‹ Mélanges en proseChapitre 75 sur 106 · I.K COLI.KGK CHARLKMAGNE VERS l8/|0. l'i · texte numérisé non relu

I.K COLI.KGK CHARLKMAGNE VERS l8/|0. l'i

inettre des rimes aux parabases d'Aristopliane ', et qu'on aurait Tort étonné, sans doute, si on lui avait murmuré à l'oreille : « Tu seras, un jour, proviseur de ce lycée ; et cet ami craintif et distrait, <pii rcv(î àtescôtés, sur les bancs de la même étude, il devra taire, par ta faute, une harangue improvisée aux écoliers de 1891. » La date ne nous aurait pas moins surpris que la chose !

Et maintenant, mes chers camarades, — car il faut à ces souvenirs trop intimes une conclusion et une moralité, — vous me demanderez quelles étaient les pensées, les j)réoccupations de vos prédécesseurs de 1840? Quelles étaient leurs causeries et leurs lectures, leiu's ambitions et leurs passions junéviles ? Si j'allais louer avec excès la jeunesse d'alors, c'est pour le coup que vous jugeriez moins légitime, en vertu du mot d'Horace, ma prétention de me rajeunir ! Et pourtant ! . . .

J'entends dire, mes amis, que vous avez plus d'esprit que nous n'en avions, ou un autre esprit ; que vous savez plus de choses et que vous les savez mieux ; que vous avez des solutions prêtes sur toutes les questions politiques, sociales, littéraires et philosophiques, ou que vous décidez qn'on ne peut rien résoudre, ce qui revient au même ; on dit <[ue les pessimistes ne vous font pas peur, que les décadeuts et les symbolistes vous intéressent ; qu'eu dépit des maîtres excellents qui tâchent de vous préserver des défaillances finales de ce siècle, « vous y donnez dans ces vices du temps » , et que ce qui coûte le plus aujourd'hui à la jeunesse, c'est de croire, d'aimer, d'admirer, de s'exalter pour

1. Allusion à la liadnclioii eu vers du Plutus et des Scènes et Extraits d'Arisloiihane, [)ar.M. l'allex il8tJ3).

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une t;\che ou pour une idée ! J'ai meilleure opinion (le vous, mes amis, et j'ai pour cela de bonnes raisons. On vous juge par ce que vous lisez, et non par ce que vous êtes. Les corrupteurs du goiit et de la morale voudraient bien vous avoir pour complices ! Ils savent qu'ils ne peuvent rien sans vous, qui êtes l'avenir. Ils ne vous tiennent pas encore. Dieu merci, ni eux, ni leurs livres, ni leurs doctrines 1

Mais laissez-moi pourtant vous dire que nous avions plus que vous, je le crois, la qualité la plus précieuse de toutes, quand on est jeune : nous étions franchement et naïvement passionnés ; nous avions l'enthousiasme prompt et les curiosités généreuses ; nous concevions un idéal dans les lettres, les arts, la philosopiiie ; j "allais dire que nous étions presque tous plus ou moins poètes !

Il est vrai que l'époque était belle pour les lettres françaises, de i835 à i843 ! Savjz-vous bien quelles (puvres pouvaient lire alors, dans leur nouveauté, les rhétoriciens de Gharleniagne, — par contrebande quelquefois, je vous l'accorde ? — Lamartine publiait Jocelyn et le Voyage en Orient ; Brizeux, Marie et les Ternaires ; Mérimée, ses plus parfaites nouvelles ; Gautier, son Voyage en Espagne ; Balzac, Eugénie Grandet ; Vigny, Grandeur et servitude militaires ; Michelet. les premiers volumes de son Histoire de France : Augustin Thierry, les Récits mérovingiens ; George Sand. Mauprai : Musset, Les Nuits, L'Espoir en Dieu, et ses plus Unes comédies ; Victor Hugo, Les Voix intérieures. Les Rayons et lesOnibres, et faisait jouer Ruy-Blas : nous y étions ! — Et c'était entre nous des entretiens infinis, des discussions ardentes, et, secrètement, des tentatives folles. Ce nom d'Hugo — il

