SOUS LA RÉPUBLIQUE
Jeunes élèves ,
Vous venez de donner une année de plus à cette vie de travail et de famille que l'on mène à Stanislas. Si souvent agitées au dehors, toutes les journées se sont écoulées ici calmes et laborieuses; l'impatience et l'inquiétude n'ont pas un seul instant pénétré dans votre retraite. Vous avez courageusement persévéré jusqu'à la fin ; vous ne vous êtes pas laissé soustraire avant l'heure aux mains qui vous conduisaient vers le terme accoutumé ; vous avez mérité toutes les joies que vous réservait ce jour vivement désiré, mais patiemment attendu. Oui, c'est bien votre jour de fête et le nôtre ! De légitimes succès vont récompenser vos efforts, et nous, heureux d'avoir préparé le triomphe , armé , encouragé , désigné le vainqueur, nous, vos maîtres d'hier, vos amis d'hier et d'aujourd'hui , nous allons nous en réjouir avec vous. Ces loisirs qui vont commencer pour vous,
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vous ne les aurez pas dérobés à l'étude , mais gagnés par le travail; vous en jouirez mieux : le repos est plus doux quand on ne lui donne que les heures qui lui sont dues. Ces adieux ne seront attristés d'aucun regret ; on peut se séparer sans peine de ceux qu'on ne laisse qu'au bout de la carrière , dont on prévoit le retour , et qu'on ne quitte des yeux que pour les voir arriver, hôtes joyeux et fêtés, au logis paternel, où ils n'emportent pour la plupart que le souvenir de nos encouragements et de nos éloges.
Mais n'est-ce pas au moment des adieux que l'affection , devenue plus expansixe et plus confiante, comme pour se fortifier contre l'épreuve de l'absence, aime à lever tous les doutes , à se rendre compte du passé, à se promettre l'avenir? Faisons donc ce que font des amis qui se séparent : mettons à profit ces courts instants pour nous assurer que nous pouvons revenir sur le passé sans regrets, et interroger sans inquiétude 1 avenir qui nous appartient encore. Préposés au gouvernement de vos jeunes esprits, nous ne vous avons pas laissés douter d'une sollicitude affectueuse et constante. Vous rendez ce témoigi, à tous ceux qui m'entourent , j'en suis sûr, et tous ne me le refusez pas, je l'espère. Mais laissez-moi TOUS duc de plus que , dirigé par nous, votre travail n'aura pas été stérile; que vos études classiques, lea plus fructueuses pour l'intelligence , ue sauraient cesser de l'être dans aucun temps et bous aucun régime, que Les événements accomplis autour de vous ,
si grands qu'ils soient , n'en ont pu détruire ni atténuer les avantages; qu'enfin l'esprit religieux qui y préside est à l'abri de toute atteinte , et que pour vous, aujourd'hui , le seul regret légitime, ce serait celui de n'avoir pas suivi tous nos conseils et pratiqué toutes nos leçons. Voilà la confiance que je voudrais redoubler en vous ; car c'est là le nerf du travail , le soutien de votre zèle et la raison du nôtre , notre force à tous et notre lien de famille.
Pendant que vous poursuiviez paisiblement ici , jeunes élèves , le cours accoutumé de vos études , vos aînés, en entrant dans la vie, avaient vu les institutions politiques changer tout à coup devant eux. Le monde semblait s'être renouvelé , l'esprit nouveau l'avait conquis en une heure. On put se demander alors si cette grande victoire n'allait pas prendre au dépourvu les jeunes générations, si un enseignement où la république n'était pas prévue pouvait apprendre à bien servir la France républicaine ; et , au milieu de ce long ébranlement de toutes les opinions qui suit toujours les commotions politiques, des esprits mécontents , qui croyaient trouver partout un procès à instruire et une tradition à condamner, s'armant trop aisément , au gré de leurs préventions et de leurs désirs, des conséquences d'une révolution inattendue, prétendirent envelopper nos études traditionnelles dans cette vaste réprobation du passé. Nous, cependant, nous attendions cet esprit nouveau dont on nous menaçait, assurés qu'on s'en préva-
lait à tort contre nous, n'en redoutant pas la saur influence et les progrès réguliers , n'en craignant que les erreurs et les surprises. C'est que nous savions que renseignement dont nous sommes dépositaires, s'il peut recevoir quelques modifications avantageuses et sages, repose sur un fonds inaltérable d'idées saines, de besoins légitimes, de salutaires pratiques ; c'est que, ici surtout, nous savions que ce qui fait toute notre science, les lettres sanctifiées par l'esprit chrétien, voilà ce qui ne vieillit ni en trois jours, ni en cent ans, ce qui ne porte pas en soi de germe de décrépitude.
