SOLIDARITÉ MORALE DES NATIONS
ki.
SOLIDARITÉ MORALE DfS NATIONS.
LE i^ÉROU DEVANT LA SOCIÉTÉ DËCONOMIE POLITIQUE.
(extrait du JOUBNAL des ÉCONOmSTBS, mj 16 AVRIL 1856.)
Non, quoi qu'on en puisse dire, occuper la matière, ce n'est point déserter Tesprit ; et ouvrir au corps de nouvelles perspectives ide puissance et de bien-être, ce n'^at point diminuer i'empire et réduire le rôle de la pensée. L'un ne va p;is sans l'autre, et la nature humaine est indivisil^le. Toute conquête réelle de l'un de ses éléments est une victoire pour l'homme entier.
Notre siècle a accompli de merveilleux progrès dans l'art de produire ; et, parfois, — oubliant qu'il n'y a pas d'effet sans cause, et que c'est la tête qui mène les bras, -r- il se demande s'il n'a point payé ces biens nouveaux par l'abandon de biens plus précieux, et si l'activité matérieUe n'est pas un empiétement sur l'activité morale. Mais ces changements si grands dans la condition matérielle de l'huma^ nité ont eu pour impulsion des changements non moins grands dans sa condition «orale ; et à chaque pas dans
une voie a correspondu dans l'autre un pas semblable. C'est la reconnaissance des droits qui a été le point de départ du développement des forces ; et, réciproquement, tous les faits considérables qui sont venus agrandir le domaine de la vie physique ont eu pour résultat d'élargir et d'élever le cercle des sentiments et des idées.
Ainsi (pour prendre un exemple décisif, et marquer d'un trait le caractère le plus saillant de notre époque), ce qui frappe, du plus vif comme du plus légitime étonnement, quand on cherche à apprécier l'histoire contemporaine, c'est l'agrandissement et en quelque sorte l'élargissement du monde par l'agrandissement de l'action de l'homme sur le monde. Un besoin irrésistible et indéfini d'expansion s'est de toutes parts, et comme à un signal donné, manifesté chez tous les peuples. Autrefois, naguère encore, un peuple était une individualité distincte et isolée. 11 vivait pour lui seul et par lui seul. C'était pour lui qu'il réservait son travail, et son travail était le seul qui lui fût destiné. C'était pour lui aussi, et par lui, qu'il pensait et qu'il sentait. Séparé des autres par mille obstacles et mille contrastes, il était à lui-même son but, sa règle, spn horizon, m comptant que sur soi^ et ne comptant qu'avec soi. Trois ou quatre inventions, fruits des spéculations de rintelligence, se sont produites ; et le monde physique a été transformé. La science a parlé, et les barrières matérielles se sont abaissées. Plus de distances, plus de difficultés insurmontables : il semble ne rester d'entraves que celles qui no gênent pas encore et que l'on n'a pas entrepris de faire disparaître. La terre, morcelée longtemps à grand 'peine entre des mains jalouses, est devenue le champ commun d'un travail plus fécond à mesure qu'il est mieux concerté ; et tous se soot jm à vivre pour tou^
et par tous, on pourrait presque dire à vivre partout. Hier chacun voyait le monde dans d'étroites limites ; demain le monde sera la patrie de chacun.
Mais cette pénétration réciproque n'est pas bornée à l'existence extérieure; et ce ne sont pas seulement les be- , soins et les produits pour lesquels il n*y a plus de frontières. L'ubiquité matérielle a entraîné l'ubiquité morale. En se répandant sur le globe, les hommes s'y sont répandus tout entiers, mêlant leurs affections et leurs connaissances comme ils mêlaient leurs appétits et leurs labeurs; et l'échange plus facile et plus habituel des dons de la nature a amené la communication plus prompte et plus efficace des biens de Tintelligence. L'industrie a warché, et les barrières morales se sont abaissées. Point de faits, aujourd'hui, de Tordre politique ou de l'ordre social, de l'ordre scientifique ou de Tordre religieux, dont le retentissement et l'influence ne dépassent rapidement le théâtre qui les voit accomplir. Point d'actes, généreux ou iniques, qui ne suscitent le blâme ou l'éloge par delà les montagnes et les mers. La pensée de l'homme, comme son bras, atteint partout. Le sens moral s'est amplifié comme le sens physique. Et, de même qu'il y a, pour Toifre et la demande, dans la sphère des transactions relatives au bien-être, un marché général dont les marchés particuliers éprouvent et suivent l'influence ; de même il y a, pour le bien et le mal, pour le vrai et le faux, une conscience générale et une twtelligence générale qui résument et revisent les conclusions et les arrêts des intelligences et des consciences particulières. Grande et salutaire influence, dont la justice et la vérité ont tout à attendre ! En faisant sentira chaque peuple, comme la société le fait sentir à chaque homme, que son existence n'est ni bornée, ni livrée absolument à elle-
