A LA VEILLE DES RÉFORMES DE
Jeunes élèves,
On vient d'évoquer devant vous, dans une suite lie piquants tableaux, l'écolier d'autrefois. Jr demande à l'orateur qui vous a charmés la permission de m'en tenir au temps présent, et d'ajouter, je ne dis pas un chapitre au sujet qu'il a traité, mais quelques réflexions que m'inspire la circonstance et quelques conseils propres à compléter ceux que vous avez accueillis de si bonne grâce.
II se peut qu'en d'autres temps les bruits du dehors aient moins pénétré dans les calmes retraites où vous poursuivez vos études. Les murs étaient-ils plus élevés, les échos moins sonores, les entretiens moins indiscrets? Je ne sais. Mais. — il faut bien l'avouer et s'y résigner. — ni vos maîtres, ni vousmêmes ne pouvez désormais vous soustraire entièrement aux préoccupations d'une époque où la France, instruite par l'expérience, trempée par le malheur, rajeunie par la liberté, reporte sur ses enfants un plus profond et plus tendre regard, fonde sur eux de plus ardentes espérances, et comprend
1. Discours prononcé à la distribution des prix <lu lyc»'. Henri IV, le 5 août 1K79.
II'J MELANiiES KN l'KOSK.
qu'elle a besoin de compter plus que jamais sur les générations nouvelles, pour aciiever l'œuvre de son émancipation.
Vous le savez : et c'est pourquoi vous partagez prématurément notre sollicitude patriotique : vous y applaudissiez hier*, sans crainte de nous déplaire ou de nous inquiéter. Que les plus jeunes d'entre vous demeurent étrangers aux passions contemporaines, aux luttes engagées, rien de mieux. Si la prudence des maîtres ne les en défendait, leur heureuse insouciance y échapperait d'elle-même, et nous n'aurions nul besoin de renvoyer à la syntaxe ces politiciens de douze ans. Mais ceux dont la raison s'éveille au contact fortifiant de l'histoire, ceux dont l'intelligence curieuse est initiée discrètement aux problèmes des temps modernes, et qui veulent savoir ce que les mots signifient, ne sauraient ignorer qu'ils sont l'enjeu même d'une partie redoutable, et qu'ils ont une tâche inattendue à remplir, celle d'attester, comme témoins irrécusables, les mérites de l'enseignement, et j'ajouterai, de l'éducation qu'on leur donne.
Laissons donc ce lieu commun d'un monde scolaire où rien ne pénètre de la vie publique. Oui. jeunes gens, vous êtes devenus, sans le chercher, les avocats naturels de vos maîtres, les garants ingénus d'une direction iutellectuelle et morale qui, même avec ses imperfections, n'a rien à envier à aucune autre ; et, s'il était nécessaire, une fois de plus, d'afTJrmer ce que vaut notre vieille
1. Allusion au discours prononcé par Jules Ferry, ministre de rinslruction publique, h la distribution des prix du concours jL'énéral.
l'esprit Ui; LUNIVKHSlTl':. Il'j
Univorsitô loujours nouvelle, quelles saines doc- Irines on y professe, quelles vertus solides on y pratique sans ostentation, de (piel désintéressement on y fait preuve sans esprit de corps exclusif, el <()nime on y porte loin le respect de la conscience liuinaine, c'est vous, vous, jeunes élèves des classes supérieures, qui sauriez dire la vérité; vous qui feriez connaître, à votre honneur, ce que vous êtes : vous qui témoigneriez que vous valez mieux que votre diplôme ; vous qui proclameriez que l'enseignement de l'Etat, toujours perfectible, parce qu'il veut l'être, est encore le premier, le meilleur, quand il s'agit de donner à la France des âmes droites, des volontés libres, des coeurs virils, tels qu'il en faut surtout à une démocratie qui s'élève .
