HUMBOLDT
Broussonet répondit à Humboldt le 10 avril 1806. Cette lettre, datée de Montpellier, paraît être la seule qui fut échangée avec son nouveau correspondant, car il n'existe aucune autre minute de lui dans le portefeuille de Durand, et l’on sait que le savant professeur mourut peu de mois après. Broussonet ne copiait point sa correspondance, il ne retenait point davantage une minute de ses écrits, car sans une forte rature obligée qu'il fit à la lettre autographe adressée à Humboldt au courant de sa prodigieuse mémoire, ce qui l’obligea à l'écrire de nouveau, on n’eüt pu conserver le texte de sa réponse. Voici cette lettre :
« Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et je suis on ne peut plus flatté que vous ayez bien voulu vous adresser à moi pour avoir quelques renseignements sur un pays que j'ai habité bien longtemps et où je n’ai jamais pu faire ce que j'aurais voulu. Sur plus de quatre années que j'ai été à Ténérifle, il m'a été impossible d'aller passer un ou deux jours dans aucune des autres Canaries et de parcourir plus de la moitié de l'ile où j'étais. Les travaux du Commissa-
riat et plus encore la mauvaise volonté du Commandant général m'ont toujours cloué dans la brûlante ville de Santa-Cruz. Votre lettre est venue augmenter tous mes regrets d’avoir été pendant si longtemps forcé de m'occuper d'objets extrêmement désagréables au lieu de suivre mon goût pour l’histoire naturelle. Quoiqu'il en soit, je vais tâcher de répondre à vos questions; me réservant de le faire plus au long en revoyant mes notes. »
» 14° J'ai vu les pierres calcaires de la Rambla; la carrière ou pour mieux dire le lit qui les fournit n’est pas considérable, il est au bord de la mer, forme une couche assez mince, et est situé au-dessous de plusieurs couches de laves. On a retiré aussi quelques pierres calcaires de la même sorte dans un lieu situé au-dessous du Realejo, entre la Rambla et le port de la Orotava. Cette veine m'a paru épuisée. Je n'ai pas été assez heureux pour découvrir des empreintes de coquilles sur aucune de ces pierres. Du reste, la chaux qu’on emploie à Ténériffe vient surtout de Lancerote et de Fuertaventura. Ces deux iles ne ressemblent en rien aux cinq antres. Lancerote où j'ai passé un jour est très-sablonneux quoiqu'il y ait des laves en quantité. Je ne connais du Gypse que dans les Salvages, j'en ai de beaux échantillons pris dans cette île et qu’on apporte tous les ans à Lancerote pour le calciner; c’est le Gypse strié ou soyeux, semblable à celui de Chine et de Languedoc. — La pierre que j'ai vue à la Rambla et au Realejo est semblable à celle que vous aviez trouvée chez M. Little. »
» 2° J'ai vu à Garachico, chez un curieux, plusieurs échantillons de granit et de schiste micacé qu'il venait de recevoir de la Gomera. On lui avait envoyé les derniers surtout comme mine d'or.lJ’ai vu du même schiste à Ténérifte, où il avait été trouvé en petite quantité sur un mon-
ticule au-delà de Guymar'; il y avait tout auprés, de trésbeau fer spéculaire. »
» 3° Je n'ai pas sous la main ce que M. de Borda a publié sur la hauteur du Pic; mais je crois bien qu'il ne parle pas de la hauteur de la Laguna (1). »
» 4° J'ai vu très-souvent les côtés du cône du Pic tout couverts de neige et pendant plusieurs mois. La neige qu'on nous apportait à Santa-Cruz pendant tout l'été était ramassée dans des cuevas situées au pied du cône. »
» 5° D'après les observations faites assez superficiellement à l’Orotava et avec le therm. de Fahr., je pense que la température est de 16° R. Il n’a jamais tombé de la neige à la Laguna, ni à la villa d'Orotava, mais une seule fois, de mémoire d'homme, il y en a eu en petite quantité dans les terres hautes de l’Esperanza de la Laguna et elle tombe souvent fondue aux environs de la villa et de la Laguna. Les lieux les plus bas où tombe la neige, qui ne dure que fort peu de temps, n’ont que des Erica arborea, Arbutus callhicarpus, Myrica Faya, Pleris aquihna, etc., etc. (2) »
(1) Ténériffe, qui passa longtemps pour la plus haute montagne du globe, qu'ensuite, d’après de faux calculs, on évalua seulement à 1700 toises, n'aurait guère moins de 4000 mètres suivantl’appréciation de Bory Saint-Vincent, qui remonte à l’année 1828. Mais un calcul récent attribue définitivement 3800 m. à la cime du Pic et 2,500 m. d'altitude au plateau sur lequel repose le cône.
