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Mélanges et fragments

Page 207, ligne \i -. au lieu de -. a pracliquer vos vieux aulheurs français, lisez : n pracliquer nos vieux aulheurs français.

Il y a trois ans bientôt, la tombe s'ouvrait pour recueillir la dépouille mortelle de M. Auguste de Blignières, professeur de rhétorique au collège Stanislas, qui venait de succomber dans la fleur de l'âge et de l'espérance. L'enseignement perdait un de ses plus jeunes, mais de ses plus excellents maîtres, les lettres un écrivain du goût le plus délicat, qui dans sa rapide carrière avait produit des travaux durables. Quand une existence, même la plus courte, a été remplie utilement, c'est une consolation de recueillir les souvenirs qu'elle a laissés ; c'est un devoir de les honorer. Cette pieuse pensée a dicté les lignes qui vont suivre; elles sont un faible hommage que nous

pavons a la mémoire d'un ami et a la douleur (inné famille dont les regrets n'ont pas été adoucis par le temps.

Auguste -Ernest Le Barbier de Blignières était né à Paris le 1er janvier 1825. La maison où il reçut le jour appartenait a son père qui v avait fondé et qui y dirigeait avec succès un pensionnat de jeunes gens. Vers l'âge de quatre ans, une lièvre typhoïde faillit l'enlever à l'affection et aux espérances de ses parents. Lorsqu'il reprit des forces, il avait atteint l'âge où commence pour l'homme cette première éducation de la famille, dont les impressions ineffaçables étendent leur influence sur tout le • ours de la vie. Lugusté trouvait dans son père la tendresse la plus dévouée unie à l'expérience. Environné de l'estime et de la reconnaissance des familles dont il élevait les fils, M. de Blignières reçut de Dieu avec bonheur cette nouvelle mission douce pour lui de former son propre enfant à la vertu et aux lettres. 11 mil ses premiers ^>ins a lui inculquer 1 s vérités de la religion, moins encore peut-être par des préceptes que par de bons exemples. Ainsi lui déposée dans le cœur d'Auguste mie se-

menée féconde de piété que l'étude et les années développèrent et qu'il cultiva toute sa vie comme le précieux fruit de l'éducation paternelle.

Au mois d'octobre 1835 , après avoir acquis les premières notions de la grammaire et de l'histoire, Auguste commença à suivre les classes du collège Bourbon. Ceux qui l'onl connu n'ont pas oublié les heureuses dispositions qu'il annonçait, et que rehaussait la giàce de son caractère facile et aimable. 11 (il (les études non-seulement solides, mais brillantes , qui furent couronnées chaque année par des succès éclatants, soit au collège, soit dans les luttes de la Sorbonne. En 1843, au sortir de la classe de philosophie dont il avait goûté et fidèlement suivi les austères études, il fut reçu bachelier es lettres. Il éprouva alors cette incertitude qui pèse sur le plus grand nombre des jeunes gens, lorsque le moment est venu pour eux de choisir une carrière. Son éducation chrétienne, la gravité de ses sentiments et de son caractère semblaient l'appeler vers le sacerdoce ou la magistrature ; mais l'exemple qu il avait sons les

yeux l'emporta, et encouragé par l'espérance

de taire un peu de bien en suivant les traces de son père, il résolut de se vouer à l'enseignement. Les commencements de la carrière sont en général si laborieux, si incertains, que les esprits les mieux doués sentent le besoin d'être soutenus et dirigés. Auguste eut pour guide de ses premiers pas M. Egger, dont nous ne louerons ici ni l'érudition affable, ni le goût ingénieux et sûr, appréciés de tous ceux qu'il a aidés, encouragés et formés. Sous ce maître excellent, qui était devenu son ami, Auguste se livra à de fortes études de philologie, qui achevèrent de le fortifier dans les langues anciennes et la littérature classique. Ses journées consacrées au travail se partageaient entre les exercices de composition/, la lecture assidue des chefs-d'œuvre, et quelques leçons particulières où il se formait a la pratique de l'enseignement. Sans fuir tout à fait. le monde, et sans repousser les distractions permises a sou âge, il évitai! l'agitation ci les plaisirs bruyants qui (Ment à l'étude s;i sérénité. Lorsqu'il avait des loisirs, il les omsacrail a visiter de pauvres familles au nom de

la société de Saint-Vincent de Panl dont il Fut jusqu'à sa mort un des membres les plus zélés. 11 se préparait ainsi par l'exercice de la charité au dévouement et à l'abnégation qui conviennent aux instituteurs de la jeunesse. La régularité laborieuse de sa vie était le gage de succès précoces. En 1844, après une année de préparation , il fut reçu licencié par la Faculté des lettres de Paris, et deux années après, il parvint aux honneurs disputés de l'agrégation des classes supérieures. 11 était alors dans sa vingtdeuxième année. Le rapport sur les opérations du concours signalait avec éloge, comme les traits distinctiFs de son talent, « une grâce d'élocution et une maturité de jugement qui donnaient de belles espérances. »

