M. LE PLAY
Articles insérés dans l<' Journal de Bruxelles du IG et du 18 avril
Si Ton compare les appréciations que renferme ce travail , écrit peu de temps après la publication de la Réforme sociale^ aux vues émises dix-sept ans plus tard dans l'article sur la Réaction, reproduit plus haut, on verra combien l'auteur a montré en tout temps de sympathie pour la personne et les écrits de M. Le Play. Mais on verra aussi comment, dès le début, il a fait, sur certaines parties principales de l'œuvre du célèbre publiciste, les réserves nécessaires.
Il a toujours cru impossible d'admettre, comme des principes, les conceptions auxquelles M. Le Play semble s'être arrêté quant à l'autorité de la tradition. Jamais il n'a pensé qu'on pût en faire la doctrine fondamentale et le principe d'action d'une école qui se donne la mission d'opérer la réforme de la société.
La méthode d'observation pratiquée par M. Le Play, comme conséquence de ses idées sur la tradition , peut servir efficacement à convaincre les hommes de notre temps de l'inanité des théories en faveur depuis 89. On peut l'accepter comme une sorte de contre-épreuve de la vérité sociale dont l'emploi convient à une époque de positivisme telle que la nôtre. Mais quant à la vérité, qui doit être le point de départ et la justification de toutes les réformes, elle nous est donnée par une autre voie, et avec une autorité que la tradition et la coutume n'ont point par elles-mêmes.
Tout en rendant justice à la puissance de vues et d'initiative, ainsi qu'au grand courage de M. Le Play, on est obligé de reconnaître que son système pèche par les bases mêmes, et qu'il est très contestable comme doctrine , au point de vue philosophique aussi bien qu'au point de vue théologique.
Pour ce qui est de la libre concurrence des doctrines, l'auteur de cet écrit Ta toujours tenue pour dangereuse et contraire aux principes invariablement affirmés par l'Église catholique. L'œuvre de la Paix sociale, entreprise peu d'années après la publication du grand ouvrage de M. Le Play, et acceptée dès l'abord avec empressement par les catholiques libéraux, a rendu palpable Terreur dans laquelle M. Le Play était tombé sur la nature de la liberté et ses conditions d'exercice. Elle a pleinement justifié les réserves formulées, dès 1865, dans l'écrit qu'on va lire.
La réforme sociale! Ce mot est aujourd'hui dans toutes les bouches. Chaque jour nous entendons réclamer la réforme, au nom des théories subversives de Tordre et au profit des passions impatientes de tout frein. D'un autre côté, nous Tentendons aussi réclamer, avec plus de calme et de dignité , mais avec non moins d'énergie , au nom des grands principes de Tordre moral et dans l'intérêt de la paix sociale. Souvent obscurcies par les préjugés révolutionnaires, ces vérités essentielles restent toujours vivantes dans les âmes où la foi chrétienne domine, et nous les voyons se réveiller avec une nouvelle énergie dans les consciences droites, éclairées par le spectacle des égarements auxquels conduit le scepticisme. C'est ce sentiment de la vérité sociale, et des périls auxquels les nations s'exposent quand elles la méconnaissent, qui a inspiré Touvrage publié Tété dernier par M. Le Play sur la Réforme sociale en France. Nous ne connaissons pas de livre qui exprime mieux le besoin, que ressentent aujourd'hui toutes les âmes honnêtes et tous les esprits élevés r de remonter aux vrais principes et de renouer la chaîne des traditions, violemment rompue à la fin du siècle der-
LA RÉFORME SOCIALE. 495 nier par l'invasion du rationalisme dans nos mœurs. Aussi l'œuvre de Téminent publiciste a-t-elle produit, dès son apparition , une profonde sensation. Les esprits initiés à l'étude des sciences sociales connaissaient depuis longtemps les idées de M. Le Play ; ils avaient pu en dégager les principes au milieu des détails de sa vaste et profonde étude sur les Ouvriers européens. Elles nous apparaissent aujourd'hui formulées avec une rigoureuse méthode et éclairées par les développements les plus complets. Telles qu'elles se présentaient dans les Ouvriers européens^ elles avaient produit, parmi les hommes voués à l'étude des faits de la vie sociale, une vive impression et soulevé d'ardentes contradictions. Saisissables , dans leur nouvelle forme, pour tous les hommes éclairés, elles sont appelées à exercer l'influence la plus salutaire sur l'opinion publique ; elles serviront puissamment à hâter cette réaction, que chaque jour rend plus nécessaire, contre l'esprit de négation et de désordre par lequel nous sommes envahis de toutes parts, et que nous ne pourrons vaincre qu'en attaquant résolument les préjugés qui font sa principale force.
