COMMUNICATION FAITE
PAR
Mr. ©. ROUMEGUÉËÈRE,
Membre correspondant de la Société.
J'ai retrouvé dans les nombreux documents inédits laissés par Durand, autrefois conservateur des collections botaniques de la Faculté de médecine de Montpellier, deux lettres autographes intéressantes des premiers voyageurs naturalistes qui explorèrent à la fin du siècle dernier les îles Canaries, Broussonet et de Humboldt (1).
(1) L'étude de Durand, qui n’a jamais vu le jour, est dédiée au sénateur comte Chaptal, parent de Broussonet; elle a pour titre : Voyage de M. Broussonet aux îles Canaries ou Essai sur l’histoire naturelle de l’ancienne Atlantide. Un 2° mémoire de Durand rédigé sur les manuscrits de Broussonet concerne l'Histoire naturelle de l'Empire du Maroc. Un 3, qui peut servir d'introduction aux deux premiers, est consacré à la vie de ce savant. Durand, contemporain de Broussonet et son ami, placé au jardin botanique de Montpellier par l'influence de Chaptal
Humboldt obtint, en 1799, du Gouvernement espagnol la permission d'explorer dans toute leur étendue les possessions extra-européennes de l'Espagne, et débuta par la visite des îles Canaries. Cette première exploration précéda les voyages bien plus longs et bien plus importants de Humboldt et de Bonpland aux régions équinoxiales du nouveau continent, dans lequel ces savants intrépides touchèrent presque à la limite extrême de la vie, au point culminant de la terre, et enrichirent la science plus qu'aucun voyageur ne l'avait fait avant eux. Humboldt recueillit des faits nouveaux ou nouvellement
qui voulut associer sa collaboration aux travaux du nouveau directeur de cet établissement, contredit l’opinion de ses biographes, touchant les motifs qui obligèrent Broussonet à abandonner l'Espagne pour se réfugier au Maroc. « 11 faudrait, ditil, vouer à l’exécration ces français fugitifs, que M. Cuvier (Éloge prononcé à l'Institut le 4 janvier 1808) représente comme acharnés à poursuivre un compatriote infortuné, sans appui, sans ressources et dénué de tout. Par bonheur pour l'humanité, ajoute Durand, de tels monstres n’ont jamais existé. Ceux à qui l’on fait jouer gratuitement un rôle si odieux, loin de chercher à nuire à M. Broussonet, ont compati à ses malheurs, et plusieurs d’entre eux se sont empressés de lui être utiles! » Durand dit plus loin : « Un autre éloge historique, prononcé postérieurement devant la Faculté de médecine de Montpellier, le 4 janvier 1809, par un orateur qui sans avoir connu Broussonet particulièrement, avait éprouvé quelques marques de sa bienveillance, est un mélange de faits hasardés ou faux, tirés en partie du premier éloge, d’où il résulte que le second panégyrique est tout aussi erroné que le premier, tant il est vrai de dire que la vérité a de la peine à percer.... » Durand ‘termine ainsi sa péroraison : « Je vais tracer ici l’histoire fidèle de sa vie, moins pour rétablir la vérité des faits étrangement dénaturés dans les éloges de Cuvier et de De Candolle, que pour exhaler mes regrets sur la perte d’un ami aussi recommandable par ses talents que par les qualités du cœur. »
vérifiés, des observations précieuses dont la divulgation allait remplir l'attention du monde savant. Mais avant de publier son Essar sur la géographie des plantes, qui parut à Paris en 4807, Humboldt eut recours aux lumières de Broussonet, qu'un égal amour de la science avait conduit, quelques années auparavant, sur les cratères des îles Canaries.
La lettre inédite de Humboldt, par sa forme modeste et élogieuse, fait autant d'honneur au savant étranger qui l'écrivit, qu'au savant français qui la reçut. Le chambellan du roi de Prusse dit au professeur de Montpellier avec une naïveté aimable, « j'ose implorer vos conseils » et les affirmations qu'il donne à celui qui va être son correspondant sur sa « course très-rapide à la cime du Pic », sur l’absence de la neige expliquée pour lui par la chaleur du Pic lui-même, (« en juillet 1799 dit-il, je trouvais le cône si chaud..... ») ont une importance réelle, que l'on doit tirer de la date de la lettre d’abord, puis du caractère intime d’une correspondance qui n’était pas destinée à la publicité, pour éclairer un fait du voyage de Humboldt demeuré obscur jusqu’à ce moment, même pour les érudits.
Lorsque Léopold de Buch publia en 1825 la Deseriphion physique des îles Canaries, on remarqua dans les narrations de cet auteur, des détails sur la forme du sommet du Pic de Ténériffe tellement différents de ceux qu’on disait avoir été recueillis par Humboldt, qu’une telle contradiction accrédita le bruit « que c'était par inadvertance qu’on en trouvait la description dans ses ouvrages. » Cette conclusion appartient à un savant très-respectable, Bory de Saint-Vincent qui avait aussi visité les îles Canaries en 1798 et qui publia plus tard, sous le titre d’Essars, l’histoire physique de ces îles volcaniques. Bory de Saint-
Vincent n’hésita pas à écrire et à publier en 1828, dans l'Encyclopédie méthodique, que « Don Lasca, gouverneur de Ténérifte lors du séjour de l'expédition Baudin (peu de temps après le passage de MM. Humboldt et Bonpland), assura, en présence de témoins, à M. Hamelin, alors second de l'expédition, que le savant prussien n'avait pas fait l'ascension dont les journaux francais célébrèrent la relation. » Et cependant le document de 1806, resté dans lesimains de Broussonet, témoigne que Humboldt a dû réellement parvenir au sommet du pic puisqu'il précise la chaleur du cône en l'absence de toute couche de neige. Là, est jusqu’à un certain point la réfutation du témoignage hazardé sans doute de Don Lasca. 11 est possible encore de voir dans l’aveu que fait Humboldt de bonne foi, touchant sa « course très-rapide à la cime du pie », l’explication de l’exactitude plus parfaite des détails fournis sur le même sujet par M. de Buch.