Et quelle serait donc cette accusation que l'on porterait aujourd'hui contre notre enseignement? Serait-ce que son origine et son passé peuvent donner quelque ombrage? Sans doute il s'est développé smis le patronage d'un régime déchu , et, ce ne serait, je pense, rendre hommage à personne que d'oublier «mi <Ii- désavouer aujourd'hui une faveur dont on s'honorait. Mais quelles sont ces traditions suspectes dont nous nous serions constitué- héritiers malveillants et défenseurs arriérés? Etrangères par ellesmêmes aux débats des partis, les lettres n'en retardent pas la défaite . n'en compromettent pas la victoire. Elles n'étaient pas liées de leur nature à de vieux dogmes politiques; elles ne sauraient enseigner aujourd'hui ni la défiance ni la haine. Qui.1 si on leur demande mieux encore, si on paraît craindre que leur silence n'abrite l'indifférence, ne cache
peut-être d'autres sympathies, pourquoi ne rappellerions-nous pas que, dans cet enseignement littéraire d'où l'histoire n'est jamais absente , l'appréciation des chefs-d'œuvre se lie toujours à l'étude de l'esprit qui les a produits, des événements qui les ont fait naître, des passions qui les ont inspirés? Et, dans cette antiquité dont nous vous parlons tant, quelles étaient ces passions si éloquentes? L'amour de la liberté et de la patrie ; quels étaient ces événements tant célébrés? Les luttes de la République contre ses agitateurs et ses ennemis; quel était cet esprit si puissant et si fécond? Celui de deux fortes nations dont le génie grandit avec la liberté , décline sous le despotisme, et, asservi sans retour, se relève parfois encore au souvenir de son indépendance perdue pour protester par une indignation généreuse. Ah ! si nos études littéraires portent avec elles un enseignement politique , ce n'est pas de la France républicaine que cet enseignement peut éveiller la défiance ! Montrons donc sans crainte à notre pays ces ouvrages qui sont tous les jours entre nos mains, toute cette littérature des républiques anciennes , expression fidèle de leurs institutions et de leurs mœurs, image de leurs vertus, écho de leur gloire. Ouvrons les Philippiques ; aujourd'hui surtout joignons-y les Catilinaires , et nous sommes sûrs que la France sera cette fois encore du parti du grand citoyen, triomphant des factieux et sauvant la patrie !
Soutiendrait-on avec plus de fondement que, dans
la société française , telle que Fa faite une grande révolution, notre enseignement n'ait pins désormais sa place ? Quelle est donc cette instruction qu'on voudrail l'aire renier par la raison moderne? Voua la connaissez , jeunes élevés, et déjà, je l'espère, vous commencez à en ressentir et à en apprécier les bienlaits. Ce n'est pas une instruction pratique qu'on applique et qui fructifie aussitôt qu'elle est reçue. Réservée aux privilégiés de l'intelligence ou de la richesse , que le bienfait de leur naissance ou la justice sociale exempte des premières nécessités de la fie, sans les soustraire à la loi du travail, et autorise à se donner d'abord tout entiers à eux-mêmes , mais pour donner mieux ensuite à la société qui les attend, c'est une instruction qui les prépare de loin aux professions libérales e1 façonne en eux l'instrument de la pensée. Par l'étude . la comparaison, l'application des lois du Langage, par le travail du style et l'exercice de la composition, elle mûrit dans leur ordre les facultés intellectuelles, assouplit la mémoire el fortifie l'attention, exerce la réflexion et forme le raisonnement, perfectionne enfin de concert, dans l'esprit où ils sont étroitement liés, l'art de penser et l'art d'écrire. Par la lecture assidue «les beaux ouvrages, parla pratique journalière des pmductions du génie français et des chefs-d'œuvre de deux grandes littératures qui ont fourni tant de modèles à la nôtre, leur directe héritière . «-Ile déeom re a l'intelligence un horizon étendu et varié, elle dé-
