‹ Mélanges et fragmentsChapitre 15 sur 23 · DE HENRI ESTIENNE · texte numérisé non relu

DE HENRI ESTIENNE

Article écrit a l'occasion de la nouvelle édition de la Précellence du langage françoit , publiée par M. Feugère, professeur de rhétorique au lycée Louis le Grand.

Il \ a un livre qui tout récemment encore était très-coûteux et très-rare, livre fort recherché des bibliophiles, fort goûté des savants, singulièrement curieux pour tous, dont on parlait souvent, qu'on lisait peu : mais comment faire? Il coûtait cinquante francs; et ne s'instruit pas à ce prix qui veut. Ce livre, c'est la Précellence du langage français, de Henri Estienne, le célèbre helléniste, l'infatigable éditeur. La thèse débattue dans cet ouvrage était piquante et hardie. Quoi, déjà au xvie siècle revendiquer la suprématie pour notre langue en face de L'Italie, qui nous opposail Dante, Pétrarque, Boccace, et venait de produire l'Arioste et le Tasse! que, cent ans plus tard, Bossuet dise à ses confrères de l'Académie : Quelque peine qu'ait l'Italie d'abandonner l'empire, elle est prête à vous céder celui de la politesse et des sciences ; à cet âge, ;iu milieu des splendeurs du

grand siècle, l'orgueil est légitime. Du temps de Ronsard , la prétention peut paraître présomptueuse et prématurée. Mais la France a dès lors l'instinct de ses hautes destinées littéraires, et pressent sa grandeur. Son idiome imparfait porte déjà ces caractères qui le feront un jour régner sur toute l'Europe. On sourit de ce plaidoyer où s'échauffe le patriotisme de Henri Estienne, de cette bonne foi naïve avec laquelle il exalte sa jeune langue et lui attribue le prix de la gravité , de la richesse , de la bonne grâce, de la concision et de mille qualités encore. Mais sait-on son argument de prédilection? 11 risquerait aujourd'hui d'avoir beaucoup perdu de sa valeur : c'est la ressemblance de notre idiome avec la langue grecque, la royne des langues. Le procès instruit, le débat se termine par un compromis charmant. Deux langues nous disputent la prééminence, l'italienne et l'espagnole. Mettons, avec quelque prudence peut-être, la vanité italienne de notre parti : que l'Italie cède le prix à la France, sans doute; mais que l'Espagne le cède à l'Italie. Notre rivale commune payera de la sorte les frais de la réconciliation. Si elle résiste, nous prêterons aux Italiens notre protection pour la réduire. Que si, entre l'Italie et nous , l'accommodement laisse encore quelque doute, la question, après tout, n'est qu'ajournée d'un siècle.

Toutes ces charmantes choses peuvent se lire aujourd'hui fort aisément dans l'excellente édition que

M Feugère vient de publier de cet ouvrage. Plus d'un service pareil, rendu aux lettres françaises, a déjà signalé le savant éditeur de La Boétie et de Pasquier, critique fin et délicat, plein d'érudition et de bon goût. Une attachante et instructive notice sur Henri Estienne, notice qui sera, nous 1'espérous, complétée plus tard1, fait déjà heureusement connaître ce fécond esprit et ce caractère inquiet, l'activité prodigieuse de cette vie si agitée et si pleine, où dominèrent jusqu'à la fin deux grandes passions, le zèle pour la science et l'amour du pays.

1. Cette prévision s'est réalisée. M. Feugère a publié, en 1853 , un essai plein d'intérêt sur la vie et les ouvrages de Henri Estienne.

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