inèifUB, astis f))aGé« k totite iheiH^ et pj^ te /dépaiKteoce et sous Vm\ de tous, cette ^otjMiarUé mUJk-^ relie accroît à la fois, poi»r cbaew, piar la p!jtiss9QC^ si gra&de 4e Ja collectivité, et I9 re^pai|ks«j)ij^, ^ les Uwiènas, et Tée^i^pe» Eo reyendiquant, ,aa aoin du driQit de tmsi sur le pabriiîDoiQe de it^ous^ le contrât de (out ce qui totéresse la commune dignit4 de l'espèce humaiDe^ elle $ui>stiit«e gradueUemeat, aux passions, aux préjugés, ^ux erreursde juges trop souyeat aveugjes ou impuissants, Tautorité et Tindépendance d'un tribunal toujours plus imparti«i et plu$ élevjé. fit, flaoïUjrant, derrière les enlraînemm\s et les succès passagers de la force et de Topinion partiellea, la réaction inévitable et prépondérante de la î(H:ce «et de Topiaion universelles, elle réduit de plus en {dus, pour la p^'x et pour Tbonx^ur de tous, et la possibilité ^t le daflger des erreiars et des excès particuliers. Use société bleu ordonnée ne souffre pas que personne, dans son ^in , se mette au-dessus des lois ; il y a maintepantde^ lois de Thun^anité avec lesquelles aucune société pe peut se dispenser de ^Qi»pter .
Le nouveau monde (pour ne rien dire de lancien), a éomé lieu, dai^ le mois de février^ à deux remarquables manifestations de cette ip^uaace salutaire : l'une regarde l'Am^iquedu N^ord, r^ut^e TAmérique d^i Sud.
U prcaei^firM fs* mmv^^ et il ^ inutile d'y revenir.
\kié gt9Mé ndtiotf , dônf le» déclinées ptoë^é^m^ ùùi, àepBi»séitÊh^ ttm. le priviié^ d'étonner VEmc^i maâs dont l'entreprenante audace, trop peu résignée encore à sVrèter durant Tinvîncible bafrrière du droit, mêle parfois le scandale à Tadmiration, semblait au moment de rontpre sans retour, par une éclatante et dangereuse ré* pudiation de la loi morale, avec les principes mêmes qiri ont été jusqu'à Ce jour son honneirr et sa force* Un simple publiciste, soutenu, il est vrai, pftr une grande autCH'ité personnelle, et qui a acquis, par un généreux éloge du bien> le droit de flétrir le mal librement, a prisa témoins, contre la conduite et le langage publics des Américains^ les prérogatives de l'humanité et les leçons de rkistoire(i) ; et te prestige encore inlact de la fortune n'a pas prévalu contre la parole d'un homme de cœur. H est possible— quoique depuis lors la cause, alors douteuse» de la justice» ait obtenu un succès sérieux (2), — que Finiquité ne recule pas devant ce généreux avertissement d'un ami sincère : mais, si elle s'accomplit, le châtiment ne lui fera pas défaut; et les calamités attacliées aux fautes des nations ne préser**veront pas la fière république v de la réprobation qui l'a menacée.
Le second fait est moins considérable peut-être. 11 n'est pas, assurément, de nature à émouvoir autant l'opinion publique, parce qu'il concerne un pays qui ne lient pas dans le monde une aussi grande place que les États-Unis; mais il n e^t pas moins remarquable, à le bien juger. Peut-, être même est 41 plus significatif encore, et montre -t-il
(IV V. daas le Journal d>8 Débats da h février Tarticle de M. B. Laboulaye sur ïa Question de l'esclavage aux États-Unis. [2") 4^a nomitifatmn de A. fiéxïks à la fM^éshfeDcie' sr longtemps di^
mieux la force da lien moral qui unit les nations, en faisant voir ce lien non-seulement subi, mais senti et accepté par elles. Le ô février, une partie du nouveau monde apprenait qu'il y a à compter avec la conscience du vieux monde ; le 7, une autre partie du nouveau monde rendait spontanément hommage au vieux monde en venant, pour éviter Terreur et le blâme, faire en France a^pel aux lumières et à Tappui de Topinion. Voici ce fait : il vaut bien peut-être qu'on s'y arrête un instant.