pose dans la mémoire un fonds d'idées justes ri saines, première et précieuse richesse, (pie multiplie le travail de la réflexion; elle féconde l'imagination, elle développe le goût, riche faculté, source abondante de jouissances délicates, elle forme enfin , pour ainsi dire , le tempérament de l'esprit. Voilà les leçons que vos pères ont reçues , voilà celles qui ont fait l'éducation de l'esprit moderne. Auraientelles tout à coup perdu faveur , et par quel revirement subit verrions-nous dédaigner ce qu'elles renferment d'inestimables avantages? Sont-celes mœurs qui se renouvellent?- Est-ce la société qui se transforme? Est-il vrai qu'engagés longtemps dans de fausses routes avec elle, le jour où elle est rentrée dans ses voies véritables , nous nous soyons trouvés en arrière, perpétuant des traditions abandonnées ? Non, quelques esprits chimériques ont bien dit à la société qu'elle était mal faite et lui ont annoncé qu'ils allaient la remanier : déjà ils se mettaient à l'œuvre ; un moment inquiète, la société s'est interrogée ellemême, et n'a point trouvé qu'elle fût à refaire. Sans doute c'est un privilège que cette éducation libérale qui prépare doucement quelques esprits aux fonctions sociales les plus hautes, pendant que tant d'autres n'apprennent guère que la science vulgaire d'un métier, qu'ils échangent aussitôt , au prix d'un rude labeur, contre le salaire qui les fait vivre. Mais qu'en conclure? Qu'il faut alléger le fardeau prématuré de ceux-ci et développer dans une juste mesure
leur intelligence trop tôt comprimée, et qu'il faut
redire souvent aux autres, à vous, jeunes (lèves, quels devoirs impérieux leur impose ce choix antérieur à tout mérite , qui les classe parmi les élus de la société. Toute autre conclusion serait fausse et dangereuse. Les degrés de la hiérarchie sociale ne seront jamais confondus sans péril , la société veut avoir une tête ; et il sera toujours de l'intérêt de tous que ceux dont la Providence aura marqué la place aux premiers rangs y apportent une intelligence fortifiée par l'incontestable excellence d'une préparation générale et supérieure. Dira-t-on que les mœurs républicaines, proscrivant, dans leur simplicité révère, toute superfluité sociale, exigent qu'on abolisse , tout au moins qu'on restreigne le luxe de l'instruction encouragé trop longtemps, et refusent d'autoriser désormais les longs loisirs intellectuels ? Prétendra-t-on qu'elles doivent décréditer cette culture dont les produits ne se recueillent pas assez tôt . ne s'estiment pas à une mesure exacte, et faire déserter cette route aux longs détours, où l'esprit s'attarde au lieu d'aller droit à sou but? Mais qui ne sait qu'il en est de L'instruction comme de la vie, où Je superflu est chose si nécessaire? N'avez-vous que l'indispensable, nous êtes pauvre: ne Bayez-vous que ce dont nous ne pourriez vous passer dans votre étal . \ous êtes ignorant, ("est votre surcroît de rejs-
B 'ces qui fait le bien-être et le charme de votre
existence; c'est votre surcroît de connaissances qui
DES ÉTUDES LITTÉRAIRES. 'I [)'à
fait la vigueur et la dignité de votre esprit. Oui, ce sont ces études qui ont donné à notre pays celte suprématie intellectuelle dont il s'enorgueillit, et à la société française la première place parmi les sociétés polies. Pourquoi la République renoncerait-elle à cet honneur, et préférerait-elle l'austérité de Sparte à la splendeur d'Athènes ? C'est lui faire injure de croire qu'elle s'accommode mal de notre brillante civilisation, et que, peu jalouse de cette gloire, ou, pour mieux dire , prête à la désavouer , elle soit condamnée par son principe à laisser dépérir entre ses mains le précieux dépôt de nos vieilles lumières. Qu'elle le conserve plutôt avec sollicitude : c'est la monarchie qui le lui lègue , mais c'est la France qui le lui confie. On lui dira que la littérature, c'est l'école des générations anciennes, la science traditionnelle, la privilégiée de la royauté. Ne sait-elle point que ce n'est pas toujours un progrès de rompre avec les traditions, et que, si l'humanité marche sans cesse, ce n'est pas toujours à la manière de l'enfant qui rejette en grandissant les jeux et les fables de ses premières années ? C'est quelquefois aussi , grâce à Dieu , comme le jeune homme, confiant sans présomption, qui se donne pour tâche, en approchant de l'âge mûr, non de renouveler ses idées, mais de les améliorer chaque jour. On lui dira que l'étude des lettres , c'est le culte du passé. Mais ne voit-elle pas que si l'art et le goût, l'imagination et l'éloquence ont eu plus tôt leurs règles et leurs modèles, ces leçons du
génie, pour être de vieille date, n'en sont pas moins aujourd'hui et en tout temps efficaces et opportunes, et qu'il y aurait péril à en rompre la chaîne? \p croyons donc pas, jeunes élèves, que les lettres soient destinées à déchoir ; rien n'a pu leur faire perdre le privilège de donner à l'esprit , mieux que toute autre étude, la rectitude du jugement et l'élévation de la pensée; les services qo Viles rendent sont de ceux qu'on reconnaît encore et dont elles peuvent hautement se prévaloir, et la cause de leurs détracteurs n'est devenue plus forte d'aucun argument nouveau.
