‹ Mélanges Émile Le SenneChapitre 19 sur 186 · LE GARDE-MEUBLE — AUJOURD HUÏ · texte numérisé non relu

LE GARDE-MEUBLE — AUJOURD HUÏ

Fragment d’une gravure de Le Rou«r, 1763. — (Coll. Blondel.)

Planche 4.

lé volet d'une fenêtre, coupé un carreau avec un diamant de vitrier, et l’un d'eux, passant la main par cette ouverture, avait fait jouer l'espagnolette et ouvert la fenêtre par laquelle tous étaient entrés.

Les portes donnant sur le palier de l'escalier intérieur étaient scellées au moyen de bandelettes revêtues de cachets que personne n aurait osé briser, à cause de leur caractère judiciaire. Les voleurs n'avaient qu'une seule crainte, celle que le bruit qu'ils pouvaient faire n’attirât les gardes nationaux sur le palier de l'escalier et que ceux-ci, en présence du vol qui s’accomplissait dans les salles, n hésitassent pas à briser les scellés, à forcer les portes et à entrer. Aussi, avaient-ils apporté des crochets de fer destinés à empêcher l'ouverture des portes. La résistance que ces crochets auraient opposée aux efforts des gardes nationaux, les moyens qu'il aurait fallu employer pour les forcer, étaient plus que suffisants pour prévenir les voleurs et leur donner le temps de se sauver par les fenêtres de la galerie. Ces précautions prises, ils se mirent aussitôt au travail sans inquiétude.

ils se dirigèrent d'abord sur les vitrines qui contenaient certains bijoux montés, et qu'ils avaient étudiées les jours d'exposition publique. Francisque et Paul Miette les brisèrent, forcèrent les tiroirs et enlevèrent ce qu'ils contenaient, pendant que Gobert et Cadet Guillot prenaient des colliers de chatons, la garniture de boucles de souliers du roi, une perle enfermée dans une boîte d'or sur laquelle était écrit : Reine des perles, l'épée de Louis XVI, et deux grandes montres avec chaînes en diamants. Quant à Gallois et à Badarel, 1ls éclairaient les travailleurs avec des chandelles.

Lorsqu'ils jugèrent la récolte suffisante, ils descendirent. Francisque partagea avec ses camarades de Paris ce qu'il avait dans ses poches, tandis que Gobert et Cadet Guillot, retrouvant Bernard Salles, Auguste et Dumoutier de Rouen, partaient immédiatement pour cette ville sans attendre davantage.

Cette première nuit, tout était terminé à deux heures du matin; chacun regagnait son logis sans bruit, satisfait de cette bonne aubaine, et surtout alléché par l'espoir d'arriver à faire encore beaucoup mieux la nuit suivante. On n'avait point touché en effet aux pierres non montées, ni aux pièces du cabinet du roi. Les parures montées exposées dans les vitrines à la vue du public, étaient les premières désignées aux yeux des voleurs, tandis que les pierres sur cire, conservées dans les petites boîtes renfermées dans la com-

mode en marqueterie, étaient, au premier moment, ignorées de nos coquins et ne devaient être découvertes que les jours suivants.

Dans la nuit du 13 au 14, l'expédition recommença, probablement dans des conditions identiques, sauf que le nombre de ceux qui y prirent part avait augmenté. Francisque était toujours un des chefs. Ils entrèrent par la galerie, trouvèrent la fenêtre ouverte depuis la veille, et après avoir allumé des chandelles, ils enlevèrent les petites boîtes remplies de diamants et disparurent. C'est probablement cette nuit-là que furent prises les grosses pièces, telles que le Sancy et le Régent.

Dans la nuit du 15 au 16, confiants dans la sécurité que leur laissait la police, nos hommes jugèrent superflu de faire des patrouilles sur la place de la Concorde et s’introduisirent tous dans le Garde-meuble. Ce soir-là, ils avaient eu soin de s’approvisionner de vin et de victuailles. À la lueur des chandelles, ils organisèrent un souper qui ne dut pas manquer de pittoresque. Lorsque, après le vol, Fabre d’Églantine pénétra pour la première fois dans les salles où avait eu lieu le festin, il ÿ trouva des bouteilles vides, du pain, des pelures de cervelas et des bouts de chandelles.

