‹ Mélanges économiquesChapitre 10 sur 19 · LA LOI SACRÉE DU TRAVAIL, SOURCE DE TOUTE VERTU ET DE · texte numérisé non relu

LA LOI SACRÉE DU TRAVAIL, SOURCE DE TOUTE VERTU ET DE

TOUT PROGRÈS (4)? Et n'ajoutaiont-ils pas, à l'adresse des blancs eux-mêmes, ces paroles qui contiennent, en quelques lignes, toute la substance de la théorie de M. Montégut. La servitude ne constitue pas, pour ceux qui la

(0 Voy. Arist., Polit,, liv. I, chap. ii, § 10, 13, QXpassim,

(2) /d., tU,§7etS20.

(3} Voy. De VEtclavage colonial, p. xcix et suiv.

iub^Éint^ m éiût viêtmt, C'BSf une MAMitRc fii'dilOÀmsA^ TioN DO TRAVAIL) çut gùtafitit Pentrêtien du trâmilkur sa vie durant^ mùyeftnant la iotnme d'efforu dmi il est

Ca^ablCé L'ÉTABLlSSEMKfiT htL LA LIBEATÉ fiN EUROPE t A DÉTAUIT l'ancienne OAftANISATION ÉCONOMIQUE OUÏ RÉâOL<^ VAIt LE PnOBLÈMB DÉ L'EXIStENGE MATÉRIELLE DBS ROMMEft PAR LE TRAVAIL OBLIGATOIRE (1).

Réwudre le problètne de Vexnienca matiriellê des kom^ mes par le travail obligatoire ^ c'est bien là ce qu*d entendu faire M* Montégut< C'est ce qa@, pas plus que d'autres, il ne réussira à faire. L'expérience a été faite avant lui^ elle a été faite sous bien des formes, elle a été faite en grand, elle a été faite avec éclat \ et toujours, dans tous les temps et sous toutes les forale^, elle a donné les mêmes résultats* Partout où l'asservissement de l'homme a été réalisé, il a poi'té avec lui la ruine et la décadence» L'antiquité en est morte. Sparte, malgré la violente énergie de sa constitution ; Athènes, malgré son commerce, sa marine et les tributs des îles asservies * Rome, enfin, malgré lé monde conquis et exploité^ âont arrivées, faute de la vitalité du travail libre, à la misère et à l'abaissement. Les colonies moderneâ, malgré uû renouvellement de bras qui ne coûtait que la Violence ùd les prendre, malgré les énormes et ruineuses subventions des métropoles imposées pour elles (2), n'ont pu échapper à l'appauvrissement et à la dégradation, et n'ont évité que par l'émancipation une ruine totale» Partout^ au

(i) Id,, p. XL1U et XLiv. — Voyage aux AntiUei, I. p. 145.

(2) Voyi la note ci-dessus. M. Porter, membre du Boaird of trade, évaluait à I milliou sterling, 'plui la valeMkt totale dei màtchandUes vendues, ce qu'avaient coûté, poar 1840, à TAngleterre, ses colonies à $ucre.

contraire, où quelque bien s'est itiomfé, partout où la richesse, où l'intelligence, où la* moralité se sont pro-* duites, la liberté s'est produite aveo*elles, et comme leur compagne obligée ; et la date de la naissance de la civi-» lisation moderne est celle de la revendication des droitd du travail. C'est qu'il y a^ dans l'union de la peine et du salaire, de la prévoyance et de la sécurité, de l'effort et de la récompense^ une influence fécondante et moralisa* trice que rien ne supplée $ dans leur séparation^ un« cause de désorganisation que rien ne contient. C'est que le travail, mais le travail volontaire^ est la loi de l'homme, la personnalité son essence. Le sort de la brute est immuable \ celui de l'homme est entre ses malns^ mais à une condition, c'est qu'il le fasse lui-môme. />teti, dit saint Augustin^ et après lui le judicieux Bourdaloue, Dieu a fait f homme hans lui; mais il n'a pas voulu {quoiqu'il le pût absolument) y le sauver sans lui (1)^ Ce qui est vrai de notre destinée immortelle n'est pas moins vrai de notre destinée mortelle ; et cette remstrque, si profonde et si juste, qui condamne si absolument l'intolérance religieuse, ne condamne pas moins ce qu'on pourrait appeler l'intolérance matérielle. L'individu n'appartient qu'à lui-même. Non, pas plus en fait de bien-être qu'en fait de culte ; pas plus en fait de conduite humaine qu'en fait de croyance religieuse, il n'est permis d'imposer à l'homme la sagesse et la vérité ; pas plus en vue de ce monde qu'en vue de l'autre» il n'est permis d'oublier et d'anéantir la responsabilité sur laquelle il a plu au Créateur, dans son intelligence et dans sa bonté, de fonder

(1) Bourdaloue, Sermon tur la Circoncision i id. Sermon sur la Préd nation.

Texistence physique et morale de sa créature. Toute connaissance, toute amélioration supposent cette personnalité. C'est à elle qu'il faut s'adresser. La persuasion, l'exemple, les enseignements du passé et les perspectives de l'avenir peuvent agir sur elle : la force ne l'atteint pas, elle l'annule. Elle peut imposer le travail, elle ne l'enseigne pas ; elle apprend à détester la peine : elle peut imposer l'épargne, elle ne l'enseigne pas; elle apprend à détester la privation : elle peut imposer l'abstention du mal, elle ne l'enseigne , pas ; elle apprend à détester la contrainte.

Et, quand cela ne serait pas ; quand le succès pourrait, comme il ne le peut pas, couronner des efforts qui vont contre leur but ; quand on parviendrait à soutenir, avec quelque apparence, qu'il est possible d'assurer aux hommes le pain de chaque jour par une réglementation minutieuse de toutes leurs actions ; — il resterait encore à faire, à ceux que pourrait éblouir ce résultat, cette réponse sans répliqile formulée, dans un solennel débat, par un des plus brillants rédacteurs de la Revue des Deux- Mondes (1), et répétée depuis, si noblement, dans un livre qui, grâce à Dieu, n'est plus un plaidoyer pour une cause pendante, par un des plus généreux et des plus savants historiens de ce temps (2). Le bonheur même de r esclave . n'absoudrait pas l'esclavage. Ceux qui ignorent cela n'ont pas l'idée du droit. Il fie suffit pas à l'humanité que la vie et la santé de l'esclave soient ménagées, car des animaux pourraient en obtenir autant. L'humanité veut

(1) M. de Rémusat, Rapport du 12 juin 1838 à la Chambre des députés.

(3) M, Wallon^ De VEiclaiage colonial.

que Von n^ùubliepas que r homme a une intelligence, un c€eur, une âme. L'esclavage est fondé sur Voubli de tout cela.

Et, maintenant, que M. Montégut n'ait pas cru, en formulant son programme, violer à ce point les lois les plus essentielles de la morale et de la justice ; qu'il n'ait point entendu méconnaître et outrager la dignité humaine ; et qu'il dût reculer, au dernier moment, devant l'établissement, sur le sol des Francs, du régime de l'esclavage, qu'assurément il réprouve en Amérique et dans l'histoire : — cela est possible, cela est probable même ; mais cela n'ôte rien ni à la vérité, ni, je le crois, à l'utilité de la réfutation que j'ai essayée de son système. Ce n'est pas, en effet, par les intentions et les vues avouées d'un écrivain ;| ce n'est pas même par ses conclusions proprement dites : c'est par la portée de ses arguments ; c'est par les principes que ces arguments supposent ou atteignent; c'est par les brèches qu'il fait, sur son passage, aux défenses de la vérité ou aux retranchements de l'erreur ; qu'il faut juger de l'influence salutaire ou dangereuse de ses écrits. Si M. Montégut avait entrepris, comme d'autres n'ont pas hésité à le faire, une apologie formelle de l'esclavage, assurément je n'aurais pas pris la plume pour le combattre. J'ai cru devoir la prendre pour montrer que cette apologie (qu'il ne fait pas et qu'il n'accepterait

pas ^m dôUte), est au fond de tous ses raisonnements* J'ai cm devoir dire, surtout, et prouvei*, si je le pouvais, qu'elle est au fond de tout système, (quelles qu'en soient l'appareuce et l'étiquette), qui prétend, dans une mesure quelconque, organiser administrativement soit le travail soit l'assistance, et trouver, dans d'autres principes que la liberté et la responsabilité naturelles, dans d'autres forces que la volonté individuelle et la bienveillance réciproque, les éléments de l'amélioration matérielle et morale de l'humanité. Je critique M. Montégut; mais ce n'est point, ai-je besoin de le répéter ^ une accusation personnelle que je porte. Je combats, à l'occasion d'ar* ticlés où il les a manifestées avec éclat, des opinions fort ' répandues, et, suivant moi, fort dangereuses. C'est de là, si ce travail devait avoir quelque intérêt, que cet intérêt pourrait venir.

Ces opinions, dont je conteste la valeur, M. Montégut les présente avec plus de talent et de vivacité que d'autres, peut-être ; il les suit surtout avec plus de logique, et, au lied de se borner à les jeter en passant , il les pousse, sanâ hésiter, jusqu'à dés applications qu'elles lui paraissent commander, et qu'effectivement elles commandent. C'est là son tort, ou, èi l'on veut, son mérite. Quant aux idées première^ qui l'ont conduit si loin, elles ne sont pas plus à lui qu'à d'autres» et il serait injuste de les lui imputer. On sait ce que notre temps a enfanté d'écrits sur le paupérisme : il n'y a pas, aujourd'hui, de spécialité plus cultivée; et il serait aidé de Composer^ des produits exclusifs d<^ ce genr^ de littérature, ou seulement de quelques-unes des bran-» ches dans lesquelles elle se subdivise, une bibliothèque entière. Eh bien I qu'on parcoure ceUe bibliothèque, qu'on

y ouvre au hasard des livres de toutes les nuances, qu'on extraye de ces livres les recettes en apparence les plus contradictoires, et Ton reconnaîtra, pour peu qu'on prenne la peine d'analyser ces recettes, que toutes, (ou bien peu s*en faut), sont fondées sur les mêmes données que celles de M. Montégut, c'est-à-dire, sur la substitution de l'action commune à l'action individuelle, de la société à Thomme, de l'assistance publique à la bienfaisance privée, de la réglementation à la liberté, des prescriptions de la sagesse légale aux leçons de l'expérience naturelle. Qu'on parle de colonisation en grand, et de la nécessité de déverser, dans des contrées où l'on suppose que la vie appelle l'homme, le trop-plein de contrées où Ton pense qu'elle commence à se refuser à lui (1) ; — qu'on veuille rep(»usser des villes des bras qu'on y croit déplacés pour les retenir, par des encouragements ou par des entraves, dans les campagnes où on les déclare plus utiles ; — qu'on prétende exciter ou ralentir la production ou la consommation, ou simplement en régler la nature; favoriser ou contrarier l'accroissement de la population , interdire les mariages imprudents ou multiplier les unions sensées ; — qu'on attende, d'une éducation appropriée , un docile retour à toutes les vertus, ou qu'on cherche, dans une limitation

(i) M. de WattevUle, dang son dernier Rapport, parmi des observations excellentes, prône la colonisation; mais il recommande que les émigrants soient gens laborieux et habiles. De pareils hommes sont une richesse pour un pays, et on ne comprend pas quel avantage il peut y avoir à les en faire sortir. Quant aux pauvres, ils coî!^tent plus cher ^ expatrier qu'à npurrir ^ans leur patrie, témoins les désastreuses tentatives de colonisation par l'Etat en Algérie après 1648, qui ont coûté 8,OuO fr. par tétn, de l'aveu du

mimvm 4e la guerre» «t n'm\ pai r^u^l*

rigoureuse de Tinstruction, une interdiction salutaire des voies de l'erreur ; — qu'on se propose d'intervenir, par la loi, dans les rapports du capital et du travail, dans le taux des salaires ou dans le prix des objets de consommation; — qu'on impose à l'État la charge immense d'occuper et de nourrir tous les citoyens, ou qu'on rejette sur les départements ou sur les communes l'obligation, qui paraît plus naturelle et plus légère, de subvenir aux besoins de leurs indigents et de leurs infirmes ; — qu'on prélève directement sur la richesse un budget pour la misère, ou qu'on tende, par des impôts progressifs ou des taxes somptuaires, à l'égalisation des fortunes; — quoi que l'on fasse, enfin, et quelle que soit la panacée que Ton s'efforce d'imposer à la confiance du genre humain , cette panacée suppose invariablement ces deux choses : — d'une part, l'impuissance de Tindividu et l'infaillibilité de l'État; de l'autre, la négation de tout droit individuel, et la prédominance illimitée de l'intérêt commun sur l'intérêt particulier. C'est uniquement parce que l'on croit les individus incapables de se conduire et l'État fait pour ies guider, que l'on peut songer à soumettre l'indépendance des unsà la tutelle de l'autre, et à subordonner ce qu'on appelle de périlleux caprices à ce qu'on regarde comme la voix de la raison. C'est uniquement parce que l'on considère les droits particuliers comme essentiellement précaires et imparfaits, et les intérêts collectifs comme nécessairement légitimes et au-dessus de tout contrôle, que l'on peut songer à modifier, dans des vues d'utilité générale, la répartition naturelle des fruits du travail, de l'intelligence ou du hasard, et à disposer, sans le consentement ou malgré la résistance des hommes, de leurs possessions, de leurs facultés, ou d'eux-mêmes. Toute réforme, toute organisation

~ 173 — impliquent ces préteotions ; et, quand on parle de reclifier la marche spontanée des choses, on entend la contrains dre. On respecte la liberté ou on la viole : il ne peut y avoir de milieu. Mais comment ne voit-on pas que, dès l'instant où Ton admet, fût-ce pour un seul cas et en vue d'un avantage exceptionnel, que cette violation est possible et juste, on s'engage, et l'on appelle après soi la présomption et l'ignorance, dans une voie où nulle barrière ne saurait plus être opposée à nulle témérité, à nulle exigence ; — que dis-je ? on s'aventure, en dehors de toute ligne tracée, sans guide, sans lumière et sans boussole , dans les espaces infinis de l'arbitraire et de la fantaisie. Si Ton peut, pour atténuer le dénùment des uns, amoindrir le superflu des autres, quelle base reste-til à la propriété? 11 faut bien prélever sur l'excès de l'abondance un secours pour l'excès du besoin. Mais pourquoi fixera-t-on ce prélèvement à tel chiffre, et non à tel autre? Pourquoi procurera-t-on tel adoucissement, et non tel autre? Pourquoi ne fera-t-on pas une répartition générale de tous les biens? Pourquoi ne nivellera- t-on pas toutes les conditions et toutes les fortunes? Pourquoi n'opérera-t-on pas, comme nous l'avons entendu demander, une mutation complète entre ceux qui ont tout et ceux qui n'ont rien ? En vain parlerez-vous du respect dû à l'ordre existant, de l'iniquité delà spoliation, du caractère sacré du travail et de l'épargne; en vain direz- vous que des extrémités évidentes et intolérables peuvent seules justifier une dérogation limitée à ces principes tutélaires. Kn admettant la possibilité d'une dérogation, vous avez renié les principes. L'iniquité que vous alléguez, ne reposant plus sur l'inébranlable fondement de l'inviolabilité absolue d'uq droit, ne repose désormais,

comme les exceptions que vous y avez consenties, que sur le terrain mobile des interprétations particulières ; et ceux dont vous prétendez trop tard limiter les exigences sauront bien, en discutant les concessions de votr« pitié , vous opposer cette nécessité dont vous leur avez fait un titre, et vous demander si les appréciations qu'il vous plaît de faire de leurs besoins sont plus sûres que le sentiment que leur en donne Texpérience, r^ Si Ton peut, pour éviter Tencombrement ou la pénurie des bra^, pour prévenir les faux calculs et les déterminations hasardées, indiquer ou interdire préventivement certaines résidences , quelle garantie reste-t-il h la liberté du travail? C'est une tutelle nécessaire, c'est une entrave salutaire aux entraînements de l'irréflexion. Mais pour^ quoi mettra»t-»on en tutelle telle catégorie de citoyens et non telle autre ? Pourquoi prendra-t-on telles précautions et non telles autres? Pourquoi laissera-t-on telle latitude et non telle autre ? Pourquoi ne réglera-tron pas tout, et n'assignera-t-on pas^ .comm« noua f avens entendu demander ^ à chacun la nature et l'étendue de sa tâche ? En vain opposerez-vous l'indépendance naturelle du travail, seul stimulant assuré de son activité, le droit qu'a chaque homme de prendre lui-même des résolutions qui l'affectent directement, et l'impossibilité, comme l'injustice, de se charger du sort de tous ; en vain direz-vous que des dangers manifestes et sérieux peuvent seuls motiver un empiétement partiel et accidentel sur le domaine de la liberté individuelle. En admettant la possibilité de cet empiétement, vous avez renié la liberté individuelle. La responsabilité de l'individu, à laquelle vous vous reprenez, n'est réelle, et n'est juste, qu'à la condition d'être ab^oluq ; et, quand on y touche, on la prend pour soi U}qt entière,