Le Pérou, malgré les idées que réveille son nom, n'a pas été, en général, depuis longtemps, dans une situation bien prospère. Chargé d'une dette relativement fort lourde, — ce qui, en dépit de théories très-répandues dans les deux hémisphères, n'est pas toujours un symptôme d'opulence, — il a suffi péniblement, depuis la guerre de l'Indépendance, au moyen d'impôts difficilement obtenus, à Taccomplissement de ses obligations et au paiement de services publics assez imparfaits. Un territoire coupé en fractions à peu près inaccessibles l'une à l'autre ; une popu-
. lation clair-seraée ; une industrie nulle ; un commerce languissant; une agriculture même assez médiocre, malgré les avantages inappréciables du sol et du climat les plus
'variés; peu d'union, de lumières, d'activité et d'aisance dans la population, peu de force et de ressources entre les mains du gouvernement, par conséquent : voilà quelle était, hier encore, la situation du Pérou. Du jour au lendemain, ce pays, qui semblait obéré à perpétuité, s'est trouvé dans l'embarras des richesses. Près de lui, dans des îles dont il ne s'était guère jamais occupé, mais qui cependant ne lui sont pas sérieusement disputées, l'attendaient des trésors plus précieux et plus facilement exploi^bles que ceux du Potose ou de Pasco ; des dépôts immenses,
presque indéfinis (1), d*une substance avidement recherchée par l'agriculture européenne, le guano. C*était une rencontre fabuleuse. Sans embarras ni frais, rien qu'en permettant aux étrangers de lui payer, au prix qu'il lui plairait de fixer, cette substance qui ne lui a rien coûté et qui n'a pas pour hii de valeur, le Pérou pouvait se procurer des recettes hors de toute proportion avec son développement et ses besoins. C'est ce qui est arrivé ; et, dans l'espace de quatre ou cinq ans, son revenu s'est élevé de 6 à 7 millions de piastres (2) à 12 ou 13 millions. Chaque année le voit grandir plus rapidement.
Ou*est-il résulté, pour la fortune privée, de cet accroissement subit de la fortune publique? Et quelle a été l'influence de cette richesse numéraire du gouvernement sur la richesse effective de la nation, le bien-être individuel? Il est difficile de l'évaluer avec quelque précision ; mais il est permis de douter que cette influence ait été grande ou bien favorable. Avec nos habitudes déjà anciennes de publicité, une'somme de 25 à 30 millions de francs, laissée en dehors de tout contrôle, est une chose monstrueuse, impossible à imaginer ; et l'emploi des moindres deniers donne lieu chez nous aux plus minutieuses constatations. Au Pérou la constitution est moins sévère ou moins bien
(1) D'après Texamen qui en a été fait par plusieurs personnes, et notamment par l'amiral commandant la station anglaise dansl'O^ céan Pacifique, la valeur totale du guano s'élève au moins à 210 millions de piastres fortes, c'est-à-dire à plus de i milliard de francs, au prix de ao piastres le tonneau fixé par le gouvernement péruvien. Ces chiffres et tou^ les faits que j'ai avancés sont extraits d'une note qu'a bien voulu me fournir M. Quijano, toujours si bien renseigné, et, de plus^ en cette circonstance^ interprète de M. Yillotta auprès do la Société d'économie politique.
(2) La piastre vaut ô francs 41 centimed.
observée^ car ces revenus nouveaux ne ûgureut pas au budget ; et, quoiqu'ils atteignent et dépassent déjà la totalité des anciens revenus dont se c(Hnpose ce budget, aucun compte sérieux de leur emploi n'a été rendu au pays jusqu'à présent. Bien des réclamations ont été faites à cet égards comme on peut le penser; mais il a été répondu invariablement à toutes les observations qu'un budget, étant rétablissement régulieç des ressources et des charges annuelles d'une nation, ne doit comprendre que des ressources régulières, c'est-à-dire certaines et susceptibles d'une évaluation précise; qu'un produit variable et précaire, comme celui de la vente du guano, n'y peut dès lors convenablement figurer; que le mieux était donc, nonobstant ce produit, de continuer à pourvoir, par les moyens habituels, aux dépenses habituelles, en lais^ sant au gouvernement le soin d'employer, pour des àé-' penses extraordinairesy ses ressources extraordinaires. En conséquence