Le livre de M. Le Play est une courageuse revendication des lois naturelles de l'ordre social contre les préjugés qui les dérobent aux yeux de la plupart de nos contemporains. Toujours (( il oppose les faits aux idées préconçues », et c'est parla méthode d'observation qu'il s'élève du fait au principe. Comme lui-même nous le dit dans son introduction, c'est le procédé qu'il a suivi pour former ses propres convictions sur les grandes questions de la science sociale, et c'est par ce procédé qu'il s'eff*orce de déterminer la conviction de ses lecteurs. Il apporte dans
la pratique de sa méthode , avec une rare sagacité , une droiture et une passion du bien qu'on ne saurait trop admirer et qu'on ne saurait trop proposer à Timitation de nos contemporains.
M. Le Play ne fait point comme tant d'autres écrivains, qui traitent les questions sociales en se tenant prudemment dans le domaine des généralités. Il étudie la société sur le vif. Ce n'est point par l'observation des grands traits et des apparences qu'il commence ses investigations ; c'est , au contraire , par l'étude détaillée de tous les faits de la vie intime, dont l'ensemble constitue les mœurs d'un peuple et manifeste ses doctrines et ses tendances. Pour asseoir ses jugements sur notre ordre social, il s'attache à analyser notre existence contemporaine dans tous ses détails ; il interroge la vie de famille , il met en relief les habitudes privées, les goûts, autant que les caractères les plus saillants de la vie publique. C'est par ce procédé qu'il nous fait apercevoir les côtés faibles de notre société moderne. En comparant perpétuellement notre vie sociale avec la vie des peuples qui ont conservé mieux que nous les vraies traditions du genre humain, et qui n'ont pas été soumis comme nous , ou qui l'ont été moins que nous, aux influences délétères du rationalisme, il nous fait comprendre à quels principes et à quelles institutions nous devons aller demander le remède au mal qui mine nos sociétés et rend stériles leurs efforts pour réaliser des progrès dont elles ont l'idée et le besoin.
Quand on cherche la solution d'un problème social, c'est toujours aux lois générales de l'ordre moral qu'il faut la demander. Nous pouvons parvenir à la connaissance de ces lois par deux voies; ou bien, partant des
LA RÉFORME SOCIALE. 497 premiers principes de notre raison , guidée et fortifiée par la parole même de Celui qui a constitué Tordre moral , nous poursuivons dans les faits la réalisation de ces principes ; ou bien, prenant une autre voie , observant , avec un sens naturellement droit, le malaise et les désordres qui affligent la vie humaine, étudiant avec soin le mode de constitution des peuples qui sont exempts de ces maux ou qui en souffrent moins que d'autres, et dont Texistence répond mieux à l'idée que nous nous faisons de la félicité et de la dignité de l'homme, nous parvenons à nous élever à la connaissance de ces lois supérieures, desquelles tout dépend dans la vie humaine. Ce dernier procédé a son utilité , quand il s'agit de ramener à la vérité les sociétés que le doute a envahies , et qui prétendent appliquer à toutes choses la règle du libre examen.
