LA JOURNÉE DU 20 JUIN 1791 — MONSIEUR LÉONARD
| Le Comte Jean-Axel de Fersen avait trente-quatre ans en 1700.
Il était capitaine aux Gardes du corps du Roi de Suède et chevalier de l'Ordre de l’Épée. En France, il était colonel-propriétaire du régiment Royal-Suédois et titulaire de la Croix du Mérite militaire. Enfin l'Ordre de Cincinnatus lui avait été accordé par Washington pour sa brillante conduite à la guerre d'Amérique. Il partageait son temps entre Valenciennes, où son régiment tenait garnison, et Paris où 1l habitait un petit hôtel qui existe encore au numéro 31 de la rue Miromesnil. Bien que très absorbé par ses fonctions militaires, ses assiduités à la Cour de Versailles et sa brillante situation mondaine, il entretenait encore avec son Souverain, grand ami de la France, des relations politiques que les événements de la Révolution rendaient chaque jour plus étroites.
Le 7 janvier 1790, Fersen écrit d'Aix-la-Chapelle à Gustave [TT pour le remercier de « la marque de confiance dont Sa Majesté a bien voulu l’honorer », et touchant les affaires de France, Mais comment faire, ajoute-t-il, pour rétablir l'autorité royale tant que Louis XVI et sa famille seront prisonniers à Paris? On n'ose rien entreprendre de peur de les compromettre; l'essentiel, cependant,
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est de les en sortir. « Pour remplir les intentions de Sa Majesté », il sera de retour à Paris le 17 ou le 18 janvier. La journée du 20 juin 1791 se trouve en puissance dans cette lettre véritablement prophétique.
L'ambition du Roi de Suède était d’être. placé à la tête de la contre-révolution européenne, d’arracher tout d’abord la Famille royale au rôle d’otage qu’elle jouait aux Tuileries depuis les Journées d’octobre, puis de commander les armées coalisées capables de maîtriser la Révolution française. Son représentant officiel à Paris, le Baron de Staël-Holstein, était trop acquis aux idées nouvelles, du fait de sa femme, fille du banquier Necker, pour le seconder dans ses vues. Voilà pourquoi Gustave IIT confiait à Fersen, dès les premiers jours de l’année 1790 et au moment même du procès Favras, la mission de rester à demeure à Paris, d'y être en quelque sorte son ambassadeur secret auprès du Roi de France et de faciliter de tout son pouvoir les communications entre les deux Souverains.
Certes, Gustave III ne pouvait faire un meilleur choix. Outre des qualités reconnues de prudence et de décision, d’habileté et de courage, son fidèle sujet mettait au service de son ambition un état d'âme qui engendre des miracles : l'amour, profond et partagé, qui l’attachait à la Reine Marie-Antoinette. |
À partir de ce moment, Fersen entre de plus en plus dans la vie de Louis XVI et de Marie-Antoinette au point de devenir rapidement le conseiller le plus écouté, le familier indispensable. Il chiffre et déchiffre les dépêches, propose les lignes de conduite que commandent les événements, correspond avec les Cours étrangères, distribue les fonds de propagande, inspire les ordres et les transmet. Bref ce Suédois tient entre ses mains toutes les affaires du Roi de France. S'il ne participe pas directement aux projets d'évasion dont le nombre, l'ingéniosité et les dangers d’exécution sont à l'honneur des fidèles de la Monarchie, il ne les ignore pas non plus. On sait que les tentatives d’Augeard, du Comte d’'Hinnisdal, du Comte Esterhazy, de Mirabeau lui-même, furent toutes repoussées par Louis XVI dont l’indécision devenait plus qu’une faiblesse, un danger.
Madame Élisabeth écrivait à la Marquise de Raigecourt, le 24 octobre 1790, dans le style imagé qui lui permettait de dire toutes choses : « J'ai vu l’homme qui est si beau; il est un peu à la désespérade. Son malade a toujours des engourdissements dans les jambes et il craint que cela ne gagne tellement les jointures qu'il
n'y ait pas de remède. » Si, comme je crois, ce texte s'applique à Fersen, au beau Fersen comme on l’appelait à la Cour, cela prouverait qu'il était le premier à se désoler de voir les meilleurs projets se heurter à l'irrésolution du Roi.
Cependant les jambes de Louis XVI se dégourdirent enfin, puisquen.cet automne de 1790 il accepta d'entamer des pourparlers avec le Marquis de Bouillé qui commandait l’armée de Meuse et Moselle. Cette fois Fersen ne s’en rapportera qu’à lui-même pour mener toute l'affaire d'accord avec Gustave IIT, et dans le plus grand secret possible. Ce sera le voyage du 20 juin 1791, à destination de Montmédy, tragiquement interrompu à Varennes-en-Argonne.