Est-ce à dire cependant que ce grand mouvement d'innovation qui se propage invinciblement de tontes parts doive s'arrêter tout à fait au seuil de nos lycées? Je ne le crois ni le désire. Que l'esprit du jour, sans ébranler une institution éprouvée par nue expérience décisive et fondée sur d'impérissable! principes, autorise, dans renseignement comme en toutes choses, les saines tendances d'amélioration et de progrès, qu'en respectant nos études, il en change quelques détails, y distingue des degrés, en règle mieux peut-être la distribution, nous y souscrirons volontiers. Pourquoi ne le dirions-nous pas? Si parmi ceux à qui l'on nous donna pour guides il en est dont le courage ou la force aient failli avant la fin de la route , que chaque jour de marche laisse d'un nouveau pas en arrière, et (pie nous quittions enfin trop loin du but où nous voulions les conduire,
qui le regrette plus que nous? Ne nous promettons pas sans doute que nos leçons puissent pour tous porter tous leurs fruits , ce serait compter sans la nature humaine; mais applaudissons-nous si une main sage et ferme , en même temps que discrète el amie, touche à notre enseignement pour v prévenir tout ce qui peut servir de prétexte à la paresse indocile, décourager une volonté molle, surcharger une intelligence trop faible. Voudra-t-on , par exemple, que tous ne soient pas tenus de fournir la même carrière; que les uns donnent à l'étude approfondie des lettres latines et françaises , à l'exercice si profitable de la composition et du style , les heures péniblement employées à l'étude incomplète d'une seconde langue ; que d'autres, ceux dont les fonctions demanderont une littérature plus forte et plus variée, ceux dont l'aptitude n'est pas douteuse et dont l'esprit est plus patient au travail , entreprennent seuls à la fois le voyage de Rome et celui d'Athènes? Pourquoi nous y refuserions-nous? qui de nous attache quelque prix à ce surcroît de science mal apprise, qui ne laisse dans l'esprit que des souvenirs confus prompts à s'effacer, et de fâcheuses habitudes moins promptes à se perdre, qui nous prépare d'ailleurs pour l'avenir presque autant de juges prévenus et de censeurs chagrins que nous avons compté d'élèves rebutés? Voudra-t-on, par cette juste réparti lion, sans abandonner les vrais principes du développement intellectuel, faire plus tôt dans l'enseignement
des uns une part un peu plus large à l'instruction spéciale, aux connaissances pratiques et laisser les autres se mûrir plus à loisir pour la société dont ils doivent rester l'élite : qu'y a-t-il là ([Lie nous ne soyons prêts à proposer nous-mêmes, et que perdrions-nous à une pareille innovation? Si plusieurs ne s'engagent avec nous que pour la moitié du chemin, ce sont ceux dont, au delà, il eût fallu, sans succès peut-êlre, stimuler la mollesse ou combattre la résistance. Si nous obtenons peu, au moins n'aurons-nous pas demandé davantage. On apprendra moins de choses à notre école, mais mieux Bans doute et de meilleure grâce. L'intelligence et le cœur \ gagneront. L'esprit se laissera moins facilement aller au découragement et à cette indifférence paresseuse où il s'endort trop souvent, perdant le goût du travail et tout ce qu'on perd en même temps; et nous, nous serons, je l'espère, attristés