C'est pour la France que M. Le Play écrit ; mais comme notre ordre social est aujourd'hui, pour le fond des choses , semblable à celui de nos voisins , il y aura pour nous grand profit à tirer de ses savantes et consciencieuses investigations, et des conclusions si neuves et si fécondes auxquelles elles l'ont conduit. D'où vient le mal présent? Il faut, pour en découvrir la source, remonter à l'ordre moral.
(( Les vérités physiques, dit M. Le Play, une fois conquises se conservent aisément chez les peuples où la paix publique se maintient avec Tordre moral; aucun instinct, aucun intérêt ne conseille d'en repousser l'usage. Nous sentons, au contraire, en nous-mêmes le gerjne des mauvais instincts qui portent à l'oubli des lois morales, en étouffant la crainte de Dieu, l'espoir de la vie future, le respect des parents et l'amour du prochain. L'histoire de notre pays n'apprend que trop comment les vérités
morales s'obscurcissent au milieu des progrès matériels de la civilisation. Plusieurs peuples de l'antiquité nous offrent des exemples encore plus concluants. L'oubli des lois morales y a provoqué la destruction d'une prospérité matérielle dont le souvenir même n'existe plus chez les habitants actuels de régions autrefois illustres, et dont les restes, enfouis dans le sol excitent notre admiration... La prédilection même avec laquelle les hommes supérieurs de notre temps s'adonnent à la découverte des vérités de Tordre physique, et l'importance qu'attache l'opinion aux améliorations agricoles et industrielles qui en sont la conséquence, ont trop fait perdre de vue les progrès qu'obtiendrait l'humanité par une meilleure culture des vérités morales. Un peuple grandit moins en perfectionnant la production des objets nécessaires à ses besoins, qu'en s' appliquant à contenir ses appétits et à pratiquer le bien... Les Européens, pour conserver leur prééminence, doivent poursuivre, par l'observation du monde physique, la découverte des innombrables lois qui restent inconnues, mais ils feront une œuvre plus utile en s'attachant à mieux comprendre et à mieux pratiquer les lois morales depuis longtemps révélées par la bonté divine. »
C'est à raffaiblissement des convictions religieuses et à l'invasion du scepticisme qu'il faut attribuer le malaise dont souffrent nos sociétés. M. Le Play est sur ce point aussi net que possible. C'est donc dans un retour sincère aux antiques croyances qu'il faut en chercher le remède. C'est dans les croyances religieuses que les hommes trouveront la force de contenir leurs appétits et de pratiquer le bien. C'est le christianisme qui, en domptant l'orgueil, attaque à leur racine les vices qui troublent , corrompent et abaissent les sociétés. M. Le Play constate la supériorité de la religion chrétienne en ce point :
« Plusieurs religions asiatiques, pour combattre l'orgueil et l'égoïsme, compriment, outre mesure, la personnalité humaine
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et détruisent le libre arbitre. Mais en évitant un écueil elles donnent contre un autre non moins redoutable; elles ne maintiennent l'harmonie dans les esprits qu'en dressant ceux-ci à subir le despotisme. Le christianisme seul conserve le sentiment de l'indépendance individuelle en domptant l'orgueil et en développant l'amour du prochain. »
Deux idées dominent toutes les conceptions de l'auteur de la Réforme sociale : la liberté et la tradition ; et c'est par ces idées qu'il concilie deux choses , que tant d'hommes de notre temps s'obstinent à considérer comme inconciliables : la conservation et le progrès. « Je suis conduit à penser, dit M. Le Play, que l'esprit d'innovation qui agite aujourd'hui l'Europe sera parfois moins utile à la réforme sociale que ne le serait le retour pur et simple à la tradition. » C'est par la liberté qu'il veut ramener les hommes à la tradition. Il reproduit cette observation, faite plus d'une fois par les publicistes catholiques, que rien n'est plus favorable et plus nécessaire à la vraie liberté que la religion. « La religion , en effet, supplée à l'action