A cette période la plus intéressante de la vie de Fersen, et qui s'étend du 18 janvier 1790 au 20 juin de l’année suivante, correspond un nouveau domicile à Paris. Il abandonne volontairement l'hôtel de la rue Miromesnil pour habiter rue Matignon, autrement dit Millet, car cet ancien nom de la rue était encore employé, notamment par Watin. Aucun document ne m'est connu touchant sa nouvelle location. Mais elle doit être de 1790, puisque l’Almanach des demeures des ci-devant nobles, publié par Lesclapart, la mentionne dès 17091. Et même il faut la placer au début de l’année, car il y a certainement une relation de cause à effet entre la mission secrète dont le chargeait Gustave TTL et le choix d’une maison plus propice à ses desseins politiques.
La rue Matignon, n'ayant pas encore absorbé la Petite rue Verte, ne mesurait alors que 95 toises de longueur. Elle commençait au faubourg Saint -Honoré pour se terminer à la rue Rousselet, aujourd’hui Rabelais, et à l’amorce de la voie transversale des Champs- Élysées, maintenant avenue Matignon. Puisqu'elle va perdre l'aspect modeste et vieux-parisien qui nous la faisait aimer, que deux anciens logis qui en sont l’'ornement vont disparaître, l’occasion est bonne d’en fixer sommairement l'histoire et la topographie.
Jean-Jacques Millet, maître-menuisier à Paris, avait acquis la majeure partie des terrains, sauf celui à l’angle oriental du faubourg, le 21 octobre 1768 et par contrat passé devant le notaire Clos, de Geneviève Catherine Petit, femme de Leroy de La Potterie. Le 18 août 1774, Anne-Marie-Claude Simon de Mozar, épouse de
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François-Honoré Viany, lui vendit à son tour le terrain d'angle; l'acte fut établi par le notaire Baron. Voilà Millet en possession du quadrilatère convoité ; la même année il commence sa rue. A trois reprises le Bureau des Finances fait opposition aux travaux. La rue Millet s'achève cependant, mais le Bureau de la Ville décide, le 30 mars 1781, de ne pas la comprendre au nombre des voies publiques. Enfin des Lettres-patentes du 8 septembre 1787 en approuvent l'ouverture et la baptisent : rue Matignon.
Divers rapprochements expliquent l'intervention royale en faveur de la rue délaissée et le beau nom qui lui fut donné. D'abord un hôtel de la rue Millet appartenait à la veuve du Vicomte de Breteuil, évidemment intéressée au classement de la voie pour mieux louer son immeuble, car elle-même logeait aux Tuileries. Or elle était cousine, par son mari, du Baron de Breteuil alors Ministre de la Maison du Roi, ayant la Généralité de Paris dans ses attributions. Et la fille unique du Ministre avait épousé en 1772 le Comte de Matignon, qui mourut l’année suivante à l’âge de dix-huit ans. Il était le dernier descendant des célèbres Maréchaux dont le nom méritait de ne pas tomber dans l'oubli.
Ces incidents administratifs n'avaient pas empêché l'actif menuisier de poursuivre la mise en valeur de ses terrains. Il avait fait bâtir quatre maisons, deux de chaque côté de la rue; en 1782, il en vendit une au Vicomte de Breteuil. Sur ces entrefaites, le 13 novembre 1783, sa femme vint à mourir, laissant sept enfants mineurs. Millet était commun en biens avec Anne-Adélaïde Sauvage qu'il avait épousée en 1772. [l conserva le terrain d'angle, acheté en 1774, et les trois maisons furent adjugées, de 1785 à 1787, par sentences de licitation du Châtelet de Paris.
Quand le Comte de Fersen vint s'installer rue Matignon, voici quelle était la physionomie de cette voie retirée, perdue au milieu des grands jardins qui s’étendaient entre le faubourg et les Champs- Élysées.
À gauche et au coin du faubourg Saint-Honoré, était un grand terrain « en non valeur » de 908 toises de superficie; il appartenait à Jean-Jacques Millet, le créateur de la rue. A la suite venait une propriété de 16 toises de façade, adjugée au Châtelet le 18 mars 1786 à M. de La Flotte, capitaine d'infanterie. Elle était imposée à 3 000 livres et Watin la numérote : 1. L’Almanach Royal indique comme demeurant rue Matignon, de 1788 à 1792. un Chevalier de
La Flotte, Agent des Villes Hanséatiques ; il est possible que le propriétaire et le diplomate se confondent dans la même personne. Enfin une maison avec Jardin, offrant 4o toises en bordure, terminait le côté gauche de la rue. Un avocat au Parlement, Étienne-Louis- Bonnard Millet, quelque parent sans doute du maître menuisier, l'avait acquise le 20 janvier 1787 par sentence du Châtelet. Elle était imposée à 4 000 livres et Watin la numérote : 2.