C'est surtout dans la dernière nuit, celle du 16 au 17, que l'opération prit la tournure d’une expédition organisée. Le nombre de ceux qui y prirent part atteignit le chiffre de cinquante environ, tant hommes que femmes. Une partie d’entre eux, en costumes de gardes nationaux et armés, occupaient les abords de la place. D'autres arrivèrent en bande, également en uniforme, chantant la Carmagnole, de sorte que la sentinelle placée rue Saint-Florentin les vit passer et Les prit pour de bons patriotes. Probablement fatigué de tenir son fusil, ce factionnaire rentra au poste. Il ne s’aperçut de rien, et avoua même plus tard n'être pas resté en faction par crainte du froid. AE

Comme les nuits précédentes, les mêmes individus pénétrèrent dans le Garde-meuble et enlevèrent cette dernière fois tout ce qui restait, entre autres les objets d'art du cabinet du roi, et les pièces de la chapelle du cardinal de Richelieu. Au fur et à mesure qu'ils mettaient la main sur un objet trop volumineux pour entrer dans les poches, ils le jetaient de la galerie en bas, et les camarades restés sur la place se précipitaient pour le ramasser. Alors commençait une lutte violente dans laquelle les plus vigoureux s’emparaient du butin.

Vers onze heures, le pillage devait toucher à sa fin, presque tout le monde était descendu; deux retardataires, plus avides que les autres, restaient encore, lorsque ceux qui avaient fait le guet sur la place de la Concorde entourèrent leurs camarades qui venaient de descendre, principalement Francisque, auquel ils demandèrent un partage immédiat. Leurs revendications produisirent bientôt un si grand vacarme qu'une patrouille de gardes nationaux du poste des Feuillants, situé rue Saint-Honoré, non loin de l’Église de l’Assomption, en faisant sa ronde fut attirée par le bruit; débouchant par la rue Saint-Florentin, elle arriva sur la place Louis XV. A la vue des baïonnettes que faisait scintiller la lueur des réverbères, les voleurs placés en vedettes donnèrent aussitôt l'alarme. Au signal convenu, toute la bande disparut.

La patrouille se partagea en deux et se dirigea par moitié vers le pavillon du coin de la rue Saint-Florentin, et vers celui de la rue Royale. Camus, garde des Archives, faisait partie du second groupe. [Il fut tout étonné, en arrivant au coin de la rue Royale, de voir bouger le réverbère placé à l'angle du Garde-meuble; ne s'expliquant pas ce phénomène, il s’approcha et ne tarda pas à apercevoir une forme humaine. Sur l’interpellation de Camus, qui lui ordonnait de descendre, et menaçait de faire feu, l'individu descendit; on s'empara immédiatement de lui. Interrogé, cet homme déclara s'appeler Chabert ‘. Au même instant un second individu tombait de la colonnade du Garde-meuble sur le trottoir, au milieu des gardes nationaux ébahis. On le releva. Il se plaignait vivement des douleurs que lui causait sa chute, et dit qu'il s'appelait Douligny.

Il était minuit et demi. Le commandant de la patrouille vint alors prévenir le chef du poste du Garde-meuble, qui ignorait encore que les richesses confiées à sa vigilance avaient disparu. Les gardes nationaux étaient endormis, on dut les réveiller les uns après les autres, et on leur remit les deux prisonniers.

Au même instant, Camus, qui avait été laissé en faction, au coin de la rue Royale, vit une voiture qui se dirigeait de son côté; il l’arrêta et demanda au cocher s’il portait du monde. Sur sa réponse affirmative, trois hommes descendirent : c’étaient les sieurs Gollette, gendarme; François Ducruix, ancien militaire; et Jannicot, cour-

1. À l’interrogatoire, il déclara se nommer en réalité Chambon.

rier. Le gendarme Collette avait été prévenu à minuit par les administrateurs de la police, de se rendre immédiatement au Gardemeuble avec deux hommes qu'il était autorisé à requérir, pour arrêter et mettre sous la main de la justice les brigands qui devaient venir dévaliser le Garde-meuble dans la nuit. Il prit une voiture pour s’y rendre plus vite, mais 1l ne put arriver sur les lieux que lorsque la patrouille de gardes nationaux avait déjà découvert le vol et arrêté deux voleurs.

À leur aspect, Camus jugea prudent de les arrêter et de les conduire au poste. Là, ils exhibèrent l’ordre qu'ils avaient reçu des administrateurs de la police. À ce moment, Camus, relevé de sa faction, proposa de monter avec quelques hommes dans l'intérieur du Garde-meuble pour s'assurer s’il n’y restait pas d’autres voleurs. Sa proposition fut aussitôt adoptée, et deux des délégués de la police, ainsi que quelques gardes nationaux, se joignirent à lui pour ces recherches.

