LA POÉSIE. — LES POÈTES. — LKS PENSEURS
()U"i:ST-Ci: GUE LA POESIK?*
Ouvrons. ;ni mot poésie, nos meilleurs dictionnaires; nous y trouverons toujours, à peu près dans les mêmes termes, la détînition adoptée par l'Académie l'ranvaise : « La poésie est l'art de faire des ouvrages en vers. » Mais tous les dictionnaires reconnaissent aussi que ce mot i)eut recevoir une acception i)ius générale, et qu'il signifie tantôt l'œuvre poétique elle-même, tantôt lcs(|ualités spéciales qu'on lui demande, tantôt l'insitiration d'où elle est sortie. Néanmoins, pour la grande majorité des lecteurs, qui ont l'esprit peu cultivé et ne difl'crent guère, en un pareil sujet, des écoliers et des enfants, le vei's même, le vers seul est le signe visible, la marque de la poésie. 11 en Tant toujours revenir à la leçon que le professeur de philosophie fait à M. Jourdain : « Tout ce qui n'est point prose est vers, et tout ce qui n'est point vers est prose. » Voilà la notion première, dans sa naïve simplicité. C'est par là qu'il faut débuter. Mais si nous avions à donner aux enfants et aux illettrés une idée de cette langue qu'on ne parle pas courannnent, comme dit Molière, comment laiulrail-il nous y prendre?
I. (;omposr pour li' bictionnitirc ili- /'rdayot/ie, publié sous la direction do M. iMnIiii.inil niiissnn I.^SO).
Il faudrail partir des idées générales de rvthme et de cadence; appeler à notre aide le pas militaire ou gymnastique, le tic tac du moulin, les sons de la cloche, tous les bruits réguliers des machines en mouvement, des outils qui travaillent, tout ce qui marque la mesure, tout ce qui donne la sensation d'un arrangement ou d'une rencontre symétrique, tout ce qui constitue une alternance et une assonance, tout ce qui. dans la danse ei dans la musique, est nécessîiire à toutes deux sans être ni l'une ni l'autre. Ou arriverait ainsi, par analogie à laire voir que les sons de la voix, non pas seulement quand elle chante, mais simplement quand elle parle, peuvent être mesurés, rj'thmés, groupés selon des intervalles égaux et dilTérents ; qu'il y a couime une nuirche syllabique des mots et des phrases, que l'on peut battre la mesure de la parole comme on ferait celle du chant ; et de même qu'avec les lignes on peut tracer des figures régulières, des f)rnements juxtaposés, alternés, accouplés, pareils ou divers, on peut, avec les mots, avec les syllabes, imaginer des combinaisf»ns de rythmes, des figures sonores, sur lesquelles on appliquera ou non la musique ou la danse, qui ont une existence propre et produisent sur l'oreille une impression déterminée, plus précise, plus appréciable, plus intense ou plus délicate, à mesure que l'on s'est accoutumé davantage à la percevoir.
Ce premier point établi, on prendrait successivement des vers bien frappés, d'un rythme bien franc, d'abord des vers isolés, puis des vers accouplés, puis des stances, des strophes, avec leurs combinaisons variées de syllabes et de rimes, semblables SI autant de figures géométriques distinctes : on
(^)U esi-i;k <.)L1-: i.a i'oksii; . •>
lorail toiiipter les pietls. iiian|iier les repos, accentuer les limes ; on désarliculerail le vers, la phi-ase mesurée ; ou jçrossirait, ou simplifierait à dessein tous les ellets pdur les rendre plus sensibles; on ferait l'éducalion de Toieille, au point qu'un vers défectueux blesserait comme un accord incorrect, et une mauvaise rime comme une fausse note. Puis, poussant plus loin ces notions et ces exercices, expliquant que les différentes langues peuvent avoir des procédés différents, on ferait voir (pie, dans celles de ces langues où la quantité, cest-à-dire la tlurée des syllabes [)endant leur énoiiciation. est très sensible à roreille. elle lournit. avec le nombre, un nouvel élément de combinaisons ryllimi- <[ues ; qu'il est d'autres sonorités (inairs que celles de la rime, d'autres valeurs prosodicpics que celles de la syllabe ; qu'enfin les règles mêmes peuvent être plus ou moins sévères et les artifices de la parole mesurée plus ou moins perfectionnés. Voilà l'instrument de la poésie, voilà sa gamme et son annotation, son solfège et sa grammaire ; voilà cet art de poésie, qui est d'abord et avant tout l'art, plus ou moins grossier, de fabriquer des vei-s.
