‹ Mélanges Émile Le SenneChapitre 180 sur 186 · BARON DE · texte numérisé non relu

BARON DE

En ch’min l’Recteur suprème Veut les complimenter ;

Not’ Dauphine elle-même

Fait signe d'arrêter.

D'un air de complaisance,

Ils l’écoutent long-temps ; C’est qui z’aiment la Science, Puis encor les Savans.

Sensible à leux hommage, Qu'la Patronn’de Paris Donne à c’hbon p'tit ménage Des faveurs de haut prix, Quand époux de jeune âge Vont en dévotion, Toujours de c’pèl’rinage

NANCK,

Ah! comm’ sur la terrasse J’les ons vus dans l’jardin ; l’r’luisoient comm'’eun’châsse De diamans et d’or fin ; D'là, la Dauphin’ de’ France, Et l’Dauphin son vainqueur, Nous f’soient des révérences Qui nous alloient au cœur.

J’crois que d’not’ politesse

Le Roi s’ra ben content,

Aux objets d’sa tendresse,

On le d’voit ben vraiment.

Quel cœur seroit de marbre, Voyant ces tourtereaux ?

Et puis, quand on z’aime l'arbre,

Gni vient queut chos’ de bon. On z’aime ben les rameaux.

Outre ces couplets, le Mercure inséra nombre de pièces envoyées par ses lecteurs. L'une est de M. André « de la part des Écoliers du Collège d'Harcourt », une autre est un /mpromptu fort galant de M. Bance, « de Rio-Janeire ». Pour être complet, il me faut signaler enfin le compliment grivois que les Dames de la Halle adressèrent aux jeunes époux, et qui les fit rire à gorge déployée. Les Mémoires secrets s'étendent avec complaisance sur la manifestation un peu hardie des joyeuses matrones.

Les documents iconographiques relatifs à cette cérémonie sont d’une rareté peu en rapport avec l'enthousiasme qu'elle souleva. En dehors du dessin de Desprès, qui a servi de point de départ à cette étude, je ne connais qu’un tableau de Demachy, aujourd’hui détruit ; une estampe anonyme qui fait partie de ma Collection à la Bibliothèque Nationale; et un croquis de Gabriel de Saint-Aubin, conservé dans le précieux recueil dit Livre des Saint-Aubin.

La peinture de Demachy représentait Monseigneur le Dauphin et Madame la Dauphine aux Tuileries, allant vers le pont tournant, le S juin 1773, et non le 23, ainsi que l'indique par erreur le livret du Salon de 1773, où elle figura sous le n° 71 (E. 18 p. — L. 2 p. 5 p.). Elle fut remarquée avec beaucoup d'intérêt et le rédacteur des Mémoires secrets loue la sincérité de la composition : « Elle est telle que dans le groupe principal, si les ressemblances n'ont pas une perfection que ne peut comporter la petitesse des figures, le costume

y supplée avec la plus grande exactitude et chacun nomme successivement tous les personnages. »

Ce tableau, après avoir successivement passé à la vente Odiot père (17-19 décembre 1850, n° 38) et à la vente La[luyé] (12-13 février 1868, n° 66; H. 0",47-L. 0",78), fut acquis pour les collections de la Ville de Paris. Il a malheureusement péri dans l'incendie de l'Hôtel-de-Ville en 1871.

Le seul exemplaire connu de l’estampe anonyme, gravée à l’eauforte et au burin (H. 0",680 -L. 0",485) qui se trouve dans ma Collection à la Bibliothèque Nationale?, représente les jeunes époux dans un carrosse et passant sur le Pont-Neuf à leur retour de Sainte- Geneviève. Dans le cartouche qui surmonte l’encadrement de rocailles, de fleurs et de fruits on lit l'inscription suivante : Entrée de Monsei| gneur le Dauphin et de | Madame la Dauphine à | Paris le huit Jun || 1773 |.

Tout porte à croire que cette gravure, vraisemblablement destinée à une grande feuille d’almanach, n'a pas été exécutée à Paris; elle doit être viennoise. Comment admettre qu’un événement aussi important n'ait donné naissance À aucune estampe, artistique ou populaire, surtout quand on sait avec quelle profusion les éditeurs parisiens exploitaient le moindre épisode? Qu'on se rappelle l'opposition qui retarda pendant trois ans l’Entrée de Marie-Antoinette, et l’on sera amené à voir dans cette abstention générale l'influence du parti Maupeou, hostile à la Dauphine.