de cette théorie, les choses ont marché comme devant. Il n'y a rien de changé au Pérou; il n'y a que du guano de moins et des abus de plus. Quant au reste, le budget avoué se règle comme s'il n'était pas doublé d'un budget occulte. La dette subsiste, les douanes sont maintenues, les patentes ne sont point allégées, et les dîmes fournissent leur contingent accoutumé. Les raisons particulières n'ont pas manqué, non plus que les raisons générales, on l'imagine, pour justifier en détail la conservation de chacune de ces charges. On a dit, pour la dette, d'une part, que le crédit prouve la richesse et l'emprunt 1q crédit ; d'une autre, que, tout créancier devant, pour être payé, souhaiter la prospérité de son débiteur, avoir des créanciers, c'est avoir des amis, ce qui signifie, pour uia gouvernement, des partisans : qu'ainsi, c'est une double faute, à la
-- 255 ^ fois politique et financière, de songer à diminuer ses obli* gâtions par des considérations secondaires d'économie. Pour ce qui est des douanes, on a trop à cœur l'intérêt de tinduitrienatiamle, qui n'est pas née, cela est vrai^ mais qui naîtra bien sans doute quelque jour, et qui ne saurait vivre et grandir, quand elle naîtra, si elle ne trouvait chauffé à point, à l'avance, l'indispensable berceau de la protection. On a ajouté que supprimer des impôts, c'est trop facile, mais qu'en établir n'est pas aussi aisé, et qu'en cette matière, comme en d'autres, il n'y a que le premier pas qui coûte. Le guano ne durera pas toujoure ; l'on a beau dire qu'il y en a pour 1 milliard, on peut voir la fin d'un milliard (1), même au Pérou; et les gouvernements sont obligés de songer à l'avenir. Que ferait-on, après avoir fondé tout l'édifice financier sur une seule base, le jour où cçtte base viendrait à manquer ? Qui sait s'il ne faudrait pas quelque jour en revenir aux douanes? Quelle perspective ! Et ne vaut-il pas mieux, puisque cette source de revenus est ouverte, la laisser couler, quoiqu'inutile, pour l'avoir au jour de la soif, et garder son mal, si mal jl y a, que de l'écarter pour le retrouver plus tard, quand on en aurait perdu la patience avec l'habitude ? Des considérations semblables ont été présentées à l'appui des autres contributions ; et les Chambres et le pays les ont, à ce qu'il paraîtrait, tenues toutes pour également satisfaisantes, puisque l'administration a conUnué d'avoir carte blanche pour l'emploi de ses nouvelles ressources. Tout le monde, cependant, n'est pas d'aussi facile corn* position, et le triomphe des thépries administratives n'a pas étouffé entièrement les théories contraires. Qui Is que
(1) Voir la note précédente.
soient la dislance et les obstacles qui séparent le Pérou de TEurope, il y a, dans ce pays, comme dans le reste de VAmérique, une portion notable d'hommes qui se tiennent en relations avec TEurope ; imbus de ses idées^ au courant de ce qui s'y passe, et désireux de faire profiter leur patrie de l'expérience et des lumières des sociétés qui marchent à la tête de la civilisation. Le nombre et l'importance des membres de cette élite intellectuelle s'accroît chaque jour, et chaque jour aussi leur préoccupation de la situation de leur patrie devient plus vive ; car, plus ils y réfléchissent, plus ils se convainquent qu'il n'y a, dans les arguments opposés à la réforme du bud« get péruvien, que des erreurs graves, sources de pratiques dangereuses, et dont il est de l'intérêt comme dç la dignité de tous de s'affranchir au plus vite. Leurs raisons sont bonnes à rappeler, quoiqu'elles ne soient pas, non plus que les arguments auxquels elles sont opposées, originaires du Pérou.
A leurs yeux, toute dette est une charge, pour une fortune publique comme pour une fortune privée, et le proverbe : Qui paie ses dettes s'enrichit , n'est pas moins à l'usage des nations qu'à l'usage deç individus. Le crédit est une force, sans doute, et l'emprunt est la manifestation de cette force; mais il la manifeste en l'employant, c'est-à-dire en l'annulant. Cesser de devoir, ce n'est pas perdre son crédit, c'est le rendre de nouveau disponible en le dégageant. La force qui n'est plus mise en œuvre revit tout entière, prête pour un emploi semblable, sinon pour un meilleur.