(2) M. le docteur Paul Sagot, dans l’intéressante étude qu’il a publiée en 1865 sous le titre de la Végétation aux îles Canaries, confirme les renseignements de Broussonet. Je résume ces indications : la région supérieure des montagnes est froide et sèche, des nuages épais formés dans les temps de grosse pluie s’y déposent en neige ou en eau. La partie moyenne forme le monte-verde ou bois serré et verdoyant. Le climat présente
» 6° Je ne crois pas qu'il existe dans toute l'ile de Guanche proprement dit, c’est-à-dire l’homme descendant sans mélange de la race primitive; mais je connais des descendants des Guanches et notamment une famille dont un des cadets a fait valoir sa descendance d’un Ristolet de Fahera où de Faganana pour entrer en Espagne au service; ils sont bien basanés; mais qui ne l’est pas à Ténériffe? excepté peut-être les habitants de la pointe de Faganana, qui sont moins mêlés avec les autres insulaires et qui descendent pour la plupart des normands, comme les noms de Dompierre (Dampierre), Portier, etc., etc. le prouvent. J'ai plusieurs momies de Guanches et je les crois bien différentes, pour la conformation, des momies égyptiennes, puisque les incisives sont très-épaisses. J'ai ouvert un grand nombre de ces momies, il m'a paru que toutes avaient été remplies en partie de quelques plantes aromatiques; jy ai du moins bien reconnu le Chenopodium ambrosioides. (1)
» 7° Le Viola decumbens est bien une des plantes qui vient à la plus grande hauteur; mais je crois qu'elle ne vient pas plus haut que le Spartium nubigenum (2), un
des pluies fréquentes ; il gèle et quelquefois il neige, mais la gelée est douce et la neige ne tient pas. Un peu plus haut que cette région moyenne, vers la cumbre d’Orotava, la sécheresse commence à se manifester.
(1) Des momies de Guanches, appelées xaxo à Ténériffe, ont été retrouvées depuis à Gomère et dans la grande Canaria. Ces momies ont appris que les premiers insulaires étaient en général de haute taille ; que leurs cheveux lisses, fins et unis comme les nôtres, châtains ou même blonds, n'avaient aucun rapport avec la toison noire et crépue des nègres africains, mais que la cavité humérale de l’olécrane y demeurait souvent ouverte dans le squelette, comme elle Fest chez quelques hommes des environs du Cap.
(2) Le Retama (Sparto-cytisus nubigenus) sorte de grand
Chrysanthemum frutiqueux et le Scrophularia glabrata qui est une espèce nouvelle (4). La première plante qui croit sur les Javes est un Jichen qui me paraît être le Paschalis et auquel je rapporte deux formes constantes, l’une stérile, à ramifications tomenteuses, dressées, surchargées de granulations qui obscurcissent Je tomentum ; l'autre moins velue, grêle, à rameaux nus à leur base et de couleur blanchâtre, portant des fructifications latérales, de couleur brune. Un peu au-dessous de ces lichens se montre en assez grande abondance une espèce par-
genèêt, aux rameaux durs et secs, couvert en été de belles fleurs blanches et odorantes et de très-petites feuilles.
‘1) Les recherches de Humboldt, celles de Webb ensuite e1 les observations plus récentes de M. le docteur Sagot, ont permis d'établir cinq zônes botaniques successives : la région africaine caractérisée par le palmier à dattes, l'arbre à sang de dragon et la canne à sucre, s'étend jusqu’à une hauteur de 409 mètres, avec une température moyenne de 180 R. La zône européenne lui succède immédiatement, jusqu'à une élévation de 855 m.; elle offre des vignes, des arbres fruitiers, des champs de blé et de maïs et des forêts d’oliviers et de châtaigniers d’une végétation admirable; la température moyenne est de 140 R. En atteignant la 3e région, celle des forêts, toujours vertes jusqu'à une hauteur de 1355 m., on voit se développer, sous l'influence d’une température de 100 R., et d’une fécondante humidité, les lauriers constamment en végétation. La région des pins sauvages et des fougères commence au-dessus de la région des nuages et s'étend jusqu’à une élévation de 1866 m. avec une température de 8° R. Là, règne une nuisible sécheresse et les neiges s’y montrent pendant plusieurs mois de l’année. Enfin, on atteint par une température de 4° R. et une élévation de 3100 m. la région du Retama qui est accompagné de quelques plantes alpestres peu nombreuses, de ce nombre l’Arabis alpina. Les points extrêmes des pics sont dépourvus de végétation, sans cependant atteindre encore la région des neiges perpétuelles.