Celte mesure, à votre avis insignifiante pour eet homme, par laquelle vous intervenez dans ce détail de sa vie, ce déplacement auquel vous le contraignes, ce séjour que vous lui refusez, peuvent changer tout son avenir. Si vous êtes en droit de suppléer à son jugement aujourd'hui, vous êtes en droit de le faire demain, vous êtes en droit de le faire toujours ; si c'est votre devoir cje pourvoir à ses intérêts aujourd'hui, c'est votre devoir de le faire demain, c'est votre devoir de le faire toujours : et il n'y a plus de limites à l'immixtion de TÉtat dans les aptes de la vie privée, i) n'y a plus de limites à ses obligations, que les caprices de ceuiç qui veulent se faire les arbitres du sort d'autfui, ou las prétentions de ceux qui, en remettapt leur sort à la direction d'autrui, entendent bien se décharger du devoir d'agir, mais non ^ dépouiller du droit de désirer. — Si Top peut imposer ou dénier l'instruction, ou, ce qui revient au même, ep déterminer la nature et retendue, quelle liberté reiste-tril à rintelligenç§ ? quelle sécurité à la conscience? quelle dé^ fense au foyer domestique ? C'est une précaution urgente contre l'erreur, c'est un supplément indispensable à la prévoyance insuffisante des pères, c'e^t un secours à la faiblesse des enfants. Mais pourquoi preiidra-t-on telle précaution et non telle autre ? Pourquoi obviera-t-on à tel abus et non à tel autre? Pourquoi fpurnira-t-on telle protection et non telle autre? Pourquoi ne pre^crira-t op pas plus de connaissances? Pourquoi ne mettra- t-op pas à l'index d'autres études? Pourquoi ne s'inquiéter^ t-op pas de la santé, aussi l)ien que de l'iptelligence, en déterminant, sous peine d'amepde , aussi bien que I4 manière d'instruire les epfents. la manière de les élever, de les habiller et ifi les nourrir? Ppurquoi m rédigera-t-pp pas,

pour éviter tous les écarts, un formulaire contenant, pour les diverses professions et conditions sociales, avec toutes ]es questions permises, toutes les solutions commandées, avec toutes les circonstances autorisées^ toutes les décisions indiquées? Pourquoi ne s'emîparera-t-on pas, comme nous tavons entendu demander, de toute la génération , nouvelle, afin de la mieux former, suivant des modèles appropriés, pour ce qu'on voudra d'elle plus tard ? En vain alléguerez-vous l'autorité du père, qui suppose le pouvoir de commander et de défendre, le respect du lien de la famille, source et base de tout lien social, et l'importance matérielle, l'importance morale de cette extension de l'individu dans le passé et dans l'avenir^ par le souvenir et par la prévoyance, qui élève l'homme au-dessus des appétits du moment; en vain représenterez-vous la sainteté de rintelligence et de l'âme, la diversité indéfinissable des aptitudes et des circonstances, condition du progrès des connaissances et de la moralité, et l'impossibilité, le danger, Timpiété d'attenter à la pensée ; en vain direz-vous que c'est à chacun à acquérir, par ses efforts, la richesse intellectuelle comme la richesse matérielle, et que des considérations urgentes peuvent seules dispenser, dans une faible mesure, de la rigoureuse observation de tant de lois sacrées. En consentant une exception, vous avez renié les lois; en empiétant sur les attributions du père de famille, vous avez mis en doute ses droits et ses devoirs ; en reconnaissant un titre aux enfants, vous leur avez permis toutes les prétentions ; en admettant, pour certains écarts de la pensée, un autre frein qu'elle-même, vous avez fait entrer la pensée dans le domaine de la police humaine. Si l'impossibilité d'atteindre la pensée est véritable, elle est complète; si le

mouvement et la vie qui résultent de la diversitë des opinions sont nécessaires, l'inviolabilité des opinions est absolue ; et le libre exercice, qui en produit les écarts, contient en lui-même le remède à ces écarts. Si, au contraire, il est possible, s'il est permis, s'il est utile de modiûer, non par l'influence indirecte des lumières qui est le fond même dfe ce mouvement, mais par une action directe sur chacun, le mouvement de la pensée ; s*il est permis d'en préciser le sens, d'en restreindre ou d'en forcer l'étendue ; si l'homme peut en appeler de l'homme à un autre juge que l'homme même ; s'il doit se déûer de l'œuvre de Dieu, tant qu'il n'en a pas corrigé les erreurs ; — s'il peut soutenir cette prétention sur un point, tout est tlans sa main. Ce qu'il a pu, ce qu'il a dû faire un jour et pourune chose, il peut, il doit le faire un autre jour et pour une autre chose ; c'est à lui à tout régler, jusqu'aux passions et aux désirs, et il n'y a plus d'autres bornes à ce remaniement de la pâte humaine, que la fatigue peu probable des pétrisseurs toujours prêts à refaire, suivant la formule de * Rousseau, la constitution morale et physique des peuples. Il est inutUe, et il serait hors de propos, de multiplier davantage ces exemples et de prolonger une revue déjà fatigante. Chaque système demanderait une étude à part, et, pour plus d'un, cette étude a été faite, à cette même place, avec plus de talent et d'autorité que je ne puis me flatter d'en avoir. Mais on voit assez, par le peu que j'ai cru pouvoir dire, qu'il serait aisé de pousser à bout, par quelques interrogations, toutes les théories qui fondent, en quelque degrés sur l'intervention administrative dans la vie privée, et sur ime réglementation plus ou moins déguisée de la personne humaine, l'espoir d'une régénération merveilleuse de la société. Toutes tombent sous

les mêmes reproches, l'arbitraire et i-impulssance ; toutes manquent à la fois et de point de repère et de point d'i^ppui ; toutes, pour avoir ébranlé le principe fondamental du droit individuel, pour avoir rejeté le levier indispensable de Ténergie individuelle, pour avoir brisé le frein nécessaire de la responsabilité individuelle^ ne trouvent plus, quand il leur faut passer à Tapplication ou se dé^ fendre à leur tour, dans les moteurs qu'elles veulent employer, que faiblesse et insuffisance, dans les barrières qu'elles cherchent à opposer à des entraînements qui les dépassent, qu'inconsistance et fragilité.

Et comment en serait-il autrement ? On se fonde, pour dénier à l'individu la disposition absolue de lui-même, sur l'incertitude de la raison et sur les écarts de la liberté individuelle ; — pour contester l'inviolabilité absolue des droits privés* sur la supériorité des droite sociaux, sur le peu de valeur d'une unité dans l'ensemble, et sur la comparaison de l'avantage, peut-être imaginaire , d'un seul avec le bien ou le besoin de tous ou de beaucoup. Mais quels sont donc les éléments des ensembles les plus imposants^ sinon ces unités si dédaignées? De quoi la société est-elle faite, sinon d'individualités ? Pour qui les relations sociales, et les lois qui les consacrent, sont^elles établies, sinon pour les individualités ? Qui existe, pour tout dire d'un seul mot, sinon des individualités? Cette raison générale, qu'on oppose et qu'on voudrait imposer à la raison individuelle, d'où vient^elle, sinon de cette raison individuelle, librement exercée et rectifiée peu h peu par ellemêine? Et n'est-ce j>oint la contester et Tanéantir^dans ses résultats les plus certains et les plus précieux, que d'en condamner et d'en fermer la source ? Change-t-elle de nature en passant d'une tète dans une autre; ou celui

qui prétend, sans lui laisser la faculté de s'exercer désoriiiais , résumer ou devancer ses oracles , n'esl-il pas sujet, pour son compte, à cette fragilité dont il ^ prévaut contre elle? Ces intérêts de tous ou de plusieurs, auxquels on sacrifie cet intérêt d'un seul ou de quelques-uns, ontils une autre essence que celui-ci, et sont-ils, malgré ce nom trompeur d'intérêts généraux, autre chose qu'une juxtaposition^ c'est-à-dire un nombre plus grand d^intivêts particuliers? Chaque unité, moralement égale à chacune des autres, chaque intérêt, respectable au même titre que chacun des autres, chaque droit, sacré au même degré que chacun des autres, déchoit-il, vis-àvis plusieurs, de cette égalité originelle? L'inviolabilité de la justice lui vient-elle du dehors? £t n'est-ce pas, en même temps que se jeter à plaisir dans toutes les diffî* cultes de la plus inextricable incertitude, détruire jusqu'à la notion la plus élémentaire du juste et du vrai, que de faire de leur observation, par conséquent de leur exis* tence, une question de nombre et d'importance relative ? C'est ce que montrait» avec cette simplicité énergique et nette qui était le propre de son ferme et lucide géniet un homme qui ne devait pas seulement à l'honnêteté et à l'élévation de son âme un sentiment profond de la grandeur morale des principes, mais qui avait fait aussi, (on ne s'en souvient pas assez), par le maniement habile et longtemps heureux des plus délicates et des plus grandes affaires, l'expérience sérieuse de l'impor-tance matérielle de ces règles indispensables de toute pratique ; ce penseur aux vues étendues» cet administra* teur à la main infatigable» ce politique clairvoyant et hardi, qui osait chercher, dans un retour volontaire à la justice, le salut d'une nation qu'étouffait l'arbitraire et

^ 180 — quft Panarchîe n*a point guérie. Ce principe, disait Turgot, que rien ne doit borner les droits de la société sur le particulier que le plus grand bien de la société^ me paraît faux et dangereux. Tout homme est né libre^ et il n*est jamais permis de gêner cette liberté, à moins qvfelle ne dégénère en licence, c'est-à-dire qu'elle ne cesse d'être liberté en devenant usurpation. Les libertés, comme les propriétés, sont limitées /es unes par les autres. La li^ berté de nuire n'a jamais existé devant la conscience; la loi doit l'interdire, parce que la consciertce ne la permet pas. La liberté d'agir sans nuire ne peut, au contraire, être restreinte que par des lois tyranniques. On s'est beau» coup trop accoutumé, dans les gouvernements, à immoler toujours le bonheur des particuliers à de prétendus droits de la société. On oublie que la société est faite pour les particuliers, qu'elle n'est instituée que pour protéger les droits de tous, en assurant F accomplissement de tous les devoirs mutuels (1).

Il n'y a rien à ajouter k de telles paroles, et il est impossible de ne pas être frappé de cette distinction si précise entre ces deux choses, qu'on confond si souvent, et qui s'excluent : la liberté, faculté d'agir sans nuire, seule respectable, mais toujours inviolable ; et la licence, usurpation du pouvoir de nuire, seule sujette à interdiction, mais dont l'interdiction doit être absolue. Je le dis avec une conviction profonde, et dont je regrette de ne pouvoir rendre l'expression plus forte et plus saisissante : c'est ici le fond, non-seulement de toute économie politique, mais de toute science, mais de toute morale, mais de toute paix, mais de toute croyance ; c'est l'essence

(t) Torgot, Eaai tur la tolérance.

même de Tordre, de la vérité et de la justice. Hors de là, il n'y a que la doctrine, malheureusement appliquée si souvent de nos jours, quoique rarement avouée, de la souveraineté du but. Oui, s'il est permis, une fois, de se prévaloir, pour attenter dans le cercle do l'activité personnelle à l'indépendance du dernier des hommes, soit de la faiblesse, de l'ignorance, de l'intérêt de cet homme, soit des besoins ou des Avantages de ceux qui l'entourent ; si cela est permis une fois, une seule fois, tout est permis, et le monde moral n'existe plus : il n'y a plus que la force matérielle. Chaque conviction, du moment où elle se croira sûre d'elle-même, se mettra en devoir de procurer aux hommes, par la contrainte si la persuasion n'opère pas au gré de son impatience, le bonheur, la moralité, la vertu, qui seront à ses yeux le bien suprême ; et la force, la force seule, on ne peut trop le répéter, deviendra le guide et le précepteur de la vie, l'instrument du bonheur, l'argument de la morale, le contrôle de la vérité et le fondement de la foi. Mais la force est incompatible avec toutes ces choses ; la force est flottante et sans base fixe. Déclarer les autres déchus de leur raison et de leur responsabilité au nom de leur faillibilité, c'e3t, par une contradiction étrange et une présomption inconcevable, proclamer sa propre infaillibilité ; c'est aussi, par un juste et nécessaire retour, autoriser la même prétention chez les autres, et détraire, en voulant l'autorité pour soi seul, les dernières racines de toute autorité. Lutte incessante entre tous les systèmes pour s'arracher par la violence le pouvoir de violenter indéfiniment les hommes ; tel est donc le dernier mot de toute théorie qui, donnant à la force un autre emploi que d'arrêter l'injustice, attend l'observation de se« formules d'autre

chose que du consentement des hommes, et la sagesse d'autre chose que de la connaissance du bien. Toutes ne sont pas poussées par leurs auteurs à ces extrémités, mais toutes y conduisent; et l'inconséquence seule, — cette protestation involontaire du bon sens contre la logique mal orientée, — leur permet d'échapper, en fuyant leur propre voie, à ces suites naturelles d'une première erreur, et d'éloigner leurs mains des fruits empoisonnés que d'autres sauront bien cueillir.

BEUXIÊMB PARTIE.

L'iodividu est la substance de la société, et la société n'a d'autre obligation, comme elle n'a d'autre objet, que la sécurité de l'individu. Elle doit la liberté à tous; elle ne doit à personne que la liberté. Elle peut assurer la justice à tous; elle ne peut procurer à personne que la justice. Tout systèn^ qui prétend donner plus que la liberté attaque la liberté. Toute ambition qui va au delà de la justice viole la justice. Toule mesure qui dé« passe la défense du droit individuel méconnaît le droit individuel.

Tels sont les principes que j'ai cherché, dans la première partie de ce travail, à mettre au-dessus de toute contestation sérieuse : m'elTorçant d'opposer à des espé-rances fallacieuses et à de dangereuses témérités les lois immuables de la nature humaine et l'inflexible barrière de réqnité; marquant, dans des divergences qui ne pa-

~ 181 — raissent d'abord que des manières différenles de marcher à un même but, des pas décisifs vers des buts opposés ; et comparant, pour éclairer au loin, dès le départ, les contrastes extrêmes et nécessaires de ces voies si diverses, rimpuissant et funeste arbitraire de la contrainte à la légitime et féconde rémunération de la liberté.

Ces principes, en condamnant, d'une manière absolue, au nom de la morale et au nom de Tutilité, toute intervention dans le mouvement de l'activité individuelle, condamnent évidemment, au nom de la morale et au nom de l'utilité, toute organisation légale de la charité. 11 est clair que toute charité légale implique nécessairement, quelle qu'en soit la forme, à la fois enlèvement forcé aux uns de ce qui leur appartient légitimement, et attribution bénévole aux autres de ce qui ne leur appartient à aucun titre. Elle contient, par conséquent, en germe, et elle développera, si elle s'étend, la violation du droit et l'oubli de la responsabilité; et, avec eux, tous les désordres qui suivent, CQmme les anneaux d'une chaîne continue, ces premiers et si graves désordres. J'ai indiqué déjà ces vérités manifestes, et j'en ai fait entrevoir les inévitables conséquences. Il serait aisé de les présenter sous de nouveaux aspects, en entrant plus avant dans l'analyse morale et dans l'étude pratique de la charité. Les instincts du cœur et les leçons de l'expérience sont d'accord pour exclure du domaine de la force^ manifestée par faction légale^ l'exercice d'une vertu et Tattribution d'un avantage qui n'ont de mérite et de valeiv que par la liberté. La dignité de celui qui aide et la dignité de celui qui est aidé exigent également que l'aide soit volontairement accordée et qu'elle soit personnelle'ment obtenue. Et cette relation seule, en maintenant,

pour Tun et pour Tautre, la responsabilité avec la justice^ en faisant, de la possibilité d'assister, un des buts et une des formes du bien-être, de la possibilité d'être assisté, une des récompenses et un des encouragements de la résignation et de Ténergie, conserve à l'assistance le double caractère de stimulant pour celui qui donne et de secours pour celui qui reçoit. Sans ce mérite et sans ce contrôle, elle n'est plus qu'une gêne et un fardeau pour le premier, un poison pour le second ; et cette rencontre des fortunes diverses (1) qui devait, par une bienveillance et un appui réciproques, unir, améliorer et enrichir l'humanité, devient, par l'interposition d'un être fictif et irresponsable, l'agent énergique de la division, de la dégradation et de la souffrance.

Mais il n'est point nécessaire de refaire ici un relevé spécial des abus de ce qu'on appelle la bienfaisance pu^ biique. Tout ce qui a été dit plus haut de l'influence dé* moralisatrice et ruineuse de l'assistance officielle, dissimulée sous la forme d'ateliers public;, s'applique, à plus forte raison, à l'assistance officielle directe et avouée. Ces abus,' d'ailleurs, sont visibles et reconnus de tous, même de ceux qui ne veulent en chercher le remède que dans une extension plus grande de cette action officielle qui en est la source. M. ^Montégut, dans ce même premier article où il conclut à mettre dans la main de TEtat le sort entier de tout ce qui souffre ou prétend souffrir, a montré à merveille tout ce qu'il y a d'illusoire et de dangereux dans ces prétendus bienfaits de la charité publique. C'est lui qui nous signale ces sommes énormes dépensées tous les ans en aumônes infructueuses; — la société donnant

(i) Pauper et dives obviaverunt sihù

•- 186 — beaucoup, maii cPune manière ininielligenie et etérile; — nul bien réel ne sortant de toutes ces taxes des pauvre* dont notre société sent chaque année le fardfiou peser un peu plus lourdement; — et les administrations gaspillant en secours dérisoires, qui ne sont pas même pour ceux qui les reçoivent un soulagement de quelques jours, les fonds qui leur sont, non pas confiés, mais abandonnés» <G*esiIui qui écrit, qui répète ces paroles si justes : Donner n'est pas tout; il faudrait encore, et c'est là l* affaire importante, surveiller remploi et administrer la distribution de ces dons. *- Une seule manière de donner serait fructueuse, donner en demandant compte de remploi du don, et en suivant l'aumône jusque dans la main qui la reçoit. — M. le baron de Watteville, dans son dernier rapport, ne parle pas autrement. 11 avoue quelquefois, il établit toujours cette impuissance incurable et cette influence malfaisante dès secours publics que dénonce avec moins de ménagement, mais avec moins d'autorité, M. Montégut. C'est lui qui, traduisant en chiffres authentiques des résultats qui frappent les esprits et les yeux les moins attentifs, nous apprend le dernier mot de tant d'efforts et de sacrifices volontaires ou forcés. C'est lui qui nous montre, les pièces en main, le budget de l'assistance servant à alimenter et à augmenter la misère ; l'imprévoyance accrue ou engendrée par la perspective de l'aumône (1) ; la participation aux distributions oflicielles transmise comme un héritage, pendant plus d'un demisiècle, et à travers trois générations (2); la fraude ou la faveur prélevant, sur le patrimoine des pauvres, des ren-

(1) Rapport de M le baron de Watteville, Journal des EconO' mistes du l& février et du 16 mars i86ô.

(2) W., Id.

tes supérieures au traitement de plus d'un employé labo* rieux (1); rivrognerie et la débauche encouragées par une subvention de 2 millions (2) ; la paresse, le luxe, Tirréflexion, la négligence des devoirs de la famille (3) dévo* rant le reste ; et, — pour tout résumer en un seul mot, ou plutôt en un seul chiffre, d'une effroyable éloquence, — la somme énorme de dix-sept millions (qui, laisséeaux mains les plus dures^ représenterait assurément, par le libre cours des transactions privées, le travail et la vie transmis de proche en proche, avec une utilité croissante, à une population nombreuse), dissipée chaque année tout entière sans avoir diminué la misèrb matérielle î>'m SEUL INDIVIDU (4), mais uou sans avoir augmenté, très-

(1) Rapport de M. le baron de Wattevillc, Journal des Economistes du 15 février et du 15 mars 1855.