Aux yeux de ces hommes, les droits de douane, — de \ qu'ils sont assez élevés pour affecter la nature et le chiffre des transactions, c'est-à-dire dès qu'ils dépassent les frais
— 257 -^ des mesures nécessaires pour garantir la liberté des transactions, — sont des entraves et non des encouragements aux échanges^ et, par conséquent ^ à V industrie qui produit les objets d'échange comme au commerce qui les transporte. Us atteignent donc, par un effet directement contraire à celui qu'on se promet de leur établissement, la richesse industrielle et commerciale dans sa source môme, le tra* vail, en môme temps qu'ils mettent, de mille manières incommodes et funestes, obstacle aux communications internaUonales qui fécondent le travail et le rémunèrent. Pour ces hommes encore, un impôt est un bien, quand il est nécessaire, équitablement réparti, et convenable-* ment employé; un mal, quand Tune de ces conditions lui manque. Il est impossible de toucher à une somme sans la diminuer, cela saute aux yeux ; mais une réduction, toujours la môme en apparence, change entièrement de caractère, selon qu'elle est une assurance efficace ou une privation gratuite. Dans le premier cas, le gouver* nement ne prend réellement rien à personne ; il reçoit le remboursement de ses services, services indispensables, et par conséquent productifs, sans lesquels la richesse imposée n'eût pas été acquise ou conservée, ou ne l'eût été qu'en partie. L'impôt, alors, n'est qu'une portion des frais de revient, la première peut-être ou la plus essentielle ; et l'intérêt est d'accord avec Téquité pour en conseiller l'acquittement empressé. Dans le second cas, il y a un tribut sans cause ; ce n'est plus le paiement d'une dette, c'est une rançon. Prélevé, sans compensation, sur une richesse à l'acquisition et à la conservation de laquelle il ne contribue pas, ce tribut est une perle que rien n'atténue ni n'excuse. L'impôt, alors, est contraire à la notion la plus élémentaire de la pro-
priété; et rinlérét général, inséparable de Tinlérét privé, n'autoriHe; pas plus que le droit, cette perception arbi'^ traire. Ces raisons sont les seules qui justiflent les impôts. Mais, en les justifiant, elles les limitent; elles peuvent, dans un cas exceptionnel, en exiger la suppression. Elles n'ont pas ordinairement cette portée, cela est vrai, parce qu'il n'y a guère, ordinairement, dans un pays, d'autres richesses à la disposition du gouvernement que les possessions et les profits individuels, et qu'il faut bien puiser l'eau là où elle coule. (Heureux, d'ailleurs, il faut le dire, les peuples chez lesquels la propriété individuelle a tout envahi pour tout mettre en œuvre !) Mais avoir sous la main, comme le gouvernement du Pérou, en dehors de l'impôt, la certitude d'un revenu supérieur aux dépenses habituellement soldées par l'impôt, c'est être en mesure de s'abstenir, pour protéger l'activité individuelle, de faire sur les produits de cette activité un prélèvement habituellement inévitable ; et pouvoir s'abstenir d'une chose qui n'est utile et juste qu'autant qu'elle est nécessaire, c'est être tenu de s'en abstenir. Pour ces hommes, enfin, il n'y a pas de distinction soutenable à faire entre des ressources ordinaires, natureHement appelées à figurer au budget, et des ressources extraordinaires qui ne devraient point y être comprises; car toutes les sources de revenus sont plus ou moins sujettes à varier, soit dans leur nature, soit dans leur abondance; et tous les chiffres prêtent, par quelque côté, à l'incertitude. Qu'importe, d'ailleurs, quant à ta publicité des dépenses, par quelles voies l'argent arrive aux mains d'un gouvernement? C'est toujours au même titre, c'est-à-dire comme représentant la nation, qu'un gouvernement a pouvoir d'administrer ; et les conditions
de ce pouvoir sont Indivisibles. N'ayant rien en propre, il ne peut disposer de rien qu'au nom de tous. Il ne reçoit et ne manie de deniers que comme gérant de la fortune publique : fout ce qu'il touche fait donc partie de la fortune publique; et, dès lors, il doit de tout un compte également exact.
Voilà ce que disent les partisans d'une réforme financière et administrative au Pérou ; et ils ajoutent qu'en demandant cette réforme et critiquant, comme ils le font, les errements actuels^ ils n'entendent pas moins servir les plus vrais et les plus précieux intérêts du gouvernement que ceux de la nation. Ce sont choses inséparables. Puis, toute puissance sans contrôle est exposée au soupçon, sinon à l'abus, surtout en fait d'argent ; et la meilleure sauvegarde des pouvoirs publics est le respect des gouvernés, qui ne s'obtient et ne se conserve que par la scrupuleuse observation de tous les devoirs et de toutes les formes. Le seul moyen de ne pas encourir de respon* sabilité imméritée, c'est d'aller toujours au-devant de la responsabilité légitime.