Mais quand on sait bien ce métier, quand on est devenu expert à compter les pieds, à fixer les rimes, à aligner les vers, à les entre-croiser, à les diversifier, quel nom mérite-t-on ? Est-ce là le poète ? Non, c'est là le versificateur, et chacun peut le devenir.
N'aurions-nous donc point encore fait un pas dans la question, et ne savons-nous pas ce (jue c'est que la poésie ? Est-ce à un autre i)oint de vue qu'il faut nous placer ?
L'histoire de la littérature chez les peuples civilisés nous fait voir qu'on a généralement admis
h MELANGES EN PROSE.
«lillrrcnts «i^enres de poésie, comme on ti distingmr dillérents genres <le peinture. On a dit que la poésie était épi(pie ou dramatique, lyrique ou elcgiaque satirique ou didactique etc. Faut-il, poiii* trouver la poésie, étudier ctiacun de ces genres, et serait-ce dans le caractère propre à chacun d'eux que résiderait la poésie véritable? Y aurait-il autant de poésies différentes que de genres, et n auraient-ils de commun que le vers? Enlin, ne pour rait-on définir la poésie avec quelques développements qu'en la prenant dans une des formes distinctes qu'elle choisit, de sorte qu'il nous suffirait, dès à présent, et sans pousser plus loin notre tâche, de renvoyer aux articles* où l'on traite de ces genres? Mais cette distinction des génies, pour être généralement admise, est-elle légitime? est-elle absolue? a-t-elle été reconnue de tout temps? a-t-elle été maintenue par la critique moderne? Ces divisions, ces distinctions, commodes comme tout classement, ne sont -elles pas un nouvel embarras, dès qu'on veut approfondir cette élude ? La difficulté ne se présente-t-elle pas sous une autre forme, dès qu'on veut définir chacun de ces genres, et pour chacun d'eux? Ne se touchent-ils pas en plus d'un point? Et, pour ne prendre qu'un exemple, a-t-on pu donner seulement ime bonne définition de l'épopée? Rappelons-nous ce mot de Voltaire -, si profond et si vrai : « Il faut, dans tous les arts, se donner bien de garde de ces définitions trompeuses par lesquelles nous osons excliu-e toutes les beautés qui
l. Alix arliclcs du Dictionnaire de l'édagogte (Voir la note delà page 3).
î. Dans VF.naai sur lu Poésie épique.
qu'kst-ce ()UE i.a poésie? 7
nous sont inronnues ou que la coutuuic ne uoixs a point encore rendues lamilières. » Cette ilistinction des genres, elle n'a été acceptée ni dans tous les temps, ni chez tous les peuples ; des littératures entières ne pourraient s'y a-'lreindre et se les appliquer.
En ces matières, tout est factice et de convention. Si tous les genres ne sont pas arbitraires, tous, même le théâtre, se l'ont des emprunts mutuels ; ils empiètent, quand ils ne se confondent pas. On a essayé de simplifier, en ne i*econnaissant que trois genres véritables, le lyrique, l'épique et le dramatique. Mais qu'on lestreigne ou qu'on multiplie les cadres de la poésie, on n'a pas résolu le problème. Combien se complique-t-il davantage quand on remarque que la pi-ose aussi, enrichissant sa palette, a fait à la poésie l'emprunt de bien des couleurs. de sorte qu'on a pu refuser à des versificateurs le don de la poésie, et qu'on accordait ce don, sans conteste, à des écrivains qui n'avaient jamais manié le vers, ou qui n'y faisaient preuve que de maladresse et d'insuffisance !
Serait-ce donc que la poésie ne réside ni dans le vers, ni dans la forme consacrée à chaque genre ? Et, pour arriver à connaître enfin ce qu'elle est, dans son essence, ne faudrait-il pas laisser un instant les oeuvres mêmes, et observer celui qui les produit, le poète ? « L'élément humain, a dit Schiller dans sa correspondance avec Gœthe, est toujours le commencement de la poésie, qui n'en est que la plus haute expression. » C'est dans l'homme. en effet, dans ses facultés, dans quelques-unes de ses dispositions les plus intimes qu'est la solution cherchée. C'est à la psychologie qu'il faut s'adresser; c'est à la source des lois esthétiques qu il faut
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remonter, t"est à tous les arts, et non pas à un seul, qu'il convient de demander d'abord le secret des belles œuvres de poésie, comme de toutes les belles <i;uvres. Le langage des esprits cultivés ne s y trompe pas. Ils n'ont point réservé exclusivement à l'art des vers ce mot de poésie qui veut dire création; ils ont reconnu que, dans chaque art, il y avait, au-dessus des procédés particuliers qu'il emploie, un élément commun, l'inspiration, un langage commun aux poètes, aux peintres, aux sculpteurs, aux musiciens, s'adressant, par des moyens différents, à la sensibilité humaine, communiquant la notion du beau sous des formes variées, mais à des conditions identiques. Il en est de l'idée «le la poésie comme de l'idée de la science, comme de l'idée du droit, comme de toutes les idées généi-ales : elles s'élèvent avec le progrès des lumières, avec l'éducation, avec la comparaison ; elles sortent de l'inconscient ; chacune de ces idées s'enrichit, se complète, s'éclaire, La pratique des arts est ancienne ; la théorie qui les ex])lique est récente.