(2) Jd., id.

(3) Jd., id,

(4) Rapport de M. de Wattcville, etc. Pour ne pas répéter les mêmes citations, je rappelle seulement ici quelques-uns des passages les plus saillants à Tappui des assertions ci-dessus :

« Le paavre n'a été secouru que très-inefflcacement, et cependant des sommes considérables ont été absorbées (numéro de février, p. 282). 11 est surtout un genre de secours contre lequel je ne saurais trop réclamer, c'est celui des distributions en argent. Plus de deux millions sont ainsi remis aux pauvres ; la plus grande partie de cette somme est certainement dépensée au cabaret.,. Et, d'ailleurs, il se glisse beaucoup d'arbitraire dans ces sortes de distributions {Idem, p. 283). La quotité des sommes annuelles, distribuées aux indigents, varie de 1 centime à 889 fr. 51 c; c'est-ànlire que les uns n*ont rien, tandis que les autres regorgent de secours, 6u bien de graves abus (ce qui est encore plus déplorable), existent dans les établissements dont les distributions s'élèvent à des sommes qui peuvent donner l'aisance aux familles qui Les reçoivent (numéro de mars, p. 448). La moyenne est tout à fait insuffisante, et l'on peut dire hardiment que si la moyenne dont il s'agit n'était pas distribuée aux pauvres, ces derniers n'en seraient pas plus malheureux... On peut afUrmer que Vindigent ne souffrirait pd« da-

certainement, la misère morale d'un grand nombre. M. de Watteville pense, à la vérité, que ces abus tiennent à la mauvaiêe gestion des établissements chargés d'appliquer notre législation charitable {Joum, des Econ,, mars, p. 449). Mais cette gestion, bien qu'elle puisse être, sur quelques points et dans une certaine mesure, améliorée par une direction intelligente et dévouée, bien qu'elle dût gagner, probablement, à la réalisation de quelques-unes des idées du savant et infatigable inspecteur général, ne sera jamais débarrassée d'imperfections qui viennent moins des individus que de la situation qui leur est faite par la législation ; et il sera toujours impossible d'obtenir, d'hommes auxquels manquent nécessairement et la clairvoyance

vantagCy si ces secours dérisoires^ distribués si uniformément, et avec une si complète inintelligence, cessaient de lui être donnés mensuellement. Depuis soixante ans que l'administration de l'assistance publique à doéoicile exerce son initiative, on n'a jamais ru un seul indigent relire de la misère, et pouvant subvenir à ses besoins par les efforts de ce mode de charité. Au contraire, elle constitue souvent le paupérisme à titre héréditaire. Ainsi, nous voyons aujourd'hui inscrits sur les coutrôles'de cette adi^inistralion les petits-flls des indijçents admis aux secours publics en 1802, alors que le flls avait été, en 1830, porté également sur ces tables fatales (Id , id.). La grande majorité de ces établissements dépense des sonimes considérables sans résultats aucuns.,. Les distributions périodiques.., empêcheront toujours Vindigent de sortir de la cruelle position où quelquefois des circonstances imprévues et indépendantes de sa volonté l'ont placé. Elles lui donnent même souvent un esprit d'imprévoyance qui aggrave sa situation. . Avec le système actuel, on dépense, dans le cours d'une année, dix-sept miliions pour venir en aide à quatorze cent mille indigents, dont le nombre se trouve être exactement le même le «31 décembre de chaque année, s'il n'a pas augmenté. (Idem, p. 449.) -- Voir encore rénumération des causes de la misère, suivant M. de Watteville, p. 451 et 452. M. de Watteville déclare qu'il faut qu'un dévouement sans bornes préside à tous les actes des personnes charitables qui sont en contact avec les pauvres (p. 449). — 11 rappelle

mcorruplible et la pleine autorité du sacrifice personnel, de se préserver efiftcacement des défaillances du zèle et des exigences de l'obsession. L'assistance est le plus délicat de tous les placements; et c'est flatter outre mesure*la nature humaine que d'attendre, d'autres agents que de l'intérêt direct et de la responsabilité visible, les conditions nécessaires pour l'opérer utilement.

Ainsi, ni l'organisation du travail, ni l'organisation de l'aumône, ni aucune réglementation légale ou administrative de l'exercice de l'activité individuelle ou de l'emploi de ses produits, ne peuvent rien pour l'amélioration du

cette vérité^ que la charité la plus utile est celle qui écarte de la route du pauvre le% obstacles au bien et les tentations au tnal (p. 453); et il cite avec u a juste éloge cette phrase de lUcardo: Aucuti plan pour secourir les pauvres ne mérite attention, s'il ne met les pauvres en état de se passer de secours (p. 275). U montre également que Vindigence est impossible à définir; qu'on ne peut dire où elle commence et où elle s'arrête; qu'elle est relative; et que tel individu, indigent à Paris, pourrait vivre sans Vaide de Vassistance publique dans un village du Finistère ou des Basses Alpes (p. 283). — U est impossible d'accumuler plus d'excellents arguments contre l'assistance publique, au double point de vue moral et matériel . On lira également avec profit^ et^ je crois, avec la même impression, la brochure très* substantielle de M. Yée, Du Paupérisme et des secours publics à Paris; et, en général, tous les ouvrages où les faits sont exposés avec cette connaissance précise des détails,

sortde rhumanité. Il n'y a à attendre, au contraire, de tous ces plans de réforme qui contiennent, suivant leurs auteurs, le salut du monde, qu'un accroissement de misères proportionnel à l'étendue et à la gravité des atteintes qu'ils portent à l'indépendance de la personnalité humaine.

Eh quoi faut- il donc nous abandonner nous-mêmes? Une résignation sans espérance est-elle notre dernier recours? La misère et le vice rongent les fondements de nos sociétés (1). Le mal s'étend chaque jour. Un courant, qui menace de devenir irrésistible, nous entraîne vers labîme. Et il n'y aurait autre chose à faire que de jeter les rames et le gouvernail, et de nous livrer sans résistance à cet entraînement redoutable, dans l'espoir, sans doute, que notre patience, plus puissante que nos efforts, touchera la Providence, et qu'un changement soudain ramènera vers le rivage le flot qui nous emporte loin de lui ! Qu'on reconnaît bien là les rêveries fatalistes de ce libéralisme imbécile qui court le monde pour son malheur ! Mais le péril commande ; le mai moral et la faim ne sont point des choses auxquelles on applique les fausses maximes du l aissbz-faire et du tAissEZ-PASSER ; il faut pourvoir à la défense de la so~ ciétéet à la sauvegardejte la morale; et, en présence de la nécessité, il n'y a point de droits (2).

(1) « Us vivent au-dessous de la société dont ils rongent les fondemenlB comme des termites; — mine toujours chargée^ qui n'attend qu'uae occasion et qu'une main perverse pour faire sauter l'édifice fociaL • M. Montégut. Un missionnaire, etc. Cette société sauvage est comme Th^dre de Lerue, etc. {Id,, eu,),

(2) « Les gouvernements peuvent et doivent se donner un droit suprême sur ces populations... L'Ëtat pourrait dire un beau jour,

sans inurpréher trop arbitrairement L'étendue de se* droits

J'agirai militairement à l'égard de ces populations déclassées, parce qO^ j'ai reconnu qu« c'était le seul moyen de leur être utile, et d'accomplir le devoir qui me commande non-seulement de veUler

Tel est le langage de M. Montégut. Tel est le langage de tous ceux qui, repoussant la justice et la liberté comme impuissantes, proposent ou demandent aux gouvernements des formules pour cette régénération de Thumanité que la science économique n'attend que de la transformation volontaire de rindividu.

J'ai relevé ces paroles, non parce qu'elles sont empreintes d'une amertume qu'il est permis de trouver injuste, mais parce qu'elles sont caractéristiques, et qu'il n'importe pas moins, pour combattre efficacement une erreur^ de montrer d'où elle vient, que de faire voir où elle va. L'article de M. Montégut est^ à cet égard, doublement précieux; et, de môme ()u'il formule, avec une netteté singulière et une rare franchise, la conclusion extrême mais logique de la contrainte, il met en lumière, avec une clarté parfaite^ la voie qui conduit à la contrainte.

C'est incidemment, et en rendant compte (d'après un ^ministre protestant, M. Yanderkiste), des efforts d'une association anglaise pour répandre, dans les derniers rangs de la population de la cité de Londres, la morale et la connaissance de l'Évangile, que M. Montégut a abordé cette grave question du paupérisme. C'est sous l'influence de l'horreur et du dégoût que ne manque jamais d'inspirer ^

à la conservation matérieUe de la société^ mais encore d'empêcher que le mal moral ne prenne chez elle de trop grandes proportions... Allons donc! Je croit fermement que fax ce droit; et, xn four cas, JE LB PRENDS. Je n'attendrai plus avec patience que des gens sans aveu aient commis un crime ou un délit pour les châtier et me défaire d'eux... L'Etat se borne à faire surveiller par sa police, et juger par ses tribunaux. » — Id., id. U faudrait, sans doute, envoyer à chaque homme un règlement de vie^ avec un directeur (ayant droit de requérir la force publique), pour le lui faire ob* server.

le spectacle continu des derniers degrés de la nûsère et du vice qu'ont éclaté toiit à coup chez lui, corame un soulèvement du cœur qui renonce à se contenir, ce dédain peu équitable peut-être pour la bonne volonté individuelle et la persévérance aux longs efforts, et cette sympathie modérément scrupuleuse pour la force aux procédés som^ maires, qui finissent par dominer ouvertement dans ses deux articles. C'est sous la même influence qu'ont été entreprises toutes ces campagnes contre le droit individuel, qu'ont été formulés tous ces appels à la violence sociale qui, de nos jours, ont été si nombreux et si vifs. Qu'on ne s'y trompe point, ce n'est pas de gaîté de cœur que l'on va à ces extrémités, et l'homme ne suit pas sa pente quand il s'abdique. Si des esprits naturellement libéraux, et qui n'entendent pas cesser de l'être, se font si aisément, à certains jours et en certaines matières, lea ennemis les plus ardents de la liberté ; si des chevaliers de la propriété, encore couverts des lauriers cueillis sur ses dépendances les moins sûres, retournent contre les premiers fondements de la propriété les tronçons des lances rompues pour elle ; si des pourfendeurs de socia* lisme, accoutumés à flétrir uniformément, de la qualification commode d'utopie, les tentatives de bouleversement les plus ToUes.et les idées de réforme les plus modestes, vont saisir, pour les pousser en avant, dans les rangs du plus pur sqcialisme, les drapeaux les plus agressifs et les plus justement redoutés; si des vérités, qui sont le fonds même de la nature humaine, que l'histoire enseigne à tous les esprits, que la conscience atteste à tous les cœurs, sont méconnues et déniées par ceux-là même dont les travaux les constatent et dont les aveux les proclament; si tant de confusion enfin et tant d'an-

— 193 — • goisse troublent, dès qu'il s'agit de paupérisme, les intelligences les plus fermes et les plus nobles âmes ; — c'est qu'il se mêle, presque inévitablement, à toutes les études sur le paupérisme, comme une vapeur de fausse pitié qui obscurcit les yeux les plus sûrs. Le mal fascine. On le regarde d'abord pour l'étudier. On le contemple bientôt pour lui-même. Où n'aperçoit plus que lui. On ne remarque plus le bien qui l'entoure, qui le balance, qui le réduit. On ne se rend plus compte ni de son étendue, ni de sa nature, ni de son origine. On se prend d'impatience, peu à peu, et contre lui, et contre ceux qui ne se déclarent pas prêts à l'arracher du monde tout entier et sans délai. Et l'on jette, enfin, à la société qui ne se croyait ni si malade ni si coupable, avec le double emportement de la crainte et du désir, et des menaces sans mesure et des promesses sans limites. Terreur de l'imminence du péril, défiance de l'infaillibilité de la justice, croyance au fatalisme des partisans de la liberté : tous les partisans de la contrainte partagent ces sentiments. C'est le point de départ de toutes les utopies. C'est la racine commune des systèmes d'organisation artificielle les plus divers. C'est cette racine qu'il faudrait arracher, pour faire une œuvre durable, non briser des rejets toujours prêts à renaître. Je ne me flatte pointde le faire. Il est étrange pourtant que la chose soit si difficile : car il n'y a, en réalité, dans tous ces débats, qu'une question de tait ; et il ne s'agit que d'ouvrir les yeux et de s'en servir pour voir combien sont inexactes et puériles ces hypothèses premières, point de départ de tant d'affirmations impitoyables, et avec quelle témérité ont été élevés, sur des fondements ruineux, tant d'ambitieux échafaudages. Que trouve-t-on, quand on y regarde de près, au fond

de ces alarmes et de ces prétentions contradictoires, sinon Toubli le plus surprenant des faits les moins contestables, et te travestissement le plus étrange des doctrines les plus clairement définies ? Et comment peut-on, sans mettre de côté tout souvenir du passée voir dans les misères sociales un produit de notre temps et un résultat de la liberté ? Comment peut-on, sans se méprendre grossièrement sur le sens des mots et sur Tessence des choses, confondre le respect de la liberté avec l'inaction et la foi à la justice avec l'indifférence ?

On crie à l'humanité qu'elle va à Tabîme, et que c'est la liberté individuelle qui l'y conduit! Et qu'est-ce donc que rhistoire, ce témoignage inaltérable des siècles, sinon l'amélioration graduelle de l'humanité^ et son amélioration par rénergié individuelle? Qu'est-ce que le développement des sociétés, qu'est-ce que le progrès do la civilisation, sinon la série des conquêtes, à la fois douloureuses et fructueuses, de la liberté individuelle ; l'affranchissement continu, et toujours plus rapide, de la personne humaine^ s'élevant, peu à peu, au-dessus de la force inanimée d'abord, puis au-dessus de la, force animée, et se dégageant en même temps et du hasard de rincertitude des choses et du hasard de l'arbitraire des hommes? Et par quelle puissance ce double résultat a-til été obtenu, sinon par l'inévitable effet des enseignements de l'expérience, par l'action persistante, et à la longue toujours sûre, quoique fréquemment contrariée, de la responsabilité ? C'est la responsabilité qui a formé l'homme. C'est la faim qui lui a appris à chercher, à conserver, à amasser, à produire enfin sa nourriture ; c'est le froid qui l'a instruit à utiUser d'abord, à imiter ensuite, l'abri des cavernes ou l'ombre des forêts, plus tard à gar-

— 195 ~ nir son corps d'un abri permanent et mobile ; c'est le danger couru qui lui a enseigné la précaution, et l'insuffisance de ses organes qui lui a suggéré d'adjoindre à ses forces bornées, mais agissantes, les forces inépuisables, mais inertes, de la matière ; c'est l'impuissance de l'isolement qui lui a fait apprécier la société, la pénible anxiété de la discorde qui lui a fait souhaiter la paix, l'injustice et le trouble soufferts qui lui ont inspiré la r^le et la garantie des lois* C'est le besoin, en un mot, c'est la douleur, dans l'ordre matériel et dans l'ordre moral, qui l'ont, dès l'ori- |ine, poussé en avant, qui n'ont cessé de l'y pousser de • puis ; et ie sentiment du mal, ou la crainte de son retour, ont été les véritables fondements de la sécurité et de la moralité des nations, en forçant les hommes à éviter, par la réflexion, par la prévoyance, par l'effort et par la vertu, les privations et les souffrances plus certaines et plus graves qui suivent l'irréflexion et le désordre. Rien de tout cela eût-il été possible si l'homme n'eût été, dans une certaine mesure, en possession de lui-même et des résultats de son action sur la nature et sur lui ? Et cette liaison si juste de la cause à l'effet n'a*t-elle pas été accrue sans cesse par les fruits même qu'elle portait? Ou bien veut-on prétendre que l'humanité ait perdu à se développer, et que tant de merveilles successiven^ent accomplies n'aient fait qu'accroître le lot de douleurs qu'elle avait apporté sur la terre ?