moins souvent par la nécessité d'infliger un blâme à ceux que nous voudrions toujours encourager et ne jamais reprendre. Moins nombreux, mais soutenus par la conscience d'une obligation plus étroite, par l'attrait d'un enseignement plus élevé, et s'avançanl tous d'un pas égal, quelques esprits choisis pénétreront plus avant dans le riche domaine de la science littéraire. Peut-être même cette division utile rappellera-t-elle dans nos écoles ces transfuges de la littérature que la crainte d'études arides et surabondantes avait trop tût soustraits à nos leçons, et pré-
maturément livrés à l'influence exclusive des sciences. Pourquoi doue nous alarmerions-nous? C'est là le senl tribut qu'ait à nous demander l'esprit nouveau : et celui-là, nous le lui payerons de bonne grâce. Non, les vraies mœurs républicaines n'ont rien qui nous effraye. Elles ne sauraient être, à mon sens, qu'une plus sévère application des principes éternels que la société moderne a reconnus pour ses lois. En maintenant comme légitime ce luxe intellectuel qui fait l'bonneur et la richesse des nations, qu elles nous accoutument à croire que le luxe appauvrit quand il n'est pas proportionné aux facultés de chacun , et que l'utile ne doit jamais être sacrifié au superflu ; c'est-à-dire que la République nous rappelle ce que la raison nous conseille, rien de mieux. Mais les mœurs nouvelles ont aussi leurs erreurs et leurs périls. Qu'elles appellent au bénéfice de l'instruction libérale tous les esprits d'élite, et leur ouvrent nos rangs sans retard et sans obstacle , c'est justice; mais qu'elles nous épargnent ce dangereux esprit d'égalité jalouse qui exalte tous les amourspropres sous prétexte d'en abaisser quelques-uns ; qu'elles n'éveillent pas partout un désir impatient de s'élever, une confiance exagérée, des espérances illusoires qui fassent ambitionner sans motif le premier, le plus haut degré de l'instruction, et qu'elles ne peuplent pas ainsi nos lycées d'esprits vulgaires et mal doués , venant réclamer nos leçons comme une dette imprudemment reconnue, sous une cou-
dition de capacité native dont ils se réserveraient d'être seuls juges. Il noue deviendrait trop difficile à ce prix de remplir les promesses que nous aurions laites à la République, et de recueillir le fruit de ses plus sages réformes.
Croyez donc bien, jeunes élèves, que dans aucun conseil on ne prépare la ruine de l'enseignement Littéraire. Suivez toujours les voies tracées, bien certains que vos aînés, s'ils ont été dociles et laborieux, n'ont rien à regrelter ni rien à desapprendre. Attendez sans impatience que la volonté législative ait résolu les questions que je soulevais tout à l'heure, modifiant peut-être dans quelques parties, consacrant certainement dans son principe un enseignement jusqu'ici traité avec faveur, conservé avec respect. N'anticipez pas sur l'avenir par un choix prématuré entre nos études, c'est-à-dire par un allégement commode de Mitre tâche Préparezvous bien plutôt à prendre rang parmi ceux que l'on jugera assez forts pour leur faire porter le poids d'une large et solide instruction. À ceux-là appartiendra toujours une supériorité de lumières que l'on n'abolira jamais, et qui, si elle devenait plus rare, ne nous en de\ iendrait que plus précieuse et plus chère.