Malgré le charme qui l'attirait vers les lettres, Auguste de Blignières avait voulu entreprendre des études de droit. Il pensait et il répétait souvent avec beaucoup de sens qu'il n'était permis à personne d'ignorer les lois de son pays , et que la connaissance des principes • If la législation civile était le complément de toute éducation libérale.

Dans la même vue, il s'était attaché à une

réunion qui se tenait dans le local occupé par L'Académie de médecine, rue de Poitiers, et qui a été connue sous le nom de Conférence d'Orsay. Elle se composait de jeunes gens laborieux et distingués, que leurs familles destinaient pour la plupart à la politique, et qui s'essayaienl entre eux à des jeux de tribune, image anticipée de la lutte des partis. La, Auguste de Blignières comptait autant d'amis que de collègues, qui suivaient avec joie, sans mélange d'envie, chacun de ses pas dans la carrière. 11 se mêla peu en général aux discussions; distrait par d'autres soins, il bornait ses vœux à s'instruire en écoutant les autres; mais malgré sa réserve et sa modestie, il exerçait le facile ascendant qui appartient à la distinction naturelle de l'esprit et à l'aménité des manières,

('.«■pendant sa santé affaiblie par le travail réclamait de sérieux ménagements et commençait même à inspirer d'assez vives inquiétudes. Il ne s'était pas senti la force d'aller remplir 1 « i chaire de seconde du lycée d Amiens qui Lui avait été offerte à La suite du concours de L'agrégation. Il acquit bientôt La triste certitude qu'il ne pourrait pas reprendre de Longtemps

ses travaux habituels, et que les froids de l'hiver, si souvent rigoureux dans ce pays, aggraveraient son état. Ce fut alors que, sur l'avis des médecins, il se décida à quitter Paris et même la France, et à aller passer la mauvaise saison en Italie. Sa mère, sa sœur et le plus jeune de ses frères l'accompagnaient, afin qu'il retrouvât sur la terre étrangère la société, les joies et tous les soins de la maison paternelle. Il séjourna à Rome environ cinq mois, ému et charmé de tout ce qu'il voyait, heureux surtout de visiter dans la compagnie de personnes aussi chères les monuments de cette contrée illustre et sainte. En avril, après les fêtes de Pâques, il entreprit seul une excursion du côté de Naples où il s'arrêta quelques jours, visita Pompéi, Herculanum, le Vésuve, et regagna par mer Civita-Vecchia, d'où il retourna à Rome. Il a laissé un journal de son voyage, dans lequel il décrit avec simplicité les monuments et les sites qu'il a vus, l'état des populations, les espérances des partis, l'attitude du gouvernement romain , ses propres impressions et ses projets. On voit qu'il avait formé le dessein de tracer un tableau de Fin-

structura publique dans les États pontificaux. Il avait recueilli dans cette vue de précieux documents, et avait suivi plusieurs cours du Collège romain, entre autres celui de philosophie. Il était en mesure autant que personne de mener à l»onne fin ce travail délicat et d'en tirer des conclusions pratiques à l'usage de la France. Mais les années lui ont manqué pour achever son utile entreprise.

Auguste de Blignières revint en France au mois de juin 1847. Comme sa santé exigeait encore des soins, il alla passer la fin de la saison à Plombières. La chaire de rhétorique du collège Stanislas étant devenue vacante dans l'intervalle, M. l'abbé Goschler, l'habile directeur du collège, fut heureux de s'attacher un collaborateur en qui le savoir était rehaussé par la piété. Auguste accepta avec reconnaissance le poste honorable où il éiait appelé. Il y porta les qualités qui font le professeur excellent, une érudition discrète et sûre, un jugement sain et ingénieux, la clarté et l'élégance de la parole, et surtout l'attachement à ses élèves , le dévouement à ses fonctions. Nourri de la lecture des écrivains du siècle de Louis XIV,

il avait puisé dans ce commerce austère et fortifiant, l'amour du vrai, le respect de la règle, et l'aversion de tout ce qui pouvait ressembler à l'exagération et à l'emphase dans le style ou dans la pensée. Tantôt par d'élégantes analyses des plus beaux morceaux de la littérature classique, tantôt par des rapprochements habiles entre ces incomparables modèles et quelquesunes des productions de la littérature contemporaine, il s'efforçait de faire comprendre à son auditoire le charme de la simplicité. Ses leçons étaient écoutées avec une attention religieuse que son zèle aurait suffi pour recommander, et que la faiblesse de sa voix ne lassait pas. Quelques-uns des élèves qu'elles ont formés sont devenus aujourd'hui des maîtres, et leurs succès ont témoigné combien était sage et habile la première direction qu'ils avaient reçue.