des lois répressives et de la force publique, parce que les citoyens sont obligés par leur conscience de dompter euxmêmes leurs mauvaises propensions. » La religion est en même temps de toutes les forces sociales celle qui affermit le plus parmi les hommes l'amour de la tradition. La religion vraie est nécessairement traditionnelle , car elle a dû être donnée par Dieu au genre humain dès l'origine. Conçoit-on , en effet , que Dieu ait un seul moment abandonné l'homme à sa faiblesse , et qu'il ne lui ait pas, dès le commencement , révélé les lois naturelles de son existence et de son perfectionnement? Toute religion repose donc sur la parole divine et elle est avant tout un fait , un
fait primitif et universel. La grande œuvre du genre humain à travers l'histoire est Tacquiescement toujours renouvelé de son libre arbitre à ce fait souverain , et la réalisation de plus en plus complète , dans la vie publique comme dans la vie privée , du type que la foi religieuse offre à ses aspirations vers la perfection. La religion assure le respect des lois naturelles de notre existence , au milieu des transformations extérieures et accidentelles que peut subir Tordre social. Par l'influence souveraine qu'elle exerce sur la vie des peuples , elle crée en eux des habitudes, des mœurs, et, lorsque ces habitudes tiennent à ce qu'il y a de fondamental dans la constitution des sociétés humaines, elles forment des traditions dont les nations ne pourraient s'afl'ranchir sans se mettre en rébellion contre les lois naturelles de leur conservation et de leur perfectionnement. Constater ces traditions, c'est remonter par l'observation aux lois naturelles de la société humaine. C'est en suivant cette voie que l'on arrive à reconnaître , dans les évolutions des sociétés et dans les transformations légitimes qu'elles subissent, la double action de la Providence divine et de la liberté humaine ; celle-ci poursuivant son œuvre d'amélioration et de progrès sous l'empire des traditions par lesquelles Dieu la contient , et la ramène sans cesse aux fins générales que sa Providence lui a assignées. Le progrès systématiquement séparé de la tradition n'est qu'une révolte contre le gouvernement de la Providence. Notre siècle repousse la tradition, parce qu'il nie la Providence et ne croit qu'à la puissance de l'homme. Il ne faut pas chercher ailleurs le motif de l'éloignement que manifestent les écoles rationalistes de notre temps pour les doctrines qui tendent , par l'obser-
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vation consciencieuse des faits de la vie sociale , à dissiper les préjugés par lesquels le radicalisme a obscurci les intelligences, et à restaurer parmi nous le respect et la pratique des grandes traditions du genre humain.
Ramener insensiblement les hommes de notre temps à la religion et à la tradition, rectifier les fausses idées sous Tempire desquelles ils vivent, apaiser les passions qui obscurcissent les vérités les plus évidentes , non point par la contrainte et par des mesures brusques et violentes , mais par une action lente , prenant son point de départ dans la liberté , dans la tolérance, dans la discussion loyale de toutes les doctrines, tel est le procédé que recommande M. Le Play. Ici nous ne saurions admettre ses vues sans quelques réserves, ou du moins sans quelques explications. Nous n'admettons pas le principe de la complète séparation de l'Église et de l'État, ni le principe absolu de la libre concurrence en matière de doctrines. Sans doute les convictions ne s'imposent point par la contrainte , et l'action du pouvoir civil exercée dans le but d'asservir les consciences à une doctrine déterminée, sera toujours odieuse. Mais autre chose est d'imposer une doctrine par la force , et autre chose de protéger la vérité contre des attaques qui , lorsqu'elles s'adressent à la foule des esprits faibles et peu instruits, finissent par ôter à la société les convictions qui font sa vie et desquelles découlent tous ses progrès. Gomme le dit très bien M. Le Play lai-même, à propos de Téducation et des rapports sociaux de la vieillesse avec la jeunesse , le péché originel a mis en nous une propension vers le mal qui nous rend faibles vis-à-vis de toutes les séductions. Il y a des vérités essentielles qu'on ne peut impunément laisser défigurer