C'est là qu'il faut aller, si l'on veut être conséquent avec soi-même, quand on accuse la liberté : car il n'y a pas à équivoquer : ou l'homme recule, ou il avance. C'est là que l'on va aussi : on dit que l'homme a gâté le monde, et l'on n'hésite pas, pour donner tort à la société, à comparer la vie sauvage à la vie civilisée. C'était là, du temps de

nos pères, une boutade que la misanthropie se permettait quelquefois, une hyperbole innocente dont l'humeur d'un moraliste se plaisait à réveiller Tapathie'de ses contemporains. C'est, de notre temps, le texte favori de la philanthropie et le préambule obligé de tout plan de réforme sociale. Depuis les déclamations de Rousseau sur rétat de nature^ jusqu'à la revendication, par M. Considérant, des quatre droits primitifs de pêche, de chasse, de cueillette et de pâture, ce paradoxe est partout, et on le trouverait bien souvent, si Ton savait y regarder, dans la bouche ou dans la pensée de ceux qui s'élèvent avec le plus d'énergie contre M. Considérant et contre Rousseau. . Écoutez les. Ils ne disent pas qu'ils regrettent l'état de nature ; et ils ne s'en accommoderaient pas sans doute : ils ne veulent pas entendre parler de droits supprimés par la civilisation ; et ils ne sont nullement disposés à en restituer aucun : mais, du reste, avec quel entrain ils font à l'occasion leur tirade contre la corruption et la décadence ! comme ils mettent en parallèle, dans leurs plaintes et dans leurs avertissements, le progrès des lumières et l'affaiblissement de la moralité, l'accroissement de la production et l'extension de la pauvreté! comme ils relèvent complaisamment toutes les misères qu'ils peuvent découvrir autour d'eux pour en rendre responsables, suivant leurs prédilections ou leurs antipathies, qui les machines, qui le capital, qui l'égalité civile, qui le morcellement des biens, qui la forme politique des gouvernements ! comme ils se pénètrent peu à peu, dans cette revue affligeante, de modestie et d'horreur pour leur temps, jusqu'à lui préférer enfin les plus tristes et les plus honteuses époques dont l'histoire ait gardé le souvenir, ou celles même dont elle n'a pas su le nom ! Quelle exagération du mal présent et quçl

Digitizeci by VjOOQ IC

oubli du mal passé I Eh quoi ! Ton oppose, dans l'entrâtnement de ses récriminations, les sauvages de la civilisa' tion aux sauvages de la nature, les vastes horizons^ les fleuves limpides, les forêts immenses, aux ruelles étroites, aux ruisseaux fétides et aux habitations délabrées (1) ! Mais est-ce là tout? Et ces deux existences si différentes ne consistent-elles que dans ces extrémités inverses ? On accumule ici les ombres les plus épaisses^ on concentre là-bas la lumière la plus vive ; et Ton croit avoir jugé ! On oublie que, dans ces abris imparfaits, le sommeil du moins est protégé contre les animaux, le corps est en partie préservé des intempéries, et Textréme famine ne sévit que par exception ; que, sous ces cieux et dans ces espaces ouverts à l'égalité originelle, le péril est toujours présent, la faim souvent sans espoir, et la maladie sans asile. Il semble, à entendre parler de cette nudité décente d*vn corps robuste et sain, de ces repas pendant aux branches des arbres, et de ces bains rafraîchissants dans des eaux pures, que dans la vie sauvage la nature n'attende pas, pour servir l'homme, qu'elle y soit contrainte par le travail de l'homme, et qu'il suffise à une société d'être imprévoyante et ignorante pour être dispensée de l'obligation de manger son pain à la sueur de son front. C'est le contraire qui est vrai. Plus l'homme est près de l'ignorance et de l'imprévoyance primitives, plus rude et plus hasardeuse est sa vie. // ne trempe pas son pain de ses sueurs, parce qu'il ne mange pas de pain ; mais ce qu'il mange, (quand il mange), animaux farouches ou maigres fruits de la terre inculte, il ne l'obtient

(1) Voir, dans la Revue des Deux-Mondes du !•» novembre )85'i, cette comparaison^ qui est fort étendue et fort détaiUée, p. 483, 484 et 4SG.

qu'au prix d'efforts dont nuls peut-être, parmi nous, même les plus attardés dans la voie de ramélioration commune, ne peuvent avoir une idée seulement approchée. Son enfance que rien ne protège, sa vieillesse que rien ne soutient, sont exposées à toutes les misères; son âge mûr, entouré d'embûches et de dangers, est un combat incessant contre un seul ennemi, bien souvent victorieux, la faim ; les besoins qui constituent pour nos pauvres le dernier dénûment sont masqués pour lui par ce besoin suprême ; et il suflBt d'avoir lu quelques récits de voyageurs pour savoir par combien de souffances, dans l'intervalle même des famines et des épidémies qui déciment périodiquement les peuplades les plus favorisées, est traversée la précaire existence des habitants des bois. Il est vrai qu'on nç voit point chez eux de ces contrastes si frappants (1) parmi nous^ mais c'est

(i) Est-ce bien exact encore? 11 n'y a pas de contrastes pour nous, parce qu'ils sont tous^ relativement à nous, également misérables ; mais pour eux n'y en a-t-il pas? La différence de force n'est-elle pas une inégalité énorme là où la force est tout? De même les différentes charges de famille. Et telle plume ou tel ornement sauvage pour lequel on a fait une expédition qui a exposé la vie de plusieurs n'est-il pas un luxe plus écrasant que Tor ou les pierreries de nos grandes dames? Quand on compare les divers états des sociétés, on est frappé uniformément de ce fait : plus la satisfaction moyenne des besoins est assurée, moins il y a de dépenses de pure vanité ; plus les choses utiles sont rans^ plus ou sacritie aux inutiles. Les repas et les parures d'une bourgade de Sibérie (o) dépassent de beaucoup le luxe et la bonne chère de Taristocratie anglaise; la proportion de nos dépenses en dentelles avec nos dépenses en consommations utiles est minime eu égard à ce qu'elle était pendant les misères du règne de Louis XIV ; et les seigneurs qui^ au camp du Drap d'Or, portaient

(a) A Bérézotf; ville de SOO maiions en Sibérie, h un repas de 10 personnes chez le gouvenieur de la police, il y avait plus de 100 plais, des diamants et des bijoux de toutes sorteS) etc. (Séjour en Sibérie de Mme Falinska, Débat t du 10 décembre 1854).

parce qu'aucun d'eux ne s'est élevé au-dessus de la vie au jour le jour, non parce que tous sont exempts de ses épreuves : les malades et les infirmes y sont rares ; mais c'est parce qu'ils n'y peuvent subsister, et qu'il n'y a, dans la pénurie universelle, ni précautions pour la faiblesse ni aliments pour les bouches inutiles : l'apathie et la mollesse ne s'y propagent point de manière à frapper les regards ; mais c'est parce qu'elles sont réprimées, si elles se produisent, par la plus inexorable de toutes les répressions, l'impossibilité de vivre. Nous plaignons le père qui ne peut donner à ses enfants la nourriture ou les soins dont ils ont besoin ; le sauvage le plus fort et le plus adroit a connu plus d'une fois ces angoisses : nous avons compassion de la mère qui voit tomber sous les coups de i'eanemi l'espoir, la consolation, la ressource de sa vieillesse; c'est le sort commun des mères sauvages : nous frémissons à l'image d'un malheureux essayant, comme le rapporte M. Vanderkiste, de tromper une faim de deux jours avec quelques sales débris; le chef redouté d'une confédération de tribus sauvages ne se plaindrait pas pour si peu de chose.

Écartons donc d'abord, — puisque c'est la vérité que nous cherchons, non l'éclat facile de menteuses antithèses, — le souvenir inutile de Tétat sauvage ; ou plutôt rappelons ce souvenir, mais rappelons-le sous ses couleurs véritables^ pour mesurer, avant tout, l'immense progrès que la vie sédentaire (première assise de l'activité individuelle, première tentative de l'homme pour

leurs moulins t leurs ch4teaux et leurs terres sur leurs épaules, avaient assurément plus de luxe que le plus riche capitaliste de nos jours^ quoiqu'ils eussent moins de bien-être que le plus modeste bourgeois ou qu'un ouvrier habile et rangé.

étendre à l'avenir, dans une large mesure, la responsabilité du présent), a fait accomplir à Thumanité. Que Ton dise, si Ton veut, que la civilisation la plus brillante a ses ombres, et qu'il convient à Thomme, à quelque éclat qu'il soit parvenu, de ne pas oublier qu'il n'a pas laissé derrière lui tout vice et toute douleur (1) : rien de mieux. Que Ton soutienne que la vie sauvage a ses vertus, comme la vie civilisée, et qu'elle la vaut bien au point de vue moral (2) : passe encore. Je crois, très-fermement, que le progrès matériel entraîne avec lui un progrès moral, et que, pour acquérir, pour conserver, pour étendre sur la nature un empire qu'elle dispute incessamment à nos efforts, pour accroître, par les moyens d'action les plus divers, notre puissance intellectuelle et physique, il faut améliorer, par des résolutions et des habitudes louables, notre personnalité même : je crois, très-fermement, qu'en dégageant de plus en plus sa vie de la matière qui la pressait et là dominait de toutes parts, et en s'élevaat, par la satisfaction plus facile des besoins les plus humbles, au sentiment et à la satisfaction de besoins plus nobles, l'homme progresse véritablement dans l'ordre spirituel, et s'avance vers la vérité et la justice. Je reconnais, cependant, et je déclare que toutes les condi* tions ont leurs vertus, comme leurs difficultés ; et que le mérite, qui est l'essence de l'âme, est indépendant des circonstances dans lesquelles il s'exerce. Que l'on dise encore, comme le chef des Ojibbewaysi3), que nous ferions mieux d'accomplir chez nous ce que nous allons prêcher au loin, et de guérir nos plaies avant de songer

(1) M. Montégut, Un mtfftonnatre...

(V) Id., id.

(3)/(i., lU, p. 4S6et487.

à sonder celles des autres. Cette réflexion peut n*être pas sans fondement; et peut-être, au point de vue de l'extension de notre influence et de la prompte obtention des succès même que nous poursuivons au prix de tant de sacrifices, ne serait*ce pas un mauvais calcul que de concentrer sur nous des efforts dont les résultats rayonneraient avec plus d'efficacité au dehors (la chose n'est pas douteuse quant aux avantages matériels (l) : si elle n'est pas hors de toute discussion quant à Tamélioration morale.) Que Ton dise tout cela, si l'on veut. Mais que l'on ne conteste pas la supériorité matérielle de la ciyisation et la sûreté de l'mstinct qui dirige l'espèce humaine. Que l'on ne dénie pas le progrès aux nations qui savent grandir sur des territoires où la moindre peuplade sauvage mourrait» Que l'on n'aille pas, par des allégations injustes et des comparaisons de fantaisie, donner à penser à ceux qui souffrent encore au sein de la civilisation , qu'ils souffrent parce quils sont au sein de la civilisation ; qu'on ne leur fasse pas croire que leur sort est une déchéance du sort originaire; qu'on ne leur laisse pas supposer que ces biens, dont leur vie relativement imparfaite et précaire obtient cependant une part supérieure aux plus hautes prétentions, aux plus folles imaginations même de l'incertitude primitive, et sans l'excédant desquels la terre ne les porterait pas un jour, ont été amoindris ou usurpés par la force même qui, en les créant, a dressé pour eux dans le désert et la table et la tente ; qu'on n'oublie pas, enfm, en reprochant à la société ses pieds d'argile, que d'argile aussi étaient au

(f ; V. àce sigcirarlicle de M. de Moliairi dans le Journal des Ëconomûtes du 15 février 1854 : la Question d'Orient envisagée au foint ie vue de Véeonomie politique et cti* droit public»

; et ce corps d'argent et cette tète d'or auprès des-^ quels ils paraissent hideux aujourd'hui ; et que Tactivité soutenue par l'espoir de jouir, c'est-à-dire Tintérêt personnel librement exerce, a été Tunique et infaillible instrument de cette transformation merveilleuse!

L'éclatante supériorité de l'état actuel sur l'état primitif, voilà ce que l'on ne peut s'empêcher de reconnaître quand on jette un regard impartial sur les premiers et sur les derniers pas de l'homme; et telle est la distance qu'il a franchie dans sa marche! Mais cette marche n'a-t-elle point de retours inévitables, et n'accomplissons-nous point un de ces retours? Cette force, qui a produit de tels phénomènes^ ne peut-elle s'être usée avec le temps? N'a-t-elle point changé de nature? Ou la machine admirable dont elle est l'àme ne s'est-elle pas modifiée elle-même, sous son influence, de manière à n'en pas comporter davantage l'application? Non^ vraiment; et, s'il est certain que le monde se soit, depuis l'origine, amélioré pour l'homme et par l'homme, il n'est pas moins certain qu'il s'améliore encore; qu'il est destiné à s'améliorer de plus en plus, sous les pas de l'homme. Il faut insister sur ce point, au risque de quelques redites ; car il est, plus spécialement, le nœud du débat entre les partisans de la contrainte et les partisans de la liberté. Tous les ennemis de la liberté ne vont pas jusqu'à la glorification expresse de l'état de nature, bien qu'il n'y ait pas, assurément, entre leurs doctrines et cette conclusion extrême, de solution logique; mais tous, sans exception^ affirment la décadence actuelle de

)a société (à titre de déviation' accidentelle de la droite ligne, ou à titre de persévérance funeste dans une Voie fausse, c'est un détail). Il faut bien croire que les gens s'égarent pour entreprendre de les remettre, même malgré eux, dans le bon chemin.

Ce qu'ils disent, tout le monde le sait. Ils sont nombreux ; et plus d'une de leurs écoles a compté, malheureusement, parmi des noms autour desquels le bruit s'est justement éteint, des noms dont le légitime retentissement ne passera pas. L'une d'elles, et non la moins ardente, à eu pour chef le célèbre Sismondi ; et les anathèmes de cet écrivain distingué, empreints de toute la chaleur d'une âme généreuse, et rehaussés de l'autorité d'une science qu'il connaissait mieux, pèsent encore, d'un poids bien lourd, sur l'économie politique. Ils disent que les choses humaines ont un déclin (1), et que ce déclin

(f ) Rien n'est plus répété et moins discuté que cette assertion, que les sociétés naissent^ dépérissent et meurent. Je crois qu'il n'y a là qu'une figure de rhétorique. Le corps humain, et tout ce qui est individuel et vivant, a une existence limitée ; mais il n'en est pas de même de ce qui est collectif. Prétendra-t-on qu'une forêt nait, croit, dépérit et meurt, nécessairement, parce qu'il est dans la nature des végétaux de subir ces diverses phases ? Pourquoi le dire des agrégations humaines? Comparaison n'est pas raison. On dit : Les sociétés anciennes sont tombées. Mais les nôtres sont-elles constituées de même? Elles avaient pris la voie opposée à la liberté, parce qu'elles étaient livrées au matérialisme. Nous suivons, quoi qu'on en dise, la voie de la liberté, parce que le spiritualisme domine dans nos cœurs en d<^pit de tout. En outre, les sociétés pourraient se transformer sans périr, et la disparition d'un nom d'Etat n'implique pas nécessairement l'abaissement ou ^ ruine des indidus, au moral ou au physique. On verrait bien des choses sous un autre jour, si l'on ne prenait pas si volontiers la forme pour le fond, et le nom pour la chose. Ce qui vit, ce qui est réel, on ne saurait trop le répéter, ce sont les individus; et les espèces ou les ensembles ne sont que par eux. On dit qu'il ne reste plus rien du réalisme. Plût à Dieu que la chose fût aussi abandonnée que le nom. On ne

est commencé pour nous. Ite posent en fait que les im* perfections des sociétés modernes se sont accrues, depuis quelques générations au moins et de nos jours surtout, dansunelarge et effrayante mesure. Ils dénoncent, àFenvi, dans les développements actuels de la civilisation, dans les développements de l'industrie en particulier, à côté des prodiges par lesquels ils forcent Tadmiration, des périls nécessaires et nécessairement croissants, dont il seraijL urgent de détourner la menace par qudque redressement énergique de la pente naturelle de la distribution de la richesse. Ils ne contestent pas, le plus souvent, que la masse de la richesse générale ne se soit accrue, et ne s'accroisse tous les jours plus rapidement ; mais ils prétendent que cet accroissement ne s'opère pas, ou ne s'opère plus, au profit de tous, mais bien aux dépens et par le. sacrifice d'une partie toujours plus grande de ceux qui contribuent à le produire. Ils révoquent en doute l'utilité et la légitimité d'une amélioration ainsi achetée et limitée dans ses effets. Ils regrettent le temps où la nation é'ait moins riche, mais où elle ne comptait pas (ils l'imaginent) autant de dénûments individuels. Et, contemplant avec terreur, comme un flot qui monte et contre lequel ils ne voient point de digue assurée, ces masses dégradées et dépourvues qu'ils entendent gronder au-dessous d'eux, ils s'efforcent d'élever une barrière contre le danger et d'apporter un adoucissement à la douleur.

Il faut le reconnaître, —car on doit tout dire, et l'exagération ne sert de rien, — Taspect des grandes villes, l'état et les mœurs de certains quartiers des centres manufac-

nous parlerait pas si souvent de la prééminence de rhumanité sur les hommes.

tuners, les souffrances des époques de crises industrielles surtout, — qui avaient ému en 1819 le cœur de Sismondi, — semblent, au premier abord, autoriser ces plaintes et ces craintes. Il y a là matière à critique, tout au moins. Et, si Ton se bornait à dire qu'il y a du mal dans nos sociétés, que ce mal est grand, et qu'il mérite l'attention, ce ne sont pas les économistes qui le nieraient. Ne sont-ce pas des économistes qui ont fait ces études où Ton va si aisément s'armer, avant d'entrer en campagne contre eux, d'érudition et de pitié? Mais ce qui est faux, ce qui est injuste, c'est de conclure de l'existence du mal à l'aggravation du mal, et, de la coexistence du mal avec un affranchissement partiel du travail, à une filiation nécessaire, à une proportion directe, entre le mal et la liberté. De semblables illusions n'auraient, certes, jamais pu s'accréditer, si Ton n'oubliait trop communément que les sciences morales sont des sciences ^'observation comme les sciences physiques, et que la même méthode leur est applicable. N'eût-on pas dû se souvenir, en étudiant simultanément des faits contemporains et des faits perdus dans le lointain du passé, des sensations personnelles et des images effacées des sensations d'autrui, que les impressions de l'esprit, comme celles des yeux, sont soumises à un affaiblissement relatif aux distances, et qu'il y a là une correction à faire ? C'est cette correction que les détracteurs du présent ne font pas, que font au contraire ses défenseurs ; et, s'ils ne tiennent pas tous le même langage, ce n'est pas que les uns aient plus de sensibilité, mais c'est que les autres ont plus de mémoire.

Les partisans de la liberté ne nient pas le mal, en vérité. Ils ne détournent pas les yeux pour ne point le

voir. Ils le voient, au contraire ; ils l'étadient : et c^est parce qu'ils le voient, mais le voient tel quil est, parce qu'ils le mesurent et le comparent, qu'ils ne partagent pas les appréhensions, les doutes et les impatiences de ceux qui renient la civilisation, ou tout au moins la li* berté, sa mère.

Ils remarquent, d'abord, que, si une tendance invinci* ble a amené l'humanité, en dépit de tous les obstacles et de tous les systèmes (et ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on en fait), au point où elle est parvenue simultané' ment, chez les nations les plus avancées, dans la voie de la liberté et dans la voie du progrès matériel, cette ten* dance, venant du fonds môme de la nature humaine, ne saurait être ni supprimée ni changée, puisque l'homme n'a ni ne peut mettre en lui d'autres mobiles que ceux-là même qui le guident à son insu : et il leur paraît également impossible que ces mobiles, qui ont élevé peu à peu les sociétés au bien-être et à la dignité, deviennent jamais les instruments dé leur déchéance.