Malgré les soins qu'il consacrait à sa classe, Auguste de Blignières avait su se créer des loisirs qu'il employait à des travaux de littérature et d'histoire. L'étude des origines de la langue nationale avait principalement excité son intérêt. Il aimait à en rechercher les an-

ciens monuments et à suivre les transformations qu'elle a subies depuis le \vie siècle. Une occasion se présenta bientôt pour lui de continuer ses premiers travaux d'une manière soutenue et utile. En 1846, l'Académie française avait proposé pour sujet du prix d'éloquence Y Éloge d'Amyot , et le prix n'ayant pas été alors décerné, elle avait mis de nouveau Je même sujet au concours en 1848. Le temps était peu propice aux travaux de l'esprit. Sans renoncer aux devoirs publics que de cruelles circonstances imposaient, Auguste de Blignières voulut répondre à l'appel de l'Académie. Il se mit avec ardeur à étudier la vie et les ouvrages d'Amyot; il relut ces traductions célèbres dont la gloire n'a pas été égalée par les compositions dites originales de tant d'écrivains aujourd'hui ignorés; il admira cette diction à la fois savante et naïve, harmonieuse et simple de l'habile interprète de Plutarque , et il essaya de louer dignement les services qu'avait rendus à la prose française cette heureuse imitation des formes antiques.

Comme il venait de terminer Y E loge d'Amyot, il voulut participer par ses conseils à une

Grammaire française que son père était sur le point de publier. Parmi les chapitres auxquels il a travaillé , nous citerons quelques pages sur la négation, qui se distinguent par une exposition lumineuse de l'une des parties les plus difficiles de la grammaire. Qu'il nous soit permis de rappeler aussi et même de citer les lignes suivantes de la préface qui peignent bien la finesse de cet esprit distingué.

« l ne grammaire, disait-il, est une œuvre peut-être plus difficile encore qu'elle n'est modeste. Les habiles, ailleurs qu'à Port -Royal, dédaignent d'y employer leur talent : les autres s'embarquent trop souvent dans l'entreprise sans en avoir assez mesuré les écueils. Qui ne se croit capable de faire un livre si simple? A dire vrai, cependant, serait-ce trop pour réussir d'être bon érudit et de connaître l'histoire de la langue et son origine; d'être un peu philosophe et de pouvoir rendre raison des lois du langage par l'analyse de celles de la pensée; d'être littérateur et d'avoir l'art de retrouver sous les variétés des tours les nuances délicates et fugitives de nos idées, de distinguer les règles que le goût impose et les usages

qu'il conseille? N'est-il pas nécessaire de savoir beaucoup afin de ne rien dire que de juste, et de savoir dire peu pour ne rien mettre de trop; d'user discrètement de la science pour ne rien présenter d'incertain ou d'obscur, d'en user habilement pour tout éclairer, tout simplifier et tout mieux définir? Ne faut-il pas se garder de ces distinctions subtiles et douteuses, de ces théories trop arbitraires et qu'on apprend dans les grammaires pour les désapprendre dans les auteurs; éviter de présenter aux enfants le mécanisme seul de la règle, mais y joindre, toutes les fois qu'il se peut, origine et sa raison logique? Car c'est accroître le travail de l'esprit et nuire à son progrès que de ne pas donner pour auxiliaire à la mémoire qui retient le> choses l'intelligence qui s'en rend compte.... »

Cependant L'Académie française avait pro* Qoncé son jugement Bur le concours pour le prix d'éloquence. Le prix ne fut pas décerné ;i Auguste de Bligni* res, maie !<• rapport du crétaire perpétuel de 1' académie s'exprimait dans les termes les plus honorables sûr le dis- 'ii rs qu'il avail envoyé

