IV. — LA LIBERTÉ DÉMOCRATIQUE
mocratique. Que devient, sous ces influences, la famille, laquelle est pour le peuple, après la religion et avec elle, la source de toute vertu, de toute prospérité et de toute solide liberté? L'individualisme démocratique ôte aux fîls le respect et aux pères le sens même de Tautorité. Dans son horreur pour tout ce qui peut donner à la société des forces indépendantes de la souveraineté essentiellement individuelle de la raison, la démocratie n'a-telle point réduit, au delà de toute mesure, les garanties matérielles d'unité et de durée dont la famille a besoin? Et n'a-t-elle pas du même coup désarmé l'autorité paternelle? L'instabilité des familles et des patrimoines a eu pour conséquence Finstabilité de toutes les industries. Plus de centres auxquels les travailleurs puissent se rattacher; plus de ces engagements, libres toujours en droit, mais permanents par la force des traditions, des affections et des intérêts, dont le maître et l'ouvrier retirent un égal avantage. Plus rien dans la constitution du travail qui puisse soustraire l'homme , dont la destinée est de gagner à la. sueur de son front le pain de chaque jour, aux chances toujours redoutables de la concurrence.
Triste liberté pour le peuple que cette liberté démocratique, qui n'est autre chose que la liberté de tout renverser à certains moments, par l'exercice inconsidéré d'une souveraineté impossible , avec la liberté de lutter sans appui, à chaque jour et à chaque heure, au milieu de crises sans cesse renaissantes, pour les premières nécessités de l'existence ! Quand les illusions seront tombées, quand les préjugés seront évanouis, le peuple reconnaîtra que cette liberté, par laquelle on veut le faire
souverain, n'est, en fait, qu'impuissance et servitude. Il ira demander, à l'autorité des principes que rejette la démocratie, les libertés auxquelles il aspire et auxquelles il a droit.
Rien n'a été plus fatal aux libertés populaires que le triomphe de l'esprit démocratique réalisé par la révolution. Les vues généreuses sur la condition du peuple, qui se répandaient de toutes parts au dix-huitième siècle, procédaient au fond des impulsions de la charité catholique, mais le rationalisme y mêla son venin. De chrétiennes qu'elles étaient à leur source, elles devinrent bientôt philanthropiques, humanitaires et démocratiques.
Il était naturel que le peuple réclamât, pour la vie publique, des garanties de liberté proportionnées aux progrès qu'il avait accomplis, par la puissance des mœurs chrétiennes, dans Tordre des libertés civiles. Mais cela ne lui suffît plus; il faut qu'il règne, et il ne se doute pas qu'en s'obstinant à ce rêve de domination il court à la servitude démocratique.
Après toutes les luttes, tous les égarements et toutes les souffrances des quatre-vingts dernières années, le problème est toujours à résoudre. Il faut organiser la liberté et l'égalité de telle façon que le peuple en garde le bienfait sans en éprouver les périls.
Les principes restent toujours; les traditions subsistent dans la masse du peuple, affaiblies sans doute et altérées,
mais non complètement effacées. La révolution a reculé Taccomplissement de l'œuvre que les sociétés chrétiennes poursuivent depuis leur berceau, elle l'a rendu plus difficile, mais elle ne Fa pas rendu impossible. Il s'agit de rechercher et de ressaisir avec courage tous les éléments d'ordre, de stabilité, de hiérarchie, que le torrent révolutionnaire a dispersés et submergés, mais qu'il n'a pu absolument détruire.
Les constitutions qui rompent violemment avec le passé ne sont point des constitutions naturelles. Une des fautes, on l'a dit souvent , un des crimes de la révolution , est d'avoir méprisé et renié le passé, et prétendu ouvrir l'ère d'un monde nouveau. On ne fait pas, et on ne refait pas, d'un coup, la constitution d'un peuple. Quand l'ordre naturel d'une société a été faussé et perverti, il faut commencer par reprendre, au milieu des débris, tout ce qui peut servir de pierre d'attente pour la reconstruction du nouvel édifice social. Mais à cet édifice il faut un plan, qui réponde à des nécessités et à des convenances que l'ancien édifice, dans ses détails, ne prévoyait pas.
Qu'y a-t-il de nouveau dans la société qui , présentement, attend avec anxiété sa reconstitution politique? Il y a les libertés populaires, que dix-huit siècles de christianisme ont préparées et mûries , que la révolution a corrompues, mais qu'une politique de conservation vraie et de liberté honnête peut faire rentrer dans les conditions régulières de leur développement.
Cette politique doit avant tout se poser les questions suivantes : Sous quels traits généraux peut-on résumer les libertés populaires? Sur quels principes reposentelles? Par quelles institutions doivent-elles être garanties?
Comment peuvent-elles être progressivement rendues à une société qui, tout en les cherchant, les a méconnues, travesties et violées?
Il y a chez l'homme du peuple, considéré dans ses rapports sociaux, deux qualités qui s'aperçoivent tout d'abord, et qui priment toutes les autres : il est père de famille et il est ouvrier. Il a le droit d'être libre dans Taccomplissement des devoirs que Dieu impose à sa paternité; il a le droit d'être libre aussi dans l'accomplissement des labeurs par lesquels il pourvoit à ses propres besoins, et par lesquels il assure l'existence de ceux que la Providence a groupés autour de lui au foyer domestique. Lorsque son indépendance est respectée en ces deux points, il possède ces libertés nécessaires de la vie sociale, que les peuples défendent de toute leur énergie contre les pouvoirs qui tentent de les leur ravir, et qu'ils revendiquent sans repos et sans trêve quand , par malheur, elles ont été supprimées ou diminuées : il a la liberté de la personne et la liberté de la propriété. Il a par cela même la liberté du devoir, car c'est envers Dieu q u il a l'obligation de travailler pour sa conservation et son amélioration personnelle ; c'est à lui aussi qu'il doit compte de ceux sur qui il exerce l'autorité paternelle, et dont il est la providence terrestre.
Être maître d'accomplir ces grands devoirs, sous l'œil de Dieu, et suivant la loi que Dieu impose, voilà la première des libertés populaires. La liberté politique n'a de prix véritable pour l'homme du peuple qu'en tant qu'elle lui garantit cette liberté, qui tient à ce qu'il y a de plus intime, de plus nécessaire dans sa vie : la liberté du père de famille et de l'ouvrier. Là doivent converger toutes
ses libertés politiques, parce que là se trouvent ses véritables et ses plus grands intérêts.
C'est en affirmant sans relâche , devant tous les pouvoirs publics, ces devoirs de l'homme envers lui-même et envers les siens, et en revendiquant, pour les pauvres aussi bien que pour les riches, la liberté de les accomplir, que l'Eglise a déterminé l'affranchissement du peuple dans l'ordre civil.