Gabriel de Saint-Aubin nous a laissé de l’arrivée du Dauphin et de Marie-Antoinette au quai de la Conférence un de ses croquis inimitables. Voici la description qu'en donnent les Goncourt :

La Dauphine, entrant à Paris, s'arrête un moment à la porte charretière des Tuileries, en 1773.

Contre le mur des Tuileries est arrêté le carrosse en glaces et à huit chevaux blancs, le carrosse de Marie-Antoinette, entouré d’une nombreuse escorte à cheval. Sur le premier plan, c’est une cohue de voitures, de gens à cheval, de gens à pied, parmi lesquels des femmes du peuple dansent en élevant au-dessus de leurs têtes des bouquets.

Le croqueton (H. 11 c.; L. 17c.), lavé d’encre de Chine et de bistre, a le fond

si légèrement indiqué qu'il faut le deviner. L’indication du titre est d’une main

de la famille. De G3.

1. À. Vuaflart et H. Bourin, Les Portraits de Marie-Antoinette. IT. La Dauphine, Paris, 1910, in-4, p. 78, note 2.

2. Bibliothèque Nationale, Cabinet des Estampes. Collection de Vinck, t. 1, fol. Gr; — F. L. Bruel, Inventaire analytique, t. 1, 1909, n° 120. Reproduction en héliogr. PI. IL.

3. E. et J. de Goncourt, L'Art du XVIIIe siècle, t. 1, 1880, p. 4ho.

280 BARON DE VINCK.

Le croquis de Gabriel de Saint-Aubin fait partie du Livre des Saint-Aubin, qui, provenant de la collection Destailleur', appartient aujourd'hui à M"° la comtesse de Béarn.

La pièce capitale, au point de vue iconographique, est le grand dessin (H. 0",40-L. o",81), signé Desprès, qui fait partie de l'Exposition d’œuvres d'art et d'objets précieux sauvés en Belgique dans la région de l'Yser, organisée au Petit-Palais sous la direction de M. le baron Kervyn de Lettenhove?. C'est un dessin d’architecte, exécuté à la plume, d’un fini et d’une perfection tels qu'il a pu être pris pour une gravure. Îl représente Madame la Dauphine au Château des Tuileries, recevant les acclamations d’une foule enthousiaste. (Voir la reproduction, pl. 42).

L'auteur de ce dessin, Jean-Louis Desprès, ou Desprez, comme il a indifféremment signé sur ses différentes pièces, est né à Auxerre et fut baptisé à l’église Notre-Dame la Dhors le 28 mai 1743; il est mort à Stockholm le 17 mars 1804.

Desprès fut architecte, peintre et graveur; Prosper de Baudicour nous a donné le catalogue de 23 pièces gravées par lui; comme architecte, sa formule artistique alla presque jusqu'au romantisme naissant. Élève de François Blondel et de Desmaisons, il était, en 1771, professeur à l’École militaire de Paris. Cinq ans plus tard, il obtenait le grand prix d'architecture; son brevet d’élève architecte à l’Académie de Rome est daté du 15 mars 1777. Il séjourna en Italie de 1777 à 1784 et, pendant ce temps, exécuta les jolies vues qui charmèrent l'abbé de Saint-Non. C’est alors qu'il rencontra et connut à Rome le roi de Suède, Gustave IIT, qui se l’attacha comme architecte et l’'emmena à Stockholm.

Dans les notices qu'on à données de lui, on signale son imagination fougueuse, le style audacieux et l’exécution magique de ses ouvrages. « C’est un garçon plein de feu et de génie », écrit à d’Angivillers le peintre Vien, directeur de l’Académie de France à Rome.

Desprès peignit beaucoup de décors de théâtre et régla des divertissements, mais son talent réel le porta vers des ‘occupations plus solides et des créations moins éphémères. Jusqu'à sa mort, il travailla en Suède, brossant des décors pour l'Opéra, dressant les plans

1. Catalogues des ventes Destailleur, 26 mai 1893, n° 111; 19 mai 1896, n° 86. 2. Catalogue de l'Exposition d'œuvres d'art et d'objets précieux sauvés en Belgique dans la région de l'Yser [1916], p. 4, n° 50.

de résidences royales, commémorant les épisodes de la campagne de 1788 contre la Russie, fixant dans des albums le pittoresque des costumes du Nord. Il savait merveilleusement mettre en valeur la beauté d'un paysage, éviter la monotonie des architectures, traduire l'agitation des foules, et les détails les plus minutieux étaient traités par lui avec une absence absolue de pédantisme et de sécheresse.