Laissons donc un instant de côté les procédés mêmes, les lignes et les couleurs, les sons et les mots. L'objet de tous les arts étant l'expression des sensations et des sentiments, la traduction par l'homme et pour l'homme des choses du dehors et de celles du dedans, depuis la représentation matérielle des aspects et des phénomènes de la nature jusqu'à l'analyse des mouvements les plus secrets de Tàme, voyons ce qui se passe chez ceux qu'on appelle artistes, et parmi lesquels il faut ranger les poètes.
Il n'est pas contestable que certains hommes, doués de facultés mystérieuses et spéciales, aperçoivent mieux les formes et les contours des choses.
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en Si)ul plus vivement aflectés, saisissent plus exuetenient les alliludes, les gestes, l'expression des visages, sont plus frappés de l'ensemble ou des détails d'un site et d'un aspect de la nature, plus profondément louches d'un son de voix, plus émus d'une fayon d'agir ou de parler, plus sensibles à la joie ou à la douleur d'autrui, plus attentifs aux rapports des choses entre elles, plus ardents à l'amour et à la haine, ou plus aptes à en surprendre chez d'autres les traits distinctifs et les manifestations multiples. L'homme ainsi doué voit vite et juste ; il conserve, il reproduit, il transforme. Si les circonstances l'ont favorisé, et qu'il ait à sa disposition l'instrument nécessaire dont on lui a appris ou dont il a reconnu Tiisage, crayon, pinceau, ébauchoir, clavier, i)arole, il fait passer dans une œuvi-e tout ce qu'il ressent, tout ce qu'il aperçoit, tout ce qu'il pénètre ; il crée, il est poète, qu'il soit Dante, Piiget, Raphaël ou Mozart. Création, expression ; c'est ce qui constilue son génie ; c'est par là qu'il sera dans le groupe d'élite, tandis que d'autres manieront toute leur vie le pinceau, tiendront la plume, frapperont le clavier, modèleront l'argile, pour ne faire que des œuvres sans valeur, sans originalité, sans poésie ; car l'instrument ne vaut que par celui qui l'emploie ; le procédé, le métier est, sans doute, la condition de l'œuvre, mais il n'est pas plus l'œuvre même que la navette et les fils ne sont le tissu l>rodé, que les sept notes de la gamme, dans leurs mille cond^inaisons, ne sont la musique. Ainsi, pour mériter ce nom d'artiste, il faut être doué d'abord, d'une façon générale, des lacultés dont tous les arts ont un égal besoin, et par dessus, tout, de la faculté mère, l'imagination inspiratrice;
puis posséder, grâce à un autre don spécial, le maniement plus sûr et plus parfait de tel ou tel outil particulier ; mais ce maniement, qui est un art aussi, est peu de chose si la faculté première manque.
11 faut voir et senlir d'une certaine manière, taire vivre en soi, pour y mettre sa marque, le monde extérieur et le monde intérieur ; il faut, par un phénomène unique, être à la fois en soi et hors de soi, sentir d'une façon personnelle et impersonnelle, afin d'être à la fois fidèle à soi-même et intelligible aux autres. Ainsi s'explique cet emploi que l'on lait si justement du mot poésie, pour l'appliquer aux ceuvres d'art les plus diverses, aux objets naturels les plus dissemblables. Le point de rencontre de tant de sensations qui diffèrent est dans l'àme humaine qui les éprouve fortement, qui les épure, qui les fixe et qui les restitue. La foule, plus ou moins apte à recevoir ces sensations répercutées, ne comprend rien au phénomène qui les produit chez celui dont elle salue le génie. Elle voit, elle admire la nature, mais sans y découvrir elle-même ce que l'artiste lui en montre ; elle connaît, pour les avoir éprouvés, les mouvements de l'amour : mais, sans l'artiste, elle n'en pénétrerait souvent ni les agitations passionnées, ni les émotions délicates, ni les douceurs infinies ; elle a les élans du patriotisme ou de la foi : mais elle en trouve la plus haute expression dans les conceptions de l'art.
