‹ Mélanges de teratologie végétalesChapitre 21 sur 51 · SOUDURE DES FEUILLES · texte numérisé non relu

SOUDURE DES FEUILLES

1° En juillet 1872, j'ai observé un exemple très-remarquable de ce genre sur une bouture de Pelargonium grandiflorum Willd., faite l’année précédente et en pleine floraison. Un de ses rameaux toutefois ne se disposait pas à fleurir et présentait des feuilles alternes d'autant

plus rapprochées qu'elles étaient plus inférieures ; mais, à son sommet apparent se montrait une feuille pétiolée, à limbe infundibuliforme parfaitement régulier. Un fait aussi inattendu exige, pour être compris, que J'entre ici dans quelques détails.

Le mérithalle portant une feuille en entonnoir est long de 0,02 et presqu'aussi épais que celui qui le précède. Mais le pétiole de la feuille anormale est bien plus grêle dans toute sa longueur et conserve la direction de l'axe d’où il naît; il est long de 0",03, dépourvu de stipules, parfaitement cylindrique, mais s’épaissit au sommet en un cône renversé, plein, long de 0",01 qui, par ses bords, se prolonge en un limbe folhaire infundibuliforme, de 0",06 de côté et l'ouverture de l’entonnoir offre un diamètre à peu prés égal, son bord est régulièrement lobulé et denté comme dans les feuilles normales.

Au premier abord, l'existence d’une feuille terminale semble renverser toutes les idées reçues sur la distinction entre le système axile et le système appendiculaire des végétaux. La disposition en entonnoir étonne moins, puisqu'on connaît des feuilles dont la vrille est prolongée en un appendice creux, en forme d’urne, d'amphore ou de tube cylindrique, comme on le voit dans les Nepenthes ; d’une autre part, on trouve dans les genres Eranthis, Helleborus, Aquilegia, etc., des pétales disposés en tube ou en entonnoir. Toutelois, dans ces différents cas, l’organe creux ne présente Jamais la régularité parfaite qu’on observe dans notre feuille anormale de Pelargonium. Mais, si l’on considère, d'une part, que le pétiole de celle-ci est cylindrique et dépourvu de la cannelure dont tous les pétioles de cette espèce sont pourvus et, d’une autre part, que le limbe infundibuliforme porte deux nervures principales qui se divisent chacune absolument

de la mème façon que la nervure médiane d’une feuille ordinaire et dont les dernières ramifications s’anastomosent entre elles de chaque côté, on en conclura qu'il existe ici deux feuilles dont les pétioles sont soudés par leur face canaliculée et les deux limbes forment par leur union l’entonnoir foliacé. J'ai voulu m’assurer s’il existe intérieurement un ou deux bourgeons à Ja base du pétiole, en incisant longitudinalement et jusqu’au centre le sommet du rameau : je n'ai observé aucune trace de bourgeon. |

Mais les deux feuilles pour se souder ont dû être opposées et cependant, dans le Pelargonium grandiflorum, si on en excepte les feuilles inférieures des jeunes pieds, comme dans toutes les Géraniacées, les autres sont généralement alternes dans notre plante. Dans beaucoup d'autres espèces de cette famille, presque toutes les feuilles sont opposées et la tige est plusieurs fois bifurquée par l'avortement du bourgeon terminal. On pourrait donc supposer que les deux feuilles opposées qui en se soudant ont donné naissance à notre feuille à limbe infundibulitorme, constituent un retour au plan général qui préside à la disposition des feuilles et des rameaux dans les Géraniacées et que la soudure des deux pétioles a produit l'avortement des deux bourgeons axillaires. Mais nous ferons observer, en outre, que dans le Pelargonium grandiflorum on observe assez souvent une bifurcation supérieure avec deux feuilles opposées et dont l’un des axes produit directement une inflorescence et dont l’autre, formé de deux mérithalles, porte une paire de petites feuilles et une seconde inflorescence. Or ces deux axes avortent dans l’anomalie que nous étudions ; car leur développement est devenu incompatible avec la soudure des deux pétioles.

Nous nous demandons encore pourquoi le limbe de notre feuille est parfaitement régulier, à ce point qu’on ne distingue pas, même à son bord, la moindre trace de séparation des deux feuilles et que les nervures seules par leurs dernières anastomoses en indiquent les limites. Mais ces deux feuilles soudées au sommet d’un axe se trouvent exactement dans les mêmes conditions qu'un calice gamosépale d’une fleur terminale et l’on sait qu’alors, non-seulement le calice mais tous les organes de la fleur présentent une disposition parfaitement régulière ; c’est même là un fait général.

Je conserve précieusement en herbier la monstruosité qui à donné lieu à ces observations, ainsi que celles qu'il me reste à décrire.

2° La même année, un pied de Begonia Rex m'a présenté à la fois un double exemple de la soudure de deux feuilles. On sait que dans ce genre ces organes sont inéquilatères et ce caractère est surtout bien prononcé dans l'espèce dont il s’agit. Dans l’anomalie que je vais décrire, deux feuilles ont leurs pétioles soudés latéralement dans toutes leurs longueurs et les limites de cette soudure sont indiquées sur les faces supérieure et inférieure de ce double pétiole par une rainure médiane qui devient plus profonde vers l’extrémité supérieure. Les limbes se regardent par leurs petits côtés, et leurs petites oreillettes soudées par leurs bords à partir de leur base dans une étendue de 0",03, forment une crête saillante longitudinale et perpendiculaire au plan de la double feuille; les portions antérieures des petits côtés non soudées sont également redressées et la crête qu’ils forment semble se bifurquer par l’écartement des grands côtés dans leurs deux tiers supérieurs.

Sur le même pied, j'ai observé aussi deux feuilles par-

faitement équilatères, ce qui doit aussi constituer dans ce genre une anomalie assez rare. Le pied a péri en hiver et je n’ai pu constater si, l’année suivante, les mêmes faits se seraient reproduits.

3° J'ai constaté deux fois sur des feuilles de Petunia que les bords de chacune d’elle étaient soudés entre eux dans leur tiers inférieur, ce qui formait un cornet à ouverture très-oblique.

Je ferai observer comme conclusion que ces exemples de soudures de deux feuilles ou d’une seule par ses bords, bien que très-différents les uns des autres, concordent cependant par ce point, que l'union a lieu par les parties homologues. On sait que c’est là une loi établie depuis longtemps en tératologie animale et qu’elle existe aussi en tératologie végétale, ce que confirment les faits que nous venons de décrire.

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