Le dessin de Desprès. qui représente l'épisode le plus chaleureux de l'Entrée de la Dauphine à Paris, est une œuvre de premier ordre, à là fois belle et sincère, et qui peut supporter la comparaison avec les productions les plus connues de l'artiste. Ce dessin est signé à gauche, sur le soubassement des colonnes, en petites capitales : Desrres. La légende qui se lit au bas : Madame la Dauphine au Chäteau des Tuileries, est écrite en capitales dorées; la seconde ligne : Le Jour de son Entrée à Paris, le 8 juin 1773, est en lettres bleues.

L'artiste a choisi le moment qui précéda le départ pour Versailles. Le Dauphin et la Dauphine sont au balcon du palais, devant lequel est pendue une tapisserie armoriée, s’offrant aux vivats de la foule. Au-dessus de leur tête, dans un tournoiement de nuages, de petits amours soutiennent le médaillon du Roi. Tout le balcon et les fenêtres du second étage sont occupés par des dames en grand costume. Sur la place, devant le château, Desprès a disposé un autre motif allégorique. Sur un gradin circulaire élevé de quatre degrés, un autel est placé sur lequel se voient trois cœurs. La France, ayant près d'elle l’écusson aux trois fleurs de lis, adresse ses ardents hommages aux Jeunes époux. Des groupes de petits amours, dans des nuages, soutiennent des guirlandes de roses, laissent tomber des fleurs, soutiennent une corbeille.

Dans le haut, au milieu de la composition, sont figurées les armes du Dauphin et de Marie-Antoinette, accolées dans un cartouche que soutiennent deux vols éployés, surmonté de la couronne fermée et décoré de guirlandes de roses. Sur la banderole on lit : M. et Me la Dauphine au Château des Tuileries le S juin 1773 | jour de l’'Entrée de M°° la Dauphine à Paris.

Le palais des Tuileries, représenté avec une exactitude merveilleuse, occupe toute la partie gauche du dessin. Au fond, se profilent

les maisons du quai d'Orsay jusqu’au dôme des Invalides. Tout le jardin et la terrasse sont remplis d’une foule enthousiaste, levant les bras, acclamant le jeune couple. Des gens sont debout sur des

chaises, applaudissant. La joie est générale.

282 BARON DE VINCK.

Sept voitures de jardin, perdues dans la cohue, méritent d'être étudiées tant elles sont curieuses. Richement décorées et sculptées, destinées à être traînées par des laquais, elles sont surmontées de parasols circulaires ornés de panaches et de lambrequins. Ce genre de parasols roulants se retrouve dans l’œuvre de Bérain et dans les recueils de voitures dessinés par Janel et par Moreau en 1776.

J'ignore tout de l’histoire de ce beau dessin. L'encadrement qui paraît dater du second Empire porte, au dos, l'étiquette de : Mélique, 61, rue Taitbout. Ainsi il était encore à Paris à cette époque; comment est-il venu à Ypres? Le guide historique du musée Merghelynck ne le mentionne même pas. Célébrons le retour de l'enfant prodigue, arraché, par de courageux sauveteurs, au vandalisme allemand.

L'exposition du dessin de Desprès a provoqué déjà une identification intéressante. Un collectionneur parisien, M. le vicomte de Vaufreland, possédait depuis longtemps un grand dessin à la plume, en longueur, représentant les travaux entrepris par Perronet, au mois de juillet 1774, après l'achèvement du pont de Neuilly, pour barrer et supprimer l’un des bras de la Seine à Neuilly. Il désespérait d'en découvrir l’auteur, quand une visite à l'Exposition du Petit-Palais lui fit connaître l’œuvre de Desprès : ce fut la révélation du nom tant cherché et une belle page de plus restituée à l'artiste.

Il convient de remarquer que les documents figurés que je viens de décrire sont à peu près inédits ou peu connus. Il serait à souhaiter que ce dessin de Desprès, par voie d'échange ou par tout autre moyen, puisse prendre place un jour dans les collections parisiennes du musée Carnavalet. Il comblerait une véritable lacune iconographique sur un sujet intéressant au plus haut point l'histoire de la Ville de Paris et de la Reine Marie-Antoinette.

Je sais que M. le baron Kervyn, auquel m'unissent des ibn d'amitié de quarante ans, contractés sur les bancs de l'Université de Louvain, est, pour sa part, entièrement résolu à favoriser cette combinaison.

Baron CG, DE VINCK.

f Ait fn SEE

La maison de Fersen, rue Matignon

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