Les partisans de la liberté font ces réflexions ; et ils ne voient pas quelle prise elles, peuvent laisser au découra-^ gement et à l'arbitraire. Mais ils ne s'en tiennent pas à des considérations abstraites, si solide qu'en soit la base. Ils examinent la réalité. Ils sondent le présent. Ils interrogent le passé. Ils voient alors que ces reproches, élevés aujourd'hui comme des griefs nouveaux contre l'état social, ont été répétés à toutes les époques, plus vivement même dans les temps les plus éloignés (1); et qu'il n'est

(0 Qu'on se rappelle les révoltes des Bagaudes, des Jacques et des Pastoureaux, qu'on relise dans les doléances des états-généraux, ou même dans les préambules des ordonnances roy&les, Texposé officiel de misères qui seraient intolérables de nos Jours; et l'on verra

pas un progrès qui n'ait été représenté comme uq pas en arrière, pas une conquête de la liberté qui n'ait motivé des prédicUons sinistres et qui ne les ait démenties par des résultats heureux. Ils constatent, et ils montrent au besoin, par les documents les plus irrécusables, que, si les taches qi^i blessent les regards ne sont. pan toujours les mêmes, leur importance totale se restreint, par le mouvement régulier dos sociétés, au lieu de s'étendre, et que, pour être parfois plus apparentes, ou mieux discernées par des yeux plus occupés de les relever, elles ne sont pas nécessairement plus graves et plus honteuses. £n l'ace de ces tableaux, qui font à bon droit saigner notre cœur, de la misère et de rabaissement de certaines populations urbaines, ils se rappellent ces tableaux, autrement horribles, de Uensemble de la nation, présentés en vain, à rindifférente impuissance de Louis XiV, par les La Bruyère, les Vauban, les Boisguillebert (1), (les économistes d'alors). Aux salaires insuffi-

si la plainte et le eoulè veinent contre le présent sont des choses nouvelles^ et s'il y a courage et loyauté à récriminer contre son temps. Notre génération a de rudes épreuves : mais^ avant de les déclarer excessives, qu'on en cherche une qui n*en ait pas eu de plus àifficl' les, — « Les hommes ne savent guère que l'histoire de leur temps^ dit M"»© de Staël (Considéraiions sur la révolution française, ch. ii. Voir^ dans ce chapitre^ la rapide revue des divisions, des luîtes et des douleurs de nos pères).

(1 ) Tout le m«nd6 connaît le passage de La Bruyère : « On voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus dans la campagne, noirs, livides... Us ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et. eu effet, ils sont des hommes..., etc. Ces couleurs, qui semblent chargées, sont pâles auprès des reoseignemeuts précis et positifs donnés par Vauban dans la Dime royale, et, par Boisguillebert. dans le Détail de la France, et le Factum de la France. On peut voir, pour une époque antérieure, le taUeau de la misère du peuple préseaté par J^an de Rheims aux étals-généraux de 1484.

sants, aux chômages, aux chertés, sources trop nombreuses encore de maux trop réels, ils opposent cette rareté correspondante de l'ouvrage et du salaire, suite nécessaire de la rareté du capital; cette existence immonde des manouvriers de campagne, réduits à cent quatre-vingts jours de travail à 9 sous (1) ; ces tailles, ces gabelles, ces corvées, sans nombre, sans limite et sans règle ; cette incertitude pesant sur toutes les têtes ; cette gêne universelle, dont n'affranchissait aucun éclat extérieur (2) ; ces famines si fréquentes, dans lesquelles les pauvres mangeaient leurs enfants et les restes de leurs pères, tandis que les richos mouraient faute de pain, même de ce pain d'avoine auquel était réduite la femme du grand roi (3). Ils relèvent ce double fait, dou-

Les hommes se tuaient de désespoir; ils tiraient eux-mêmes la charrue, faute de bétes de somme, et labouraient la nuit de peur des tailles. En 1515, (d'après des documents retrouvés par le savant archiviste de la Seine-Inférieure, M. de Eeaurepaire, et sur lesquels II. A. Leprévost a eu l'obligeance de me transmettre une note), la municipalité de Rouen fit fréter des navires et y embarqua les pauvres par force pour s'en défaire. C'est un procédé qui a été plus d'une fois employé. Il Tétait à Rome sous le^ empereurs, et il la été à Paris au xvni« siècle. En 1739, sous le Régent, on expédiait au Mississipi les vagabonds, et parfois aussi les honnêtes gens, (V. M. Cochut, Law et son époque),

(1) Vauban, Dîme royale,

(2) Td.t ihid, « Il n'y a pas dix mille familles, petites ou grandes, qu'on puisse dire être fort à leur aise; et qui en ôterait les gens d'affaires, leurs alliés et adhérents couverts et découverts, et ceu\ que le roi soutient par ses bienfaits, quelques marchand?, etc., je m'assure que le reste serait en petit nombre^, » Et tout le reste de ce tableau si souvent cité.

(3) Voir^ pour apprécier la fréquence et la gravité des famines de ce temps, le livre de M. V. Modeste : De la cherté des grains, et des préjugés populaires qui déterminent des violences dans les temps de disette t l'un des ouvrages les mieux faits assurément pour pacifier lé présent en éclairant le passé. Voir aussi, dans le numéro du Journal

blement significatif, de l'accroissement simultané de la population et de Taccroissement de la durée de la vie. Descendant dans les détails du foyer le plus humble, ils aperçoivent mille modifications dans le logement, dans la nourriture, dans le vêtement, qui sont autant d'élé' ments et d'indices manifestes d'un mieux-être sérieux. Ils se convainquent, par mille observations concordantes, que ces adoucissements, dont l'extension ne s'arrête point, bien loin de conduire à la satisfaction exclusive de quelques-uns et au sacrifice des autres, sont, relativement, plus importants et plus sensibles pour les plus dépourvus (1). Et c'est après avoir terminé cette revue,

des Economistes, dvL 15 décembre J854,rarticlede M. de La vergue : De la richesse et delà population en France au dix- huitième siècle , où Ton trouvera une foule de faits caractéristiques des soufTrauces de nos pères, appuyés sur les meilleureâ autorités; et, dans VHistoire de Colbert, de M. P. Clément, les détails horribles de la famine de J662, qui remplissent une partie du chapitre ui. En 1G49 et 1660 les Mezzins en étaient réduits au son. V. Etudes sur Bossuet, par M. Floquet, 1. 1, c. m.

(1) 11 est parfaitement constaté (je renvoie encore pour cela nu livre de M. Modeste) que la ration moyenne en nourriture s'est con* sidérablement accrue^ et s'accroît, en quantité, en qualité, et en variété; et que le salaire le plus humble correspond à une quotité d'aliments plus grande. Voir laconstatationdu même fait dans l'artiile Rente du soi, par M. H. Passy , Dictionn, d'écon. polit., t. H, p. 5 16. Quant aux autres commodités de la vie, il suffit de regarder autour de soi, et de se reporter à ses souvenirs de dix ou de vingt ans. Si l'on remonte plus haut, c'est bien autre chose : le moindre journalier se procure souvent, sur son chétif salaire, ce que la fortune publique ne permettait pas autrefois au luxe des rois ; et Ton considère comme un dénûment extrême pour les pauvres ce qui a été, il n'y a pas beaucoup de générations, une prodigalité pour les riches, Elisabeth a porté la preîn ère, en Angleterre, des bas tricotés, présent magnifique de l'ambassadeur d'Espagne (V. Ad. Smith). Agnès Sorel s'est fait des ennemis parce qu'elle avait des chemises de toile ; et ainsi, à l'infini, pour tous les détails de la toilette et du ménage. Ou trouve de curjeux renseignement gur ce sujet dans le

qu'ils concluent que l'amélioration dont s'enorgueillit la civilisation moderne n'a pas été superficielle et appa^ rente, mais réelle et profonde, et qu'ils se croient autorisés à repousser, au nom des faits, les prédictions menaçantes, comme ils repoussent, au nom du droit, les procédés proposés pour en détourner la réalisation.

Le mal se restreint donc, au lieu de s'étendre ; et l'humanité, loin de se précipiter, par les écarts de la volonté individuelle, vers une ruine inévitable, s'avance, par la sécurité croissante du travail et de la jouissance, c'est-àdire par la libre expérience de la volonté individuelle, dans la voie de Tamélioration matérielle et de Tagrandissement moraJ.

C'en est assez pour cesser de s'en prendre à la liberté :

travail de M. Moreau de Jonnès» Recherches sur la renaissance de l'industrie au moyen âge [Journal des Economistes, février et juin 1855).

Enfin, quant au moral^ M. L. Delisle, cité par M. P. Clément [Jacques Cœur^t Charles Vil), dit, dans ses Etudes sur la condition de la classe agricole en Normandie, au moyen dge : « En lisant ces procès- verbaux, dont l'authenticité ne saurait être contestée^ on reste confondu à la vue des désordres qui régnaient dans la plupart des ménages. À chaque instant notre officiai doit constater les plus scandaleux débordements... Pour la régularité et ladot^eurdes mœurs, nous sommes loin d*avoir quelque chose à envier à nos pères, » — On pourrait citer tous les historiens consciencieux, car tous constatent les mêmes faits.

avec la réalité du péril disparaît la convenance du remède. Si Thomnie a tout dû aux leçons de l'expérience, s'il n'a marché que sous l'aiguillon pressant de la nécessité; et si, sous cet aiguillon, il n'a cessé de fuir le mal et de chercher le bien, pourquoi songerait-on à altérer aujourd'hui la puissance de ces leçons ? pourquoi détournerait-on au hasard la pointe salutaire de cet indispen^ sable stimulant?

Mais reconnaître que l'humanité porte en elle, dans le ressort persistant de la responsabilité, une force plus puissante et plus bienfaisante que tous les ressorts de fabrique humaine; constater que le monde s'améliore sous l'action de cette force, et renoncer à la prétention de la détruire et de la remplacer : cela ne suffît point ; et ce n'est point à cette neutralité, quoi qu'on en dise, que concluent, après tous tes maîtres de la science éco* nomique, les partisans de la liberté.

Dire que le mal se réduit, ce n'est point dire que le mal n'existe pas. Puiser, dans la constatation des résultats acquis par les efforts passés, des encouragements pour le présent et des espérances pour l'avenir; ce n'est point décharger le présent de tout devoir et l'avenir de toute prévoyance. Proclamer que la liberté individuelle a gagné du terrain et que nul obstacle n'a pu prévaloir utilement contre elle ; ce n'est point déclarer que la liberté n'a plus de conquêtes à faire et d'obstacles à vaincre. Loin de là. En nous montrant, à tous les âges et dans toutes les circonstances, les progrès de la destinée humaine unis, par un lien indissoluble, au perfectionnement et à l'affranchissement de l'individu, l'histoire et la raison nous montrent, avec une égale évidence, une carrière immense, une carrière indéûnie, à parcou-

rir encore, pour continuer, avec ce perfectionnement et cet affranchissement, des progrès dont le terme est si éloigné. En nous faisant reconnaître, à tous les âges et dans toutes les circonstances, sous les souffrances qui ont arrêté ou déparé ces progrès, des atteintes k la liberté ou des répudiations de la liberté, elles nous conduisent à chercher dans les vices, dans la faiblesse, dans rignorance de Tindividu, dans les entraves mises par les lois ou par l'opinion à son développement naturel, dans les égarements de la responsabilité en un mot, les causes véritables des maux qui affligent encore Thumanité. C'est graduellement que l'incertitude primitive a cédé à la sécurité, le dénûment à l'abondance, l'ignorance à la science et l'arbitraire à la justice. C'est graduellement aussi que ces conquêtes, réalisées d'abord par quelquesuns et pour quelques-uns, s'étendent, par leur exemple et par leur influence, à de moins habiles et à de moins heureux. C'est graduellement que toutes les causes de dépendance, d'asservissement, d'impuissance de Tindividu (causes intérieures ou causes extérieures, causes personnelles ou causes étrangères), diminuent en nombre et en puissance; et la liberté individuelle, que l'homme se doit et que les autres lui doivent, la responsabilité, qu'il peut réclamer et qu'il est tenu de comprendre, restent toujours, et par sa faute et par la faute des autres, imparfaites et insuffisantes. Il y a donc, et il y aura toujours, pour affranchir l'homme et de lui-même et d'autrui^ de la servitude volontaire et de la servitude involontaire y beaucoup à faire ; et la doctrine de la liberté, en même temps qu'elle adoucit, par le souvenir du chemin parcouru, les douleurs de la station actjjelle et la perspective des étapes futures de l'humanité, encou-

rage et commande, par la manifestation des lois qui ont présidé aux progrès accomplis, par l'exposition des in» fluences qui ont aidé ou entravé ces progrès, la persévérance, le courage et Tactive énergie qui peuvent seuls soutenir et continuer une amélioration qu'ils ont seuls produite. I^ responsabilité individuelle, sur laquelle re* pose la doctrine de la liberté, n'est pas seulement la source de Fespérance, elle est aussi le principe du mouvement.

Que disent, en effet, et que font les défenseurs de cette doctrine que l'on se plaît à représenter comme indifférente au bien et au mal? Ils recherchent, avec une infatigable persévérance,. le bien pour le signaler et Tétendre, le mal pour le dénoncer et le restreindre. Tandis que les partisans de la contrainte, emportés au hasapd par des répulsions et entraînés par des désirs que n*a point modérés une étude impartiale et complète des faits, n'aboutissent qu'à ajouter au poids des misères inhérentes à la condition humaine le poids plus lourd encore de dégoûts injustes et de prétentions insensées, et placent l'homme entre l'apathie du désespoir et l'apathie de l'illusion : — moins extrêmes dans leurs plaintes et dans leurs ambitions, mais plus précis et plus persévérants ; ne répudiant pas une réalité qu'ils ne peuvent changer, mais l'étudiant pour connaître leur but, et en relevant les lois pour éclairer leur marche ; ne disant pas à l'homme que tout est mal et que tout devrait être bien, mais lui enseignant que sa condition est un combat contre le mal et une lutte pour le bien ; lui montrant, en luimême, le véritable instrument de sa destinée ; constatant partout Tordre sublime qui lui assure le progrès,* mais qui lui impose Teffort, et cette liaison admirable entre le

— 2U — bonheur matériel et Tamélioration morale qui éclate de toutes parts dans les choses terrestres, comme un reflet des choses divines : rattachés ainsi, et rattachant tout l'extérieur de Thomme à ce sentiment du mérite et de la justice, qui résume Tintérieur de Thomme ; — les partisans de la liberté donnent à la fois et le précepte et l'exemple' de la résignation et de la véritable force, et, en supprimant les motifs de se plaindre, ils fournissent les motifs d'agir.

Tel est le sens, telles sont les conséquence de ce iibéralisme économique, qu'on n'a pu condamner qu'en le défigurant. Tel est le sens de ces maximes du laisser faire et du taisier-passer^ qu'on charge d'anathèmes qui leur conviennent si peu. Laissez faire ( peut-on l'ignorer encore cent ans après Turgot (1), et dans la patrie de Bastiat?) laissez faire sigùifïe, pour l'universalité des éco^ «omw/M ."^ laissez. faire ce qui est juste, c'est-à-dire, empêchez de faire ce qui est injuste (2) ; et l'idéal de la liberté absolue, tel qu'ils le conçoivent unanimement, consisterait, s'il était possible, dans fabsolu respect du droit, c'est-à-dire dans la prohibition absolue de la licence gui envahit le droit. Loin de laisser passer indifféremment le bien et le mal, la doctrine économique n'a qu'une prétention, c'est d'arrêter le mal, mais de n'arrêter que lui , afin de laisser passer le bien. En sorte que la voie de la liberté, ou de la justice { car c'e^jt tout un ), est, contrai-

(0 C'est en 1754 que Turgot a écrit les paroi s que j'ai citées plus haut.

(2) Basti«t cite quelque pari cette déflnitioD de la loi. La loi n*a pus pour but de faire régner la justice, mais d* empêcher l'injustice de régner. On ne procure pas la justice directement, on s*oppose à rinjusiice, '

rement à ce qu'on pense généralement, beaucoup plus difficile et plus laborieuse que celle de la contrainte et de rinjustice ; qu'il y a, en réalité, plus à faire pour laU* ser faire que pour empêcher de faire; et qu'il en coule plus d'efforts pour assurer la liberté individuelle que pour rétouffer.

Une erreur de fait, une erreur d'interprétation, telles sont donc, en dernière analyse, les seules bases de toutes les attaques élevées contre la liberté et ses défenseurs; et, au fond de tant d'appels à la contrainte, il n'y a pas autre chose qu'une méprise. On s'imagine que l'humanité dé-^ cline, et l'humanité progresse* On suppose que la liberté est l'absence de règle, et la liberté est la règle mûme. Que reste-t-il à faire, dès lors, à tous ceux qu'un sincère désir du bien de tous entraînait à sacrifier au bonheur commun une part plus ou moins grande de la sécurité individuelle, sinon à se détourner sans retard d'une voie funeste, et à unir leur» efforts pour défendre, pour accroître, pour affer» mir cette sécurité individuelle^ qui est à la fois le droit su^ préme et la racine de tous les biens, la raison d'être de la société et le produit par excellence de la force sociale?

