IV. — LA LIBERTÉ DÉMOCRATIQUE
elle est maîtresse de faire des lois h son gré, elle les proscrit absolument. Là où la législation conserve encore certaines traces des vieilles libertés chrétiennes, les tribunaux qu'anime l'esprit de la démocratie torturent les lois, pour en tirer des prohibitions conformes aux exigences de la liberté nouvelle.
Ici encore il se trouve que le libéralisme bourgeois est en parfaite harmonie avec le libéralisme démocratique , et que celui-ci ne fait que continuer la tradition du premier. Sieyès, l'oracle du libéralisme de 89, a porté contre es corporations la sentence que les pouvoirs bourgeois et les pouvoirs démocratiques exécutent fidèltment. « Remarquons, dit-il, dans le cœur des hommes trois espèces d'intérêts : 1° Celui par lequel les citoyens se rassemblent : il présente la juste étendue de l'intérêt commun ; 2^ celui par lequel un individu s'allie à quelque autre seulement : c'est l'intérêt de corps; et enfin, 3'' celui par lequel chacun s'isole, ne songeant qu'à soi : c'est l'intérêt personnel. L'intérêt par lequel un homme s'accorde avec tous ses co-associés est évidemment l'objet de la volonté de tous. L'intérêt personnel n'est point à craindre; il est isolé, chacun a le sien. Sa diversité est son véritable remède. La grande difficulté vient de l'intérêt par lequel un citoyen s'accorde avec quelques autres seulement. Celui-ci permet de se concerter, de se liguer : par lui se combinent les projets dangereux pour la communauté ; par lui se forment les ennemis publics les plus redoutables. Qu'on ne soit donc pas étonné si l'ordre social exige, avec tant de rigueur, de ne point laisser les simples citoyens se disposer en corporation, s'il exige encore que les mandataires du pouvoir public, qui seuls, par la né-
cessité des choses, doivent former de' véritables corps, renoncent, tant que dure leur emploi, à être élus pour la représentation législative. Ainsi et non autrement, l'intérêt commun est assuré de dominer les intérêts particuliers. A ces seules conditions, nous pouvons nous rendre raison de la possibilité de fonder les associations humaines sur l'avantage général des associés, et, par conséquent, nous expliquer la légitimité des sociétés politiques^. » Chapelier s'inspirait des mêmes idées, lorsqu'il justifiait devant l'Assemblée constituante le décret du 14-17 juin 1791, par lequel étaient interdites toutes les associations entre les cit#yens d'un même état et d'une même profession : « Il n'y a plus de corporations dans l'Etat, disait-il, il n'y a plus que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général. Il n'est permis à personne d'inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation. »
Rien n'est plus fatal à la liberté du peuple, à son bienêtre et à sa dignité, que cet état d'isolement et de constante instabilité auquel l'individualisme démocratique réduit les hommes. Dans cette société où l'orgueil rationaliste a tout faussé et tout dispersé, le mal pour les travailleurs n'est pas seulement de ne pouvoir constituer entre eux cette union durable des forces, si nécessaire à leur liberté, à leur perfectionnement moral, et à l'amélioration de leur condition matérielle. Mênifi dans cette vie individuelle et séparée où la démocratie les renferme, ils ont beaucoup à souffrir des influences de l'esprit dé-
1 Qu'est-ce que le tiers, chap. vi.