Par la puissance du grand mouvement d'opinions qui marque la seconde moitié du dix-huitièmq siècle, les derniers assujettissements qui pesaient sur la personne de l'ouvrier, sur son travail et sur sa propriété, ont d<-' paru. Désormais les libertés fondamentales de la vie sociale seront les mêmes pour tous. Tant que les règlements du métier, et la loi de la terre, tenaient le travailleur sous une sorte de tutelle, son intervention dans la vie publique ne pouvait être que très limitée. C'étaient des garanties toutes locales, et d'ordinaire très imparfaites, qu'il trouvait sous ce régime, par les privilèges de la corporation et par les franchises communales dans les villes, par les chartes seigneuriales dans les villages. Aujourd'hui que les grandes franchises sociales sont garanties à tous, que toutes les barrières qui gênaient le libre mouvement des populations sont tombées, qu'il n'y a plus, dans la société, que des hommes semblables en tout les uns aux autres par le droit, et différant seulement par la nature et l'importance des intérêts, quelle raison alléguerait-on pour refuser à tous une certaine participation à l'exercice des libertés politiques, par lesquelles sont garanties les libertés sociales reconnues à tous? On le voudrait qu'on ne le pourrait pas.
Qu'on appréhende les difficultés de cette évolution , une des plus graves qui se soient accomplies dans la vie politique des peuples, cela se conçoit; mais tout ce qu'on fera, pour en entraver l'accomplissement, contribuera à la rendre plus périlleuse. Il y a dans les faits une certaine logique sur laquelle rien ne prévaut et contre laquelle rien ne peut tenir.
Quoi que l'on fasse, il faudra que, d'une façon ou d'une autre , on accorde au peuple une certaine part d'influence et d'action dans les aff^aires publiques. Mais quelle sera la nature et l'étendue du droit qu'on lui reconnaîtra, et suivant quel mode l'exercera-t-il? Le peuple sera-t-il souverain, comme le veut la démocratie? ou bien interviendra-t-il seulement , en vue de la garantie de ses droits légitimes , dans la mesure de ses intérêts et de sa capacité?
Le peuple n'est point gouvernant par droit de naissance; sa condition naturelle est d'être gouverné selon la justice et selon la charité. Mais les lois peuvent être enfreintes, à son détriment, par les puissants et les riches, comme elles peuvent l'être par lui-même et contre luimême. Il faut que, par certaines combinaisons des forces sociales et des pouvoirs qui les régissent , ces révoltes des plus forts par l'influence et la richesse , ou des plus forts par le nombre, contre l'ordre naturel et le bien général delà société, soient contenues et réprimées. Dans ces combinaisons une place revient au peuple. On la lui fera, sans péril pour la société, et sans injustice pour luimême, si l'on respecte les traditions constantes dont jamais , avant les grands attentats de la révolution , l'humanité ne s'était aff'ranchie. RIqu ne serait stable ni pai-
sible , si l'on oubliait qu'il y a dans la vie humaine des principes de hiérarchie, de solidarité, de concours des forces individuelles par l'association, dont l'application peut varier suivant les temps, mais qui doivent être reconnus partout où l'on veut fonder un ordre fécond et durable.
Quand il s'agira de déterminer la part à faire au peuple dans la vie politique , la mesure du droit se trouvera dans les deux faits qui constituent le véritable mérite social , et la véritable autorité de tout homme marqué du sceau du christianisme. La dignité de la vie publique répondra aux deux grandes dignités de la vie privée : à la dignité du père de famille et à la dignité du travailleur.
L'ordre des libertés politiques ne peut être séparé de Tordre des libertés sociales. C'est quand la liberté de la personne et la liberté de la propriété sont affermies et développées pour tous, avec toutes leurs conséquences naturelles et pratiques, que les grandes libertés populaires peuvent être complètement et solidement constituées dans l'ordre politique. Alors on peut répartir le droit politique, suivant cette règle de la dignité de tous par l'autorité paternelle et le travail, qui est aussi une règle de garantie pour les intérêts particuliers et d'ordre hiérarchique pour la société tout entière. Par l'autorité et le devoir du père, tous sont égaux, égaux en dignité et égaux en intérêt. Par le travail tous peuvent être égaux en mérite, mais tous ne sont pas égaux, si l'on considère l'importance et la dignité sociale du travail, ainsi que les intérêts auxquels il donne naissance.
Le caractère dominant des libertés populaires , c'est l'honneur rendu au travail. Rien de pareil ne se voit dans
les sociétés païennes ni sous le régime d'oligarchie bourgeoise, ni sous le régime démocratique. Les temps chrétiens ont en ceci encore sur les temps païens une très grande supériorité.
Un des plus graves méfaits de la démocratie contemporaine, contre la liberté du peuple, est d'avoir matéria- Usé et rabaissé le travail, tout en prétendant l'affranchir et le diviniser. Quelle dignité auront les labeurs de l'ouvrier, appliqué d'ordinaire à ce qu'il y a de plus assujettissant et de plus répugnant dans les manipulations de la matière, s'ils n'ont d'autre raison et d'autre fin que les besoins de l'organisme humain? Le travail de l'ouvrier chrétien, dont les efforts procèdent des plus hautes impulsionsde l'esprit de sacrifice, possède une dignité morale qu'aucune abjection extérieure ne peut amoindrir. La démocratie des États-Unis a pour principal titre de grandeur la puissance et l'énergie de son travail ; mais l'âpreté utilitaire, avec laquelle elle se précipite vers tous les gains, lui inspire ce culte pour le succès, qui est un de ses caractères les plus marqués , et un de ceux qui l'honorent le moins. Les masses en ont contracté cette grossièreté satisfaite d'elle-même, qui contraste singulièrement avec la distinction modeste et la légitime fierté des classes populaires, dans les pays où règne le véritable esprit du christianisme. Rien n'est plus fatal à la vraie liberté que cet orgueil utilitaire. En même temps qu'il surexcite toutes les prétentions égalitaires, il dispose à subir l'ascendant dominateur de la richesse et les triomphes de la force. Avec de pareilles mœurs, les libertés du peuple manqueront toujours de stabilité autant que de dignité.
C'est le propre du régime des libertés populaires, de développer et d'harmoniser toutes les forces sociales , par le sentiment de l'honneur qui est dû à l'accomplissement du grand et universel devoir du travail.
Sous le régime aristocratique et sous le régime bourgeois, la liberté et l'influence n'appartiennent dans la vie publique qu'à certaines classes. Sous le régime des libertés populaires, le principe chrétien de la solidarité et de la mutuelle assistance reçoit sa pleine application. Toutes les classes, et tous ceux qui les composent apportent à l'œuvre commune leur part de labeur. Tous exercent leur part de droit et d'influence , au degré de la hiérarchie sociale où ils se trouvent placés, et suivant la mesure de force et de capacité qui leur a été départie.
La démocratie prétend, au nom du principe de l'égalité, eff'acer toute trace de hiérarchie sociale. Elle n'a que trop réussi, en ce point, à fausser l'esprit des multitudes, et à égarer plus d'un de ceux que leur droiture et leurs lumières auraient dû préserver de semblables illusions. La première chose à faire , pour rendre la société apte à la pratique des grandes libertés populaires, sera d'y rétablir les règles de la hiérarchie naturelle, sur laquelle Dieu a fondé l'ordre de la vie humaine.