Qu'ils refassent ( sans parti pris contre la doctrine de la réglementation, mais sans parti pris pour elle, avec la double attention de comparer toujours le présent au passé et de n'oublier jamais la sainteté du droit individuel ) ; qu'ils refassent, dans cet esprit de sincérité scrupuleuse

et d^impartiale exactitude, Tétude détaillée de ces maux qui les affligent et les épouvantent : et ils apercevront» peu à peu, sous toutes ces anomalies qui leur paraissaient appeler la contrainte, la contrainte réalisée ; sous tous ces abus qu'ils nommaient des emportements de la liberté, des empiétements sur la liberté; sous tous ces désordres au nom desquels ils proclamaient Tinsuffisance de la responsabilité naturelle, des affaiblissements ou des transpositions de la responsabilité. Les plus grandes misères de notre temps, — celles qui, en frappant plus vivement les yeux, ont motivé, et, dans une certaine mesure, justifié les cris d'alarme jetés contre le paupérisme, ( sinon les moyens indiqués pour le combattre), — - sont, incontestablement, les misères des populations industrielles. Ce n*est pas là, j'en suis convaincu, et j'ai donné plus haut les motifs de ma conviction, une aggravation, mais un déplacement et une transformation du mal, qui, en le concentrant, Tout rendu plus visible, plus dangereux peut-être à certains égards, mais non plus étendu ni plus profond (1). ( Ainsi, à chaque progrès, un mal préexistant, mais caché jusqu'alors par d'autres maux plus pressants, rendu apparent tout à coup par la disparition de ceux-ci, devient principal à son tour, pour être à son tour attaqué et'réduit). Mais ce mal, quel qu'il soit, en quoi consiste-t-il et d'où vienl-il ? Peut-on crain-

(1) Pour que l'on pût affirmer Taggravatioii du mal, U ne suffirait pas de prouver qu'il y a de grandes misères là où il n'y en avait pas; il faudrait prouver que l'équivalent de ces misères n'existait pas ailleurs. 11 n'est pas douteux que les villes, et les villes manufacturières entre autres, ne se recrutent et ne se soient recrutées du rebut du pays. Elles tirent l'humeur du corps social : la créentelles, ou raugraentent-elles? C'est ce dont on peut douter, si l'on tient compte de tout, ainsi que je l'ai montré ci-

dre d*être contredit, en disant, après tant d'enquêtes, après tant de comparaisons aux salaires moins élevés de populations relativement prospères, que la cause des souffrances des populations industrielles est bien moins dans rintensité du travail ou dans la faiblesse du salaire que dans les variations de Tun et de Fautre, et que l'incertitude { cette première et plus redoutable ennemie de rhomme), est la principale plaie de l'industrie ? Or, cette incertitude, d'où vient-elle; d'où peut-elle venir, sinon de l'incertitude des débouchés? Et qui peut produire rincertitude des débouchés, sinon l'insuffisante liberté des échanges, et la perpétuelle instabilité des rapports commerciaux qui en est la suite? N'est-ce pas ce défaut de liberté, ce défaut de sécurité et de responsabilité par conséquent, n'est-ce pas l'encouragement trompeur d'une protection illusoire et changeante, qui, en empêchant la prévision exacte des demandes et la compensation générale et habituelle entre les diverses parties du globe, rend inévitables ces crises dont on va chercher si loin l'origine? N'est-ce pas cette incessante mobilité du marché qui fait succéder l'encombrement des produits à la fièvre de la production, amène les chômages, les faillites, les stagnations, et contraint des industries surdéveloppées à soutenir, par des réductions de main-d'œuvre exagérées, une existence artificielle et douloureuse ? Et vit-on jamais, pourrait-on jamais voir, une industrie vraiment libre et pleinement responsable s'obstiner à produire indéfiniment plus qu'elle ne peut régulièrement écouler? Que Ton ne parle point des machines I Les machines ne sont point des maîtres, mais des esclaves, et les plus dociles, les moins coûteux de tous; elles répondent à l'appel du besoin, elles n'imposent pas un travail non demandé I Avec

les ttiàehinea, tomtue sans elles, — f^las que sans eUes f>eut-étre, car tout accroiâsement de puissanee est un affrancbisseineBl(l), — on ne travaille que pour être rémunéré; et ianaais il ne pourrait y avoir, sur un marché certain et uniformément ouvert, de différences habituelles ou de variations brusques entre l'offre et la demande, pas plus qu'il ne peut y avoir, entre des vases communiquants, une inégalité de niveau sensible ou des soubresauts d'écoulement Les lois de la mécanique ne cessent pas d'être souveraines, parce qu'on les a niées dans un règlement de douanes.

Veut-on, après l'incertitude du salaire, en considérer le taux moyen? Et se préoccupe -t-on de l'excès de l'effort et de l'insuffisance de la rémunération ? Là aussi il peut y avoir, quoiqu'à un moindre degré, place pour la commi« sération et le regret. Mais, —outre l'influence déjà signalée de l'incertitude de la production (2), — comment peut se régler le rapport du travail au salaire? De deux manières seulement : ou par un libre débat, pu par la force. La force peut être plus ou moins déguisée, plus ou moins oppressive, mais il n'y a qu'elle en dehors de la pleine liberté. Si le salaire et le travail sont librement discutés et acceptés, s'il n'y a, à aucun moment et sous aucune

(1) C'est la définition même que M. Dunoyer donne de la liberté dans son livre tPe la liberté du traiaii « Libené, dit-il, c'est puissance d'action. »

(2) L'incertitude n'agit pas seulement par la douleur des contrastes, et par les alternHiives de travail forcé et d'oisiveté, sources de démoralisation; elle agit aussi sur îe taux moyen des salaires, qui ne peuvent pas ue pas baisser quand les affaires languissent, et qui ne se relèvent pas d'une manii^re équivalante quand elles reprennent. Tnrgot a beaucoup insisté sur ce point de vne dans ses Lettres sw la liberté d» commerce des Qraiws .

forttiêv d'ôniraves apportées 5 la faciilOé de Vme^ ou d»^ l'autre des parties de donner ou de refuser son consente-^ ment, l'accord qui intervient entre elles est inattaquable^ On peot regretter que les contrats librement c(msenti;=> ne donnent, en général, pas plus de bien-être à ceux (jui les consentent : n>ais on ne peut prétendre qu'ils ne leur donnent pas tout le bien*étre cocnpatible avec lea conditions actuelles de la production et de réchan;a:e. Un progrès nouveau de cenx-ci pourrait seul permettre davantage; et si Ton se plaint, en attendant ce progrès* (qui ne saurait manquer à la lièerté),ee ne peut être que par un oubli étrange de la nécessité et de cette obligation faite à Thomme de s'élever, par un éém insatiable^ et par un effort toujours dooloureox, sur la pente toujours* difficile de la richesse. Si, au contraire, la force ou la frauder interviennent, à quelque moment, de par la loi ou malgré la loi, pour viciier, au profit de l'une des parties et au détriment de l'autre, cette équité du libre débat, alors, cela est vrai, il y a sujet de se plaindre; maia> de quoi? £st*ce de l'excès de la liberté, ou de la vioiatioii de la liberté? Et le rôle des avocats du pauvre, -^ sacriiiéf disent-ils, en toute circonstance, — est-il de mettre, après^ tant d'autres, le pied sur la Uberté mutilée, ou d'essayer de relever ( sans secousses, sans désordres, sans violences, sans récriminations, tout au moins inutiles, contre le$ auteurs souvent innocents ou punis d'avance de maux presque toujours poursuivis avec effort comme des biens )r cette liberté, seul patrimoine du pauvre, ou plutôt de tous, seul bien moral et matériel (1) de ce monde, dont

(1) Je crois qu'on peut prouver, avec une exaciitude rigoureuse, qu'il ii*y a d'autre bien ici-bas que l'activité humaine, c'est-à-dire

la destinée est de se dégager peu à peu, sans s'en affranchir jamais entièrement, des langes dans lesquels Thomme Temmaillotte, croyant la protéger? Or, qu'il y ail, dans réchange du travail et du salaire^ dans la position faite ou permise à l'un et à l'autre des contractants, des inégalités regrettables; qui pourrait le nier? H y en a d'anciennes, que les économistes signalent depuis Adam Smith et Turgot ; il y en a de nouvelles, que ces gi*ands esprits n'ont pu juger. Mais les premières ne sont que de bien faibles restes des éuormités supportées par nos pères, plus heureux pourtant et plus libres que les leurs ; et les secondes, inévitable effet de l'inexpérience qui préside à toute transformation, destinées à disparaître peu à peu par l'usage même des conditions nouvelles acquises au travail, sont légères en comparaison des inégalités inhérentes aux conditions qu'il supportait naguère. Il n'est' pas donné à l'homme de détruire le mal ; il ne peut que le remplacer : mais il ne le remplace, quand il est libre, que par un mal moins grand ; et, si tout progrès se paie, c'est à un moindre prix que l'immobilité. Que l'on fasse donc, ici encore, le relevé des atteintes portées à la liberté, des lacunes qui déparent l'égalité. Que Ton apprenne, à ceux qui les subissent sans le savoir, à ceux qui les imposent sans le vouloir, aux législateurs qui les consacrent sans s'en rendre compte, à les effacer peu à peu par un commun effort ; et l'on aura fait pour le bienêtre, pour la moralité, pour la p^ix publique, dans cette matière si délicate et si importante des salaires, tout ce

la liberté ; car, à coup sûr^ l'activité humaine n'est un bien que si elle est libre. Celte idée a été expos^e^ avec un grand éclat et une parfaite simplicité en même temps, par M. Modeste, dans le dernier chjipitie de son livre De la Cherté des grains.

qu'il est permis de réaliser et de tenter dans aucune, unpas vers ]a justice.

Est*ce de l'insuffisance ou du prix des subsistances que Ton s'effraie, ou des allernalives fâcheuses d'abondance et de disette, de bon marché et de cherté? Est-ce des violences que ces extrémités provoquent quelquefois, des haines et des divisions funestes qu'elles excitent presque toujours? Que l'on compare ce qu'était, sous tous ces rapports, la France autrefois, ce que sont l'Espagne et certaines portions de l'Italie aujourd'hui encore, avec ce qu'est depuis longtemps la Hollande, ce que sont devenus suc* cessivement la Toscane, la France, l'Angleterre, le Piémont et la Belgique; et que l'on réponde, à la vue des résultats qui ont accompagné uniformément l'extension et l'affer- ' niissement de la liberté, de ceux qui en marquaient et en marquent encore Tabsence, si les maux dont on se plaint (dans la mesure où ils sont soumis à l'influence humaine), peuvent être autre chose qu'un reste des maux engendrés par les entraves détruites, ou l'accessoire naturel des entraves qui subsistent. A cet égard, encore, voiton mieux à désirer, pour la réalisation du bien que l'on ambitionne, que la consolidation, l'accroissement et l'm-' jeUigence de la liberté ? Et peut-on ( quand on aime les. hommes, et quand on se soucie de leur dignité ), ne pas se réjouir en voyant les gênes et les restrictions si longtemps imposées, au mépris de la propriété et à la honte de la charité, au mouvement des subsistances, c'est-àdire à la circulation de la vie, disparaître, comme elles le font, devant le bon sens des populations, devant les efforts des gouvernements, devant cette force des choses enfin ( action manifeste et collective de la responsabilité ), si bien mise en lumière, il y a peu de temps, dans le Jour-

ml 49$ JEeotÊi9fmfiUf9., p^r un des pbis i^riitiMriB mmtofd des plus savants maîtres de ]a science ( 1 ) ?

jSstce, enfin,'-* car on ne pe«t 1mA dire, mais tous les exemples parlent le môioe lai^ge, ^ de la dégra dation voiontaire, de l'ivrognerie, de la débaiiK^be, de la paresse, de r^^orance, de Vabandan de m-même^ en un mot, signalés trop souvent dans les derniers rangs de la population, que l'on s alarme et que Ton s'attriste? C'est là, assurément, — et rien n'a été ni plus souvent ni mieux dit et prouvé (2j, ^ la vraie uojsère, la plus réelle, la plus grave« la plus tenace i et, si le déaûment physique «Ll;»a)isse Thonuiie moral, l'abaissement moral appauvrit bien plus sûrement encore l'homme physique. Mais qu'est-ce que YcJMndon de ^^oi-Méme, sinon Xovhli, probablement provoqué par l'interposition de quelque voile «•ntre les actes et leurs conséquences, de la loi incessante et inévitable de la reëpomabilUé? EX que conviait il de faire, pour réagir contre cet abandon, sinon de remettre ^n jeu, s'il est arrêté «ur quelque point, de remettre en Jumière, s'il est obscurci sur quelque autre, cet infaillible appareil de la responsabilité ? On parle d'étendre la bien- 'faisance publique; on parle de fournir et de diriger le travail; on paiie niêiue, et certes ce n'est que logique^ de régler et la dépense et l'épargne (l'appétit aussi et la force musculaire probablement), et de fournir à cha- ^cuo et les désirs du jour et la prévoyance pour le leadei^ain. Prétention Insensée et impie ! Ce n'est pas ioipo-

(1) V. Journal des Economistes, numéros de janvier et février : ^ la force des €tios£s envisagée comme instrument des réformes économiques, par M. Beybaud. .

(2j V. entre autres l'e^Lcellent ouvrage de M. A, Clément ; ReckercKèe sur ies cesses de Findigence,

ser ]a sagesse quHl faut, c'est la faire désiref en la. rendant utile. Et, si, dans tant de matières, où les leçons de Texpérience sont si claires, elle demeure inefficace, c'est qu'on a trop souvent, en dispensant de ses avertissements ceux qui la méconnaissaient ie plus, laissé penser à beaucoup qu'elle n'était pas faite pour eux, ou qu'elle leur devait être fournie toute faite d'ailleurs. C'est de l'Angleterre que nous est venu le mot de paupérisme. C'est de l'Angleterre aussi que sont venues ces idées de restreindre, par des mesures générales de coercition ou d'assistance, ce fléau soi-disant nouveau du paupérisme. Qui né sait pourtant, ou qui ne devrait savoir que ces mesures ont été la principale cause du développement anormal de la misère et de la fainéantise dans les campa* gnes anglaises (1), et que le paupérisme anglais, dans ce qu'il a eu d'exceptionnel, a été engendré et alimenté comme à plaisir par la loi ? Q\i\ ne sait que, si le développement continu du travail et de la richesse, encouragé chez nos voisins par tant de qualités éminentes, animé surtout et fécondé par cet esprit de dignité personnelle et de responsabilité virile qu'exprime si bien le mot énergique de setf-relianccy n'a pas triomphé plus tôt et plus complètement et de l'abjection des derniers rangs de la société et des inégalités abusives des premiers, la faute en est, sans comparaison, bien plus qu'à des distinctions et à des privilèges dont triomphe tôt ou tard ia persévérance, à l'énervement moral et à la perversion intellectuelle produits par le spectacle et par l'action funeste d'une violation publique et habituelle des lois , matérielles et morales de la rémunération? On sait avec

(t) V. Faucher^ Eludittwr i'ÀngleUrre. T. 1I« p. 14 ei suiv,

quelle force, soutenue par la connaissance la plus exacte des faits et par le plus véritable esprit de bienveillance et de charité (1), Malthus a dénoncé les lois des pauvres comme un cancer rongeur que TAngleterre nourrissait imprudemment dans son sein. On connaît les résultats de l'enquête instituée en 1834 pour Texamen de la question des salaires, et ramenant sans cesse, dès qu'on voulait remonter des effets aux causes, à Tinfluence déplorable de ces lois immorales et injustes (2). Un ujot de

(t) Je n'entends pas donner par ces paroles une adhésion sans réserve aax doctrines de Malthus. Je crois que son idée principale, au moins telle qu'il l'a présentée, est loin d'être vraie, et je suis porté h. penser, avec Turgot (Lettre 7« sur les grains), que l'augmentation de la population est, suivant l'ordre de la nature, bien moins prompte que celle des productions, etc., et, avec M. Reybaud (Revue des Deux'Mondes, Examen des doctrines de J.-S, Mill), que l'homme est un instrument de richesse et non d'appauvrissement. Mais je crois qu'on peut combattre les conclusions alarmantes de Malthus, sans méconnaître ni sa science profonde^ ni sa fcincériié parfaite, ni son amour vraiment religieux de ses semblables, et la pureté de sa morale. Ba^^tiat raconte, au sujet de la manière dont on apprécie en général cet homme trop décrié, trop admiré aussi peut être, une anecdote qui est caractéristique. « Le plus célèbre et le plus vigoureux de cettf école \\e socialisme), ayant fait un chapitre contre Malthus, un jour que je causais avec lui, je lui citai des opinions exprimées dans le traité de la population, et je crus m'apercevoir qu'il n'en avait aucune connaissance. Je lui dis : Vous qui » avez réfuté Malthus, ne l'auriez-vous pas lu d'un bout à l'autre? » » — Je ne l'ai pas lu du tout, me répondit-il. Tout son système est » renfermé dans une page et résumé par les fameuses progressions » arithmétique et géométrique .- cela me suffit— Apparemment, lui » dis-je, vous vous moquez du public, de Malthus, de la vérité, de la » conscience et de vous-même !!!... » Voilà comment, en France, une opinion prévaut. Cinquante ignares répètent en chœui une méchanceté absurde mise en avant par un plus ignare qu'eux; et, pour peu que celte méchanceté abonde dans le sens de la vogue et des passions du jour, elle devient un axiome. » Harmonies Econ!' 2»>« édition, p. 424.

(2) On lit dans l'enquête de 183^> au sujet de l'acte de 1T95 : les

Mac Culloch les résume et les juge : Qui voudrait, dit-îl, être prévoyant et économe, si l'imprévoyant et le prodigue devaient être également à l'abri du besoin (1)? Et Franklin, Franklin qui avait connu la bonne et la mauvaise fortune et avait su les supporter l'une et l'autre, Franklin, dont la supériorité la plus vraie, comme le titre le plus grand à la reconnaissance des hommes, a été de discerner pour lui-même, avec une sûreté infaillible, et de montrer aux autres, avec une finesse persuasive^ les conséquences les plus éloignées des actes, le lien caché des effets aux causes, c'est-à-dire Faction persistante de la responsabilité; Franklin écrivait, en 1766, au sujet des lois des pauvres, ces paroles trop peu écoutées alors, et trop justifiées par le résultat : Le jour où vous avez passé . cet acte, mus avez fait disparaître de devant leurs yeux le plus puissant de tous les encouragements au travail, à téconomie, à la sobriété, en leur donnant confiance sur quelque autre chose que sur l'habitude soigneuse d* amasser, pendant le temps de la jeunesse et de la santé, pour la vieillesse et la maladie. Vous avez offert une récompense pour l* encouragement de la paresse^ et vous ne devez pas vous étonner qu'elle ait porté ses fruits par l'accroissement de la pauvreté. Rapportez cette loi^ et vous apercevrez bientôt un changement dans leur vie, SAfNT lundi

effets ont répondu aux causes. Des hommes valides se montrent insouciants pour leur tâche, et dissolus dans leurs moments de repos. Le père néglige ses enfnnts. Les enfants ne jugent pas nécessaire de contribuer au soutien de leurs parents. Les entrepreneurs et les ouvriers sont dans des discussions perpétuelles. Le pauvre, toujours secouru, est toujours mécontent. Le crime fait des progrès avec une audace croissante ; et les cantons où dominé ce système sont, en dépit de nos prisons et de nos lois, remplis de braconniers et de voleurs- (I) Edimburgh Review, vol. XLVII.

et SAINT MAAOi cesm'ont dk*'e fêtés, Vmcim comman^ demanly vous taava{ixerez durant six jpuas, tombé depuis longtemps en désuétude comme trop vievx, sera regardé de nouiieau comme un précepte respectable. Le travail augmentera^ et avec lui l'abondance chez le plus bas peuple } leurs habitudes se eorrigerant, et on aura plus fait pour leur bonheur^ en les accoutumant à se su/jïre à eux-mêmes, qu'on ne pourrait faire en leur distribuant la totalité de vos fortunes (1). C'est le même hommç qui adressait à ses coocitoyens cet avertissement .que, pour leur homieur et pour leur boohçur, ils ont su coQipreadre : Si quelqu'un vous dit que vous pouvez vous enrichir autrement que par le travail et par l'économie, ne r écoutez pas, c\e$t un empoisonneur (2)*

Oui, un empoisonneur. I^ ujot a beau être dur, il est vrai ; et il ne faut pas craindre d'appuyer sur les vérités utiles. Quiconque promet aux hommes, ou leur laisse imaginer seulement, fût-ce dans le lointain le plus confus et le plus obscur, des biens qui ne soient pas le prix rigoureux d'efforts personnels ; quiconque suscite, dans leur intelligence ou dans leur cœur, entre le désir d'avoir et la volonté de mériter, la moindre barrière ou le nuage le plus léger ; quiconque fait cela (si honnêtes et si pures que soient ses intentions), verse dans les âmes le plus subtil et le plus dangereux de tous les venins, un venin qui, en corrompant la source de toute satisfaction, paralyse à la fois et la réalisation et le sentiment du bien-être , le travail et la jouissance. L'homme est fait pour le mérite, et, hors du mérite il n'y

(1) Sur Ib prix du blé et TadmiDistraiion des pauvres. Inséré aa London Chronicle, 1766.