et outrager. Les lois de l'ordre civil ne permettent pas de mettre en question les principes fondamentaux de la société politique. Il ne peut pas en être dans l'ordre social autrement que dans l'ordre politique. Dans les deux ordres , la tolérance sans frein est un dissolvant auquel il est difficile qu'une société puisse résister longtemps. La première des autorités de ce monde, et la seule infaillible, nous le disait naguère : « Le plein pouvoir laissé à tous de manifester ouvertement et publiquement toutes leurs pensées et toutes leurs opinions , jette facilement les peuples dans la corruption des mœurs et de l'esprit. »
Hâtons-nous de le dire , M. Le Play ne fait point de la liberté un dogme, et il ne la considère pas comme le principe premier de l'ordre social, et comme le but de tous les efforts des hommes. « La liberté, dit-il, n'est pas un de ces principes fondamentaux qui , comme la religion , la propriété et la famille, élèvent, par une force qui leur est propre, les peuples à la vertu. Chez les Européens de notre temps, la liberté est un moyen habituel de progrès, mais il y faut renoncer dans les cas où elle trouble l'ordre moral, vrai critérium du bien, » Conséquent avec cette doctrine qui prend dans les principes de l'ordre moral le type de tout progrès et de tout ordre, M. Le Play reconnaît la souveraineté naturelle et nécessaire de ces principes. D'ailleurs, bien qu'il professe le principe absolu de la libre concurrence en matière de doctrines , il n'entend pas soustraire à toute répression les odieux abus de la discussion dont nous sommes trop souvent témoins aujourd'hui. Il nous le fait surtout voir quand il apprécie, en leur donnant son assentiment, les règles suivies en Angleterre quant à la liberté de discussion : « L'autorité
publique interdit de la manière la plus rigoureuse les honteuses publications que condamnent les gens de bien de tous les partis et de toutes les doctrines. Elle laisse toute liberté aux autres , sauf quand la paix publique est compromise ou menacée d'un péril imminent. Cette action répressive ou préventive varie avec la nature de la publicité ; elle augmente graduellement selon qu'il s'agit d'un livre, de réunions accidentelles en lieux clos ou sur les voies publiques, ou enfin de réunions périodiques, telles que les théâtres. » On voit qu'il n'y a là rien d'absolu, et que M. Le Play ne réclame qu'une liberté relative et toujours proportionnée aux mœurs et à l'état des esprits.
Nous avons exposé, dans un premier article, la pensée capitale du livre publié récemment par M. Le Play. Nous n'essayerons pas d'analyser dans ses détails cette œuvre, une des plus vastes et des plus profondément méditées qui aient paru depuis longtemps sur la science sociale. Nous nous contenterons, pour donner à nos lecteurs une idée de sa haute portée, de signaler à leur attention quelques-unes des questions principales qu'elle embrasse.
C'est à la racine même de la société que M. Le Play veut porter la réforme ; c'est par la famille qu'il veut la faire commencer, et c'est dans l'éducation qu'il cherche le moyen de la réaliser. « L'objet spécial de cet ouvrage, dit-il, est de rechercher les forces qui poussent les peuples aux progrès et aux réformes, et je prouverai qu'elles se trouvent surtout dans les régimes sociaux où chaque citoyen a le pouvoir de dompter chez ses enfants le vice originel, et de leur transmettre les habitudes de travail et de vertu créées par les aïeux. » Pour bien entendre
celte réforme de la vie sociale par la reconstitution de la famille, il est nécessaire d'insister sm' deux des conceptions les plus remarquables de Fauteur, lesquelles se tiennent par une connexion intime, et desquelles on peut dire qu'elles sont les idées maîtresses de son livre : la famille souche et la liberté testamentaire.