A la tête de ses hommes, Camus monta par l'escalier intérieur, arriva sur le palier, devant la porte du premier étage, et constata que les scellés qui y avaient été apposés étaient intacts, ainsi que ceux des autres portes donnant accès dans les salles. Il comprit alors que les voleurs n'avaient pu pénétrer qu'en grimpant par l'extérieur. Il retourna sur ses pas, et revint au poste pour faire part de ses observations, quand il aperçut le troisième délégué qui avait pris le sabre du factionnaire et se tenait en faction avec lui devant le poste. Camus, le chef du poste et les gardes nationaux commencèrent à concevoir des doutes sur la réalité des ordres dont les délégués étaient porteurs, et après en avoir fait l'examen, comme les réponses des délégués ne paraissaient pas s’accorder avec celles du cocher, on les enferma tous les quatre avec les deux voleurs arrêtés, et on mit le fiacre en fourrière. i

Aussitôt après, Camus, ayant fait demander des échelles, suivit la même voie que les voleurs et, s’aidant de la corde du réverbère, monta avec deux hommes sur la galerie; 1l trouva sur la corniche un vase d'or massif dont la ville de Paris avait fait présent à Louis XV, à l'occasion de la naissance du Dauphin; il pénétra ensuite dans les salles, dont le plancher était jonché de diamants. On découvrit une superbe perle dans une boîte en ivoire, un vilebrequin, une vrille et d’autres objets propres à l'effraction.

Après avoir constaté que les scellés avaient été brisés sur les

armoires contenant les joyaux et les objets d'art, Camus rentra aussitôt au poste du Garde-meuble. À sa vue, les délégués manifestèérent hautement leur mauvaise humeur, en lui reprochant de les avoir fait arrêter, et le menacèrent de le faire afficher. Sans s'inquiéter de leurs invectives, Camus procéda à l’interrogatoire des deux voleurs. L'un d'eux, Douligny, ayant déclaré qu'il habitait rue Saint-Denis, 191, Camus s'y rendit avec deux hommes pour avoir quelques renseignements sur lui. Malgré tout le soin qu'il mit à rechercher la demeure qui lui avait été indiquée, il ne put la découvrir, et à cinq heures du matin il rentrait au poste de la rue Saint-Florentin en déclarant que l'adresse était fausse !. Puis il fit au juge de paix, qui s'était transporté au Garde-meuble, les déclarations requises sur les faits auxquels il avait assisté.

Dès l’arrivée de la patrouille, la plupart des voleurs s'étaient enfuis à l’autre extrémité de la place, et avaient passé le pont. Francisque tenait dans son mouchoir la plus grosse partie des diamants, et sous son bras une boîte également pleine de pierres et de perles. Ses complices continuaient leurs revendications et le bousculaient en le sommant de remettre à chacun sa part de butin.

Francisque, impatienté, menaça de tout jeter à la rivière. Cet argument parut les calmer, et, arrivés en face du Palais Bourbon, ils descendirent sur la berge, près du Pont de la Concorde. et se placèrent en rond autour de Francisque, après avoir déployé à terre leurs mouchoirs. Celui-ci commença le partage, et leur remit à tour de rôle des poignées de diamants qu'il tirait de son mouchoir ou de ses poches. Ils étaient seize autour de lui, et pendant qu'il était occupé à cette distribution, les plus adroits trouvaient moyen de soustraire de sa boîte ou de ses poches plus que leur propre part.

Durant le partage, un individu porteur d’un fanal s’approcha d'eux. Le nommé Deslandes qui montait la garde armé d'un sabre, en costume de garde national, cria : « Qui vive? » L'individu continuant d'avancer, ils furent tous pris de crainte et s’enfuirent derrière des tas de pierres, où le partage recommença. Mais une vieille femme vint encore les déranger. Francisque leur conseilla alors de se séparer, et leur donna rendez-vous chez Lecomte, limonadier à la

1. Au cours de l’interrogatoire que lui fera subir le juge de paix Fantin, Douligny s’excusera en disant qu'étant depuis peu à Paris, il s’était trompé par ignorance dans la désignation de son logement.

Halle pour le lendemain à neuf heures, afin de terminer la distribution du butin.

Ils se dispersèrent, non sans laisser sur les bords du quai de nombreux joyaux. particulièrement des perles et une caisse de couleur jaune que Francisque avait emportée avec lui, et que Badarel cacha sous des pierres.

