‹ Mélanges en proseChapitre 91 sur 106 · UNE VISITE A CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

UNE VISITE A CHATEAUBRIAND

lui. dans la long^ue cour Je la nie Saint- Jacques, s'appelaient Jules Simon, Wallon, Saisset, Havet, Lorquet, Danton, Joguet '.

Et nous, comment résister à la tentation de connaître lauteur de René, du Génie du christianisme et des Martyrs ? Quel homme pouvions-ncus plus souhaiter d'approcher? De nos jours, où l'on remonte à lui, où le siècle, sur sa fin, regarde plus volontiers vers son commencoinent. où l'on peut mieux mesurer l'influence unique de Chateaubriand, vérifier ses descendances littéraires et poétiques, constater que nos prosateurs à la mode n'ont cessé, depuis quarante ans. de le démarquer plus ou moins, où des études très complètes, (]uelques-unes de premiei" ordre, ont fait le jour sur cette grande, originale et complexe figure, on comprendra mieux ce qu'il était pour nous, dans la mystérieuse attente des Mémoires d'outre-tombe : de beaucoup le plus illustre des auteurs vivants, le monarque encore dans toute sa gloire, vieilli sans doute, fatigué de régner, mais non déchu, non dépossédé, sim))lementaurepos, ou dans un demi sommeil que rien ne troublait. Nous élions pleins de lui ; le rayonnement, i'éblouissement se pi olor.geait encore. Nous n'avions pas, en ce temps-là, séparé ses qualités éclatantes de ses défauts, taches énormes qui disparaissaient parmi les reflets changeants de l'étoffe. Dans une sorte de carrefour des lettres

1 . Sur Jules Simon, voir page 101 et suivantes; sur Danton, page 135, noie 1. Saisset, membre de l'Académie dos sciences morales et politiques, était mort en 1803; .Joguet, proviseur du lycée Saint-Louis. en 1874 ; Lorquet, secrétaire de la Faculté des lettres de Paris, en 1883 ; Havet, membre de l'Académie des sciences morales et politiques, en 1881). Wallon, sénateur inamovible, secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, est mort en 1904.

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contemporaines, où tout aboutissait, religion, politique, histoire, roman, voyage, polémique ardente, de l'extrémité de toutes les avenues, nous l'apercevions au centre. Il était notre imagination, notre sensibilité, ot aussi la limite extrême de notre goût. Sans partager sa foi religieuse ni ses convictions politiques, nous rattachions à sa personne, à ses écrits, tout ce qui, depuis Rousseau, avait remué les âmes, tout ce qui avait renouvelé la littérature, tout ce qui expliquait Lamartine et Hugo. Nous savions que ce Breton catholique avait été l'ami de Carre!, qu'il était resté l'ami de Lamennais et de Béranger : nous savions, d'ailleurs, fort peu de chose sur sa vie intime. D'autres étaient déjà mieux informés ; mais les indiscrétions, les révélations scandaleuses ou malignes n'avaient pas encore pris, dans les journaux et dans les livres, la place que leur a faite un goût malsain de médisance et de dénigrement. Nous ignorions les faiblesses de l'homme, surtout celles qui, vers la soixantaine, lui avaient procuré l'illusion sénile d'un rajeunissement sans dignité ni vraisemblance. Pourquoi en apprend-on toujours trop sur les hommes illustres, et pourquoi leur prestige estil si mal défendu? Chateaubriand était resté pour notre ingénuité l'ancêtre respectable, le vieillard olympien (jue Victor Hugo devint à son tour, par un épurement pareil. Peut-être notre génération a-t-elle vu les derniers dieux et les dernières apothéoses !

Chateaubriand demeurait rue du Bac, au numéro 112, devenu le numéro 120. Il y a là, aujourd'hui encore, deux hôtels jumeaux qui se touchent et dont

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l'aspect lia pas changé. Ils ont deux portes coclières pareilles, solides, de la hauteur de toute la l'açade, ornées de médaillons, d'amours, de carquois et de masques. Les bâtiments sont du XYiir siècle, d'un étage sur entresol. I^e rez-de-chaussée a des demifenêtres cintrées, à barreaux ; les toits sont bas, fuyants; un fronton en ronde bosse représente des sphinx, des chimères et diverses figures couchées ; desurnes surmontent les angles de l'entablement. Sur le mur, une inscription dans le marbre : «. Chateaubriand est mortdans cette maisonle4juiliet 1848. »

Nous ne nous étions pas contentés, Tremblay et moi, de nous procurer l'adresse ; nous éti >ns venus, la veille, reconnaître le logis. Quant à notre résolution, dont nous ne parlâmes à personne, elle était bien prise. « Nous demanderons à le voir, n'est-ce pas ? — Sans doute. — Arrivés à la porte, nous ne faibliblirons pas? Nous ne reculerons pas? —Je suis, comme toi, bien décidé. Mais que lui dirons-nous, s'il nous reçoit? — On ne s'agenouille plus devant les souverains ; mais on sinclinc devant tout ce qui est divin ; et nous saurons bien lui dire qu'il fait partie de notre culte et que, devant lui, nous nous sentons dans le temple. »

Le I""" janvier 1846, nous sortîmes de l'Ecole à neuf heures ; vingt minutes après, nous nous promenions sur le trottoir de la rue du Bac, fort émus, comme on peut l'imaginer. Je retrouve tout le récit de cette visite sur de vieilles notes prises le soir même, et qui ont dormi depuis des années, avec bien d'autres. Je m'aiderai aussi, dans le détail, d'une longue lettre que j'écrivis quelques jours après à mon ami Laurent-Pichat *, et que j'ai sous les yeux,

i. Voir, sur Laurenl-Pichat et l'amitié qui rniiissuit à Manuel, pages 42-43.