A la base de toute société publique se trouve la société domestique. Si le désordre est dans la famille, il est partout dans l'État. Quand la démocratie entreprit, contre la hiérarchie de la société publique, son œuvre de destruction, elle commença par attaquer la hiérarchie de la société domestique. Sous prétexte de donner aux relations sociales toute la liberté que comporte un régime d'où sont exclues toutes les attaches obligées à la terre, à la
caste , à la profession , on a essayé d'introduire dans la famille la mobilité sans limite, et l'indépendance sans frein, qui plaisent tant à l'esprit démocratique. On oubliait que , si les rapports de la société domestique avec la société publique peuvent être différents suivant les temps, là famille a des conditions d'existence à elle propres, et qu'on ne saurait les méconnaître sans ôter toute consistance aux libertés publiques. En raison même de la mobilité des relations, qui est la conséquence d'une grande liberté, il faut que la société trouve dans la famille la force de stabilité et de tradition qu'elle ne trouve plus, comme autrefois, dans les institutions publiques.
La démocratie, qui ne veut ni stabilité ni tradition, et qui a horreur de tout ce qui dépasse la mesure commune et vulgaire, inaugure son œuvre, en 1789, par la désagrégation de la famille à l'aide du divorce , du partage égal et des faveurs aux enfants naturels. On l'a dit avec grande justesse : « L'union entre la famille et son foyer est indispensable^ » Les législations empreintes de Tesprit démocratique font tout pour rompre cette union. On ne rendra à la famille quelque stabilité, que lorsqu'on aura réformé les lois qui poussent au morcellement indéfini de son patrimoine. On ne rendra à l'autorité qui la régit son ascendant nécessaire, que lorsqu'on aura restitué au père de famille , dans une mesure suffisante, la liberté de disposer de son patrimoine , suivant les convenances de son exploitation industrielle et agricole , et suivant les préférences que déterminent
1 M. le Play, Organisation du travail.
les mérites et les aptitudes de ses enfants. Sans doute, ce n'est point encore là le dernier mot de la restauration de la société domestique. Il faut à cette œuvre délicate des forces plus hautes. La puissance des principes religieux a seule assez d'empire pour rendre aux pères l'autorité, avec le sentiment de tous leurs devoirs, et aux fils l'obéissance, avec l'affection au foyer domestique. Mais toujours, à l'action des forces morales, il faut le concours des institutions. Il faut que les lois, en assurant le libre exercice de l'autorité paternelle, lui restituent sa force et sa dignité. Que l'Etat se garde surtout d'absorber, dans ses droits à lui, les droits du père de famille. Que le père soit libre d'élever ses enfants suivant les injonctions de sa concience; libre de faire à chacun d'eux leur part suivant leurs mérites ; libre de faire continuer par ses fils l'œuvre sur laquelle il a fondé le bienêtre des siens et l'honneur de son nom. Telles sont les libertés nécessaires de la société domestique. Elles sont les premières de toutes les libertés populaires. Quand elles seront respectées , la société y trouvera une force modératrice, sans laquelle les libertés politiques jetteraient partout l'instabilité et la confusion.
La famille est le premier des groupes sociaux; c'est le centre le plus important des intérêts populaires. C'est en elle que se trouve la première des forces conservatrices; c'est en elle, avant tout, que la liberté du devoir doit être garantie, et l'ordre vrai solidement établi. Mais il y a d'autres groupes sociaux qui se forment, par l'impulsion naturelle des intérêts et des affections, entre les hommes que ne rapprochent point les liens du sang. Ces groupes renferment des forces de libre expansion ,
et en même temps de conservation, nécessaires à tout ordre politique , nécessaires particulièrement sous le régime des libertés populaires.
En effet, que deviendrait une société où régnerait la mobilité qui est la conséquence de la liberté complète des personnes et des propriétés, si l'on n'y pouvait constituer, par la liberté même, certains centres, dans lesquels les forces individuelles iront s'organiser, sous la loi de la solidarité et de la tradition? De la constitution de ces groupes d'activité et d'intérêt , sortiront une certaine organisation et une certaine hiérarchie des influences, dont, sous aucun régime, la société ne saurait se passer. Les progrès de la liberté peuvent modifier cet ordre , mais ils ne peuvent pas le supprimer. La vie humaine a été ainsi constituée d'autorité suprême et créatrice ; tous les raisonnements et toutes les révolutions du monde n'y feront rien. Par les libertés populaires, on donne plein essor à toutes les forces sociales , mais on ne change rien aux lois naturelles de leur emploi et de leur développement.
Lorsqu'on a essayé d'échapper aux conséquences égalitaires du principe démocratique , tout en conservant le principe lui-même , on a cru qu'il suffirait des supériorités que créent les fonctions publiques et la gestion des intérêts administratifs à tous les degrés , pour constituer une hiérarchie des forces sociales destinée à remplacer l'ancien ordre aristocratique. Mais, au milieu de ces combinaisons d'influences toutes politiques et officielles, que devient la liberté? En réalité il n'y a pas là autre chose qu'une des formes de l'absolutisme démocratique. La décentralisation donne l'existence légale à des groupes
d'intérêts spéciaux, à qui revient une place distincte dans l'ordre général des libertés publiques ; mais les pouvoirs qui administrent ces intérêts locaux ne sont point la création spontanée des forces sociales, agissant dans la pleine indépendance de l'initiative individuelle. Les intérêts qu'ils représentent et régissent tiennent directement à la chose publique; aussi l'initiative et l'indépendance des institutions locales sont-elles toujours renfermées dans les limites de l'intérêt général, dont TÉtat est Forgane. Si libres que soient les pouvoirs placés à la tête des affaires locales, on sent toujours dans leur action la main de l'État. Ce n'est plus l'État exclusivement, comme dans les services qui régissent l'ordre général de la société ; c'est toujours néanmoins l'action officielle. La hiérarchie, par laquelle s'exerce cette action, crée des influences assurément très utiles et très respectables, mais ce ne sont point les vraies influences de la liberté. Elles ne répondent pas à ces forces qui, sortant des entrailles mêmes de la société, manifestent sa vie intime. On oublie trop que si la décentralisation administrative réalise l'émancipation des forces sociales, c'est en tant qu'elles tiennent à la vie publique seulement , et que ce n'est là qu'une partie de la liberté. A côté des intérêts administratifs, il y a des intérêts collectifs, qui sont de l'ordre des relations purement privées, et qui ne relèvent que de la liberté. Lorsque ces intérêts ne peuvent pas s'unir, s'organiser et se développer, avec tous les droits qui assurent la liberté de l'action commune et sa perpétuité, il n'y a pas de véritables libertés sociales.
Les forces collectives et libres ne peuvent pas être écartées des combinaisons par lesquelles on garantit la li-
berté. Outre le droit qu'elles possèdent, à raison des intérêts qu'elles représentent, elles apportent à l'ordre politique un contingent d'éléments à la fois progressifs et traditionnels, que rien ne pourrait remplacer, dans les sociétés livrées aux fluctuations des libertés populaires. Elles constituent d'ailleurs, contre les abus toujours possibles du pouvoir politique et de sa hiérarchie, des centres de résistance, que le régime aristocratique trouvait dans les grandes influences héréditaires et dans l'association obligatoire, et qu'on ne saurait trouver, sous le régime des libertés populaires, que dans les forces collectives constituées et perpétuées par la liberté elle-même.