Voilà, jeunes écoliers, votre rôle. Vos maîtres ont toujours gardé le silence, par respect pour euxnif^mes et pour le grand corps qu'ils représentent. A vous de répondre à des accusations propagées par l'ignorance, quand elles ne sont pas déloyales de l)arti pris. Et votre réponse sera simple : soyez les plus instruits d'abord ; c'est un point où vous n'avez pas de peine à triompher, quand vous le voulez ; soyez également les plus resi)ectueux dans la famille, les plus dévoués à vos maîtres, les plus •dignes par la tenue, les plus recounnandables par l'honnêteté des sentiments, les plus modérés dans vos opinions et votre langage, les plus délicats dans vos goûts, les plus dédaigneux de toute vulgarité . S'il est ailleurs des qualités réelles qu'on vous refuse, hâtez-vous de les acquérir ; s'il est des ■défauts qu'on persiste à vous reprocher, dépouillezles bien vite ; n'en gardez même jias l'apparence
Il4 MÉLANGES EN PROSE.
qui trompe les yeux prévenus. Soyez irréprochal)les pour votre défense et la nôtre.
Si vous entendez dire que vos maîtres, satisfaits «l'orner votre esprit, oublient de vous préparer aux devoirs supérieurs de la vie ; qu'ils ne vous mettent en garde ni contre les passions, ni contre les erreurs ; qu'ils vous parlent mollement de Dieu et de l'a me. et qu'ils ne a'ous proposent point didéal parce qu'ils en sont encore à chercher le leur, protestez, jeunes gens, protestez au lycée, protestez par votre vie entière ! Confessez quelques défauts qui sont ceux de votre âge, mais démentez des vices qui seraient ceux de notre système.
Aflirmez hautement que l'hisloire, qu'on vous enseigne sans l'altérer, vous fait aimer toutes les libertés légitimes et haïr tous les excès ; que les lettres et la poésie, don» la moelle nourrit vos âmes vous garantissent contre toutes les bassesses ; que la nature, dont on vous dévoile les merveilles, vous fait croire, tout aussi bien qu'ailleurs, à l'inmiuable et à l'infini ; que la science enfin, qu'on vous apprend à considérer comme le premier des instruments de précision, vous protège contre les défaillances de la raison, sans rien retrancher aux aspirations mystérieuses de la conscience.
Voilà le fond de notre enseignement, le dernier mot de nos études. Voilà cet esprit de liberté et de mesure, de respect et d'audace salutaire, que l'Université, à travers plus d'une vicissitude, a gardé toujours comme son héritage propre, svire que ce patrimoine d'idées libérales était celui de la France,
Cet esprit, dont tout notre enseignement public est animé, il est indépendant des programmes et <les méthodes, il leiu' est supérieur ; il en corrige
l'espuit i)i: l'uxivkusité. ii5
les imperlec-tions. il vu toinbie les lacunes, il en conihut les routines. Il réchune tout le preniiei' les réformes graduelles qui uiellronl en harmonie la tradition et le progrès.
Les réformes, Messieurs, dans la mesure où elles s'imposent, vous ne les ci-aignez point ; les plus clairvoyants les appelaient dès longtemps. Il ne nous appartient pas d'y insister ici ; mais nous sommes de ceux qui les ont toujours jugées nécessaires, et nous n'avons pas attendu, pour le penser et pom* le dire, qu'une voix éloquente s'en chargeât de j)lus haut avec éclat. Le ministre lui-même a rappelé les tentatives de ses plus illustres prédécesseurs, et pas un de vous n'a pu oublier la grande Circulaire de 1872*, qui faisait à vos lumières et à votre dévouement, avec tant de compétence, un si chaleureux appel.
Exiger sur quelques points un emploi meilleur d'un temps si précieux ; vous obliger, jeunes gens, à pénétrer plus avant encore dans l'antiquité classique, dont un régime républicain nous rapproche, ]>ar la lecture d'un plus grand nombre de textes bien commentés; élaguer pour vous, dans ses parties les moins utiles, ce livre des connaissances humaines où chaque jour ajoute sa feuille et chaque année son volume ; fortifier surtout le jugement, épurer le goût, en forçant l'intelligence à marcher d'un pas moins précipité à travers les dernières études, essentielles entre toutes ; donner aux examens de plus solides garanties, et ajouter à la raison plus mûre tout ce qu'on enlèvera à la mémoire moins chargée : non, ce n'est point là toucher au fond