Œuvio de Jules Simon, alors miuistre
Il6 MÉLANGES EN l'UOSE.
('ternel des grandes études classiques, ni metti'C en péril le génie de la France, làuie de la France, dont on vous parlait hier. Le dépôt sacré qui nous est confié n'en saurait souftrir. et ce n'est pas de nos programmes que nous serions tentés de dire jamais : Sint i(t siint, ant non sint !
Non, ce nest pas quand IKtat réclame énergiquement pour ses maîtres la confiance qu'ils ont le droit dinspirer. ce n'est pas quand il veut qu'on juge l'enseignement qu'il donne d'après les esprits et les caractères où il met son empreinte, qu'il peut songer à affaiblir cet enseignement : au contraire. Qu'importe qu'on émonde un peu les branches trop touffues de l'arlire, pourvu que les racines toujours vigoureuses continuent à plonger dans le sol à jamais fécond de la Grèce et de Rome !
Cette maison même, où je m'honore d'avoir été l'un des vôtres *, me rappelle l'époque où la pensée de réformes urgentes est entrée le plus profondément dans mon esprit. C'était — permettez-moi ces souvenirs personnels — dans les derniers jours de 18^0, pendant les premières surprises du bombai*dement de Paris. La classe où j'avais devant moi de jeunes rhétoriciens portant le [)antalon militaire el le képi d'uniforme comme leur maître n'est pas loin d'ici. Hérodote et Tive-Live, Eschyle et Tacite nous fournissaient de fortes et pathétiques lectures, trop lentes à notre gré. La plume aussi souffrait de ne rendre en latin qu'avec d'impatients efforts et tic laborieux retards les émotions accumulées de nos patriotiques douleurs. L'histoire nous infligeait ses leçons troj) cruelles ; la géographie, ses humilia-
1 Voir Introducliun, page xxxi.
L KSPIllT DE L UNlVKUSITi:. IIJ
lions; les langues vivantes, leur orgueilleuse prépondérance. Nous sentions vaguement qu'il fallait à nos esprits, après la délivrance, une orientation nouvelle; que les mots avaient pris trop de place dans le travail antérieur, que la peur des idées avait été poussée trop loin, et que les livres n'avaient pas toujours donné le meilleur de ce qu'ils renferment.
Il y eut, chez ({uelques maîtres, pendant ces semaines néfastes, comme une vision i)lus claire des changements ([ui s'imposaient à nos études, et comme le besoin iinpérieuv d'une communication plus étroite et plus féconde avec le passé, avec le présent, avec Tàme des choses. Les bruits du canon sont inséparables pour moi de ce souvenir, et il me revenait déjà à la mémoire, il y a trois ans, alors qu'à cette même place un des vôtres, un de vos plus glorieux condisciples. M. de Lesseps, aui)rès duquel j'étais assis, vous parlait aussi du progrès, et vous donnait, à la fois, la leçon et rexemi)le de ce que peut une volonté ferme et clairvoyante, en quête de grandes entreprises et passionnée pour les nouveautés utiles. Ce n'est i)as celui-là, je le sais, qui redouterait pour vos études quelques rajeunissements nécessaires; ce ne sont pas non plus les savants illustres sortis de vos rangs ', ni même les poètes dont cette maison a lieu d'être fière '.
Il s'accroît tous les jours, dans le sein de l'Université comme au dehors, le nombre de ces bons esprits, vraiment de leur temps, qni aiment l'Uni-
1. M. lîerthelol, ot .Mplioiise Milae-Edwanls mort depuis, en 1!)00). tous deux inembies do l'Académie des sciences.
2. Allusion surtout ;i KniiU; Aujiier, mort depuis, en 1880. Précédemment Casimir Delavignc et Alfred de Musset avaient .lussi fait leurs études au Ivcée Henri IV.
Il8 MÉLANGES EN PROSE.
versité telle qu'elle est, mais qui reconnaissent qu'elle doit se corriger sur quelques points, se fortifier sur d'autres', vous fournir, jeunes amis, de nouvelles sûretés et de nouveaux avantages, pour répondre à tant d'attaques, sincères quelquefois, intéressées souvent, passionnées toujours. A cei)rix, ne craignons rien pour l'Université : elle vivra, elle vaincra.
1. Il n'est pas iuulile de citer ici un passage un iiinins du discours qu'en liSSO Eugène Manuel prononçait à l'inauguratiou du collège Michel-de-l'IIospital, destiné aux études dWi.seily/feHie/j/ secondaire spécial. « On parle beaucoup, disait-il, des professions libérales, qu'on met sans cesse en avant. Vous ne nie prêtez pas. Messieurs, je suppose, la pensée d'en amoindrir la valeur. Je sais quels hommes une société policée leur doit;, et si je l'oubliais un instant, les plus éminenls de mes auditeurs, par leur seule présence, me démentiraient assez. Mais, à Arai dire, et de plus en plus, ce sont les intelligences qui doivent être libérales ; c'est dans des conditions et dans des professions bien plus diverses que par le passé qu'il faut poursuivre, avec rétendue du savoir, le l'ehaussement des caractères et la libération des esprits. Il importe, surtout dans une démocratie, de ne pas laisser croire que les vues les plus justes, les goûts les plus relevés, les sentiments les plus généreux sont le privilège exclusif de ceux qui ont étudié ou simplement effleuré le latin et le grec, que ceux-là ont seuls un talisman contre les fausses doctrines et le mauvais goût, et que, hormis la plus complète culture littéraire, il n'y a que les intérêts avec leurs luttes et les besoins avec leurs convoitises.
" Il est heureux qu'il se soit trouvé à la tète de l'Université des hommes qui pensaient différemment, et cpie le Conseil supérieur leur ait donné raison. De là, ces nouveaux j)rogrammes, élaborés avec une si patriotique préoccupation de l'avenir, qui joignent aux connaissances pratiques les vues d'ensemble, qui font, eux aussi, l'éducation de res[)rit par les langues et par les textes, qui enseignent le sens des choses passées comme des intérêts présents, et qui, en développai^t les facultés de juger, de raisonner, de comparer, en pleine étoffe moderne, multiplieront une catégorie de citoyens que la France réclame de plus en plus, et qui ne peut manquer d'élever le niveau moyen des classes dirigeantes, en diminuant le nombre des déclassés, c'està-dire de ceux qui sont au-dessus ou au-dessous de leur place. )
L'eSPIUT I)K I. UMVKUSITK. IIC)
C'est sur ce mot qu'il l'aut linir. Et puisque j'ai parlé des })oètes, puissions-nous, avec plus d'assurance et d'espoir qu'en i8'3o, redire les vers insj)ir(''s de l'auteur des Chants du Crépuscule, f[ui croyait dès lors annoncer une aurore:
Oh ! ravenir est niagnifique !
Jeunes Français, jeunes amis, Un siècle pur et pacifique S'ouvre à vos pas mieux affermis.
Chaque jour aiu'a sa conquête.
Depuis la base juscju'au faîte, Nous verrons avec majesté.
Comme une mer sur ses rivages, Monter d'étages en étages L'irrésistible liberté!