Mais ici, jeunes élèves, dans cel asile héréditaire des traditions religieuses, l'enseignement classique n'est pas tout. Ce qui fortifie l'esprit et ce qui élève l'âme; le travail, et le sentiment qui l'encourage et
le sanctifie; les études et l'éducation; les lettres et le christianisme enfin: voilà ce qui, à Stanislas, est inséparablement uni. Après vous avoir parlé des lettres, vous dirai-je maintenant que cet esprit chrétien qu'on vous apprit de bonne heure à goûter, et dont la douce et bienfaisante influence vous pénètre ici de toutes parts, ne doit rien perdre aujourd'hui de sa force et de son empire? Mais pour vous, qui savez tous que cet esprit n'est pas né dans le monde pour y périr, que l'erreur seule l'obscurcit, que le triomphe de la vérité le rétablit toujours dans sa puissante clarté, dire qu'il n'a pas reçu d'atteinte, ce ne serait que disculper la République, et rendons hautement cette justice à la République de nos jours qu'elle n'a, sur ce point, ni encouru un reproche, ni autorisé un soupçon. Toutefois, jeunes élèves, déliez-vous de quelques illusions dangereuses que l'on répand autour de vous Si l'on vous dit seulement que la révolution récente a donné plus de crédit aux principes éternels de la justice, plus d'autorité à ces préceptes qui proscrivent l'égoïsme , commandent l'abnégation et l'amour; qu'elle a rappelé aux riches et aux heureux que la 1 ■ichesse et le bonheur obligent envers ceux qui sont pauvres et qui souffrent, vous pouvez répondre qu'elle n'a l'ait que confirmer dans leurs principes , développer dans leurs conséquences les leçons qui vous étaient données, et qu'elle et vous, vous travaillez à la même œuvre. Mais le christianisme a trouvé de nos jours
de nouveaux interprètes qui prétendent y lire la condamnation du passé, la promesse de L'avenir, l'annonce d'un âge nouveau pour l'humanité. Ils reconnaissent le même maître que nous, ils parlent presque le même langage. Etudiez bien, jeunes élèves, le chrïstinianisme de l'Eglise, celui de vos familles et du collège, pour en distinguer ce christianisme né d'hier. Vous en reconnaîtrez aisément les apôtres. Leur code est le nôtre; mais ce code, ils l'expliquent au gré de leur imagination aventureuse, avec l'unir- [tendance de leur raison sans frein , et souvent avec l'orgueil chagrin de leurs passions jalouses. La loi chrétienne, disent-ils, doit désormais resplendir dans tout son jour et gouverner le monde. Mais, s'il faut les en croire, pendant dix-huit siècles, Enveloppée de ténèbres, elle a laissé s'égarer l'homme et In société tout entière. On vous enseigne, au nom du Christ, la sainteté du sacrifiée et la nécessité de la lutte; eux, ils légitiment tout désir et toute jouissance. La fraternité, pour vous, est vieille de dixhuit nuis ans; grande et belle vertu d'institution divine, depuis le jour où elle a été prêchée sur la terre, elle s'y est perpétuée par une tradition non interrompue d'enseignements et d'exemples; notre tâche et notre ambition, c'est de la mieux pratiquer, et non de la rendre au monde, qui ne l'avait pas perdue. Pour eux, la fraternité, c'esl une vertu qui ressuscite aujourd'hui , et ils lui donnent en effet l 'intolérante présomption de la jeunesse. Ce n'est pas
assez que les grands se fassent petits, qu'une charité ingénieuse prévoie et atténue toutes les souffrances; tant qu'il reste entre les hommes quelque distance , tant que tous ne sont pas solidaires , la fraternité n'est qu'illusion et mensonge. Ils proclament une égalité que Dieu n'a pas faite, annoncent la suppression de la richesse et de la misère, repoussent avec dédain la main qui s'avance doucement pour secourir, apprennent à tendre avec fierté celle qui s'avance impérieusement pour exiger. Vous, vous entendez dire au contraire qu'il y aura toujours des pauvres parmi vous ; mais vous vous formez de bonne heure à compatir à tous les maux , à aller porter vousmêmes le pain qui nourrit et la parole qui console; riches, on vous dit : donnez, donnez vos biens et donnez-vous vous-mêmes; et l'on vous apprend à acquérir ainsi le droit de dire aux pauvres : soyez patients, en leur laissant pour second bienfait la reconnaissance dans le cœur, et en leur faisant bénir le Dieu qui les éprouve et la religion qui vous envoie. Ces pieuses leçons, on les confirme par de grands exemples , et on vous montre comment se donne pour faire du bien le superflu du riche ou la vie du pasteur. Enfin notre enseignement moral et le leur partent d'un point tout opposé. C'est en gravant dans les âmes le sentiment du devoir que nous voulons assurer le libre exercice et le respect des droits de tous; c'est en exaltant chez leurs disciples le sentiment du droit, qu'ils veulent imposer aux antres la
pratique de leurs devoirs. Nous, nous disons aux débiteurs: allez payer votre dette; eux, ils crient aux créanciers : allez réclamer votre créance. Notre conseil est plus pacifique et plus sage, et s'il y faut une sanction nous ajoutons avec confiance: ici, à la justice humaine, le soin de corriger l'injustice; là-haut, à la justice divine, le soin de compenser l'inégalité. Aimez toute votre vie, jeunes élèves, et professez, pour le bien de vos semblables, ce vrai christianisme ; c'est celui-là qui doit prévaloir; c'est bous sa loi que se développera la société ; le monde connaît déjà , par une longue expérience, ce que votre religion renferme de souveraines vérités el de vertus nécessaires; il sait qu'elle calme toutes les douleurs et n'irrite aucune plaie; il sait qu'elle améliore sans détruire, parce qu'elle respecte dans le monde, l'œuvre de Dieu, et travaille sans relâche, mais par les moyens qu'il a donnés, à adoucir les maux qu'il a permis.