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lUut bien le dire — projetait son rayonnement sur ce quartier, sur ce lycro. Les Jeux fils du poète étaient nos camarades. Cet angle de la place Royale, où logeait l'auteur A'Hernani et des Feuilles d'Automne, était le i)ut de nos pèlerinages. Heureux qui apercevait le visage pâle du poète à travers les vitres ! Plus heureux qui pouvait pénétrer dans le temple ! Je me contentais alors d'en contempler le seuil, sans me douter que, quarante ans plus tard, je deviendrais un des commensaux fidèles de l'épique vieillard. Nous vivions tous dans ce plein été et cette chaude atmosphère des lettres modernes ; et, en même temps, sans y voir de contradiction, nous allions applaudir avec fureur Racliel dans Herinione ou Phèdre. Nous étions, à la fois, très classiques en classe et très romantiques au dehors ; nos études n'en étaient point troublées, ni nos maîtres émus. Les rimes riches et les images hasardées ne faisaient point de tort aux trois prix d'honneur de i844 '

Excusez, mes jeunes camarades, et que vos maîtres surtout me pardonnent ce coui's d histoire ancienne ! Si je rappelle ces temps oubliés, c'est qu'il me semble utile de renouer parlois pour vous la chaîne des ans; de faire revivre les aînés aux yeux des jeunes, comme un exemple et un stimulant ; de prouver surtout que le lycée n'a pas été stérile. Les années se sont écoulées, les écoliers de 1840 ont vieilli, ont disparu en trop grand nombre, hélas ! Que de deuils, n'est-ce pas. mon cher proviseur? Mais les survivants ont gardé je ne sais quoi d'une si vigoureuse jeunesse. Ce que novis avions surtout, mes amis, c'était, avec beaucoup d'ardeur au travail, beaucoup d'illusions et beaucoup d'espérances.

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j'ajouterai, tout lias, quelques utopies, comiuc l'a démontré 184H. Les désastres de iHiT) étaient lointains; nous n'aurions pu concevoir, niénie par la pensée, ceux de 1870; nous avions foi dans le génie de la France : ayez foi connne nou s !

Elèves de cette chère maison, rendez-nous les beaux jours de Charlemagne. sous une forme ou sous une autre ! En haut, en bas, partout, jamais ou n'a fait davantage pour l'instruction générale o\i particulière. L'enseignement classique se maintiendra, se fortifiera, sans se montrer jaloux des concurrences que la nécessité réclame, que la démocratie impose, que la sagesse accepte. Pour remplacer, dans le prochain siècle, tous ces nobles esprits, historiens, orateurs, savants, artistes, poètes, dont la perte a fait un si grand vide autour de nous, travaillez, mes amis, rêvez, luttez, passionnez-vous encore! Réjouissez, par là. ceux de mon âge! Les heureux indices sont partout dans cette République, qui a raison de croire en sa force. Et comment douter que la poésie (pour finir par elle ce lonj^ entretien) ne retrouve, elle aussi, parmi vous la place qui lui est due. quand un autre de aos jeunes et vaillants maîtres, pour la première ibis, l'introduit hardiment — avec quel succps ! — aux solennités séculaires Je la Sorbonne^; et, par une nouveauté qui me ravit sans me surprendre, fait voir assez que les sources de l'inspiration sont personnelles, non empruntées, que la Muse n'a d'autre programmeque sa vertu même, et que le talent soufUe où il veut !

1. Allusion au discours en vers, prononcé à la distribution des prix du Concours général par M. François Fabié auteur de la Poésie des Bêles et du Clocher, alors professeur dans les classes d'enseignement muilerno au lycée Cliarlemagne, aujourd buidii-ccrecteur de l'école municipale Golbert, à Paris.

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