Tel est le débat qui, depuis quelques années, divise le Pérou. C'est ce débat, — grave, comme on le voit, au point de vue scientifique, puisqu'il porte sur des questions de premier ordre, considérable au point de vue pratique, puisqu'il s'agit du sort d'une nation, — qui a été porté, le 7 du mois de février, devant une juridiction
^ 260 •française, celle de la Société dC économie politique de Paris. L'opinion, en France, n*est pas toujours favorable aux économistes^ et en particulier aux économistes indigènes, quoiqu'elle finisse assez ordinairement par leur donner raison, sans se Tavouer ; et la Société d'économie politique ne mène pas beaucoup de bruit sur le pavé de Paris, parce qu'elle n'est point un cénacle ambitieux de prophètes méconnus et de gouvernants en disponibilité, mais tout simplement une réunion d'hommes sérieux, causant sans prétention, pour s'éclairer mutuellement, sur les sujets d'étude qui se présentent à eux dans le cours de leurs recherches ou dans l'accomplissement de leurs fonctions diverses. Mais au dehors le nom de la France ne brille pas moins dans les sciences philosophiques que dans les armes ou l'industrie ; et les discussions où tant d'hommes distingués apportent le fruit de leur expérience et de leurs réflexions sont suivies avec intérêt, comme des leçons pleines d'enseignements précieux, par les esprits studieux des deux mondes. Aussi des Péruviens éclairés n'ont-ils pas hésité à faire appel, en faveur des doctrines auxquelles leur paraît lié l'avenir de leur patrie, à cette autorité peu reconnue de ce côté de l'Atlantique, convaincus que l'opinion de Télite des savants français serait d'un grand poids sur l'opinion de leurs compatriotes. Ilsavaient/en conséquence, prié la Société d'économie politique de consacrer une de ses séances à l'examen de la situation du Pérou. M. de Villota, consul de Buénos-Ayres au Pérou, en ce moment à Paris, s'était fait l'organe de ses concitoyens ; et, bien qu'il s'agît surtout d'une question de principes, il n'avait rien négligé pour mettre à la disposition de la Société tous les renseignements désirables sur l'étendue, la configura-
tion, la population du Pérou, ainsi que sur Tétat de Ta^ griculture, de l'industrie, du coraraer(*.e et de l'administration. — Une affluence inusitée témoignait de l'intérêt qu'avait excitée cette communication, et la discussion a prouvé que chacun avait pris au sérieux l'appel de M. Villota.
Il n'entre pas dans le plan de cet article de reproduire tous les renseignements fournis par M. de Villota (renseignements fort curieux d'ailleurs), ni de rendre précisément compte de cette séance. Ce travail a été fait, pour les Péruviens et pour les Français curieux de ces matières, par l'habile secrétaire de la Société d'économie politique (M. Joseph Garnier) (1). Nous nous bornerons à dire, pour notre part, que les espérances de M. Villota n'ont pas été trompées. Les théories dont il espérait la condamnation ont trouvé (la vérité exige cet aveu), quelques adhérents partiels parmi les assistants. L'accord dans l'amour de la vérité n'implique pas l'unanimité dans les idées, et le drapeau économique, comme tous les autres, est parfois déchiré par ceux qui le suivent. Il était impossible qu'il s'élevât, dans une réunion française, une seule voix pour défendre l'existence d'un budget occulte et le régime d'abus inévitables qui en est la conséquence. La clandestinité chez nous est une chose qui a fait son temps, et il n'est pas besoin d'invocjher contre elle les conclusions de la science ; la répugnance de la conscience suffît à la condamner. On la réprouve, on ne la discute pas. Ce qui se discute encore, même parmi les hommes instruits, c'est le chapitre des réformes financières. Tout
(1) V. dans le numéro de février du Journal des Economittes, le compte rendu de M . J. Garnier, et les notes et opinions diverses qui y sont Jointes.
le monde n'a pas des vues identiques sur la théorie da Timpôt ; la dette et ]es douanes conservent des apologis* tes; et l'intervention administrative séduit, par de grands attraits, les bonnes volontés impatientes. Chacun, ici -bas, a ses préférences en fait de progrès; et ceux même q'ii n'attendent rien que du mouvement naturel de la liberté ne peuvent s'empêcher de souhaiter à ce mouvement telle ou telle direction. 11 y aurait trop de vertu à n'être jamais tenté d'aider un peu, par une impulsion passagère, le progrès à suivre sa pente; et 60 millions par an (I) à consacrer à l'amélioration d'un pays, c'est, il faut l'a* vouer, de quoi encourager étrangement l'imagination. De très-beaux plans, attestant beaucoup de connaissances et une confiance généreuse dans l'avenir, ont donc été proposés au Pérou pour la mise en valeur immédiate de toutes les ressources de son sol. Mais ces projets, si flat^ teurs qu'ils fussent, n'ont pas reçu la sanction de la réu-* Dion. L'impression dominante, l'impression véritable, autant du moins qu'il est permis de la constater (car la Société d'économie politique ne formule jamais de votes), a été, avec un vif sentiment de gratitude pour ThQnneur fait par M. de Villota aux économistes français^ une éner-^ gique et complète adhésion aux principes d'ordre, de justice, de liberté individuelle pour lesquels l'honorable • Péruvien sollicitait leur précieux patronage. Ces éternels principes, devise des Adam Smith et des Turgot, héritage du genre humain dont ils sont la charte morale et maté-* rielle, proclamés par les sages, proclamés plus hautement encore par l'expérience de tous les pays et de tous les
(1) 60 millions par an, La question proposée par M. Villota était ainsi conçue : Que doit-K)n conseiller à un pays qui a, eA dehers de V impôt f un revenu annuel de GO millions de francs? dtc.