Livrez-vous donc encore avec confiance, jeunes élèves , à cette direction que voua avez docilement suivie jusqu'à cejour. Les institutions el les idées qui s'en vont n'ont emporté a\ee elles rien de ce qu on vous proposait à étudier el à croire; ce que nous vous montrions, c'était bien l<i ciel de la France j ce n'était pas un de ce8 horizons que changeai un jour et un orage. Écoutez-nous, et vous deviendrez I loin nies de votre tenips; et, si VOUS nous dénia udez à faire mieux encore dès l'enfance votre apprentis*
sage des mœurs républicaines, n'eu trouvez- vous pas
ici la véritable école? Oui, la meilleure république, c'est le collège. Ce n'est pas, il est vrai, la société de quelques réformateurs modernes qui s'imaginent avoir changé du même coup la nature humaine et le gouvernement de la France , et se persuaderaient volontiers que la paresse est d'institution monarchique: ici ? en dépit de nos désirs et de nos efforts , les inégalités intellectuelles et morales ne sont pas abolies. Ce n'est pas non plus cette république de Platon, où la famille et l'État se confondent , et où les liens du sang sont brisés : l'amour maternel parmi nous n'est pas, grâce à Dieu, écarté comme un péril, mais accueilli comme un bienfait. Mais, dans nos écoles du moins, nul privilège d'aucune sorte: point de distinction de naissance, et malheur à qui laisserait surprendre en lui quelque infidélité secrète d'amourpropre à ce principe souverain d'égalité; point de divisions de fortune , l'uniforme simplicité d'un régime sévère et invariable; point de faveur ni d'acception de personnes, le talent et le travail, seuls titres aux récompenses; tout au plus digne et tout au concours; l'émulation même, ressort presque unique de l'activité; enfin tous les avantages d'une vie commune et au grand jour, où la concurrence ne désunit pas, où toutes les luttes sont loyales et tous les rivaux amis, où se donnent sans cesse les leçons modestes et efficaces de l'exemple, où les relations enfin sont toutes fraternelles, où le plus fort est toujours
le gardien du plus faible, et parfois même, par exeès de fraternité, le plus zélé, l'auxiliaire complaisant du moins laborieux. Que manque-t-il encore au collège pour en faire l'abrégé d'une république accomplie? Ce qu'on trouve ici mieux qu'ailleurs, ce qui vous distingue et vous honore, élèves de Stanislas : l'ordre dans la contrainte, un gouvernement fort du concours de toutes les volontés , aimé et respecté , spontanément obéi; les pieuses traditions, les habitudes laborieuses, les douces relations d'une soumission confiante et d'une autorité paternelle s'unissant pour se fortifier mutuellement; ce qui mûrit pour la liberté, en laisse naître un désir légitime sans en exciter une soif inquiète, en prévient les erreurs et les écueils, et donne enfin à la société des esprits droits et des cœurs honnêtes.
PIEGES DETACHEES
Nous réunissons sous ce titre quelques morceaux qui n'ont d'autre lien que la même empreinte d'un esprit facile et enjoué, d'une résignation douce, de pensées graves et rie fortes croyances. La date des deux dernières pièces est remarquable. Auguste de Blignières n'avait plus que quatre jours à vivre lorsque, de sa chambre de malade, ayant cherché et trouvé le moyen de faire quelque chose d'agréable au docteur Milliet, dans l'établissement duquel il recevait les soins les plus empressés, il publia, dans la Gazette de Lyon, sur cet établissement, et en en ménageant la surprise à son hôte, un article que nous avons voulu conserver. La lettre à M. le docteur Requin, ancien ami de la famille, fut écrite la veille même de sa mort. Épuisé par la maladie, il conserva jusqu'à la fin la sérénité du cœur et toutes les grâces de son esprit.
A M. L'ABBÉ DE LUTHO,