Le peuple a conservé, bien plus que les classes moyennes, le respect de la tradition et le sentiment de sa nécessité. C'est des classes moyennes que la Révolution est descendue jusqu'à lui, mais il est bien loin d'avoir été, autant qu'elles, imprégné des doctrines révolutionnaires. Le peuple a naturellement le sens droit. Toutes les aptitudes natives de l'homme sont en lui plus fortement accusées; la vie artificielle lui répugne; ses mœurs sont l'expression fidèle des besoins durables et profonds de la race humaine. Là où il n'est point, comme dans les grands centres d'industrie, travaillé par la propagande athée des classes lettrées, il a gardé Fintelligence instinctive des lois générales et indestructibles de la vie sociale. Il va de lui-même à toutes les institutions qui mettent l'ordre social dans son véritable équilibre, lorsque la compression inintelligente du pouvoir et la séduction de l'erreur démocratique ne Fécartent point de ses voies propres.
Où irions-nous, sans la tradition , au milieu du mouvement impétueux qui entraîne les sociétés dans lesquelles la liberté civile a reçu ses derniers accroissements? Les traditions se transmettent surtout dans les familles; mais on ne parviendra jamais, quoi que l'on fasse, avec le complet affranchissement de toutes les forces individuelles qui est dans nos lois et dans nos mœurs, à assurer à la famille, dans tous les rangs, la durée et la fixité nécessaires à la conservation des traditions. Il faut faire appel à d'autres institutions, dont l'existence puisse s'accorder avec l'égalité et la liberté qui régnent parmi nous. Ges conditions se trouvent parfaitement réalisées par les grandes associations, qui doivent leur origine à la libre initiative des individus, et dont les individus continuent l'œuvre de génération en génération, en se rattachant de leur plein gré à l'être moral dans lequel l'association a pris corps.
(( On ne saurait, dit M. de Tocqueville, fonder de nouveau dans le monde une aristocratie; mais je pense que les simples citoyens, en s'associant, peuvent y constituer des êtres très opulents, très influents, très forts, en un mot des personnes aristocratiques^. » A mesure que le peuple parvient à la liberté, il va chercher dans l'a&sociation un refuge contre les oppressions qui le menacent. N'est-ce pas ainsi qu'ont été fondées toutes les grandes corporations qui, au moyen âge, prirent leur rang au milieu des institutions féodales. L'instinct du peuple, guidé par l'Église , avait compris dès lors cette nécessité de l'union des forces individuelles pour résister aux abus
1 Démocratie en Amérique, tome IV, chap. vu.
de la puissance. Or, cette union est tout aussi nécessaire, en nos temps de despotisme démocratique, qu'elle pouvait l'être au temps où le peuple avait à se défendre des exactions féodales. La démocratie redoute l'association indépendante de l'Etat , parce qu'elle déteste et redoute la liberté , autant qu'elle affectionne l'individualisme et la déplorable mobilité qu'il imprime à toutes choses ^ Ce que le peuple a fait sous le régime où le concours obligé des forces individuelles était la loi commune, il faut qu'il le puisse faire sous le régime qui assure leur complète émancipation. En obéissant aux impulsions qui le portent vers l'association, il conciliera la pratique de la liberté avec le respect des traditions sociales, et il trouvera dans la liberté même le remède aux inconvénients qui lui sont inhérents.
La démocratie a tellement obscurci l'esprit du peuple que l'association ne lui apparaît plus aujourd'hui comme une institution de liberté, mais comme un instrument d'arbitraire, de contrainte et de violence. L'ouvrier de la démocratie veut reconstituer la corporation. Un des représentants les plus intelligents des travailleurs parisiens, après avoir constaté cette tendance générale parmi eux , s'écrie : « Rêver la renaissance de ce détestable instrument de gêne, qui, pendant des siècles, a étouffé le génie
1 M. de Tocqueville a mis en lumière ce trait des mœurs démocratiques. « Chez les peuples démocratiques , il n'y a que par Tassociation que la résistance des citoyens au pouvoir central puisse se produire : aussi ce dernier ne voit-il jamais qu'avec défaveur les associations qui ne sont pas sous sa main; et ce qui est fort digue de remarque, c'est que chez les peuples démocratiques, les citoyens envisagent souvent ces mêmes associations, dont ils ont tant besoin, avec un sentiment secret de haine et de jalousie qui les empêche de les défendre. » Démocratie en Amérique, tome Iv, chap, v.
industriel de la France ! La camisole de force, dont la révolution avait délivré le travailleur, redemandée par celui qui passe pour le plus éclairé et le plus dévoué à l'œuvre générale de la révolution ! Il faut qu'il y>it là-dessous quelque chose d'inexpliqué , autrement ce serait scandaleux , ce serait à n'y pas croire M » A l'ancienne corporation , dans laquelle les maîtres exerçaient l'autorité, on veut substituer une corporation nouvelle où régneront les ouvriers. L'ancienne corporation était, à son origine, l'abri le plus sûr de la liberté de l'ouvrier, et, lorsque l'ouvrier se reporte aujourd'hui vers elle, c'est par un vague souvenir des bienfaits que les travailleurs en ont reçus. Ce que veut aujourd'hui la démocratie ouvrière, c'est l'organisation du droit au travail, c'est-à-dire du droit au salaire, à l'aide de corporations dans lesquelles les rapports du maître et de l'ouvrier seraient réglés par le suffrage universel. C'est l'absolutisme démocratique, qui prétend s'imposer dans l'ordre des transactions purement civiles^.
Rien de plus légitime au fond que cette aspiration des ouvriers à l'association, en vue de défendre en commun leurs légitimes intérêts; mais rien déplus chimérique, de plus pernicieux et de moins légitime , que les appels
1 M. Corbon, le Secret du peuple de Paris, chap. m.
2 M. Corbon , cherchant à s'expliquer les tendances qui portent les ouvriers à se replacer sous la contrainte des anciennes corporations, dit : « Étant admis que la tendance à reconstituer la corporation est une erreur, celle-ci est-elle absolue? Ne se justifie-t-elle d'aucune manière? D'abord qu'y a-t-il au fond de la pensée des ouvriers qui songent à ressouder le lien corporatif? Je l'ai déjà dit plus haut : Il y a le besoin d'une résistance collective à l'avilissement des salaires , et , par suite, à l'avilissement du travailleur. » Le Secret du peuple de Paris, chap. m, g 1.
V. — LES LIBERTÉS POPULAIRES. 101 à la contrainte qui accompagnent les prétentions ouvrières. Le seul moyen de ramener ces prétentions à leurs tendances utiles et justes est d'aider les ouvriers à restaurer, parmi eux, l'association fondée sur les principes d'une saine liberté et d'un sincère respect pour tous les droits, et de reconnaître à ces associations, louables par leur but et par les moyens qu'elles emploient, tous les droits nécessaires au développement de la vie collective.
