ET LE PROGRÈS SOCIAL
populaires, et c'est elle seule qui aujourd'hui pourra les restaurer.
La démocratie s'est fait une arme des instincts qui poussent le peuple vers l'association. C'est à nous de faire comprendre au peuple, qu'il ne pourra échapper à l'isolement,' où le régime libéral des principes de 89 l'a jeté, et dont il souffre si cruellement, qu'en s'appuyant sur l'Église. Reconstituer l'association populaire est à la fois une œuvre de liberté et une œuvre de charité; l'Église est aussi apte que jamais à l'entreprendre et à la mener à fin. D'instinct les catholiques qui pratiquent les bonnes œuvres sont entrés dans cette voie ; il faut qu'ils y persévèrent, en y apportant la complète intelligence de la vie sociale, telle que l'ont faite les événemennts accomplis depuis un siècle, dans Tordre politique et dans l'ordre économique. Il faut que l'association catholique s'adapte à toutes les formes de la vie populaire ; il faut qu'elle organise pour les classes ouvrières, suivant les conditions particulières de chaque groupe d'industrie, cette assistance mutuelle et vraiment charitable , pour la vie morale et pour la vie matérielle, dont elles sont privées aujourd'hui, et dont elles sentent si vivement le besoin.
Quand le peuple verra l'Église catholique appliquée à cette œuvre, il reconnaîtra sans peine cette puissance amie, de laquelle il a toujours reçu secours et affection, et de laquelle il tient tout ce qui fait son honneur et sa prospérité. Son bon sens comprendra que, pour accomplir une telle entreprise, ce n'est pas assez de la charité qui unit les volontés et anime les courages, mais qu'il faut encore l'appui et le concours du pouvoir, dont le rôle est de protéger l'expansion de toutes les libertés légitimes, et
de leur assurer ces moyens matériels d'action dont aucune
institution humaine ne peut se passer.
Une fois l'opinion populaire fixée sur ce point, la grande question du concours de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle se trouvera résolue, suivant les conditions de la société moderne. Ramenées à la vérité, et par les enseignements infaillibles de TÉglise, et par une expérience plus complète des difficultés de l'organisation populaire, sous le régime d'une pleine émancipation politique, les classes ouvrières comprendront que l'association populaire ne saurait subsister, que par le concours de la puissance spirituelle et de la puissance civile.
En eff'et, ne faut-il pas tout d'abord que l'association soit assurée des ressources matérielles que la loi civile garantit aux personnes morales? Mais de plus, ne faut-il pas qu'elle ait pour base de son organisation, et pour garantie de sa liberté, des principes nettement définis et toujours respectés, et ne serait-elle pas exposée à le& perdre, s'ils n'étaient protégés contre les puissants qui s'en moquent, et qui ont intérêt à les efi^acer du cœur du peuple, pour qu'il reste sans défense contre leurs tentatives d'exploitation et d'asservissement? Il faut à l'association le double principe de la vie spirituelle et de la vie matérielle. Pour le lui donner, il est indispensable que l'Église et l'État s'entendent. Cette entente est ici d'autant plus nécessaire, que l'association constitue une puissance dont l'indépendance absolue serait difficilement acceptée par l'État, pour qui elle serait un danger, ou du moins une perpétuelle appréhension.
La restauration de l'association pour les classes ouvrières ne serait donc pas seulement une œuvre d'amélio-
ET LE PROGUÈS SOCIAL. 489 ration et de progrès populaire, ce serait aussi une œuvre éminemment politique. Si les sociétés modernes parviennent à Taccomplir, suivant les conditions naturelles de la liberté et de la solidarité, les deux questions capitales de toute politique, Talliance des deux puissances et l'intervention du peuple dans le gouvernement, se trouveront résolues, par Faction de cette force intime qui tient unies toutes les vérités et harmonise toutes les institutions.
Cette œuvre est grande, mais elle n'est pas au-dessus des forces de l'abnégation chrétienne. L'Eglise, dans le cours des siècles, a fait pour le peuple des œuvres plus grandes et plus difficiles encore, et dont celle-ci n'est que la continuation et le couronnement. Mais n'oublions pas que, pour y réussir, il faut que nous soyons en toutes choses avec l'Église et tout à elle.
Saisissons-nous vigoureusement de toutes les forces et de tous les points d'appui que peut nous fournir la société contemporaine. Ne laissons passer aucune occasion d'éclairer et d'arracher à ses illusions cette société, dont les instincts généreux s'égarent, et dont les forces s'épuisent, à la poursuite d'une fausse liberté et d'une fausse grandeur. La charité sera toujours dans cette entreprise notre arme la plus puissante. Faisons une guerre sans trêve au paganisme renaissant. Bannissons-le de notre vie, même dans les choses où il semble qu'il offrirait peu de péril. Surtout extirpons-le de l'éducation de nos enfants. Faisons-leur aimer et rechercher partout avec ardeur le vrai et le beau, par lesquels la vie est fortifiée, élevée et charmée, mais écartons d'eux avec grand soin tout ce qui est frivole et corrompu. Comprenons bien que, dans les moments suprêmes où nous sommes, il ne s'agit
490 L'ENCYCLIQUE DU 8 DÉCEMBRE ET LE PROGRÈS SOCIAL, pas de former des lettrés et des délicats, mais des hommes, prêts à répandre leurs sueurs et leur sang pour Jésus-Christ et pour son Église. Il faut qu'en nous tout soit chrétien, et absolument chrétien. Serrons-nous autour de notre Chef, avec la fidélité du soldat au drapeau et au mot d'ordre. Soyons un ; c'est à ce prix que la victoire sur le monde nous a été promise.