« Le discours inscrit sous le n° 20 et portant la même devise, disait M. Villemain, n'obtient que l'accessit, mais en méritant une grande part d'éloge. On y reconnaît une instruction solide, des vues justes, et dans un style travaillé souvent avec art, des signes incontestables de talent. L'auteur est M. de Blignières, agrégé, professeur de rhétorique au collège Stanislas. D'autres succès ne peuvent lui manquer dans ces recherches d'érudition française et de goût, liées à notre histoire, et qui plaisent aux époques paisibles. »

Cette approbation de l'illustre critique fut pour Auguste de Blignières un précieux encouragement à publier l'éloge qu'il avait envoyé à Y académie. Mais il ne voulut pas le laisser paraître avant de l'avoir revu, développé et complété. Comme il arrive souvent, ce travail de révision l'entraîna plus loin qu'il n'avait pensé. Il ne voulait d'abord que joindre quelques notes à son discours; grâce à des études approfondies qui ne laissaient échapper aucun point obscur sans l'éclaircir, il se trouva avoir fait un livre qui renferme les détails les plus intéressants sur l'histoire de la langue et sur

(«■Ile de la traduction au \\f siècle. L'ouvrage commence par Y Éloge d'Âmyot que complète une étude de sa vie dégagée des récits romanesques qui en ont trop souvent travesti les événements les plus simples. Les chapitres suivants, au nombre de douze, sont consacrés à des recherches littéraires sur les œuvres du célèbre écrivain et sur l'influence qu'il a exercée. Il se trouve habilement replacé au milieu des traducteurs ses contemporains et même au milieu de ses devanciers et de ses imitateurs : • le sorte que nous voyons par quels progrès, du nv* siècle au wip, la littérature ancienne a passé dans notre langue, et commenl tanyoi a continué avec des qualités d'écrivain supérieures ces premières et imparfaites tentatives. \ la tin de l'ouvrage sont réunis sous forme d'appendice de nouveaux éclaircissements et quelques lettres inédites pie, par une de ces bonnes fortunes qui sont la récompense des recherches patientes, Auguste avait retrouvées dans les manuscrits de la Bibliothèque Impériale. Auguste «le Blignières avail consacré deux années, depuis le jugement de l'Académie, à revoir YEêsai sur Amyot. Le surcroît d'occu-

pation qui en résultait pour lui ne le détournait pas des devoirs de l'enseignement, et il menait de front ses propres études et les soins qu'il ne cessait de donner à ses élèves. Les fatigues qu'il s'imposa eurent pour effet d'affaiblir encore sa santé, déjà si compromise. Une affection de l'estomac, dont il avait ressenti les premières atteintes en 1846, lit des progrès rapides et inquiétants. Au mois d'avril 1851, les médecins lui recommandèrent une cessation absolue de travail, un régime fortifiant, le séjour et les distractions de la campagne. Il se débattit quelques semaines contre cette ordonnance rigoureuse qui l'enlevait à ses travaux de prédilection; mais vers le commencement du mois de juin, les instances de sa famille l'emportèrent, et il partit pour le Midi. Il se rendit d'abord aux bains de Saint-Gervais en Savoie, sur l'appel de l'un de ses plus anciens et de ses meilleurs amis, M. le vicomte Charles de Montbrian. Après y avoir séjourné un mois environ sans reprendre de forces , il rentra en France , passa quelques jours à Champs- Vieux, près de Neuville-sur-Saône, puis vint s'établir au château de Montbrian, dans la famille de son ami, où

les soins les plus dévoués lui lurent prodigués. Son père ne tarda pas à le rejoindre, et l'accompagna ensuite à Lyon où il allait suivre un traitement dans la maison de santé du docteur Milliet. Malgré de tristes pressentiments, il se liait en sa jeunesse, et il croyait à sa prochaine guérison. Sa plus grande préoccupation était la crainte de ne pouvoir passer l'hiver à Paris, ni surveiller les études de son jeune frère. C'était là le regret le plus vif que sa position parût lui inspirer. Cependant ses forces diminuaient de jour en jour. La maladie de l'estomac dont il souffrait venait de se compliquer, à la suite de quelques imprudences, d'une lésion dans les poumons. Ni précautions, ni soins, ni remèdes n'arrêtaient les progrès du mal; mais le dépérissement des organes n'altérait pas chez Auguste la vigueur ni même la finesse de l'esprit. Sa conversation et ses lettres respiraient comme autrefois Lenjoueii h 'lit et la confiance. 11 suivait avec un vil intérêt et avec une joie qu'il ne cachait pas le succès rapide de YEssai sur Amyot qui venait alors de paraître el qui avait été accueilli avec la faveur la plus marquée. Le 30 sep-

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