Dans les fofmes données à la famille, M. Le Play distingue trois types : deux types extrêmes, la famille patriarcale et la famille instable ; puis un type intermédiaire, la famille souche. Dans la famille patriarcale, le père conserve près de lui tous ses fils mariés, et il exerce sur eux et sur leurs enfants une autorité fort étendue ; sauf quelques objets mobiliers, les propriétés restent indivises entre tous les membres. La famille instable domine chez les populations ouvrières soumises au nouveau régime manufacturier de l'Occident, et se propage en outre chez les classes riches, sous un ensemble d'influences, au premier rang desquelles figure le partage forcé. C'est dans cette fausse organisation de la famille que M. Le Play voit la principale source des embarras et des souff'rances auxquelles nos sociétés sont en proie.
(( La famille, constituée par Tunion des deux époux, s'accroît d'abord par la naissance des enfants; elle s'amoindrit ensuite à mesure que ceux-ci, dégagés de toute obligation envers leurs parents et leurs proches, s'établissent au dehors en gardant le célibat ou en créant une famille nouvelle; elle se dissout enfin par la mort des parents, ou, en cas de mort prématurée de ceux-ci , par la dispersion des enfants mineurs. Dans ce régime, l'individu, célibataire ou marié, n'ayant plus à pourvoir aux besoins de ses proches, arrive rapidement à une situation élevée, s'il est pourvu d'aptitudes éminentes; en revanche, ne pouvant prétendre à aucun secours, il tombe plus vite encore
dans une condition misérable, s'il est inhabile ou vicieux. Et c'est ainsi que se forme, en même temps que beaucoup de fortunes rapides, cet état social particulier, que Thistoire ne nous a offert à aucune autre époque, et en vue duquel on a créé, de nos jours, le mot de paupérisme ».
Le paupérisme tient à des causes profondes et multiples, sur lesquelles les penseurs de notre temps ont fréquemment porté leurs investigations. Parmi ces causes, rinstabilité de la famille a certainement sa place, et il est impossible de ne pas reconnaître avec M. Le Play qu'elle a contribué à créer ce mal, qui inquiète et humilie nos sociétés les plus puissantes.
La famille souche forme un être collectif, qui se maintient d'âge en âge au même foyer, et dont la constante prospérité repose principalement sur le droit qu'a le père de famille de disposer librement de ses biens, et de choisir, en usant de ce droit, celui de ses enfants qu'il considère comme le plus apte à continuer son œuvre, et à servir de chef au groupe des membres de la famille qui resteront associés à son existence collective et à ses travaux.
En développant les conditions d'existence de la famille souche, M. Le Play nous rappelle des vérités sur lesquelles on ne saurait trop insister au milieu de notre société qui trop souvent les oublie. Il nous montre comment la tradition, si nécessaire à la puissance, à la prospérité et à la paix des sociétés, se conserve par la vertu de l'autorité paternelle, fortement constituée et librement exercée dans la famille souche. Notre siècle se fait sur l'autorité paternelle, de même que sur la nécessité de la tradition, ces deux choses qu'unit le lien le plus étroit, les idées
les plus fausses. En rejetant le dogme du péché originel, le rationalisme fausse tous les principes sur le perfectionnement de l'homme et sur les progrès de la société. M. Le Play nous le fait voir à toute évidence. Pour ceux qui professent la doctrine de l'autonomie de la raison humaine, tout le secret de la civilisation consiste à instruire les hommes, puis à les abandonner à leur libre impulsion pour le bien et pour l'utile. La volonté de l'homme, naturellement droite, n'a besoin que d'être éclairée pour se ranger d'elle-même à l'accomplissement des lois de l'ordre naturel. C'est à la science seule qu'il faut demander le moyen d'accroître les jouissances matérielles et de perfectionner les mœurs. Qu'ont à faire ici l'expérience et l'autorité de l'âge mijr et de la vieillesse? A quoi serviront-elles, sinon à entraver le progrès par les préjugés de l'ancien régime et les notions d'une science surannée? Un écrivain, qui jouit d'un certain renom de penseur et de logicien dans l'école des économistes, n'a-t-il pas dit que les hommes parvenus aux deux tiers de leur carrière font obstacle au développement matériel et moral de l'humanité? qu'ils sont « la routine, la pratique usée, la résistance qu'il faut vaincre? »
A ces inqualifiables extravagances du rationalisme, M. Le Play oppose les doctrines par la puissance desquelles nos sociétés se sont conservées, par lesquelles elles ont prospéré et grandi durant quinze siècles.