(2) Cité p r )1. Michel Chevalier. Question des travailleurs, 1848.

a rien pour lui, ni bonheur physique ni bonheur moral. Le dispenser de la loi du mérite, ce n'est pas le délivrer d'un frein, c'est le mutiler. Je n'ai que trop montré déjà que tel a été, toujours et partout, que tel est, que tel sera, iXï toute occasion et sous toutes les formes, le résultat de toute atteinte portée, au nom de la pitié ou au nom de la terreur, à la libre répartition des biens de ce monde. Et en cette matière, comme en toutes les autres, c'est de la liberté seule, assurant à tout effort sa récompense, à toute faute son ch&timent, c'est-à-dire de la responsabilité forçant chacun'àyaméiiorer pour améliorer son sort, que les amis de l'humanité peuvent espérer, mais peuvent espérer avec certitude la réduction graduelle des vices et des misères qui les affligent.

Et que l'on ne fasse point ici de confusion I Que l'on ne se laisse pas prendre à des mots dont l'influence est grande à juete titre, parce qu'ils représentent de grandes choses, mais qu'il faut bien peser^ quand on s'en sert, sous peine d'aller contre son but et de renverser ce qu'on prétend affermir I On allègue ordinairement, pour soutenir le système de l'assistance légale, les obligations de la charité. La charité n'a rien à démêler avec la loi, si ce n'est pour réclamer contre des embarras qui la gênent et des empiétements qui la dénaturent. On aur? beau tourner les lois de mille façons, l'intervention de la puissance publique dans les rapports des hommes avec les choses ne peut avoir que l'un ou l'autre de ces deux résultats : - o\x maintenir à chacun le libre exercice de ses facultés et la libre, disposition du produit de ses facultés, ou intervertir entre les individus le mouvement des facultés et la répartition de leurs produits; — ou reêpecter uniformément tous le$ hommes dans ce qu'ils

sont, ou subordonner certains hommes à certains autres. Dans le premier cas il y a justice, il n'y a pas assistance : dans le second il y a assistance, il n'y a pas justice : ni dans le premier ni dans le second il n'y a charité; charité veut dire sacrifice volontaire, et la volonté n'est pas du ressort de la loi. Mais dans le premier cas la loi, en s'abstenant, laisse intacts et la matière et l'esprit de la charité ; dans le second cas, en intervenant, elle entame l'une et elle étouffe l'autre. La matière de la charité, c'est la richesse légitimement acquise et pleinement garantie, de telle sorte que le sacrifice en puisse être réel; y esprit de la charité, c'est la sympathie librement ressentie pour le besoin d'autrui , de telle sorte que -la manifestation en soit spontanée. Supprimer ( en tout ou en partie), la richesse de ceux-ci sans leur vofonté, pour supprimer (en tout ou en partie) , le besoin de ceux-là sans leur participation , c'est manifestement attaquer l'un et l'autre. C'est modifier, de la manière la plus gravOj les conséquences matérielles et morales de l'inégalité des richesses, suite naturelle de l'inégalité des aptitudes, des eff'orts et des chances. C'est substituer, pour les uns, à l'accomphssement méritoire d'un devoir moral, l'exécution toujours odieuse d'une prescription terrestre ; pour les autres, à l'encouragement fécond d'un service librement rendu, l'humiliation et l'aigreur qui se mêlent à la réclamation d'une dette contestée (1). C'est

(1) Je cite un fait eiKre nîiUe qui sont à ma connaissance personneUe. Un homme estropié qui me demandait l'aumône se plaignait à moi de n'être pas admis dans un hospice. « On me donne 2 kilogr. de pain par semaine, me disait-il; est-ce que c'Càt de quoi vivre avec deux enfants et une femme qui gagne douze sous? J'ai pourtant demandé à entrer ctux Incurables, Comment se fait-il qu'on

tuer chez ceux-là Tabnégation, chez ceux-ci la retenue, chez tous Taffection et l'intérêt réciproques; et, en livrant au règlement impératif et tout extérieur de la loi le plus spontané et le plus intime des rapports humains, ne plus laisser subsister, comme base apparente de tous les rapports humains, conmie base de la distribution des richesses en particulier, que la force, incessamment battue en brèche et par les résistances qui ne veulent rien céder et par lès convoitises qui veulent tout ravir. Dès lors, tout est en proie, et la matière domine. Il n*y a pas à se récrier là-contre : c'est d'une nécessité irrésistible ; et la violence ne peut engendrer que la violence. C'està-dire que, pour avoir fait passer la charité, de la région paisible et inattaquable de la libre conscience ( dans laquelle seule peuvent fleurir les affections morales), dans la région agitée et changeante de la police extérieure (où le sentiment n'est plus de mise), on a fait périr la charité.

Et cela est si vrai que les plus chauds défenseurs de l'assistance légale ne peuvent le méconnaître ; et, quand ils mettent, dans l'exposition de leurs idées, ce scrupule de sincérité et cette droiture de raisonnement qui se manifestent par la logique, ils arrivent inévitablement, • de conséquence en conséquence, à la proscription formelle de la charité. C'est ainsi que M. Montégut, dans des études entreprises par un sentiment d'humanité, en

ne m'y ait pas mis tout de suite, puisque fax un droit légitimk en tant qu'estropié ? » Je défie qu*OD trouve le moyen de répondre k cet homme tant qu'il y aura une assistance publique. Un autre, qui ne se faisait pas faute de menacer pour se faire donner , disait : « Il me manque encore 2 livres de pain par semaine pour me promener la canne à la main. « C'est le revers de la médaille^ qui vaut la face.

yitnl peu à peu, par an entraînement nécessaire, aux conclusions les moins humaines ; et qu'après s'être proposé d'assurer, manu militari, le règne officiel et visible de la charité, il se prononce ouvertement, en fin de compte, contre le mérite, contre Tutilité, contre la la légitimité de la charité. H se rit des efforts que nous faisons pour /aire entrevoir à des gens qui n^ .<on^ «i convertissables niédùcables quelques lueurs du monde moral, 11 se demandé si la vraie société n'est pas dupe de sa charité, et s'il ne vaudrait pas mieux, tout en se prémunissant contre cette populare^ Vabandonner à la misère et au vice pour lesquels elle semble être faite, 11 estime que le bon M. Vanderkiste, (qui a passé six ans à animer de son zèle et de ses exhortations les bouges de la cité de Londres, et qui, s'il n'a pas souvent fait d'éclatantes conversions, a cependant remué bien des fois, dans des cœurs qui semblaient morts à tout sentiment, de vieux instincts de honte et d'honnêteté), a fait de son temps un assez triste emploi: Il doute de l'utilité des missionnaires (1), il doute de l'utilité des sociétés de tempérance. Il affirme que la plus simple mesure administrative a plus d'efficacité que les efforts de la plus brûlante charité, 11 pose, comme contenant la moralité du livre de M. Vanderkiste, cette interrogation désolante : Quel est le meilleur moyen de faire cesser cette lèpre honteuse, des

(1) Tout le monde n'en juge pas de ihônne. Lord Shaftesbury disait> le 12 juin dernier, à la Chambre des lords : « Je suis htureux de saisir cette occasioi> de rendre un éclatant témoignage aux inappréciables bienfaits de la mission de la cité de Londres. On ne saurait trop admirer, etc. Je suis profondément convaincu que la paix de la métropole , dans la mémorable «nnée <le 184.8 , a été maintenue surtout grâce m^ effort^ de la mission de la cité de Londres, de concert avec l'Eglise d'Angleterre.

prèdieaâmn ou des conitabUà? à laquelle il répond par e4Hte désolante affirmation : U ik)ligbman accomplit plu$ de miracles de gohversion que le missionnaire. Et il con^ dut en insistant sur cette pensée, qu'il appelle vraie ei sensée, qu'on doit naturellement croire à Pimpuissance de la charité en France.

Ce sont là de tristes paroles ; et il est aisé de voir que M. Montégut ne les prononce qu'à regret <1); mais elles découlent naturellement de la théorie de la contrainte. Il n'appartient aussi qu'aux partisans de la contrainte de les prononcer ; et jamais les partisans de la liberté, qui voient toute la force et tout l'espoir, comme toute la dignité de l'espèce humaine dans le ressort intérieur de la volonté, ne pourront, sans se renier eux-mêmes, ni désespérer de l'amendement de la volonté individuelte, ni proscrire les efforts de la volonté individuelle ; jamais ils ne pourront songer à exclure , comme inutile ou impuissante, cette maîtresse pi6ce de la mécanique morale ordonnée par la snprêroe intelligence, pour mettre en $a place les rouages informes de la mécanique imparfaite des institutions humaines.

Non^ les partisans de la liberté ne croient à l'impuis* sance de la charité nulle part, pas plus en France qu'ailleurs ()a nature humaine n'est-elle pas la môme en tous lieux). Us ne veulent pas que l'on sacrifie la fusHce au fantôme de la charité, parce qu'ils savent que le devoir passe avant le dévouement, et que le bien ne peut sortir du mal. Ils ne veulent pas que l'on ravale une vertu au

(1) « la charité, la bienfaisance, l'instruction religieuse sont, on le voit, inefficaces, et ne peuvent mordre sur cette p pulalion. Ce dévouement serait-il donc niaiserie et du^Mrie pure? Oh! non, il ne faqt pas prononcer une «lussi dure paroW... » M, Montégut, Un MtH' sionnaire.», p. 506 et 509.

rang d'une mesure de police ou de salubrité extérieure, parce qu'ils savent que le bras séculier n'a jamais donné la foi, mais qu'il la souvent compromise, et que la morale implique la liberté. Mais, — la justice observée, sans laquelle la charité n'est pas possible, — pourquoi la charité ne s'exercerait-elle pas? La liberté garantie, sans laquelle les sentiments généreux ne peuvent exister, pourquoi les sentiments généreux ne se développeraientils pas? Où a-t-on pu prendre jamais que Téconomie politique, parce que, dans un juste respect et une saine intelligence de la spiritualité de l'âme humaine, elle se refuse à imposer la vertu, proscrivît et anatfiématisât la vertu ? Et cette inviolabilité qu'elle revendique pour l'initiative individuelle, dans les limites de la. justice marquées par l'innocuité, n'est-il pas évident qu'elle couvçe entièrement, et qu'elle sejile peut couvrir d'une protection assurée, l'expansion des sentiments élevés, l'emploi désintéressé des talents, la disposition intelligente ou dévouée de la richesse? Que la charité se répande donc sur le monde ; que le courant salutaire de Taffection mutuelle, portant aux uns la consolation et l'espérance, rapportant aux autres la joie et l'ennoblissement de la conscience satisfaite, circule de toutes parts, et que la fraternité ait son jour! Ce ne sont pas les économistes qui s'en plaindront, et ce n'est pas au nom de la liberté qu'ils pourraient s'en plaindre. Ils donneront, peutêtre, à ceux que l'ardeur du bien à faire entraînera dans les voies délicates du dévouement, des avertissements sur les conséquences diverses des différentes entreprises de l'esprit de charité, et des conseils pour assurer l'utilité du sacrifice. Mais ils respecteront, ils défendront, s'il le faut, au nom de leurs principes, des vertus et des efforts

qui seront des manifestations légitimes de la personnalité humaine; ils repousseront, ils écarteront de la concurrence morale et désintéressée' du dévouement, comme ils écartent de la concurrence matérielle et intéressée du travail, et par les mêmes motifs^ tous les obstacles et toutes les entraves ; et, précisément parce qu'ils sont les avocats de la liberté, ils seront les inébranlables défenseurs de la charité.

Ils feront davantage, ils la prêcheront; ou plutôt la liberté la prêchera, la responsabilité l'imposera. Car tout se tient dans ce monde, et le bien, comme le mal, trouve en lui-même son aliment et son accroissement. Il n'y a pas seulement devoir et douceur pour l'homme dans l'amélioration et l'élévation de l'homme, il y a aussi intérêt et profit. L'homme est pour l'homme à la fois la plus nécessaire des ressources et le plus inévitable des obstacles , le plus grand des biens et le plus redoutable des périls. Une solidarité étroite lie tous les membres de la famille humaine, et nul avantage, nul progrès, physique ou moral, obtenus par un seul, ne restent perdus pour l'espèce; nul malheur non plus, nul abaissement individuels ne demeurent, dans leurs conséquences, limités à celui qui les subit directement. On peut cacher en partie, à l'esprit ou aux yeux, par des sophismes ou par des arrangements arbitraires, les mailles de ce réseau de responsabilité collective; mais on ne peut le détruire, et il suffit d'enlever le voile pour le manifester aux regards. C'est ce que Ton fait chaque fois que Ton supprime quelqu'une des mailles superposées du réseau menteur de l'organisation artificielle. C'est ce qu'aspirent à faire, autant que possible, les partisans de l'organisation naturelle, ou de la liberté, à laquelle est

consacré ce travail. La doctrine de la liberté n'est pas seiitement la plus vraie, ou plutôt la seule vraie : elle est aussi la4>lus généreuse, la plus nc^le, la plus élevée; celle qui demande à rhoaime le plus d'efforts et le plus de sacrifices, et qui, Testimant le plus, Toblige davantage. Si elle dit, d'un côté, en montrant la responsabilité inévitable et juste : N'attendez rien que de vous et ne demandez rien que l'indépendance ; elte dit, de l'aulre, en montrant la solidarité naturelle et équitable : Occupezvous des autres et swigez à vous dans vos semblables. Gela est plus énei^que, plus digne, plus re^ectueux, et plus persuasif en même temps, que de dire : Prenez ces furieux et enfermez-Jes, de peur qu'ils ne se déchirent ; ou : Jetez un os à ces chiens, de peur qu'ils ne vous dé* vorent. Et, si le procédé paraît moins sonit^aire et moins expéditif^ il est plus assuré et plus profitable-

Voilà ce que vaut la liberté. Elle n'attaque pas seulement, comme les empiriques remèdes de la contrainte, les symptômes les plus extérieurs du mal ; elle attaque la substance du mal dans ses profondeurs les plus cachées : elle ne laisse à l'homme d'espoir qu'en luimême ; mais elle lui découvre, en lui-même, la source inépuisable d'un espoir sans limites. Ceux qui comptent sur elle ne peuvent être déçus, car, dans la voie du mérite et de l'effort, vouloir, c'est réussir. Et, s'ils n'attendent rien que de l'action volontaire de l'individu, de l'échange naturel et libre des biens matériels et des biens moraux, ils attendent, avec coafiance, de celte action volontaire incessamment rectifiée par l'expérience, non pas sans doute une métamorphose subite et absolue, interdite à l'imperfection d'un être borné, mais une ai»élioration graduelle et croissaiite, seule permise à un être

perfedibie, dent ie mérite «st la te, et à cpii f épreuve ae dok jamais (tire défaut en ce monde, loéme dans la récompense.

Je ne vmx. pas iosister davantage, et poursuivre, dàiM des détails qai lasseraient toute patience, un éxamin <|ue tout homme de bon sens et de boope fm peut faire aisém^t. Mais je ne crains pas d'affirmer que, de quelque côté que Ton se tourne, et quelque question que Ton envisage, — crédit, concurrence, machines, propriété, reveiQu, travail, instruction, et tout ce qui peut paraître digne d'étude dans la diversité si grande des intérêts qu'ei^endre le mouvement de l'activité humaine; — partout et toujours, si Ton va, non à la superficie, mais au fond des choses, on arrivera uniformément à la même conclusion : tout le bien vient de la liberté, tout le mal de l'imperfection de la liberté.

En peut-il être autrement, puisque la libeHé c'est le droit, le défaut de liberté^ ou la licence, la vioiaiiun du droit : puisque l'homine est, par tous les côtés de son être, pJacé entre le devoir et le droit, ne pouvant manquer à l'un sans violer Tautre ; et qu'il n'a d'autre destinée ici-bas, d'autre obligation, d'autre règle, que détendre, par un effort toujours plus éclairé et plus soutenu, vers la réalisation de ces biens suprêmes. On fait trop de cas du monde matériel, et on en fait trop peu. Le monde matériel o'est pas la fm de l'homme, même sur la terre ; mais

il est le moyen d'atteindre à cette fin : et le moyen participe de la grandeur et de la sainteté de la fin. Les besoins, les intérêts, les joies et les peines physiques, périssables, passagers, et dignes de peu d'estime en euxmêmes, sont, en tant qu'ils émanent d'un être moral et libre et qu'ils l'affectent, respectables et sacrés. Le caractère du droit, qui est le sceau de l'homme, s'imprime à tout ce que touche l'homme ; et le développement de la vie humaine, soumis aux restrictions de ta justice, mais investi des prérogatives de la justice, doit refléter, dans toutes ses parties, à mesure qu'ils se îaissent entrevoir à nos regards, les traits de cette justice achevée qui nous attend, après l'épreuve, dans le monde supérieur où réside, dans sa perfection inaltérable, la source et la fin du mérite et du droit. C'est un principe spirituel qui agit sur cette scène matérielle ; et ce sont les lois de l'esprit qui doivent y régir ses actes.