Les libertés populaires sont les libertés de tout le monde. Sous le régime qui les consacre, il faut que les maîtres usent de la liberté aussi bien que les ouvriers, et qu'ils forment des sociétés de patrons. Il faut que les ouvriers, par l'impulsion dès maîtres, sous leur patronage bienveillant et dévoué s'entendent, s'entr'aident et s'associent. Grâce à ce rapprochement de ceux qui dirigent le travail avec ceux qui l'accomplissent, les malentendus et les préventions tomberont et l'accord pourra s'établir sur bien des points où les prétentions semblent aujour-^ d'hui inconciliables.
Pour que ces résultats désirables , si nécessaires , puissent être atteints, il faut que l'association ouvrière renonce à dominer par le nombre; qu'elle se borne à garantir, par l'assistance mutuelle , les intérêts du travail , tout en respectant sa hiérarchie naturelle, et qu'elle s'abstienne scrupuleusement d'entreprendre jamais sur le droit d' autrui. Dans ces conditions, on pourra obvier aux abus de la libre concurrence, sans en rejeter le principe qui est le principe même de la liberté. Dans l'association ainsi comprise , le peuple reconnaîtra bientôt l'association, telle qu'il l'a longtemps pratiquée, et à laquelle il
n'est resté si fortement attaché que parce qu'elle répond aux sentiments vrais de la nature humaine. L'illusion démocratique cédera devant la réalité des bienfaits de l'association inspirée de l'esprit chrétien. Le peuple, jeté par l'individualisme démocratique dans un isolement qui lui pèse, retrouvera avec bonheur, dans les associations auxquelles présidera la liberté, ces foyers d'union et d'action que la démocratie ne lui offre que par les ténébreuses machinations des sociétés secrètes, ou parles combinaisons de la vie officielle, et sous la main toujours lourde de l'État. Il trouvera surtout, dans l'association qui a pour but de fortifier sa moralité et d'étendre son intelligence, ce calme de la vie et ce sentiment de la véritable dignité personnelle, sans lesquels la liberté dégénère en une agitation incurable , et les droits les plus utiles en une arrogante indiscipline.
Et ce n'est pas seulement l'association formée directement pour les ouvriers, et par les ouvriers, qui profitera au peuple. Tout ce qui se fera dans la société d'œuvres associées pour élever et fortifier les âmes, pour éclairer les intelligences, accroître les connaissances et répandre la vérité, se fera en définitive pour le peuple. Sous le régime des libertés populaires, qui est un régime de travail et de devoir égal pour tous, la solidarité entre toutes les classes peut être, et doit être, plus féconde qu'elle ne l'a jamais été sous aucun autre régime. Toutes les barrières qui distinguent et séparent les hommes étant abaissées, le bien qui se fait entre quelques-uns se communique rapidement à tous. Il s'établit entre toutes les parties de la société une communauté , fondée sur la liberté et la mutuelle assistance, communauté qui est aussi féconde
pour le progrès moral et pour le bien-être de tous, que la communauté obligée, et toute légale, de la démocratie est énervante et funeste.
Gomment, avec les habitudes d'individualisme que la révolution a partout répandues, parviendra-t-on à grouper les volontés et à concentrer les efforts? Comment donnera-t-on à l'association la stabilité qui en fait la puissance, au milieu du mouvement et de la transformation continuelle de toutes choses, qui sont la conséquence de la liberté, reconnue à tous, de disposer à leur gré de leurs personnes et de leurs biens? D'où viendra Timpulsion? comment, après l'avoir imprimée, pourra-t-on en prolonger et en perpétuer les effets? Ces deux questions résolues , il s'en présentera une autre plus délicate : par quel principe pourra-t-on discerner ce qui est légitime et salutaire, dans la pratique de l'association, de ce qui est condamnable et dangereux?
Une chose est certaine, bien qu'elle reste aujourd'hui inaperçue du grand nombre : c'est qu'il ne faut demander à la société politique, ni l'impulsion qui porte les hommes à l'association, ni l'esprit de suite et de persistance dans l'action, nécessaire aux Oeuvres que poursuit l'association. L'État régit les intérêts, toute son action a pour but de les garantir et de les pondérer. Or, loin de rapprocher les hommes, les intérêts les divisent. D'ailleurs, les lois qui gouvernent l'État, et les pouvoirs qui appliquent ces lois, n'ont qu'un but : faire régner la justice, c'est-à-dire, maintenir les bornes qu'au nom du droit et de l'intérêt général on oppose à l'expansion désordonnée des forces individuelles. La justice n'imprime pas le mouvement, elle contient, modère et réprime. Sa
mission est de renfermer la liberté dans les limites qu'elle ne pourrait franchir sans troubler l'ordre; il ne faut rien lui demander de plus. Il y a dans la société une force morale, dont l'Etat doit toujours assurer la libre expansion, dont souvent il doit accepter le concours pour réaliser pleinement la justice, mais dont il n'est pas l'organe direct : cette force, c'est la charité. Elle porte les hommes à accomplir surabondamment tout ce que demande l'ordre général du bien social , et à faire , avec une abnégation que rien ne décourage , tout ce que réclame le bien particulier de chacun des hommes qui composent la société. Par l'action incessante de cette force, ont été développées et consolidées toutes ces libertés du grand nombre, qui rendent les peuples modernes si supérieurs aux peuples de l'antiquité. Par elle s'établit l'accord des volontés qui fait naître et conserve l'association. Tandis que l'Etat fait appel à la contrainte, la charité ne fait appel qu'à la liberté. Elle se déploie dans le cercle des lois inviolables de la justice, qui garantissent la liberté de toutes les forces légitimes de la société. Au milieu de cet ordre extérieur, où tout est rigoureusement fixé par les règles de la légalité, elle met en jeu les forces vives de l'humanité. Elle est dans l'État comme l'âme dans le corps ; elle y répand la vie , le mouvement et le progrès. Et ce n'est pas une force qui s'épuise par son action, c'est une force qui renaît sans cesse d'elle-même. Intarissable, comme l'attrait divin qui la suscite, elle imprime à toutes ses œuvres un caractère de solidité et de durée , qui ne se rencontre point là où régnent exclusivement les mobiles intérêts de l'ordre purement humain. Elle est persévérante dans son action et stable
V. — LES LIBERTÉS POPULAIRES. 105 dans ses institutions, parce qu'elle reroit l'impulsion et la règle de la plus persévérante et de la plus stable des puissances de ce monde, de l'Église catholique.