À droite s'élevait une grande maison d'angle, neuve, ayant 7 toises de façade sur le faubourg et 14 toises sur la rue Matignon où se trouvait l’unique entrée à porte cochère. Adjugée 100 000 livres au Châtelet le 26 novembre 1785 elle appartenait : pour la nue propriété, à Philippe Thierry fils, boulanger ordinaire du Roi à Versailles, demeurant rue de Marly, hôtel de La Feuillade; pour l'usufruit, à Louis Thierry père, Président honoraire au grenier à sel de Versailles, domicilié avenue de Paris. Elle était imposée à 8 800 livres; Watin la numérote : 4, et indique comme locataires, en 1789, le Comte de Bonnet et le Vicomte de La Rivière.
Venait ensuite un hôtel, neuf également, auquel s’ajoutait un jardin tout en longueur s'étendant jusqu’à la rue Rousselet. L'histoire de cette jolie demeure a été parfaitement racontée par mon ami Paul Jarry, au cours d’un travail récent. L'entrée à porte cochère donnait sur la cour et les communs étaient mitoyens avec la maison Thierry. Le tout faisait 81 toises en bordure de la rue. Claude- Stanislas Le Tonnelier, Vicomte de Breteuil, et Olympe-Marguerite- Geneviève de Siry de Marigny, son épouse, l'avaient acquis de Jean-Jacques Millet le 25 juin 1782 par contrat passé‘devant Belurgey, notaire à Paris.
Le Vicomte de Breteuil ne profita pas longtemps de son acquisition ; il mourut à Suresnes le 3 novembre 1783, laissant une veuve et trois enfants mineurs héritiers de l'immeuble. Celui-ci était imposé à 5ooo livres: Watin le numérote : 3; 1l lui donne comme occupant en 1789 : « M. le Comte de Salmour, Envoyé de Saxe ».
Maintenant que ie lecteur connaît l'emplacement des quatre maisons de la rue Matignon, je vais mettre sous ses yeux les documents, tous publiés, qui fournissent des indications précises sur le domicile de Fersen.
Voici d’abord le témoignage du Comte Louis de Bouillé, maJor des hussards d’Esterhazy et fils du général, qui vint à Paris dans les
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derniers jours de décembre 1790 pour discuter les grandes lignes du plan d'évasion : « J’arrivai donc de nuit dans une maison très retirée, au coin de la rue de Matignon, faubourg Saint-Honoré, et après nous être assurés que nous ne pouvions être entendus, nous enträmes en matière. »
Un autre officier mêlé au drame, le Duc de Choiseul-Stammmille, colonel du régiment Royal-Dragons à Commercy, s'exprime en ces termes à propos de la berline royale qui fut livrée en sa présence, non pas le 16 comme il l'indique, mais le dimanche 19 juin : « Cette voiture fut amenée le jeudi 16 juin devant la porte du Comte de Fersen, rue de Marigny [sic, pour Matignon] au coin de la rue du faubourg Saint-Honoré, par le sellier et ses ouvriers. »
Puis ce sont trois dépositions très nettes et concordantes de témoins entendus par la commission d'enquête chargée d'instruire « l'enlèvement » du Roi. Ces précieux témoignages ont été publiés en 1868 par Eugène Bimbenet, greffier de la Cour d'Orléans.
La dame Roulance, femme d’un voiturier demeurant rue de la Ville-l'Évêque, en face de la Vacherie suisse, chargée le 17 juin du transport d’une malle, déclare que « le charretier a été obligé d'aller la reprendre sur les sept heures et demie du soir, pour la ramener à l'hôtel de Fersen, au coin de la rue de Matignon. »
Alexis Gardin, garçon chez François Le Bas, loueur de carrosses, rue des Champs-Élysées, témoigne qu'un domestique de Fersen est venu le 20 juin commander trois chevaux et un postillon pour mener une voiture à Claye « et qu'il fallait les conduire à l’hôtel situé rue de Matignon, la prémière porte cochère a droite en entrant par la rue Saint-Honoré. » |
Pierre Lecomte, cocher chez le même Le Bas, dépose que le 20 Juin 1l a conduit dans Paris, à divers endroits qu'il énumère et dans une diligence à son maître, « M. de Fersen demeurant rue Matignon, la première porte cochère à droite en entrant par la rue Saint-Honoré ». |
Voilà qui est clair. définitif, et ne laisse place à aucune hésitation : Fersen habitait la grande maison de rapport appartenant aux Thierry et placée au coin du faubourg. Cet immeuble est parvenu intact jusqu'à nous; il porte le numéro 39 dans la rue Matignon — où se trouve la porte cochère, la première du côté droit, — et.le numéro 81 sur le faubourg.
La Planche 43 donne une vue d'ensemble de la maison authen-