ticulière, l'Usnea aurantiaco-atra que j'ai fait connaitre (1). Aux pins et aux fougères succèdent les lauriers, que j'ai décrits dans un mémoire lu à l’Institut et qui forment la base de la zône némorale, savoir : le laurier puant, le laurier royal, le laurier de Ténériffe, le laurier Til et celui des Canaries que j’envoyai à Willdenow (2); les autres essences qui complètent le massif forestier appartiennent notamment aux genres Erica, Myrsina, Myrica, Olea, Rhamnus et Visnea. »
(1) Il est permis, je crois, de retrouver dans les deux formes de Stereocaulon, d'abord le S. botryosum d’Acharius et puis le S. Vesuvianum de Persoon, que C. Montagne signale sur les rochers volcaniques de la grande Canaria au local de la Cumbre de Laxos. Ces lichens ont été rapportés des mêmes habitats par Despreaux, Webb, Bourgeau, etc. L'Usnea dont parle Broussonet est l’Alectoria canariensis d’Acharius, dont Montagne fit un Evernia et que le Dr Nylander a récemment placé dans son genre Chlorea.
(2) Voici l'extrait d'une lettre inédite de Broussonet, écrite du Realejo, le 8 vendémiaire an III, à son ami L’héritier. Cette fois, c'est une copie que le portefeuille de Durand renferme, copie faite de la main de ce dernier avec la mention suivante : L'original a été placé dans les cartons de l’Institut.
....... < On trouve dans les bois quatre espèces de Laurus qui forment de grands arbres. L'un est le Laurus nobilis qu'on appelle Laurel. L'autre a les feuilles plus larges que celui-ci et glauques ; les rameaux et les pédoncules sont cotonneux, les fleurs qui sont plus grandes que celles du L. nobilis sont blanches et en grappes ; le calyce a 6 divisions et est persistant, il se retrouve à la base du fruit; les neuf étamines ont leurs nectaires à leur base ; on nomme cet arbre Vinatico. J'en ai vu quelques-uns qui formaient de gros arbres à l’époque de l’arrivée des Espagnols dans cette île et qui sont encore dans toute leur force. La 3e espèce de laurier connue sous le nom de Til a le tronc comme un Quercus ilex. Ses feuilles sont lisses et luisantes et d’un vert foncé; je n'ai pas vu les fleurs, mais seulement
» 8° De juin à août, pendant trois mois de l’année 1798, vous le savez sans doute, le cône du Pic vomit des laves par ses côtés, dans Ja direction du sud, mais le sommetest toujours resté, depuis que les Européens le connaissent, à l’état de solfatare. J'ai vu ce sommet fumer, ainsi que le côté sud de sa base, plusieurs mois après l’éruption et l’année suivante au mois de mars. »
» Je désirerais bien vivement avoir pu mieux répondre à votre attente. Je demeure, croyez-le bien, Monsieur, à votre disposition si vous croyez qu'en précisant ou en étendant votre questionnaire, 1] me soit possible de mieux faire pour vous être agréable. Disposez sans réserve de celui qui se dit avec des sentiments de la plus haute estime, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. »
A. BROUSSONET.
La lecture de ces documents n’apportera pas sans doute un jour nouveau sur l’histoire naturelle d’un pays que les beaux travaux de Webb.et de Berthelot semblent avoir complétement élucidée, mais les- pages inédites de Humboldt et de Broussonet conserveront toujours un degré incontestable d'intérêt pour les admirateurs du génie et du caractère de ces deux savants.
les restes. Le fruit est isolé à l’extrémité d’un pédoncule trèsallongé enchassé dans un calyce en réceptacle presque entier en ses bords, très-renflé et ayant la forme d’une cupule de Quercus. La 4me espèce est le Barbusane. Les feuilles sont trèslisses, luisantes et d’un vert-elair ; les fruits viennent en grappes, ils sont très-nombreux et posés sur un calyce dont les 6 divisions sont persistantes. J'ai trouvé dans le voisinage un Arbutus? qui forme un gros arbre dont l'écorce est employée dans la teinture; on le nomme Aya et son fruit Crezas. »
Comment ne pas sympathiser avec cette vie si active, si dévouée à sa patrie, si agitée aussi, et avec cette fin si rapide qui priva Broussonet de transmettre à la postérité des résultats acquis aux dépens de sa fortune et de sa santé |
On s’intéressera toujours, dans les sciences naturelles surtout, aux plus humbles détails de la vie de ces hommes dont la supériorité commande le respect et l'admiration. Chacune de leurs paroles, chacun de leurs écrits seront recherchés et recueillis avec empressement; c’est le sentiment que J'ai éprouvé en parcourant les rapports épistolaires qui avaient uni le plus grand naturaliste de notre époque à celui qui le premier avait appliqué à la zoologie le système Linnéen de nomenclature et de description.
Toulouse, le 26 novembre 1873.
Ce
DE
TÉRATOLOGIE VEÉGÉTALE
PAR