-^ 2«3 temps, ont reçu, dans celte soirée, une consécration nou* velle et éclatante. Le président et le vice-président de la Société, investis Tun et Tautre d'une si grande et si légi* time considération (M. Dunoyer et M. Michel Chevalier), ont été, en exprimant leurs idées personnelles, les fidèles interprètes des idées de tous. M. Dunoyer, en particulier, plus spécialement engagé par son poste, a fait entendre des paroles vraiment dignes d'être recueillies pour la conduite des nations, et dont la netteté parfaite égalait la portée. Jamais, nous le croyons, on n'a marqué avec plus de fermeté et plus de convenance cette limite, aussi déli* catexiu'importante, qui sépare les services publics réels des simulacres parasites qui en usurpent et en compro* mettent le nom ; distingué plus nettement l'administration protectrice et profitable de l'immixtion onéreuse ei gênante; et signalé d'une main plus sûre ces deuxécueils, également redoutables et si voisins l'un de l'autre, l'affai* blissement et l'abus, la superstition et le mépris de la fonciion si nécessaire et si hasardeuse de gouverner. Jamais on n'a mieux défini cçs deux forces, trop souvent mal comprises et mal réglées, l'initiative do chacun et la surveillance de tous, le mouvement et l'ordre, la liberté et l'autorité, forces non pas opposées et ennemies, commQ on le dit tous les jours, mais de même origine et de même nature, naissant l'une de l'autre et se soutenant l'une l'autre : la liberté, source de toute action, de toute connaissance, de toute moralité et de toute richesse; rauto<rité, garantie, c'est-à-dire portion de la liberté,: le droit émanant de l'individu ; la loi déclarant le droit au nom de tous pour le faire respecter dans tous et par tous. L'impression produite par ces paroles subsiste encore chez ceux qui les ont entendues. Ce n'était pas seule*
•^ 264 — ment, en effet, le savant justemeDt renommé, ^e'était l'honnête homme universellement respecté qui les prononçait; et la chaleur contenue de Taccent disait assez qu'en émettant, comme principal organe d'une réunion imposante, un avis qui devait être recueilli et commenté au delà des mers^ l'honorable président sentait bien ce qu'imposent le nom et le rang, et quelle responsabilité s'attache aux conseils donnés de haut au^ nations.
Dans quelle mesure ces conseils, fidèlement reportés aux Péruviens généreux qui les attendent, et par eux transmis à leurs concitoyens, seront-ils suivis sur les bords de l'Océan Pacifique ? L'avenir le dira. Il y aurait présomption à leur prédire une application immédiate et sans mélange : il est permis d'espérer du moins que le même zèle qui les a demandés ne sera pas entièrement impuissant à les faire écouter. Ce qu'on peut afiirmer en toute certitude, c'est que jamais société ne s'est trouvée dans des circonstances plus décisives, et que du parti qui sera pris au Pérou, relativement à toutes les questions que soulève l'emploi de ces revenus nouveaux, peuvent dépendre ou la renaissance éclatante ou la déchéance définitive de ce pays. Ce n'est pas en vain que de semblables occasions sont offertes aux peuples, et, quînd elles ne leur sont pas bienfaisantes, elles leur sont mortelles.