Si l'association est un merveilleux instrument de progrès et de conservation sociale, elle peut être aussi, aux mains de la révolution, le plus redoutable instrument de perversion et de ruine. Ce n'est pas sous l'impression de l'horreur que répandent dans le monde les crimes perpétrés et, présentement encore, médités par Y Internationale, qu'un doute s'élèvera sur la nécessité de contenir l'association dans les bornes du juste et du bien. Vis-à-vis d'elle, l'État ne peut pas rester désarmé. Faudra-t-il pour cela la mettre à la discrétion des pouvoirs publics? Ce serait rentrer dans les voies révolutionnaires, ce serait ôter à la société la seule force par laquelle elle puisse triompher de cet individualisme, qui la rend incapable de supporter ni le pouvoir ni la liberté. C'est ici qu'il faut plus que jamais rappeler que, entre toutes les libertés, la liberté du devoir a des droits inviolables. Quand l'association réunit les hommes pour les rendre meilleurs et plus aptes à remplir les grands devoirs de la vie sociale, sa liberté doit être sacrée pour tous les pouvoirs. Lui imposer des entraves serait un des plus grands attentats qui se puissent commettre, contre Tordre naturel de la société, et contre les droits essentiels des citoyens.
Mais qui tracera la règle du devoir? Qui distinguera ce qui est la liberté du devoir, c'est-à-dire la liberté du bien, de ce qui n'est que la liberté de la transgression et de la subversion? Suivant la doctrine révolutionnaire, qui ne reconnaît aucun ordre spirituel, qui n'admet d'autre loi
que celle que porte l'État, organe de la souveraineté rationnelle de l'humanité, il est naturel que l'autorité civile décide de ce qui est licite en même temps qu'elle décide de ce qui est légal. Mais quand l'Etat possède ce droit, il n'y a plus de liberté. A qui appellerait-on des décisions arbitraires de César, sinon à César, qui est l'expression vivante de la souveraine raison du peuple, contre laquelle personne ne peut avoir raison. Il n'y a plus alors que le bon plaisir du nombre. César est infaillible.
Ce problème ne se pose pas seulement à propos de l'association, il se pose aussi à propos de toutes les libertés. Pour échapper à la logique révolutionnaire, une seule voie est ouverte : elle part du droit suprême de Dieu sur la vie humaine, lequel a pour corollaire nécessaire le devoir imposé à l'homme d'obéir aux commandements divins , et elle va aboutir au droit naturel qu'a tout homme de pratiquer, en pleine liberté, ce devoir d'obéissance à la souveraine autorité de Dieu. Ce que Dieu prescrit et ce qu'il interdit, voilà le devoir, et le fond obligé de toutes les lois. Là se trouve la limite que les pouvoirs publics ne peuvent point franchir, et qui exclut tout arbitraire de l'homme. Là se rencontrent, dans une intime union, l'autorité et la liberté, tellement qu'on ne saurait diminuer l'une sans diminuer l'autre. Si peu de part que prenne l'homme , en vertu d'un droit qui lui serait propre, à la détermination des principes qui constituent l'ordre spirituel, l'autorité de ces principes sera amoindrie, et la liberté, que chacun de nous tire du droit qu'il a de s'y conformer, se trouvera amoindrie en même temps. Supposez que Dieu n'ait point constitué dans le
V. — LES LIBERTÉS POPULAIRES. 107 monde d'organe vivant de son autorité et de sa loi, et qu'il appartienne à l'homme, dans la liberté de sa conscience, de fixer le sens et la portée des préceptes divins. La société ne serait-elle pas alors ramenée à l'arbitraire des déterminations humaines, en ce qui concerne le devoir, et par conséquent en ce qui concerne la liberté naturelle de l'accomplir? Pour que la liberté soit pleinement assurée, il faut que l'autorité spirituelle soit indépendante du caprice de l'homme. L'infaillibilité du pouvoir établi de Dieu, pour promulguer et interpréter sa loi, donne les garanties essentielles de toute liberté sociale , tandis que l'infaillibilité des pouvoirs humains expose à toutes les servitudes.
Tout est harmonie dans l'ordre social né du christianisme. Lorsque le Pontife romain rappelle aux peuples et aux souverains leurs devoirs envers l'Église ; lorsqu'il affirme les droits de sa suprême autorité ; lorsqu'il revendique les conditions indispensables de sa liberté, en revendiquant les droits de sa souveraineté temporelle ; il prépare la voie aux libertés populaires, lesquelles ont tout à espérer de l'affermissement de l'autorité spirituelle, comme elles ont tout à redouter de l'absolutisme de la révolution. Tout ce qui affaiblit la concorde de l'Église et de l'État rend plus difficile à réaliser la garantie des libertés populaires. Si les deux pouvoirs se séparent, on ne voit plus comment on pourra conserver à la société les garanties d'ordre et d'autorité, dont elle ne saurait se passer, tout en laissant aux libertés populaires leur plein essor. Ou bien, à raison de l'incompétence des pouvoirs civils en matière morale, il faudra renoncer à rien réprimer, et ce sera la licence ; ou bien il faudra ré-
primer au nom de la majorité et de sa seule autorité, et ce sera l'arbitraire.
On aura beau chercher, on ne trouvera pas de milieu : il faut être pour Dieu ou contre Dieu. Tout le problème social et politique est présentement réduit à ces termes. Si les sociétés modernes ne veulent pas se résoudre à faire le sacrifice de cette prétention de la raison humaine à la souveraineté, qui fait le fond de la Révolution, et si elles refusent de s'inchner devant l'autorité de Dieu,, elles se courberont sous^le pouvoir de Fhomme.
Dieu est présent dans le monde ; depuis dix-huit siècles il y est en quelque sorte visible par l'Église catholique , et par le Pontife qui la gouverne. Les libertés populaires sont l'œuvre de l'Église, et plus particulièrement de la Papauté qui a toujours été le recours des peuples contre l'oppression des puissants. Tous ceux qui, savent l'histoire vraie, l'histoire des faits, reconnaissent que l'abolition de l'esclavage, et Fémancipation graduelle des travailleurs, sont dues principalement à l'influence des doctrines et des œuvres catholiques. De cette même influence sont nées les grandes associations de travailleurs, dont saint Louis, le plus chrétien et le plus populaire des monarques, confirma les coutumes, et qui furent, pour les classes ouvrières, une source de sécurité et de progrès, jusqu'à ce que le Césarisme, en leur appliquant sa réglementation tracassière, en eut altéré le caractère.
Ce que l'esprit de justice, de liberté et de charité de l'Église catholique a su faire au moyen âge, il saura bien encore le faire aujourd'hui, dans la situation nouvelle que nous a créée l'émancipation complète de toutes les forces populaires. Les plus grands dangers de cette émancipation
V. — LES LIBERTÉS POPULAIRES. (09 sont l'individualisme et l'instabilité. Quatre-vingts ans de propagande démocratique en ont singulièrement accru la gravité. Ce n'est point par les institutions politiques que ce mal sera guéri. Pour l'atteindre, il faut aller au fond des idées et des mœurs. Quand l'Église avec l'inébranlable stabilité de ses dogmes et l'infatigable ardeur de sa charité, nous aura rendu l'aptitude à l'association et le goût des choses durables, les sociétés, cédant à leur penchant naturel, tireront, des libertés mômes que le travail des siècles leur a conquises, un ordre d'institutions en accord avec les lois constantes de la vie humaine. Le bon sens du peuple reconnaîtra, dans l'Église catholique, la puissance qui s'est toujours le plus occupée de ses intérêts, et qui les entend le mieux. La restauration sociale se fera aisément, lorsque les malentendus entre le peuple et l'Église seront dissipés. Ils le seraient bientôt, si l'on permettait à l'Église de se montrer au peuple telle qu'elle est, dans la plénitude de sa liberté naturelle et divine. Qu'à la place de la hberté de détruire, que les pouvoirs démocratiques accordent si largement, on rende, à toutes les forces légitimes qui subsistent parmi nous, la liberté de fonder et de reconstruire, et bientôt l'édifice social, relevé sur un plan nouveau, retrouvera cette solidité que donne le respect des principes nécessaires et de Tordre constant de la vie humaine , et qui manque absolument aux États où règne la démocratie.