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conxiiie une photographie instantanée. Il y bien lonj^temps que Tremblay n'est plus là pour m'apporter l'appui de ses souvenirs Pauvre Henri Tremblay ! Combien, dans l'Université, g-ardent encore sa mémoire ? Il était grand, svelte, d'une pâleur un peu morbide, d'une nervosité presque féminine. Poète et musicien, il composait des romances dans le goût du temps, et les faisait graver sans nom d'auteur. Il tournait bien les vers, les disait mieux encore, et avait des succès de salon. Il est mort à trente-six ans, sans rien laisser, en prose, qu'un délicat discours de distribution de prix, où se trahit la tristesse d'une santé profondément atteinte et sans lendemain.

La matinée était froide et sombre. Il avait neigé toute la nuit. Nous entrâmes dans la cour ; on nous indiqua, au fond à gauche, un perron surélevé de quelques marches, et surmonté d'une martjuise. Chateaubriand occupait le rez-de-chaussée, qui donnait sur un petit jardin. Un domestique en livrée prit la carte de l'Ecole normale. Quant à nos deux noms, peu importait qu'il les connût, bien que le mien, sans nulle parenté, d'ailleurs, avec le député de la Restauration, eût pu lui rappeler de dures paroles et de désagréables souvenirs. Comme le cœur me battait 1 Tremblay semblait plus maître de lui. Le domestique revint, après quelques minutes d'attente :

(c Messieurs, veuillez entrer; M. le vicomte vous reçoit. »

Xous traversâmes un grand salon de style Empire, où je remarquai dans une corbeille des ouvrages de femme, des pelotons de laine, une tapisserie commencée (M"" de Chateaubriand vivait encore), et, entre les deux fenêtres donnant sur le jardin, un

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buste en marbre du comte de Cliambord, On ouvrit une deuxième porte à gauche : il était là. se soulevant d'un large lauteuil où il s'appuyait d'une main, en nous tendant l'autre. Nous n'avions jamais vu de si près ce qu'on appelle la gloire

Voulez vous la première impression ? Je la copie textuellement dans ma lettre de normalien dont j'ai parlé : « Nous attendions quelque chose de séculaire et de moDumental. Il était vieux, très vieux, et comme honteux de l'èlre; si cassé que le vieillard avait déibrmé l'homme, et qu'il nous fallut Caire un ei'forl pour retrouver sous ces rares cheveux blancs, sous ce front dénudé, vaste et allongé, mais étroit, tout en hauteur, profondément ridé, dans cette bouche contractée par un sourire énigmatique, dansée corps gr(*le et affaissé, soutenu par des jambes trop faibles, dans cet ensemble tout humain, tout moi tel, tout penché vers la tombe, le mélancolique adolescent de Gombourg, le poète d'Amélie, d'Atal.i, de Cymodocée, ou encore le voyageur infatigable, le politique passionné, le chevalier de la royatiU vaincue, le chantre du nouveau monde et le -iéfenseur de l'ancien,,. Il ne lui reste rien de beau que ses grands yeux bleus, qui semblent se mouiller facilement de larmes, et qu'il levait sur nous avec une sorte de douceur étonnée... »

On voit, par cette citation d'un observateur qui vise à l'exactitude, que la couleur des yeux, qui a été une Tjuestion sérieuse, dont Sainte-Beuve el d'autres se sont occupés, est bien ti'anchée ici, et, ce me semble, sans aucun doute possible ; car nos regards ne se détachaient pas de ce visage. Même émus, nous avions cette curiosité intense de l'œil, que rien ne déconcerte. Nous dévorions sa présence»

C'est ainsi que plus tard jeiis l'occasion de chercher un jour Raphaël dans Lamartine vieilli, et. bien souvent aussi. Olympio dans Victor Hugo octogénaire.

La pièce où nous étions servait à Chateaubriand de cabinet et de chambre à coucher. Au fond, un petit lit étroit, un lit de fer garni de rideaux blancs, un lit virginal. Sous les rideaux un crucifix surmonté d'un rameau de buis. En lace de la haute cheminée où llambait un feu clair, un tableau de sainteté, que nous apercevions de profil sans en distinguer nettement le sujet. Au milieu de la chambre, une grande et massive table garnie d'ornements de cuivre, encombrée de papiers, de livres, de journaux, dans un désordre accepté ou voulu. Il s'était rassis dans son fauteuil, tout près du feu, après nous avoir fait signe de nous asseoir.

« Nous venons, monsieur le vicomte, lui dit Tremblay, qui avait médité sa phrase, vous offrir, pour la nouvelle année, les vœux et les hommages de l'École normale ; nous sommes les interprètes de son admiration et de son respect.

— Je suis bien touché de cette démarche, répondit-il. C'est une grande École que la vôtre. J'ai beaucoup connu, au temps du Globe, votre directeur Dubois 1, un Breton aussi. Il nous avait promis un important ouvrage sur le christianisme : a-t-il renoncé à en faire l'histoire? J'ai aussi connu Rémusat. qui m'a demandé ma voix pour l'Académie -. Il ne me la demandera plus longtemps !

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