Ainsi l'art est l'interprète supérieur de toutes les émotions dont l'homme est susceptible ; l'art est la pensée, la sensibilité, l'imagination de l'humanité, fixées et cristallisées pour toute la suite des gén*'-rations ; il est la poésie, dans son acception la plus générale. Mais si, parmi ces instruments dont l'art
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fait usage, il en est un [ilus riche, plus souple, plus approprié à toutes les nuances de la pensée, qui peigne sans couleurs, chante sans musique, pénètre an delà des surfaces apparentes, précise les idées, iippi'ofondisse les sentiments, voyage dans le passé, devance l'avenir, exprime le visible et linvisible, le fini et l'infini ; qui puisse s'étendre et se restreindre, se proportionner à tous les objets, traduire tous les phénomènes, parcourir le ciel et la terre, refléter l'àme et deviner Dieu, cet ai*t-là ne sera-t-il pas le premier de tous, l'art vraiment créateur, et ne méritera-t-il pas plus que les autres de s'appeler la poésie, et ceux qui le cultivent, les poètes ?
Être poète, ce n'est donc pas seulement faire des vers, c'est avoir, avant tout, une sensibilité plus exquise et plus affinée, ou une imagination plus abondante, ou des impressions qui se prolongent et s'engendrent les unes les autres, ou tous ces dons ensemble, et, avec eux, un goiit particulier de l'harmonie, un besoin de moduler les pensées ou les images et de lès soumettre aux lois d'une musique spéciale.
La poésie a pu, dans le principe, et depuis encore, s'associer à la musique et à la danse : mais elle est un tout; elle se sullit à elle-même, et, selon les temps et les lieux, elle traduit à sa laçon ce que l'humanité lui offre de plus expressif On ne circonscrit pas le champ de la poésie : elle raconte, et nous avons l'épopée ; elle agit par des personnages, et nous sommes au théâtre ; elle invective, et l'iambe apparaît ; elle aime, elle chante, elle rit ou pleure, s'exalte ou se découi-age, et voilà l'élégie ou 1 ode; elle se joue en pièces gracieuses, et la poésie légère voltige au front des litU'ratures ; elle s'impose des
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règles et les transgresse; elle imagine des genres et s'en affranchit; elle peut être abondante ou laconique, attendrie ou cruelle, souriante ou irritée, hautaine ou familière, llottante et vague ou précise et à contours rigoureux ; elle sera paissante et impétueuse ou calme et sereine ; religieiise ou sceptique ; pacifique ou guerrière : et ce sera touiours la ])oésie. Elle pourra vibrer comme une cloche, sonner comme une fanfare, soupirer comme une plainte, éclater comme un sanglot ; caresser, crier, maudire ; chanter la joie, le deuil. Tivresse, la gloire : et ce sera toujours la poésie.
Rien de plus capricieux qu'elle : tantôt elle luira rhistoire, tantôt elle y reviendra ; elle dédaignera pendant des siècles la nature extérieure, et, tout a coup, ne verra plus qu'elle, s'absorbera en elle ; elle sera générale, abstraite, idéale, créant des types, planant au-dessus de la réalité, ou bien elle s'enfoncera dans le réel, se nourrira des menus détails de la vie, sera exacte jusqu'à la brutalité, et, dans ses peintures, marquera fortement, uniquement, la personnalité restreinte du poète; elle dessinera de grandes figures historiques, ou de petites figures contemporaines ; elle peindra au naturel César, Xércn, Richard III, ou imaginera un Achille, une Didon, une Réatrix. un Hamlet ; elle sera toute noblesse et toute harmonie avec Lamartine, mais peu accessible au vulgaire, ou franchement populaire et intelligible pour tous avec Réranger; elle s'élèvera, s'abaissera, se dissipera, se concentrera ; elle sera pour les passions un stimulant ou un correctif ; elle inspirera un poème de vingt mille vers ou un sonnet de quatorze vers, un long drame ou une courte chanson : et ce sera toujours la poésie.