Badarel et Gallois dit Matelot, tous deux associés, emportèrent avec eux leurs parts et se rendirent d’abord dans une chambre située rue de la Mortellerie, à côté de l’hôtel de Sens, où ils déterminèrent ce qui revenait à chacun d'eux. Leur butin se composait de bijoux et de pièces d’orfèvrerie cassées; c'est là qu'ils brisèrent les figures de la chapelle du cardinal de Richelieu, dont ils vendirent l'or au sieur Marian. Lorsqu'on pénétra plus tard dans cette chambre, on y trouva encore des pierres à terre.

Le lendemain, ils se dirigèrent du côté des Champs-Élysées, et s’arrêtèrent dans l'allée des Veuves, devant la maison de la veuve Brulé. Matelot enterra les joyaux comprenant la part de Badarel et la sienne pendant que son compagnon faisait le guet.

D'autres voleurs, plus malins, ou plutôt mieux nantis que les autres, au lieu d'attendre le dernier partage, qui devait se faire le lendemain chez Lecomte, limonadier, prirent leurs dispositions pour quitter immédiatement Paris, avant que la nouvelle du vol ne fût ébruitée et que la police ne se mît à leurs trousses. Certains d’entre eux parvinrent à gagner l'Angleterre et à y vendre le produit de leur vol. |

Telle est, en quelques mots, l’histoire du vol du Garde-meuble ‘.

1. CL l'Histoire des joyaux de la Couronne de France, par Germain Bapst. Hachette 1889.

Deux Nids de Bibliophiles

Êtes-vous bibliophile?

Si oui, quand vous passerez rue ci-devant de Berlin (huitième arrondissement), donnez un regard au n° 4o (qui fait angle avec la place de l’Europe) et considérez, au premier étage à balcon, la quatrième fenêtre, à compter de la place.

Derrière cette fenêtre, 1l s'est passé bien des choses.

C’est là que fut la fameuse bibliothèque Paillet.

Là que, trente ans durant, chaque dimanche, se réunirent les bibliophiles.

C'est là que se fit une prodigieuse leçon pratique, un cours de bibliophilie accueillante, aimable, instructive, agissante, une propagande puissante, notamment pour le livre illustré français du xvin° siècle, et aussi pour le livre illustré du x1x°.

C'est là que, vers 1873, pour multiplier les occasions de réunion de bibliophiles et de conversations livresques, Ph. de Saint-Albin, bibliothécaire de l’impératrice Eugénie, Gallien, bibliothécaire de la Cour de cassation, et Eugène Paillet, bibliothécaire de lui-même, fondèrent la Socréré pes Amis Des Livres, à dîners mensuels.

os 1: L'ART BERALDI.

Société qui, dans la pensée de ses créateurs, devait être essentiellement un cercle.

Mais :

C'est là qu’un dimanche de 1875, comme arrivait son fidèle visiteur (signataire des présentes lignes), Eugène Paillet lui dit :

« J'ai envie de m'amuser à faire un livre — un livre illustré — pour la Société. »

Parole bien simple et modeste : J’ai envie de m'amuser à faire un livre.

Parole énorme par ses conséquences.

Parce que Paillet eut envie de fabriquer un livre, il fit la Chronique de Charles 1X avec d’exquises eaux-fortes d'Edmond Morin. |

Parce que la Société des Amis des Livres a fait un livre, elle en a fait deux, trois, cinq, dix, trente : Eugénie Grandet, illustrée par Dagnan, Aline reine de,Golconde, par Lynch, Zadig, par Rops, Les Zouaves et les Chasseurs à pied (du duc d’Aumale, président d'honneur de la Société) par Charles Morel, Quinze lustoires d'Edgar Poe par Louis Legrand, etc.

Parce que la Société des Amis des Livres a réussi dans cette procréation du Livre, d’autres sociétés de bibliophiles se sont fondées, expressément pour confectionner des livres illustrés, et elles ont réussi.

Et ainsi le J'ai envie de m'amuser à faire un livre, au bout de quarante ans, a déterminé une puissante floraison de livres illustrés.

Que les bibliophiles ont voulu habiller somptueusement. D'où une extraordinaire floraison de reliures…

Bibliophiles, pensez à cela quand vous regarderez la fenêtre

du 4o.

Ajoutons maintenant que chaque semaine Eugène Paillet rendait visite à une bibliothèque amie, sise avenue de Messine, 10 (vit arrondissement toujours). Bibliothèque d’un propagandiste assez effréné,

Dessin de PrERRE VipaLz.

Planche 5.

MÉL

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