisonnier. A l'instant même mie peau de panlLère Aux griffes d'or tombantes jusqu'à terre Couvre le dos du superbe animal ; Un plumet rouge orne sa tête altière , Et cent rubans tressés dans sa crinière Lui donnent l'air coquet et martial.

Sur Favori le colonel s'élance, Presse les flancs du coursier géne'reux ; Et Favori , dans son impatience , Mordant son frein , fier du poids glorieux , Yole à travers les escadrons poudreux.

Yoilà , voilà , disait-il en lui-même , Le noble emploi pour lequel je suis né I Vivre en repos , c'est vivre infortune' j

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