‹ Mélanges en proseChapitre 38 sur 106 · I. Timon (l'Al/iénes, acle I, se. i · texte numérisé non relu

I. Timon (l'Al/iénes, acle I, se. i

2.,//()/'/irr (le In Sainte lierge, A iiialiiies, |isaunie XLIV

l6 MÉLANGES E\ PKOSE.

Lamartine montre le poète ravi comme (lanymède par l'aigle de Jupiter ; Hugo le compare à Mazeppa emporté sur un cheval indompté et tombant roi au bout de sa course furieuse.

Tous les poètes, d'ailleurs, anciens et modernes, ont admis et consacré l'enthousiasme poétique ; les plus froids ont parlé de ce délire qu'ils n'ont pas connu. Mais les modernes surtout ont, depuis un siècle, en étendant le champ de la poésie, marqué le rôle du poète. Il semble qu'il redevienne, comme à l'origine obscure des sociétés, un chantre, un prophète, un voyant, il faut lii*e tout ce que Schiller a écrit, à ce sujet, en prose et en vers ; le prologue du premier Faust de Gœthe est justement célèbre ; il n'y a point de plus admirable profession de foi pour les poètes que le fameux morceau de Lamartine sui* les Destinées de la poésie.

Il serait pourtant juste de dire que de tout temps les grands poètes ont personnifié, idéalisé les vérités ambiantes, et marqué dans leurs œuvres une des étapes de l'humanité. Ils n'ont pas attendu le xv!!!*" et le xix° siècle pour être les échos des émotions ou des aspirations contemporaines : ils l'ont fait dans des proportions, dans des conditions différentes ; mais ils n'auraient pas survécu, s'ils n'avaient fait aux idées générales la part nécessaire. Aristote, comparant, dans sa Poétique, la poésie et l'histoire, a dit : « La poésie a pour objet le général, et l'histoire le particulier. » Qu'il ait eu surtout en vue le théâtre, peu importe : il a reconnu la portée de la poésie et son caractère d'universalité.

C'est dire qu'elle peut s'adapter à toutes les opinions, à toutes les doctrines, à toutes les conditions sociales, comme à tous les sentiments et à toutes les

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passions. On a dit «pic le iiiatt rialisme tuait la poésie : Lucrèce est là pour rt'ponclr<r ; que la science et le sens critique s'accordaient mal avec elle : Go>the est la preuve »lu contraire. Pourtant, l'expression de la foi passionnée est son triomphe, et ses plus délicieux accents sont ceux de l'amour : quelles conceptions que Didon, Laurc, Francesca, Juliette. Othello. Dcsdénume. Marguerite ! La poésie ne peut aller au delà : (pii a mis en vers ini vrai cri de la jjassion est sur d'ctre immortel.

V^oilà le tbnil de lu poésie : son caractère essentiel est dètre indépendant de la versification, puisque le phénomène de l'inspii-ation poétique es! «l'abord tout entier dans l'àme. et qu'il y a parfois disjonction entre cette richesse de l'imagination créatrice et le don des vers, comme ou en voit des exemples chez Fénelon. chez Rousseau, chez Chateaubriand, chez Mii'helet ou (^uinet, chez George Sand.

Certains poètes, qui ont aussi écrit en prose, continuent à être poètes, là comme dans leurs vers : d'autres, par une bizarrerie de nature, sont plus poètes dans la prose que dans le vers même : mais, en tout cas, il faut que le vers ait en soi, quand on le désarticule et quon le détruit, l'élément poétique qui surnage, disjecti menibra poetœ. Et combien de poètes ont laissé des volumes entiers, qui n'ont été vraiment et absolument poètes qu'une fois ou «leux. par rencontre, en (juelques vers, heureuse inspiration d'un jour, d'une heure, dune minute, qui démontre assez que la ])oésie est chose à part, étrangère et supérieure au procédé, comme un jet «le lumière, éclipsant tout le reste !

l8 MKLANGES EN PUOSE.

Kl, puisqu'il s'agit ici d'enseignement K un I)o>i maître donnera sans peine la preuve à ses élèves de cette présence de la poésie dans la prose, de cette absence de la poésie dans les vers, et enfin de cette véritable inspiration dont les beaux vers s'illuminent. Une gradation ingénieuse, partant des morceaux les plus simples, des beautés poétiques les plus accessibles aux débutants, conduira jusqu'aux cimes de la grande poésie lyrique, et comme aux sources d'où elle jaillit.

Le maître devra faire voir, en même temps, que, pour être parfois inconsciente dans ses profondeurs, la grande poésie n'a rien de commun avec le désordre ; que cette ivresse et ce délire, dont on parle pour expliquer un mystère, n'existent nulle part ; que ni un Eschyle, ni un Dante, ni un Shakespeare n'ont perdu un instant la possession d'eux-mêmes ; que Corneille sait ce qu'il fait autant que Molière ; que le génie de Goethe plane sur son œuvre entière et semble la surveiller : que Lamartine se néglige, mais ne s'égare pas ; que, chez d'autres, l'apparence du désordre et de la confusion n'est que l'incapacité d'ordonner un ouvrage et d'y porter assez d'unité. Quand le vertige commence et que le jugement faiblit dans une imagination surexcitée, la poésie s'obscurcit en même temps. La folie créatrice du Tasse est une pure légende. En prose comme en vers, la plénitude du génie est la plénitude même de la raison.

Et maintenant nous pouvons revenir à notre i)oint de dépai't et reparler des vers. Toute œuvre d'art n'arrive à la perfection ou ne s'en rapproche que

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