Il ne suffît pas de restaurer dans l'ordre des mœurs et des libertés de la vie privée, il faut que la restauration politique accompagne et appuie la restauration sociale. Dans la réalité, les libertés sociales ne peuvent point être séparées des libertés politiques. La question sociale et là
question politique se tiennent par les liens le plus étroits^ souvent même elles se confondent.
Présentement les difficultés sociales s'offrent à nous comme les plus pressantes. C'est pour parvenir à ses fins de subversion dans l'ordre social, que la révolution prétend nous imposer le radicalisme dans l'ordre politique. Quand une société a été profondément ébranlée par la passion égalitaire et communiste, elle ne peut retrouver l'ordre vrai et durable qu'en restituant à l'autorité tout ce qui lui appartient naturellement. Les libertés populaires ne peuvent se passer d'une autorité fortement constituée. Au centre de ces sociétés, dans lesquelles elles développent tant d'activité, de mouvement et d'impatience^ il faut une puissance capable de rassembler, de coordonner et de contenir toutes les forces locales et particulières sans cesse divergentes. En cette œuvre de coordination et de consolidation, c'est la puissance spirituelle qui accomplit la plus grande part. Mais le travail qu'elle opère dans les âmes a besoin de l'aide extérieure des institutions publiques. Pour la restauration de l'ordre et de la liberté , à laquelle tout le monde aspire , il faut le Pontife et le Monarque.
Il y a entre la royauté chrétienne et les libertés populaires des affmités dont toute l'histoire porte témoignage. Sous l'autorité tuiélaire de la couronne, les extrêmes de la politique pourraient aisément se rencontrer et se concilier. Monarchie dans la politique, république dans l'administration , sont choses naturelles, anciennes chez les peuples catholiques , conformes aux vœux de nos sociétés également fatiguées de l'excès du pouvoir et de l'excès de la liberté.
Le peuple tient à régir par lui-même ses intérêts. Il est juste et utile que ce droit lui soit accordé , pour toutes les choses qui le touchent directement, et dont il peut juger en suffisante connaissance de cause. Personne ne pouvant être plus éclairé que lui-même sur les questions de cette nature , on ne voit pas pourquoi Ton donnerait à d'autres qu'à lui le droit de les résoudre. Sauf les restrictions que peut commander l'intérêt général, dont le monarque est le gardien, il faut qu'en ces matières le peuple décide souverainement.
Quand il s'agit des intérêts généraux de la politique , soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, les mêmes considérations conduisent à une solution toute différente. Burke dit , dans ses Réflexions sur la révolution française : « La volonté du grand nombre et les intérêts du grand nombre sont rarement la même chose. » Le grand nombre n'est point apte à discerner suffisamment ce qui est bon et ce qui mauvais, ce qui est utile et ce qui est nuisible , dans les grandes affaires de l'État ; par conséquent , il n'est point bon qu'il soit appelé à donner, dans cet ordre de choses, l'impulsion et la direction. Cette partie du gouvernement est naturellement de la compétence de celui que la langue de tous les peuples a toujours nommé le souverain.
C'est au monarque qu'appartient l'action politique, et, pour l'exercer, il faut qu'il soit libre , c'est-à-dire qu'il soit réellement souverain. La royauté, non plus souveraine, mais sujette de la souveraineté du nombre , est une des plus fausses et des plus dangereuses conceptions de la politique révolutionnaire. Le libéralisme bourgeois Ta résumée en un axiome célèbre : Le roi règne et ne gou-
vernepas. Dans la langue que parle le bon sens populaire , et dont les politiques du parlementarisme n'aiment pas la franchise, cela veut dire tout simplement que le roi n'est pas roi. Il serait étrange que, sous le régime des libertés populaires , qui sont les libertés de tout le monde, le monarque seul ne fût point libre. Il faut qu'il soit, comme tous, libre de faire son devoir, et qu'il ne rencontre de bornes à sa liberté qu'au cas où il fausserait la loi de son ministère , qui est institué pour le bien , et où il manquerait à ses devoirs envers la société , en tournant €ontre elle un pouvoir qu'il a reçu pour l'avantage commun.
Il faut donc que le roi soit libre de bien faire dans Tordre politique , comme les pouvoirs secondaires le sont dans Tordre administratif, et les particuliers dans les relations privées. Mais il faut aussi, eu égard à la faillibilité de tout ce qui est humain, que sa liberté rencontre, par les institutions et par la combinaison des forces sociales, des obstacles insurmontables à l'abus qu'il pourrait faire de la puissance souveraine. Il faut que la société participe par ses représentants au gouvernement de la chose publique. Elle est la première intéressée aux décisions qui se prennent dans la politique, il faut donc qu'elle ait voix dans les conseils qui les préparent. Et comme tous ici ont intérêt, il est naturel aussi que tous aient voix, suivant la mesure de leur capacité.
L'intervention des gouvernés dans le gouvernement est un principe de politique qui, de tout temps, a été admis et pratiqué en une certaine mesure, mais que la démocratie a faussé et dénaturé par sa théorie de la souveraineté du nombre et du suffrage universel. Pour prétendre
V. — LES LIBERTÉS POPULAIRES. 113 sérieusement que l'homme du peuple , occupé tout le jour au travail des mains, est le meilleur juge de ce qu'il faut faire pour assurer, dans le présent et dans l'avenir, la prospérité et la grandeur de l'État , il faut être idéologue ou Américain. Sans doute Thomme du peuple est intéressé à tout ce qui touche l'Etat, mais il n'est pas suffisamment compétent. Il ne connaît bien que les choses qui l'entourent et le touchent; il pourra discerner quels sont, parmi ceux qui vivent avec lui, les hommes qui méritent sa confiance, et dont l'intelligence plus étendue verra clair dans les questions de la politique ; mais ne lui demandez pas de choisir directement les hommes dont les idées politiques répondront à des idées que lui-même, en politique, ne peut pas avoir. L'élection , à deux degrés, des membres de la représentation nationale, offre des garanties de liberté et de conservation , qu'on ne trouve pas du tout dans le suffrage universel direct.