£t ceci me ramène à la réflexion par laquelle j'ai commencé ce travail, et par laquelle je le termine. C'est l'esprit qui est en jeu dans toutes ces discussions qui s'engagent à l'occasion de la matière ; et, quand on parle du corps de l'homme, c'est de son âme qu'il s'agit. Sous cette question surtout , sous cette grande et inépuisable question de la contrainte et de la liberté, ce qui se cache, mais ce qui subsiste, c'est le débat éternel du spiritualisme et du matérialisme. Les termes changent selon les temps, mais le fond est invariable ; et, sous ces mots de concurrence ou de réglementation, de libre échange ou de protection, de franchise ou d'organisation du travail, comme sous les formules arides de l'ancienne scolaslique, comme dans les joutes brillantes du quiétisme ou dans les entreprises du glaive sur la conscience

et les résistances de Tobstînation ou de la foi, ce ctni lutte, c'est la pensée et la force, Tesprit et le corps, le fatalisme et le libre arbitre. C'est là ce qui fait la grandeur et l'intérêt de ces débats. C'est là ce qui distingue la réalité de Tutopie, l'économie politique du socialisme ; mots nouveaux, choses vieilles comme le monde.

Que l'on remonte, dans Thistoire, aussi haut que l'on voudra; Ton y trouvera toujours deux systèmes qui se disputent la conduite des hommes, et l'on n'en trouvera jamais que deux : le système de V organisation artificielle et fe système de Vorganisation naturelle ; la contrainte et la liberté. L'un, ne voyant dans l'humanité que des formes, les sociétés, et sans souci des éléments qui remplissent ces formes, les individus, veut tout donner à la forme, sans rien laisser aux tendances des élément^. L'autre, distinguant dans l'espèce les individus, leur reconnaissant une existence et une action* propres, laisse agir leurs tendances et respecte leurs mouvements, soucieux seulement de les garantir en les contenant par le devoir. Là tout est sacrifié à un but préconçu ; ici tout s'accommode au développement de la nature humaine et se règle sur ses besoins. Ce sont les deux voies opposées de l'observation et de l'hypothèse, de l'investigation patiente et de l'ignorance présomptueuse : d'un côté, l'alchimiste imperturbable déclarant à l'avance que tel corps doit être soumis à tel traitement et fournir tel résultat ; de l'autre, le chimiste modeste demandant à l'expérimentation de lui révéler des lois qu'il ignore, mais qu'il suivra quand les phénomènes naturels les lui auront enseignées : celui-là impuissant dans son orgueil, celui-ci plus puissant à mesure qu'il se soumet davantage.

De ces deux systèmes, le premier, comme de raison, a

-- 2S8 prév»lo é'abord, Pour tes poHtiqiies dé» f^reltiiérs IgèsV coînmie poof tes naturalistes prhnMs, \e èùvÊe n'existait pas ; le doute ne naît que de rexpérience de l'erreur, et l'affirmation est le premier mouvement de rignorance. Pour eux l'indivifta, fait par Dieu, n'était rien ; la société, conçue dans leur cerveau, était tout. Pièces tndi#ërentes d'un ensenofols seui digne d'attention, les hommes de* vaient se plier à toutes le» exigences de l'esprit d'inven- . tion politique. Sentiments, devoirs, intérêtSy droits, rien n'arrêtait les dépositaires de cet esprit impitoyable. Ils faisaient une œuvre d'art, et pour la mener à bien ils ne regardaient pas à la matière. La théocratie au nom d'un principe indiscutable, la tyrannie par la violence brutale^ la philosophie par le charme ou la puissance de ses conceptions, ont tour à tour entrepris de dompter cette matière résistante. L'esclavage d'ailleurs facilitait les expériences.* On sait, pourtant, comment elles ont réussi, et si les hommes, malgré leur faibtesse, leur ignorance, et des souffrances qui les disposaient à t'îlhision, se sont toujours prêles docilement aux fantaisies des imaginations enthousiastes et aux folies des sages.

Mais un jour est venu, où l'homme a cessé d'être si peu de chose ; où la liberté morale ^ la conscience hu^ maine, où l'inviolabilité morale de la personnalité humaine, où l'égalité morale des volontés humaines, ont été proclamées et peu à peu reconnues ; QÙ, déclarés enfants d'uo même Dieu, doués des mêmes attributs, obligés aux mêmes devoirs, et appelés au même héritage, les habitants de la terre ont été, par la portiofi essentielle de leur être, placés tous au n^me rang. Ce jour-là l'individu, chose principale et subsistante, a pris le pas sur la société, ebose passagère et subordonnée.

- 2â9 - Ce jour-là on a commencé à reconoâîlre q^e 1 individu était le but, la société le moyen ; qu'elle était pour lui comme par lui ; et que c'était aux lois providentieUes de la nature humaine à déterminer la forme des- cadres affectés au développement de Thomme^ non à des moules préconçus à emprisonner ou à dévier, suivant les mi le caprices d'un arbitraire sans limiter, le mouvement d'une activité dont nul ne sait le terme. Ce jour-là, aussi, l'ha*^ manité (l'histoire est là pour le dire) a marché avec une sécurité croissante dans les voies de l'amélioration terrestre ; et ses progrès, réalisés, non pour quelques-uns, comme au temps de l'esclavage, mais pour tous, ont été continus et désormais sans retour.

Entre ces deux systèmes, ainsi jugés par Thistoire et par le sens moral, il n'y a personne qui hésite, quand Ils sont mis à nu ; et, à moins d'être pessimiste, on ne peut nier que l'organisation naturelle et la confiance dans l'excellence de l'organisation naturelle ne prévaillent de jour en jour davantage. La conversion est loin d'être complète pourtant : le sera-t-elle jamais ? et l'esprit humain, qui n'étend pas volontiers ses conclusions au delà du fait présent, le cœur humain, qui ne profite guère de l'expérience que dans les limites dans lesquelles il l'a subie, retombent sans cesse, à propos de tout ce qu'ils ignorent ou de tout ce qu'ils souffrent, dans la précipitation présomptueuse ou dans l'impatience exigeante des premiers jours. De là des retours vers l'organisatioD artiiicielle ; de là des recrudescences d'intolérance et de despotisme social. De là le doute du réel et la foi k l'imaginaire. De là le socialisme, pour prendre encore une fois le langage de notre temps, non, s'il est possible^ sa partialité et son injustice* Il n'y a de neuf dans le so«

cialisme que le nom^ et ce nom est souvenl mal appli-^ que : il y a des socialistes qui l'acceptent, il y en a qui le répudient; mais tous sont de la même école, et je ne sais lesquels sont les plus dangereux. Je ne crois pas qu'il faille les anathématiser, parce qu'il n'appartient pas à Thomme faillible d'anathématiser l'homme faillible. Je ne m'étonne pas même de leurs rêves et de leur fanatisme, parce qu'il est naturel que l'homme, toujours atteint de quelque côté par la douleur et limité par la faiblesse, se soulage par la plainte et s'agrandisse par l'illusion. Mais je crois qu'il y a une chose légitime et efficace à faire pour préserver les hommes du danger de les suivre 6t pour les préserver eux-mêmes du danger d'égarer les hommes. C'est de montrer, dans les choses humaines, l'empreinte des choses divines, et, sous les mouvements imparfaits de la créature, les lois infaillibles du Créateur. C'est de mettre en lumière, dans l'inévitable effort de l'épreuve, la liaison intime du droit et du devoir, du bien moral et du bien physique. C'est de poser, enfin, dans toute sa netteté, cette alternative qui résume tout : ou l'homme n'est qu'un corps, sans initiative et sans vie réelle, abandonné à des accidents sans règle et sans motif; ou c'est un esprit, ayant ses nécessités comme ses obligations, livré, selon la belle expression de M. Guizot (1), à ses œuvres el à la grâce divine. La vie humaine est dans cette alternative, et pas un de ses mouvements n'en est affranchi. Il faut que l'homme choisisse» Peut-on craindre qu'il hésite sur le choix, si on sait lui en poser les termes?.

(I) Elude historique sur Washington.

J'ai laissé ce travail, comme les autres morceam reproduits dans ce Yolume, lel que je l'ai écrit il y a plus de deux ans. 11 conserve donc, en la forme, sans aucune atténuation, le caractère d'une réfutation directe ; et M. àlontégut, comme organe de la doclrine que je combats, y reste ma partie adverse. 11 l'était bien, en effet, le jour où le ressentiment douloureux de ses anatbèmes à la liberté m'a délié la langue. Mais il ne l'est plus, je l'espère du moins, et, s'il a un moment étonné les amis de la dignité humaine, il les a, depuis, plus d'une fois consolés. Il a écrit notamment, dans la Revue des Deux- Mondes du !«' octobre 1856, sous ce titre : Simples essais sur le temps présent, de VindividuaUtë humaine^ etc., un article étendu qui est à la fois une exposition dogmatique et une apologie chaleureuse de la doctrine de la liberté individuelle. J'engage le lecteur impartial à lire cet article, et, pour l'y mieux encourager, je lui en donne ici les principaux passages. Je crois qu'il m'en saura gré; et il me semble que c'est une justice que je devais et à la cause que j'ai soutenue et à l'adversaire contre lequel je l'ai un moment soutenue.

«Jamais l'individualité humaine n'a été aussi faible qu'aujourd'hui, et jamais elle n'a été entourée de plus de périls. Les uns la redoutent comme une puissance envahissante et intraitable, contraire à la démocratie; les autres la condamnent en la rendant responsable des excès de la licence. La société s'en effarouche comme de 1 imprévu et du hasard : le peuple innombrable de la bureaucratie moderne, habitué à la monotone régularité de ses mécanismes, rit d'elle comme d'une puissance excentrique, aventureuse, incompatible avec le gouvernement des hommes. »

« Qu'est-ce cependant que cette puissance tant redoutée, et qu'on refoule autant qu'on le peut? C*est la civilisation elle-même. L'individu n'est pas une des puissances sociales ; il est Vunique.,, On ne trouve pas à la société d* autre cause, à la civilisation d'autre fin que Vindividu... Tout gouvernement fondé en dehors de l'individu est contraire à la civilisation... C'est cette excellence de l'individualité, et cette absolue certitude du danger que courent les nations quand elles la laissent perdre ou diminuer, que je voudrais mettre en lumière comme une leçon encore utile au temps présent. »

« Vindividu est le commencement et la /in, 2a cause et le but de la civilisation : c'est là une vérité qu'il ne faut pas se lasser de proclamer très-haut, car nous courons risque de l'oublier, et, sous prétexte d'égalité, de bonheur des masses, nous faisons verser la société dans une ornière de barbarie, à la grande joie des despotes, et aux applaudissements de ces foules, troupeau muet auquel n'a encore été donné ni la parole, ni l'indépendance, ni aucun des attributs de l'individu, n

•r le but de la cititisàtion .. ronfdtte h «"féer le ptns ^rmi^é ttOtnbre d'iTi'Mvidtialitért possible, à conférer au plus grand ucHUfbr^ eet iiies imable bienfait de Id per-on aUté, à amoindrir le pifia possible la tribu animale du genre hutnain. C'est le bat de la démocratie, j'im^igine. on elle n'en a aucun. Nos mcniernee dùctenrs (f»i voient le. progrès dans la destfuetion de VindividuaUtë, nos ino<^ dernes philanthropes qui rotent Vavenir de l'humanité sttus l^ forme (tnn paternel absolutisme, et qui, sous le prétexte de protéger les masses, réduisent autant qu'ils le peuvent l^'individa à^ l'inaction, tournent le dos volontairement ou intolontceirement à la tradition de l'humanité, et nout ramènent directement à la première étape des sociétés... Lorsqu'aujourd'hm nous nous prononçons contre la liberté, nous avouons inairectemenî deu» choses également tristes, et qu'il faut oser dire fout haut : que le grand tfombre, ccsf -à-dire les masses, est incapable df civilisation; et qao fe petit nombre, c'est-à-dire les individus, est capable seulement d'oppression, de tyraunie^ ou^ comme on dis.it il 7 a quelques années, d'exploitation. »

« La race démocratique par excellence, la race germanique et jinglo-srtxonne ne s'y est jamais trompée. . : — elleest restée fidète ti la cause de lindividualité; elle a incliné et incline lentement vers (!ette république idéale où tou6 sont égaux parce que tous 9ont défendus contre l«»s envahisàf»ments despotiques par les barrières de la dignité personnelle, où l'obéissance s'accorde, mais n est jamais c nqulse par la force, où les l ens qui rattachent le» hommes entre pux sont u^e chaîne de devoirs réciproques, où le verb* impersonnel il faut, expression d*ane nécessité fotale et si^ne d'infériorité morale chez ceux auxquels il s adressj, est remplacé par le verbe personnel ;> dois, expression d'une votonte libre et signe d'une conccrence en possession d'elle-même. »

« Voilà donc la civiiisation tout entière, dans son passé et dans son avenir Créée par l'individu, elle doit à son tour créer IHndi^ vidu... Nous avons là... nu critérium infaillible pour juger de l'excellence des institutions et des systèmes politiques... Lorsqu'une machine impersonnelle, irresponsable, se charge seuk da gouvernement des hommes, la civilisation, au lieu d'ê re un bienrait, devient un fl^-'au, et l'dme humaine court de frès-gnsnds dangers,,. Une liberté politique restreinte est rachetée par la licence desi mœurs; l'inaction spiritiseUe entraîne la pjtralysie do sens moral, la perte da sentiment de la responsabilité. »

« Telle est la leçon qwe présente en particulier l'histoire dé la France,., Soumis à de longues et successives compressions, jamais... l'individu n'a eu chei nous le tem^ d'apprendre 1 1 pratique de 1« liberté; jamais n'a pu s'accomplir en lui le èent éénehppemcnt dt

\a éiignité p§f$iOMuUe, K«rcelé, irrjté, opprima pemlant de» siècles, 4ès qu'il aiuun instant d$ répits il »*» M^gé gM*à opprimer à êon tmir... On invoque comfM un «lUVéur le système qui fut l<» eemse de tout le mal; on iovoque contre les ûidivi^us le système qui «'est opposé au développement de l'individualité, c*est-à'dire de la ^ertu huw.aine, et sa réapparition est saluée avec joie : car... pour tm ml mal exercé l'Qppression semble porter avec elle son remède; mais un œil clairvoyant s'aperçoit bien vite que cette répression, bienfaisante en apparence ^ n'est. qu'une aggravation nounelle du meU ancien. Kt ainsi les sociétés tournent dans un cercle vicieux d'où elles ne peuvent soi tir jamais. »

« Posséder un pouvoir gigautesque qui vous échappe par sa grandeur même; donner des ordres qui se perdent avant d'être obéis, comme la voix se perd dans L'espace lorsque la distance en dépasse la portée; n'être rien à force d'être tout; quelle pitié! Etre sujet d'un empire où Ton n'est rien que p r son corps, rien que par J'impôt qu'on paie, par les vexations qu'on subit, quelle dérision! »

« CharlesQuiut tenta, beureusemejot sans réussir tout à fait, ce qui avait d^jà trop réussi autrefois, ie gouvernement au moyen des armées permanentes et d'une machine administrative.,, Sfs plans de gouvernement échouèrent dans la moitié de l^^urope, mais on peut encore jugfijr de Tarbre par ses fruits .. A-t-on seulement é\ ité l'anarchie, qu'on voulait comprimer? I. 'histoire répond à cette question en nous montrant deux cents ans de guerres ininterrompues.' jL6«p«upi6« n*otU rien gagné à être opprimés, pas même la sécurité matérielle. Quelle anarchie, fût-elle langue d'un demisiècle, aurait égalé les horreurs de la guerre, des Pays-Bas et le sanglant i Jibroglio de la guerre de trente ans ? Quel anabaptiste ou quel sacramentaire aurait pu égaler en crimes le sciior soldado, qui pe. dant plus de cent ans fut la terreur de l'Europe? Si nous n'avons rien gagné, en revanche nous avons beaucoup perdu. Ce système, qui a plus ou moins pesé sur toute l'Europe, a partout infecté les sources de la vte; aucune i.ation n'a pu se développer librement et montrer ce dont elle est capable. L'Espa^^ne s'est épuisée pour imposer cette compression : Tltalie en est morte ; l'Allemagne en a été contrariée et gênée au point de ne plus être que le séjour d'une race et de ne pouvoir devenir une nation ; quant à la France, son hiïstoiie des trois derniers siècles montre assez qu'elle n'a rien évité. »

« Le seul apprentissage de la liberté, c'est la possession de la liberté elle-même. Aussitôt, par conséquent, que disparaît en France ce gouvernement qui dispense de responsabilité, d'activité morale, de caiactère, l'individu, appelé à la liberté, se montre ce qu'il est. plein de maladresses, d'égoîsme et d'ignorance... G)mbien de temps

duri>ra cette utaation violente^ c'est ce qu'il est difficile de savoir; mais il serait sage à tout gouvernement de prévoir qu'elle devra cesser un jour, et, pour son salut et sa durée même, de travailler à adoucir les crises futures en élargissant de plus en plus la sphère où peut s'exercer l'initiative individuelle, et en faisant tous SCS efforts pour augmenter les rangs du peuple et diminuer les rangs de la populace. Le peuple! la populace! voilà en effet les deux termes extrêmes qui indiquent le mieux les différences qui existent entre les deux systèmes contraires : partout où l'individualité est souveraine^ il existe un peuple ; là où ses droits sont contestés, il n'existe trop souvent qu'une populace. »

« L'Etat pense pour l'individu, délibère et avise pour lui... D'où peuvent venir à lindividu soumis à un pareil régime la sagesse, l'expérience, le caractère, l'esprit de résistance, l'intelligence des intérêts qui lui sont communs avec tous ses semblables? »

« Tout faible qu'il est cependant, l'individu n'en est pas moins fort redoutable à notre époque^ car, s'il n'a pas de qualités bien saillantes, il a au moins un vice bien tranché. S'il n'a pas la science de la liberté, il a le goût de l'anarchie. Moins sa vie individuelle est unie à la vie générale, et plus il est formidable à son voisin. Ne cherchant en tout que son intérêt privé, il ignore le scrupule;

HABITUE A ÊTRE COMPRIMÉ^ IL IGNOHB LA CONTRAISTE VOLOKTAIRE.

Comme il ne connaît d'autres obstacles que des obstacles extérieurs, il marche jusqu'à ce qu'il soit arrêté... »

« Cependant, malgré tant d'obstacles^ la force de la liberté est tellement puissante qu'il n'y a point à douter de son triomphe définitif. » Etc., etc., etc.

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