Les Péruviens ont d'autant moins le droit de s'aveugler à cet égard que l'expérience de leurs ancêtres, la leur même, sont là pour les éclairer. La race espagnole est, assurément, une race énergique et noble ; elle a de belles pages dans l'histoire, non pour les armes seulement ou pour les arts, mais pour l'industrie aussi et pour l'agriculture, dans les(juelles elle avait devancé la France et l'An-
gleterre. Ce qui a déterminé soq amoindrissement pouvait lui procurer une grandeur nouvelle et semblait devoir le faire. La conquête d'un monde et la possession de trésors immenses Font affaiblie et ruinée ; mais parce qu'elle a tout obtenu, territoires et métaux précieux, par la violence, qui paralyse tout ce qu'elle souille. Le mauvais usage d'une richesse mal acquise a anéanti et corrompu ^dans ses mains jusqu'à la puissance légitime de la richesse bien acquise. C'est dans cetle réaction infaillible de la justice et de la morale, et non dans les jeux prétendus d'une fortune inconstante, qu'il faut chercher l'explication de toutes les décadences. On peut s'élever momentanément par des voies diverses ; mais il n'y en a qu'une dont la montée soit sans revers. C'est pour s'être trouvée riche d*une richesse qu'elle n'avait point tirée de son fonds et avoir imaginé qu'on pouvait être longtemps et réellement riche Seins produire soi-même sa richesse ; c'est pour avoir dissipé en entreprises désordonnées et improductives des revenus qu'elle croyait ne point payer, parce qu'elle n'en soldait pas ostensiblement le prix en valeurs de compte, que l'Espagne^ et l'on peut dire la race espagnole, est tombée peu à peu dans l'épuisement et la pauvreté. C'est une des principales leçons qui aient été données au monde, et le sens en est clair, aussi bien qu'élevé. La richesse est une grande force matérielle, mais parce qu'elle suppose une grande force morale. L'une ne sert et ne dure que si l'autre la justifie et la renouvelle. La véritable source de prospérité, la seule sûre comme la seule avouable, pour les sociétés comme pour les particuliers, c'est le travail. Mais le travail, c'est l'activité individuelle; et l'activité individuelle, c'est la liberté, soutenue et contenue par la res^ ponsabilité. Les nations n*ont des destinées différentes que
parce qu'elles ne font pas toutes le même cas de cette ri-* chesse suprême.
Cette richesse vraie n*est que peu développée encore sur la plus grande partie du globe ; et son dbsence y rend stériles de tous côtés mille avantages naturels qu'elle seule peut féconder. Le Pérou en particulier n'en est que faiblement poiurvu. Qu'il comprenne que c'est là ce qui lui manque avant tout, et qu'il se fasse une loi de l'acquérir, en rendant à tous plus facile et plus sûre la vie, d'où tout émane ; qu'il la consolide et l'étende, en la dégageant des entraves du présent et des incertitudes de l'avenir; qu'il suscite ou plutôt qu'il découvre dans son sein cette force expansive du progrès qui palpite, apparente ou cachée, au fond de toute société ; qu'il emploie, en un mot, à émanciper le capital vivant et vivifiant, le capital immense mais inerte qu'il .a sous la main : et la découverte des îles du Guano aura été pour lui la plus merveilleuse fortune que jamais pays ait rencontrée jusqu'à ce jour. Qu'il continue^ au contraire, à mésuser des faveurs de la Providence, im*puissant à tirer parti de son argent aussi bien que de la substance précieuse qui le lui fournit ; et l'argent glissera entre ses mains comme le guano, comme ont glissé déjà entre les maitis des Espagnols d'autres trésors du Pérou^ ne laissant après eux que 4e regret, la ruine et la honte.
Mais il est temps de quitter le Pérou et la société d'économie politique. Ce que demandaient M. Villota et ses compatriotes* c'était moins une argumenUUon en forme
qu'une adhésion à des vérités qu'ils savent défendre. Nous en avons dit assez pour montrer quelle a été la force de cette adhésion. Laissons, avec nos voeux pour qu'il ne soit pasJnutile, un débat qui va se continuer ailleurs, mais qui, sans doute, est terminé pour nous. Ce débat a un grand objet, et pourtant, dans ce que nous en avons vu, ce qui nous a paru le plus grand, ce qui nous a enhardi à revenir un instant sur ces discussions , c'est moins le débat en lui-même que la manière dont il s*est produit en France. Ce qui nous a frappé, surtout, c'est ce fait, également honorable pour la France et pour le Pérou, d'un appel adressé par l'un aux lumières de l'autre et répondu aussitôt avec empressement. C'est la solidarité inévitable des hommes, aperçue et revendiquée par eux dans l'ordre moral, comme elle est manifeste dans l'ordre physique ; et les destinées d'une nation discutées, décidées peut-être, dans une certaine mesure, de l'aveu de cette nation, par une nation étrangère, à trois mille lieues de distance. Les hommes légers voudront bien reconnaître que la chose est piquante -, et les hommes d'étude et de foi la trouveront sérieuse, car ils y verront des motifs nouveaux et graves de persévérance et d'espoir. On peut bien se dire quelquefois, quand l'insuccès apparent semble convaincre d'une stérilité incurable les plus généreux efforts, que dans la poursuite de la vérité il n'y a pas de peine perdue, et que tout sert, un jour ou l'autre, ici ou là. Mais on se le dit bien bas et sans toujours s'en croire. Quelle consolation et quel encouragement que de voir, par un exemple aussi considérable qu'imprévu, que cette confiance peut s'avouer, et qu'en travaillant pour la justice on travaille réellement, de concert avec les hommes de bien des deux mondes, pour tous les pays et pour tous les temps !