‹ Mélanges Émile Le SenneChapitre 18 sur 186 · CAMILLE PITON · texte numérisé non relu

CAMILLE PITON

AUGUSTE TRICAUD.

PAVÉSCOUIAR:

Baron pe VINCK. ALBERT VUAFLART.

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Le Vol du Garde-Meuble

La place de la Concorde était, à la fin de 1792, différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Au milieu, à l'endroit où s'élève l'Obélisque, était la statue de Louis XV, due au ciseau de Bouchardon. Tout autour de la place, sur l’emplacement occupé par les balustrades qui relient actuellement les statues des huit villes, il y avait un fossé coupé à angle droit par l'avenue des Champs-Élysées, le passage du pont de la Concorde, la rue Royale et l'allée des Tuileries passant par le pont tournant. Chacun de ces quatre passages était fort étroit.

Les Champs-Élysées étaient alors un cloaque couvert de tas de pierres, où poussaient des broussailles. En temps de pluie, des mares croupissantes en faisaient un lieu d'infection. Par sa nature, cet endroit était, à la fin du xvrn° siècle, le repaire habituel de tous les bandits de la capitale et le théâtre d’agressions. et d’assassinats incessants *.

1. Le AP des Champs-Élysées, Federici, commandant le détachement des gardes suisses, avait fort à faire, Il a laissé sur ce sujet des rapports circonstanciés. Cf. Émile Le Senne : La garde suisse des Champs-Elysées 1777-1791. Bull. du VIIL° arrondissement. Jan-

vier-juin 1914. Cf. aussi, du même auteur ; L'assassinat d'Antoine Baduel aux Champs-Élysées 1792, Bull, de la Société, Janvier-juin 1909.

Au nord s’élevaient comme aujourd’hui les deux chefs-d’œuvre de l'architecte Gabriel, bâtis en 1760 : l'hôtel Crillon et le Gardemeuble, devenu depuis le Ministère de la Marine. Ce bâtiment avait deux entrées, l’une sur la place Louis XV, et l’autre sur la rue Saint-Florentin, en face de l'hôtel de Talleyrand.

Le Garde-meuble n’était pas seulement un magasin de dépôt, mais aussi un musée destiné à contenir le trésor de la monarchie. Les salles avaient été disposées pour permettre au public de visiter ces collections une fois par semaine. On y voyait les armures des rois de France, dont une partie orne actuellement le Musée d’artillerie, et d’autres le Louvre; puis venaient des lits de parade de la cour, des objets précieux, tels que la grande nef de Louis XIV, et la chapelle du cardinal de Richelieu.

Dans l’une des salles du premier étage étaient enfermés, dans des vitrines, ceux des diamants de la Couronne qui étaient montés en parure. Le matin du 20 juin 1792, le conservateur Thierry de Ville-d'Avray, craignant un pillage, avait transporté les diamants sur papier, qui formaient alors la partie la plus considérable du Trésor, dans un placard de son appartement personnel. Mais sur une observation qui lui fut faite dans le courant d'août, il avait réintégré ces diamants dans la commode en marqueterie où depuis 1784 étaient ordinairement placées les boîtes enduites de cire sur lesquelles étaient fixés par classement les diamants non montés.

Un coffret en noyer garni de lames de cuivre et muni d’une poignée renfermait les décorations et les boutons d'habits du roi. Comme cette boîteétait trop haute pour entrer dans le tiroir, elle fut laissée sur une table de porphyre qui occupait le milieu de la salle.

La porte d'entrée du Garde-meuble sur la rue Saint-Florentin était sous la surveillance d'un poste dont le nombre d'hommes variait journellement. La garde en était fort mal faite. Il arrivait souvent que les hommes, n'étant pas relevés à l’heure fixée, abandonnaient le poste sans être remplacés.

Durant le mois de septembre 1792, le garde général Restout ne cesse de se plaindre à son supérieur, le ministre de l'Intérieur, de la facon dont le service est fait : « Le Garde-meuble, écrit-il, est un objet trop important pour ne pas mériter l'attention de M. le Commandant général. Je le prie, je le requière (sic) de vouloir bien prendre les mesures que sa prudence lui indique. Je pense qu'il est besoin de vingt hommes à chaque porte... »

En dépit de ces observations, le service ne fut iamais régulièrement fait. |

Deux jours avant le vol, le 8 septembre, en présence des représentations continuelles de Restout, le sieur Doucet vint constater luimême l'insuffisance de la garde, et malgré les observations de l’administrateur général du Garde-meuble, il déclara « que les portes étant bien fermées la nuit, il n’y avait rien à craindre ».