Mais encore, pour opérer cette délégation de puissance électorale, pour dresser ces listes de confiance qui constitueront le corps par lequel les élections seront faites directement, ce n'est pas à la foule, sans distinction, qu'il faut s'adresser. A l'exercice d'un droit si important, il ne faut admettre que les véritables intéressés en fait d'ordre et de liberté , c'est-à-dire , les citoyens qui accomplissent régulièrement, et dans des conditions de suffisante stabilité, les grands devoirs de la vie sociale. Tout chef de famille , justifiant de l'exercice habituel d'une profession utile, et se trouvant, par l'âge et par le domicile, en possession d'une certaine stabilité d'existence, doit prendre part, sous le régime des libertés populaires, à
l'exercice des droits poliques. Dans Tordre de la politique générale , il ne les exercera qu'indirectement ; dans l'ordre administratif, c'est-à-dire, pour les intérêts qui le touchent immédiatement, rien n'empêche qu'il ne les exerce directement.
S'il n'y avait dans la société que des intérêts d'un même ordre , il n'y aurait naturellement qu'une seule catégorie d'électeurs. La démocratie , qui soumet tout à son niveau égalitaire, ne veut pas l'entendre autrement. C'est une de ses plus grandes et de ses plus pernicieuses erreurs. Sous le régime des libertés populaires, où l'on prend pour une des bases principales du droit politique le devoir et la dignité du travail, il convient d'accorder une représentation distincte aux différents intérêts que le travail développe et conserve.
Ceci est absolument opposé, nous le savons, à cette habitude, nous pourrions dire à cette passion de l'uniformité et de la symétrie politique, que l'esprit démocratique a répandue parmi nous. Cet amour de la régularité absolue est une infirmité mentale des peuples démocratiques, et nos sociétés ont à s'en guérir. Les intérêts du travail, depuis les plus hautes fonctions jusqu'aux plus humbles labeurs, sont divers; il faut donc que la représentation de ces intérêts admette une certaine diversité. L'intérêt agricole, représenté par des comices dont les membres seraient librement élus; l'intérêt commercial et industriel, représenté par des chambres de commerce également formées par le libre choix des intéressés; l'intérêt des classes qui s'appliquent aux fonctions supérieures de la vie sociale; le sacerdoce, la magistrature, l'enseignement, l'armée; tous ces grands intérêts qui,
V. V- LES LIBERTÉS POPULAIRES. 115 par leur réunion, forment l'intérêt général, réel, pratique de la société, ont droit à une représentation spéciale , et doivent l'obtenir en vue du bien social. Le droit de tous ceux qui remplissent les devoirs communs de la vie sociale, en même temps que les droits particuliers de tous ceux qui en remplissentles fonctions distinctes, trouveront dans ces combinaisons leur légitime satisfaction. Le peuple tout entier, dans son unité et dans sa hiérarchie, sera représenté.
La représentation ainsi constituée ne sera pas seulement une force de résistance , contre les entreprises injustes ou inintelligentes du pouvoir, elle sera en même temps, pour la royauté, un appui d'autant plus sûr qu'il aura sa base dans tout ce qui tient le plus intimement à la vie nationale.
Les institutions locales auront aussi leur rôle à remplir, dans cet équilibre général des forces et des influences, par lequel sera assurée la liberté du pouvoir royal. Sans doute il convient que Tordre administratif, dans la commune, dans le département et dans la province, reste séparé par ses origines électorales , de la politique générale. On ne peut oublier néanmoins que les corps de représentation locale, bien qu'ils portent le caractère officiel, sont en possession d'une certaine vie propre. Ils constituent des centres particuliers d'intérêt positif et d'influence pratique , dont l'action peut contribuer à modérer et à contrebalancer ce qu'il y a parfois d'impétuosité passionnée dans les rangs supérieurs de la politique.
Toutefois cet appui , que la couronne trouvera directement dans les forces populaires elles-mêmes , ne suf-
fîra pas toujours à garantir la solidité de l'institution monarchique et la liberté du monarque. L'histoire montre qu'il est indispensable que la monarchie soit entourée d'un ensemble de forces étroitement liées à la vie nationale, mais subsistant au milieu du mouvement général par leur énergie propre; que, de plus, il faut que ces forces soient constituées dans des conditions de stabilité qui leur assurent l'esprit de conservation, dont les peuples ont d'autant plus besoin qu'ils ont des libertés publiques plus étendues. De là Tinstitution d'une chambre haute , qui se retrouve dans les pays où l'on entend le mieux la liberté politique, et dont il serait aisé de concilier l'existence avec les principes de la liberté populaire.
Pour remplir, entre la couronne et le pays, sa mission de conservation et de conciliation, il faut que la chambre haute s'appuie à la fois sur le peuple et sur le roi. Le mandat à vie, conféré par le monarque sur des listes de présentation dressées par les corps dans lesquels se concentrent les grands intérêts de la société, rattacherait cette grande institution à la royauté, tout en lui laissant son indépendance , et tout en la maintenant dans une étroite union avec la nation. Dans cette Chambre, les grandes influences locales trouveraient leur place, à côté des supériorités qui ont conquis par leurs services une position éminente dans l'ordre général de l'État. Là viendraient aussi prendre rang toutes les forces traditionnelles de la société, qui se reconstitueront par la libre initiative de tous, dans la famille et dans l'association.
Dans cet équilibre général des forces sociales et des
V. — LES LIBERTÉS POPULAIRES. 117 pouvoirs qui les régissent, les institutions fortifient et soutiennent la royauté en môme temps qu'elles la modèrent et la contiennent. La royauté s'y trouve libre pour accomplir tout ce que réclame l'intérêt social. La royauté, isolée au milieu des forces individuelles courbées et dispersées sous l'absolutisme démocratique, ne jouirait d'aucune liberté. La liberté du peuple profite de la liberté du monarque. Dans les sociétés bien ordonnées, tout doit se faire pour les libertés populaires ; or elles ne peuvent être mieux assurées que là où règne, avec le concours et sous le contrôle de toutes les forces sociales, l'autorité tutélaire du roi.
Notre époque , qui a tant souffert des crimes et des folies de la Révolution, aspire à rompre avec elle sans rompre avec la liberté. Le radicalisme démocratique méprise et rejette le passé; il prétend que la liberté ne peut se trouver que loin des voies que l'humanité a parcourues jusqu'ici. J'ai voulu rappeler que , si la liberté ne se présente pas toujours sous le même aspect aux divers âges , elle est néanmoins ancienne dans les sociétés formées sous l'empire des principes du christianisme.
En suivant les progrès de la liberté civile et politique dans le monde moderne, en considérant que chaque époque a ses formes de liberté particulières en harmonie avec le degré d'avancement moral et matériel de la société, on arrive à cette double conclusion : d'abord que les libertés populaires ne sont point inconciliables avec les lois générales et les institutions fondamentales de la
vie humaine; puis, que ces libertés ne peuvent être bienfaisantes, qu'elles ne peuvent avoir toute leur étendue et toute leur solidité, qu'à la condition que ces lois et ces institutions soient toujours respectées, au milieu de toutes les transformations de l'état social.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
rages
Bref de Sa Sainteté Pie IX a l'Auteur 3
Avant-Propos 9