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c'est-îi dire un instrument à mille cordes, toujours accordé dans toutes les langues, et dont le génie ou le talent se plaît à jouer de mille manières, selon la disposition et le caprice du moment. Qui ressemble moins à Homère qu'Anacréon, à Virgile qu'Horace, à Dante que l'Arioste, à Ronsard que Boileau, à Pope que iiyron. à la Fontaine que Lamartine, à Voltaire que A'iclor Hugo? Kt tous sont poètes. La Palestine et l'Inde, la Grèce et Rome, le nord et le midi, le dix-septième et le dix-neuvième siècle ont conçu la poésie de bien des façons différentes : mais c'est toujours la poésie. Et ces formes dont nous avons parlé, qu'elles sont diverses, pour ne prendre que celles dont notre littérature nous offre des spécimens, épopées, tragédies, comédies, drames, mystères, odes, stances, chansons, ballades, idylles, élégies, allégories, cantates, liéroïdes, dithyrambes, épithalames, fables, madrigaux, rondeaux, épîtres, poèmes de tout genre, didactiques, satiriques, erotiques, bachiques! Toutes ces formes peuvent contenir la poésie et la répandre, comme toutes aussi peuvent n'en offrir que l'image trompeuse, le moule vide, le flacon sans la liqueur, le foyer sans la flamme intérieure, sans 1,'àme et la vie.
Pourtant, comme tous les arts, la poésie a ses degrés, et ceux qui la cultivent sont placés à des niveaux différents. Ce n'est ni l'étendue d'une teuvre ni la nature du sujet qui y est traité qui font la l'enommée du poète : ini long poème n'est même pas une présomption favorable, car il n'y a rien audessous de certains poèmes épiques du xvii' siècle ; mais on est poète avec une ode, avec une élt'gie. avec un sonnet, avec quelques sti'ophes
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heureuses. Quant aux grands poètes, on les reconnaît à la puissance d'une imagination extraordinaire qui se répand dans tous les genres, à ce don d'assimilation ou de propagation qui leur permet d embrasser leur temps et tous les temps avec une même intelligence, et de mettre en circulation des vérités générales, de créer des types éternels, de sorte que dans leurs vers se reflète quelque chose de l'humanité tout entièi'e. Ce sont là les vrais génies, qui dominent les littératures.
Quand l'inspiration atteint son degré le plus intense, que l'émotion est suraiguë, elle s'appelle le lyrisme ; il apparaît parfois dans des œuvres étrangèi-es à la poésie pour les illuminer tout à coup d'une beauté supérieure ; mais il est presque inséparable de la grande poésie. On trouve des élans lyriques dans tous les genres de compositions • il y en a dans un mouA-ement oratoire, dans le développement religieux et moral d'un sermon, dans l'invective d'un pamphlet, dans une démonstration philosophique, dans les peintures émouvantes d'un roman, dans la chaleur même d'un développement scientifique. Mais, <le plus en plus, c'est la poésie lyrique qui, dans son acception la plus générale, embrassant, absorbant tous les genres, est devenue le fond même de toute poésie. — Le poète dramatique est à part : un Sophocle, un Shakespeare, un Corneille, un Molière ont eu un don spécial ; ils sont doublement poètes. — C'est par l'élément lyrique que la poésie marque le mieux sa parenté avec la musique, c'est par là qu'elle prend un accent plus personnel et plus sincère, et qu'elle échappe ;iux froiiles inventions des formes moins libres. Pour avoir une idée complète de cette poésie, dont il faudrait
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fliercher les inspirations similaires dans les psaumes de David ou les extases douloureuses de V Imitation, plutôt encore que chez Pindare ou Iloi'ace, on peut se représenter un Schiller écrivant le Chant de la cloche, un Lamartine composant les Harmonies ou Jocelyn, un Victor Hugo détachant ses Feuilles d' automne , un Musset senfiévrant lui-même de la poésie de ses Nuits, Le vei-s alors, presque aussi harmonieux que la musique, et plus précis, plus clair, plus substantiel qu'elle ne peut être, devient la langue par excellence, à la fois sentiment et sensation, esprit et matière. Alors se produit un phénomène extraordinaire comme toutes les manifestations du génie : il crée, il sait ce qu'il fait et ce quil veut faire, et pourtant iln'est qu'à moitié dans \v secret de son inspiration. Il y a une part d'effort et de travail que la matière tyrannique impose au mieux doué, que le vers réclame, comme ailleurs le marbre qui résiste ou le pinceau qui tâtonne ; mais il y a surtout une force interne, un élan spontané, une flamme jaillissante, qui est le don même et l'impénétrable mystère. Platon déjà comparait le poète à un instrument sonore, vibrant sous la main de Dieu. Shakespeare disait' que la poésie doit couler du cœur de l'homme aussi naturellement que la gomme de larbre. Corneille écrivait ces deux beaux vers :
Je me sens loiil le eiciir plein de grandes idées; .If les sens à l'envi s'en échapper sans moi*.