Au lendemain de la fuite de Varennes, le projet de l'enlèvement des diamants du Garde-meuble avait été dénoncé à l’Assemblée Constituante; ce bruit s’étant accrédité, Charles de Lameth, dans la séance du 22 juin 1791, crut devoir demander aux commissaires qui étaient chargés de surveiller le Garde-meuble des renseignements sur les diamants de la Couronne. Il proposa que l’on chargeät deux Joailliers d'en faire un inventaire. Fréteau, en appuyant la motion de Charles de Lameth, insista pour qu'une garde suffisante répondit de leur sûreté. Trois commissaires nommés par l’Assemblée nationale, les citoyens Bion, Christin et Delattre, se rendirent au Garde-meuble le 25 juin, et firent dresser un inventaire des Joyaux de la Couronne et de tous les objets du cabinet du roi. Le 28 septembre suivant, l’un d'eux présenta à l’Assemblée nationale un rapport sur la mission qu'il avait remplie, de concert avec ses deux collègues, et proposa de conserver intacts, sans les changer, les différents joyaux de la Couronne. Les choses restèrent en cet état jusqu'aux événements du 10 août 17092. Après la chute de la royauté, le 16 août, Cambon montait à la tribune de l’Assemblée, et proposait la vente du Trésor de la Couronne : « C'était, disait-il, le moyen de donner un nouveau gage aux assignats », et 1l demandait que le ministre de l'Intérieur fût préposé à leur garde.

Répondant en quelque sorte à la proposition de Cambon, une bande d'individus sortis de prison les 2, 3 et 4 septembre crurent plus naturel, puisque cette collection était destinée à disparaître, de se charger eux-mêmes de cette opération, en s’en attribuant le profit.

Le lundi 17 septembre, à dix heures du matin, au moment où l’Assemblée venait d'entrer en séance, on annonça tout à coup un message de Roland qu’un secrétaire lut immédiatement. « Le ministre de l'Intérieur informait l’Assemblée que le Garde-meuble venait d'être forcé et pillé; deux voleurs avaient été arrêtés: on avait requis la force publique; mais, disait-il en terminant, les diamants avaient disparu. »

ya GERMAIN BAPST.

Le coup était fait, et de trente millions de diamants et objets précieux que contenait le Garde-meuble au commencement de septembre, Roland annonçait d’un air piteux qu'il n'en restait pas pour plus de cinq cent mille francs.

Un voleur renommé, du nom de Paul Miette, semble avoir conçu le premier l’idée de voler le Garde-meuble. Tous les lundis, jour où le public était admis à visiter les collections, cet amateur d’un genre spécial se rendait au Garde-meuble et y examinait les objets qu'il se proposait de soustraire. Il avait eu, durant ses visites, tout le loisir de constater le peu de surveillance dont ces richesses étaient entourées. Ceci se passait au commencement de l’année 1702.

Au printemps, Paul Miette, accusé d’un nouveau vol, fut arrêté et interné à la Force. Il y rencontra un de ses compagnons, le sieur Deslandes, auauel 1l communiqua ses projets.

Le complot préparé à la Force par les soins de Paul Miette, Deslandes, Tricot, Delors et autres, eut bientôt un grand nombre d’adhérents. Lorsque le coup fut décidé, plusieurs voleurs de province furent appelés à Paris par leurs camarades.

Le premier jour, la bande fut peu nombreuse, mais les jours suivants elle grossit. [l nous paraît vraisemblable qu'il existait deux bandes principales : la première composée de Bazile, Cadet Guillot, Larray, Tricot, Delcampo, Colin et Letort. Ce dernier, aussitôt l'affaire décidée, se serait rendu à Brest, où son ami Bazile était détenu à la prison de la Chaïnette, et serait parvenu à le faire évader; tous deux seraient arrivés à temps pour opérer au Gardemeuble dès le premier jour. La deuxième bande comprenait Francisque, Chapeau-Rond, Cornu, Leconte, Badarel, Cottet, Gallois dit Matelot, Meyran dit Grand G.., et Groscul de Bonne Vierge.

Le 11 septembre, vers onze heures du soir, les affidés occupèrent en partie la place de la Concorde; quelques-uns simulaient une patrouille, tandis que les plus adroits, comme Badarel, Gallois dit Matelot, Francisque, Guillot et Gobert (ces deux derniers Rouennais), grimpèrent sur les deux pavillons situés aux deux angles du bâtiment, « à l’aide des refends de pierres, en s’aidant de la corde du réverbère placé à l'extrémité de la colonnade ». Arrivés à l’entablement de pierre, ils avaient enjambé le balustre et pénétré sur la galerie extérieure formée par la colonnade. Là, ils avaient enfoncé

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