{( L*ordre moral, qui forme la principale richesse de Thumanité, se constitue peu à peu par la grâce divine et par la sagesse des générations successives. Ce trésor commun, accumulé ainsi depuis la création de l'homme, se transmet intégralement par l'éducation aux âmes d'élite qui, à leur tour, le conservent reli-
pieusement, en y ajoutant les fruits de leur propre expérience ; et c'est le père de famille qui est spécialement chargé de ce précieux dépôt et de cette merveilleuse transmission. Il en est de même des autres trésors de raison et d'expérience qui complètent le domaine de la civilisation générale, ou qui restent pour certaines nations une spécialité, tant que le bienfait n'en est pas apprécié par les peuples rivaux. Sans doute, le prêtre et l'instituteur prennent partout une part importante à la propagation des idées générales acquises à la civilisation ; mais c'est le père de famille qui, ayec le concours de la mère, inculque presque exclusivement aux jeunes générations les idées propres à la nation et à la race. Et l'on s'explique ainsi que les peuples où l'autorité paternelle a le plus d'empire sont aussi ceux qui ont le plus vif sentiment de leur nationalité. »
Rien n'affaiblit davantage Tautorité paternelle, rien ne contrarie plus les salutaires influences de la tradition, rien ne favorise davantage la perpétuelle mobilité de tous et de toutes choses, que l'intervention de l'Etat imposant au père de famille un partage forcé de son patrimoine entre ses enfants. « Les législateurs modernes, dit M. Le Play, ont vu généralement dans ce régime un moyen de combattre l'esprit de tradition. Le partage forcé désorganise à la fois la famille et l'État. Il ne s'est maintenu chez nous, jusqu'à ce jour, que par une véritable méprise; il ne peut réaliser en rien la pensée des hommes d'État qui l'ont institué en 1793, et il est en contradiction avec la pratique actuelle des peuples les plus libres et les plus prospères. »
Ce que réclame M. Le Play, ce n'est ni la création de majorats, ni le régime des substitutions perpétuelles ; il ne voit dans ces institutions qu'une entrave inutile et regrettable au principe de la libre disposition des biens par
le père de famille, et il les considère comme incompatibles avec nos mœurs. Il comprend sous la dénomination de liberté testamentaire les régimes de succession, dans lesquels le propriétaire ayant de nombreux enfants dispose librement au moins de la moitié de ses biens.
M. Le Play s'attache à faire ressortir les inconvénients du partage forcé. La mobilité perpétuelle de toutes les situations et de toutes les entreprises est un des plus grands. Sous ce régime, il sera impossible au père de famille de continuer dans ses dernières années, alors que ses forces commencent à défaillir, l'œuvre à laquelle il a employé sa vie. En effet, la loi qui lui impose le partage égal, lui ôte le moyen d'associer dès son vivant à son œuvre ceux de ses enfants qui pourraient le mieux la perpétuer, en leur assurant par ses dispositions testamentaires le droit de la continuer après lui à leur profit. Dans l'impossibilité de s'associer au travail de leur père sans compromettre leur avenir, les enfants sont obligés d'aller chercher une carrière hors du foyer paternel. Le père de famille se voit ainsi condamné fatalement à l'isolement pendant sa vieillesse, et la famille à la dispersion et à l'instabilité continue. Combien, d'ailleurs, l'autorité du père ne souffre-t-elle pas de la situation d'indépendance que fait à ses fils le droit que la loi leur confère sur son héritage? A vrai dire, dans ce régime la famille n'existe plus en tant qu'institution. Même dans l'ordre moral, rien en ce monde ne peut subsister qu'à la condition d'avoir dans l'ordre matériel un certain point d'appui. Privée de ses éléments de durée dans l'ordre matériel par le partage forcé, la famille n'est plus qu'une agrégation passagère qui ne laisse point de traces dans la vie sociale.