Voici la lettre de Humboldt à Broussonet :
Berlin, le 14 février 1806.
« La bienveillance dont M. votre frère a daigné m’honorer jadis à mon passage en Espagne, et l’extrème amabilité avec laquelle vous traitez tous ceux qui ont le bonheur de vous approcher, me font espérer que vous voudrez bien excuser la liberté que je prends de vous adresser ces lignes. J’ose implorer vos conseils sur quelques objets de l’histoire naturelle des Canaries, que personne en Europe ne connaît aussi profondément que vous, et sur lesquels je crains de me hasarder en publiant la relation de mon voyage. Vous sentez bien qu'ayant fait une course très-rapide à la cime du pic, et n'ayant séjourné que très-peu de jours dans ces îles fortunées, sur les-
quelles tout le monde se croit en droit d'écrire sans en connaître rien, je n'irai pas m'aventurer en de longues discussions sur des choses que j'ai très-mal vues. Mais 1l y a quelques questions qui ont pour moi un intérêt géologique général et sur lesquelles j'oserai vous prier de me dire deux mots. J'avais d’abord envie d'écrire à Chaptal, à Brongniart ou à d’autres de vos amis pour me faire recommander à vos bontés; mais j'ai pris courage et Je fais un assaut direct. »
» 1° J'ai vu près de la maison de M. Little, des pierres calcaires semblables à la pierre calcaire du Jura. On me dit alors (1799) qu'on la tirait d’une carrière de la Rambla. M. Deluc, depuis, a nié ce fait, et prétendu que dans toute l’île de Ténériffe il n’y avait pas d’autres roches que celles produites par le feu volcanique, et que la pierre y est inconnue. Me suis-je trompé ? Cependant, des Islenos, au Mexique, m'ont assuré que dans la: Montana de Roxas, près d’Adexa, il y a une carrière de pierre calcaire que l’on exploite. Viera parle de « las Caleras de San Juan de la Rambla », et dit que la pierre calcaire y contient des pétrifications de végétaux, de coquilles etde poissons. A lire sa description, on se croit transporté au Monte Bolca. Viera parle aussi de la pierre calcaire avec des Buccinites, près de la Candelaria. Daignez me dire si vous avez vu de ces pierres calcaires, ou si peut-être ce ne sont que de ces tufs calcaires que l’on trouve aux environs des volcans ? Ce que je vis était, non du tuf, mais de la pierre calcaire compacte secondaire, gris blanchàire. »
-» 2 Connaissez-vous, dans tout le groupe des Iles Canaries, quelque roche primitive, granite, schiste micacé ou schiste primitif, ardoise, quelque roche non volcanique ? Dans la Grande Canaria il' y a, je crois, de grandes montagnes calcaires. »
» 3° M. de Borda n’a-t-il pas imprimé la hauteur de la Laguna (de la ville)? Ne serait-elle pas de 500 toises audessus de la surface de la mer ? »
» 4° Les navigateurs disent que la Cime du Pic se couvre de neige. En juillet 4799, je n’en vis point, et même je trouvai le Cône si chaud, que je ne conçois presque pas comment la neige peut se conserver sur le cône du Pic»
» 5° La température moyenne de Naples est de 44°R ; celle des Iles S'-Domingue 21° ; à l’Orotava serait-elle audessous de 47° ? Mais peut-être n’a-t-on jamais observé assez longtemps quel est bien le menimum de température à Santa-Cruz et à l’Orotava ? Je crois qu'il tombe de la neige dans les rues de la Laguna; en aurait-on vu à l’Orotava ? »
» 6° M. Lichtenstein a fait imprimer en Allemagne que vous Jui aviez dit qu'il existait dans toute l’île de Ténériffe un seul Guanche, tout basané, et que les crânes des Guanches ressemblaient aux crânes Egyptiens. Or, Cuvier prétend que, parmi les Momies, on découvre en Egypte les deux races, l’Ethyopienne d’Osyris, et la blanche caucasienne de Typhon. Avez-vous trouvé une conformation des nègres aux Guanches, comme au Sphinx, ou ne peut-on rien hazarder là-dessus ? »
« 7° La géographie des plantes est ma belle passion. Le Pic a 4,900 toises de hauteur. Je crois avoir trouvé le Viola decumbens encore à 41,800 toises. Votre mémoire vous fournirait-elle à peu près à quelle hauteur vont les arbres, où commence cette zône des Erica et des Fougères, et puis le Spartium. En général, me nommerezvous, non les plantes rares, mais une douzaine d’arbres qui constituent les forêts des Canaries? Quelles sont les espèces de Chênes, de Sapins, de Lauriers. ...»
» 8° A-t-on, en ce siècle, vu fumer ou luire le cratére du Pic, celui de la Cime ? aucun volcan des autres iles ne fume-t-il ? »
» Je suis honteux de toutes mes questions; j'ose croire que vous avez bonne opinion de moi pour penser que c’est l'intérêt des choses qui me porte à vous tourmenter et pour croire aussi que nul ne vous saura plus de gré que moi de votre bienveillance. Je suis, monsieur, avec la plus respectueuse considération, votre bien dévoué et empressé serviteur. »