Le partage forcé a un autre inconvénient, non moins grave : il est une des principales causes de la stérilité des familles, de ce mal honteux qui tarit la puissance des peuples à ses sources mêmes, et dont la société française souffre peut-être plus qu'aucune autre , parce qu'elle a plus qu'aucune autre, depuis 1789, subi dans ses institutions et dans ses mœurs les influences du rationalisme. Le seul moyen, dans le système du partage forcé, de conserver intact le patrimoine de la famille, ou du moins d'éviter qu'il ne se fractionne à l'infini par les nécessités du partage égal, c'est de restreindre le nombre des copartageants en restreignant le nombre des enfants. De là ce ralentissement dans l'accroissement de la population, dont les désastreuses conséquences frappent même les plus aveugles, aussitôt qu'une guerre ou une épidémie viennent accroître le chifi're des décès; et de là, comme conséquence, un défaut d'expansion dans la puissance nationale, dont les hommes d'État se préoccupent, et dans lequel l'histoire nous fait voh* un des signes précurseurs de la décadence des peuples.
Au reste, M. Le Play ne se fait point d'illusion sur les obstacles que rencontrera inévitablement, dans l'état présent de nos mœurs, la réforme de notre régime de successions par le principe de la liberté testamentaire. Gomme il dit, « les causes qui développent ou qui restreignent la liberté testamentaire se lient aux fibres les plus sensibles de l'organisation sociale. » Toutefois, on aurait tort de croire qu'il y ait là une difficulté insurmontable. Il ne faut jamais désespérer du bon sens des peuples chrétiens. L'esprit révolutionnaire s'use à mesure qu'il développe toutes ses conséquences, et la raison, la sagesse
pratique, reprennent insensiblement leurs droits. Le temps, des événements sur lesquels il n'est pas donné à l'homme de former des prévisions assurées et dont la Providence seule dispose, peuvent rendre possible, dans un avenir plus ou moins prochain, ce qui ne paraît être aujourd'hui qu'une chimère. Des protestations récentes enfaveur de la liberté testamentaire , émanant d'écoles très opposées et, plus que tout le reste, la proposition faite récemment au sein du Corps législatif de France par un grand nombre de députés, et à laquelle le livre de M. Le Play n'a pas été étranger, attestent que notre société commence à comprendre qu'elle a fait fausse route , et qu'en cherchant, par le partage forcé, le bonheur et la dignité des familles, en même temps que la prospérité de la société, elle a atteint, pour la famille et pour la société, des résultats tout contraires.
Du reste, on se tromperait fort si Ton voulait ramènera cette seule question les vues développées par M. Le Play, dans sa grande enquête sur notre ordre social et sur les réformes dont il est susceptible. Obligé de nous renfermer dans des limites assez étroites, nous avons choisi, parmi les nombreuses questions que traite l'éminent publiciste, une de celles auxquelles il s'est attaché de prédilection ; celle à propos de laquelle il a pu le mieux développer les vues neuves et profondes qui dominent toutes les parties de son livre, et qui lui donnent une si haute portée. Pour faire bien connaître l'œuvre de M. Le Play, il faudrait aborder successivement toutes les grandes questions qui inquiètent, divisent et passionnent la société contemporaine. Les institutions pubhqueset les institutions privées, la religion, la famille, la propriété, le travail, l'éducation.
la constitution du gouvernement, la décentralisation administrative, l'association, le patronage, la charité , il a tout abordé, tout creusé , et il a répandu partout les lumières les plus vives et souvent les plus inattendues. La Réforme sociale est un de ces livres dont on comprend d'autant mieux l'importance capitale, et pour lesquels on se sent d'autant plus d'attrait , qu'on les a médités davantage.
FIN
TABLE DES MATIÈRES-
Pages.
Avertissement v
Les libertés populaires 1
Bref de Sa Sainteté Pie IX à l'Auteur 3
Avant-propos 9